IX

Nous venons de voir que les religions primitives et celles qui en

dérivent s’accordent sur le caractère éternellement inconnaissable de la

cause première; et que leurs explications au sujet du passage du

non-être à l’être, du passif à l’actif, du dédoublement générateur de la

triade, sont à peu près les mêmes.

Remarquons ici l’étrange illogisme qui domine et répand son ombre sur

tout le problème religieux. Les religions-mères, ou plutôt la

religion-mère, enseigne que la cause des causes est inconnaissable,

qu’il est impossible de la définir, de la comprendre, de l’imaginer;

qu’elle est «Cela» et rien de plus, le non-être, tout en étant l’être

par excellence, éternel, infini, occupant tout le temps, tout l’espace

qu’il est lui-même, n’ayant ni formes, ni volontés, ni attributs

particuliers, puisqu’il les a tous. Or, de cet inconditionné, de cet

absolu de l’absolu, dont on ne peut dire ce qu’il est, encore moins ce

qu’il veut, de cette source même de l’indéfinissable et de

l’incognoscible, elle fait sortir des émanations qui deviennent aussitôt

des dieux parfaitement connus, parfaitement définis, agissant très

nettement dans leurs sphères respectives, manifestant une puissance et

une volonté personnelles, promulguant des lois et tout un code de morale

auxquels il est enjoint à l’homme de se soumettre. Comment des êtres

aussi complètement connus peuvent-ils sortir d’un être essentiellement

inconnu? Comment le tout étant inconnaissable, une partie de ce tout

devient-elle subitement familière? Dans cet inconcevable sans limites,

seul admissible, car c’est à lui que nous ramène la science, où est le

point d’où sortent les dieux qui nous sont imposés? Où se trouvent le

lien et le rapport? Où est le lieu et le moment où s’opère

l’incompréhensible miracle de la transubstantiation de l’incognoscible?

Où est la transition qui légitime ce formidable passage d’insondables

ténèbres, non seulement au possible ou au probable, mais au connu décrit

jusqu’en ses moindres détails?

Ne semble-t-il pas que la religion-mère, et à sa suite toutes les autres

qui ne sont que ses filles plus ou moins déguisées, ait arbitrairement

bifurqué ou plutôt ait fait un saut immense et volontairement aveugle

dans l’abîme de l’illogisme? N’est-il pas possible qu’elle n’ait pas osé

tirer toutes les conséquences de son redoutable aveu; et ces

conséquences, ne les aurait-elle pas déduites ailleurs, et précisément

dans les enseignements secrets dont nous cherchons encore vainement les

traces et dont la révélation rendait à jamais muets les grands initiés?

X

C’est un soupçon qui revient plus d’une fois quand on approfondit ces

religions, et qui expliquerait ce cri effrayant de la tradition

occultiste, que nous avons déjà noté: «Osiris est un dieu noir!» Le

grand, le suprême secret serait-il un agnosticisme total? Sans parler

des enseignements ésotériques que nous ne connaissons pas, n’est-ce pas

un aveu presque public que ce mot de «Maya», le plus mystérieux de

l’Inde, qui veut dire que tout, l’univers et les dieux mêmes qui le

créent, le maintiennent et le dirigent, n’est qu’illusion de

l’ignorance, et que l’incréé et l’inconnaissable sont seuls réels?

Mais quelle religion pouvait déclarer à ses fidèles: «Nous ne savons

rien; nous constatons simplement que cet univers existe ou du moins

semble exister à nos yeux. Existe-t-il par lui-même, est-il dieu

lui-même ou n’est-il que l’effet d’une cause plus reculée? Et derrière

cette cause plus reculée ne doit-on pas en supposer une autre encore

plus reculée, et ainsi indéfiniment, jusqu’à la folie, car si Dieu est,

qui a fait Dieu?

«Qu’il soit cause ou effet, il importe assez peu à notre ignorance qui

en tout cas demeure irréductible et dont les ténèbres sont simplement

déplacées. De très anciennes traditions nous disent qu’il est plutôt la

manifestation d’une cause plus inconcevable que lui. Nous acceptons

cette tradition, plus inexplicable peut-être que l’énigme telle qu’elle

s’offre à nos yeux, mais qui semble rendre compte de ce qui y paraît

transitoire ou périssable et y substitue un fond éternel, immuable et

purement spirituel. Ignorant tout de cette cause, nous devons nous

borner à constater certaines habitudes, certains équilibres, certaines

lois qui paraissent être ses volontés. Nous en faisons provisoirement

des dieux. Mais ces dieux ne sont que des personnifications peut-être

justes, peut-être illusoires, peut-être erronées, de ce que nous croyons

avoir observé. Il est possible que d’autres observations plus exactes

les détrônent. Il est possible qu’on s’aperçoive un jour que la cause

inconnue, un peu mieux connue en quelque partie, voulait autre chose que

ce que nous avions cru. Nous changerons alors les noms, les volontés,

les lois de nos dieux. Mais en attendant, ceux que nous vous offrons

sont nés d’observations et d’expériences si sages et si anciennes qu’il

n’en est pas jusqu’à présent qui les surpassent.»

Le grand secret · 第 26 / 108 题