Nous venons de voir que les religions primitives et celles qui en
dérivent s’accordent sur le caractère éternellement inconnaissable de la
cause première; et que leurs explications au sujet du passage du
non-être à l’être, du passif à l’actif, du dédoublement générateur de la
triade, sont à peu près les mêmes.
Remarquons ici l’étrange illogisme qui domine et répand son ombre sur
tout le problème religieux. Les religions-mères, ou plutôt la
religion-mère, enseigne que la cause des causes est inconnaissable,
qu’il est impossible de la définir, de la comprendre, de l’imaginer;
qu’elle est «Cela» et rien de plus, le non-être, tout en étant l’être
par excellence, éternel, infini, occupant tout le temps, tout l’espace
qu’il est lui-même, n’ayant ni formes, ni volontés, ni attributs
particuliers, puisqu’il les a tous. Or, de cet inconditionné, de cet
absolu de l’absolu, dont on ne peut dire ce qu’il est, encore moins ce
qu’il veut, de cette source même de l’indéfinissable et de
l’incognoscible, elle fait sortir des émanations qui deviennent aussitôt
des dieux parfaitement connus, parfaitement définis, agissant très
nettement dans leurs sphères respectives, manifestant une puissance et
une volonté personnelles, promulguant des lois et tout un code de morale
auxquels il est enjoint à l’homme de se soumettre. Comment des êtres
aussi complètement connus peuvent-ils sortir d’un être essentiellement
inconnu? Comment le tout étant inconnaissable, une partie de ce tout
devient-elle subitement familière? Dans cet inconcevable sans limites,
seul admissible, car c’est à lui que nous ramène la science, où est le
point d’où sortent les dieux qui nous sont imposés? Où se trouvent le
lien et le rapport? Où est le lieu et le moment où s’opère
l’incompréhensible miracle de la transubstantiation de l’incognoscible?
Où est la transition qui légitime ce formidable passage d’insondables
ténèbres, non seulement au possible ou au probable, mais au connu décrit
jusqu’en ses moindres détails?
Ne semble-t-il pas que la religion-mère, et à sa suite toutes les autres
qui ne sont que ses filles plus ou moins déguisées, ait arbitrairement
bifurqué ou plutôt ait fait un saut immense et volontairement aveugle
dans l’abîme de l’illogisme? N’est-il pas possible qu’elle n’ait pas osé
tirer toutes les conséquences de son redoutable aveu; et ces
conséquences, ne les aurait-elle pas déduites ailleurs, et précisément
dans les enseignements secrets dont nous cherchons encore vainement les
traces et dont la révélation rendait à jamais muets les grands initiés?
X
C’est un soupçon qui revient plus d’une fois quand on approfondit ces
religions, et qui expliquerait ce cri effrayant de la tradition
occultiste, que nous avons déjà noté: «Osiris est un dieu noir!» Le
grand, le suprême secret serait-il un agnosticisme total? Sans parler
des enseignements ésotériques que nous ne connaissons pas, n’est-ce pas
un aveu presque public que ce mot de «Maya», le plus mystérieux de
l’Inde, qui veut dire que tout, l’univers et les dieux mêmes qui le
créent, le maintiennent et le dirigent, n’est qu’illusion de
l’ignorance, et que l’incréé et l’inconnaissable sont seuls réels?
Mais quelle religion pouvait déclarer à ses fidèles: «Nous ne savons
rien; nous constatons simplement que cet univers existe ou du moins
semble exister à nos yeux. Existe-t-il par lui-même, est-il dieu
lui-même ou n’est-il que l’effet d’une cause plus reculée? Et derrière
cette cause plus reculée ne doit-on pas en supposer une autre encore
plus reculée, et ainsi indéfiniment, jusqu’à la folie, car si Dieu est,
qui a fait Dieu?
«Qu’il soit cause ou effet, il importe assez peu à notre ignorance qui
en tout cas demeure irréductible et dont les ténèbres sont simplement
déplacées. De très anciennes traditions nous disent qu’il est plutôt la
manifestation d’une cause plus inconcevable que lui. Nous acceptons
cette tradition, plus inexplicable peut-être que l’énigme telle qu’elle
s’offre à nos yeux, mais qui semble rendre compte de ce qui y paraît
transitoire ou périssable et y substitue un fond éternel, immuable et
purement spirituel. Ignorant tout de cette cause, nous devons nous
borner à constater certaines habitudes, certains équilibres, certaines
lois qui paraissent être ses volontés. Nous en faisons provisoirement
des dieux. Mais ces dieux ne sont que des personnifications peut-être
justes, peut-être illusoires, peut-être erronées, de ce que nous croyons
avoir observé. Il est possible que d’autres observations plus exactes
les détrônent. Il est possible qu’on s’aperçoive un jour que la cause
inconnue, un peu mieux connue en quelque partie, voulait autre chose que
ce que nous avions cru. Nous changerons alors les noms, les volontés,
les lois de nos dieux. Mais en attendant, ceux que nous vous offrons
sont nés d’observations et d’expériences si sages et si anciennes qu’il
n’en est pas jusqu’à présent qui les surpassent.»