S’il lui était impossible de parler ainsi à ses fidèles qui ne
l’auraient pas comprise, elle pouvait révéler le secret aux derniers
initiés que de longues épreuves avaient préparés et dont une sélection
inhumainement rigoureuse attestait l’intelligence. Elle avouait donc
tout à quelques-uns d’entre eux. Elle leur disait probablement: «En leur
offrant nos dieux, nous n’avons pas voulu tromper les hommes. Si nous
leur avions confessé que Dieu est inconnu et inconcevable, qu’on ne peut
dire ce qu’il est, ce qu’il veut; qu’il n’a ni forme, ni substance, ni
résidence, ni commencement, ni fin, qu’il est partout et nulle part,
qu’il n’est rien à force d’être tout, ils en auraient conclu qu’il
n’existe point, qu’il n’y a ni lois ni devoirs et que l’univers est un
immense abîme où chacun doit se hâter de faire ce qu’il lui plaît. Or,
si nous ne savons rien, nous savons cependant que cela n’est pas, que
cela ne peut pas être. Nous savons en tout cas que la cause des causes
n’est pas matérielle, comme ils l’entendraient, car toute matière semble
périssable, et elle ne pourra pas périr. Pour nous, cette cause inconnue
est réellement notre Dieu, parce que notre intelligence est capable de
la voir sur une étendue que notre imagination infirme peut seule
limiter. Nous savons, avec une certitude que rien ne saurait ébranler,
que cette cause, ou la cause de cette cause, et ainsi indéfiniment, doit
exister, bien que nous sachions que nous ne pourrons jamais la connaître
ni la comprendre. Mais fort peu d’hommes sont capables de se convaincre
de l’existence d’une chose qu’ils ne pourront jamais voir, toucher,
sentir, entendre, connaître ni comprendre; c’est pourquoi, au lieu du
néant qu’ils croiraient que nous leur proposons si nous leur disions à
quel point nous ignorons tout, nous leur offrons comme guides, certaines
apparences de volonté que nous avons cru discerner dans les ténèbres de
la durée et de l’espace...»