XI

S’il lui était impossible de parler ainsi à ses fidèles qui ne

l’auraient pas comprise, elle pouvait révéler le secret aux derniers

initiés que de longues épreuves avaient préparés et dont une sélection

inhumainement rigoureuse attestait l’intelligence. Elle avouait donc

tout à quelques-uns d’entre eux. Elle leur disait probablement: «En leur

offrant nos dieux, nous n’avons pas voulu tromper les hommes. Si nous

leur avions confessé que Dieu est inconnu et inconcevable, qu’on ne peut

dire ce qu’il est, ce qu’il veut; qu’il n’a ni forme, ni substance, ni

résidence, ni commencement, ni fin, qu’il est partout et nulle part,

qu’il n’est rien à force d’être tout, ils en auraient conclu qu’il

n’existe point, qu’il n’y a ni lois ni devoirs et que l’univers est un

immense abîme où chacun doit se hâter de faire ce qu’il lui plaît. Or,

si nous ne savons rien, nous savons cependant que cela n’est pas, que

cela ne peut pas être. Nous savons en tout cas que la cause des causes

n’est pas matérielle, comme ils l’entendraient, car toute matière semble

périssable, et elle ne pourra pas périr. Pour nous, cette cause inconnue

est réellement notre Dieu, parce que notre intelligence est capable de

la voir sur une étendue que notre imagination infirme peut seule

limiter. Nous savons, avec une certitude que rien ne saurait ébranler,

que cette cause, ou la cause de cette cause, et ainsi indéfiniment, doit

exister, bien que nous sachions que nous ne pourrons jamais la connaître

ni la comprendre. Mais fort peu d’hommes sont capables de se convaincre

de l’existence d’une chose qu’ils ne pourront jamais voir, toucher,

sentir, entendre, connaître ni comprendre; c’est pourquoi, au lieu du

néant qu’ils croiraient que nous leur proposons si nous leur disions à

quel point nous ignorons tout, nous leur offrons comme guides, certaines

apparences de volonté que nous avons cru discerner dans les ténèbres de

la durée et de l’espace...»

Le grand secret · 第 27 / 108 题