Mais il fallait orner et peupler cet aveu d’ignorance, meubler ce néant
sans bornes, animer cette abstraction qui dépasse les limites de
l’entendement, et dont les hommes ne pouvaient se contenter. C’est à
quoi s’évertuèrent toutes les religions, à commencer par celle qui
d’abord l’avait osé faire.
J’écarte une fois de plus les broussailles des théogonies, simples à
leur origine, mais bientôt inextricables, pour m’en tenir aux grandes
lignes. Dans la religion primitive, nous l’avons déjà vu, la cause
inconnue, à un moment donné, pris dans l’infini des temps, recommençant
ce qu’elle fit de toute éternité, se réveille, se dédouble, s’objective,
se reflète dans la passivité universelle, et devient, jusqu’au prochain
sommeil, notre univers visible. De cette cause inconnue, existant par
elle-même, qui se divise en deux parties pour rendre visible ce qui
était latent en elle, naissent Brahma ou Nara, le père, Nari, la mère
universelle, dont naît à son tour Viradj, le fils, l’univers. Cette
triade primitive prenant ensuite une forme plus anthropomorphe, devient
Brahma, le créateur, Vichnou, le conservateur, et Siva, le destructeur
et régénérateur. En Égypte, c’est Noun, Toum, Râ, puis Phtah, Horus,
Thot, qui deviennent ensuite Osiris, Isis et Horus.
A la suite de ces premières subdivisions de la cause inconnue, se
précipite, à flots pressés, dans les panthéons primitifs, la foule des
dieux qui ne sont que des émanations intermittentes, des délégations
transitoires, des bourgeons éphémères de la cause première, des
personnifications de plus en plus humaines de ses manifestations, de ses
volontés, de ses attributs ou de ses facultés. Nous n’avons pas à les
étudier ici, mais il est intéressant de marquer au passage les vérités
profondes que rencontrent presque toujours ces cosmogonies et ces
théogonies immémoriales et qui sont peu à peu confirmées par la science.
Est-ce le seul hasard qui, par exemple, ait voulu que la terre émanât du
chaos, se formât et se couvrît de vie, exactement dans l’ordre qu’elles
indiquent? Selon le livre de Manou, l’éther engendre l’air, l’air en se
transformant engendre la lumière; l’air et la lumière qui engendrent la
chaleur produisent l’eau; et celle-ci est la matrice de tous les êtres
vivants. «Lorsque ce monde fut sorti de l’obscurité, dit le Bhâgavatâ
Purana, contemporain du Véda selon les Hindous, les principes
élémentaires subtils produisirent la semence végétale qui anima d’abord
les plantes. Des plantes, la vie passa dans des corps fantastiques qui
naquirent de la boue des eaux; puis, par une série de formes et
d’animaux différents, arriva jusqu’à l’homme.»--«Ils passèrent
successivement par les végétaux, les vers, les insectes, les serpents,
les tortues, les bestiaux et les animaux sauvages, tel est le degré
inférieur», dit encore Manou, qui ajoute: «Les êtres acquièrent les
qualités de ceux qui les précèdent, de telle sorte que plus un être est
éloigné dans la série, plus il a de qualités[9].»
[9] _Lois de Manou_, I, 20.
N’est-ce pas toute l’évolution darwinienne, confirmée par la géologie et
prévue il y a au moins 6.000 ans? D’autre part, n’est-ce pas à la
théorie de l’«Akasha», que nous nommons plus grossièrement l’éther,
source unique de tous les corps, que revient notre physique[10]? Ces
exemples, que l’on pourrait multiplier à l’infini, ne sont-ils pas
troublants? D’où venaient à nos ancêtres préhistoriques, dans une nuit
et une déréliction qu’on s’imaginait épouvantables, ces intuitions
extraordinaires, ces connaissances et ces certitudes que nous
reconquerrons à peine; et s’ils ont vu juste sur ces points que nous
pouvons par hasard contrôler, n’y a-t-il pas lieu de se demander s’ils
n’ont pas vu plus juste et plus loin que nous sur bien d’autres
questions où ils sont aussi affirmatifs et qui jusqu’ici ont échappé à
notre vérification? Il est certain que pour en arriver où ils étaient,
ils devaient avoir derrière eux un trésor de traditions, d’observations,
d’expériences, de sagesse, en un mot, dont nous nous formons
difficilement une idée; mais à laquelle, en attendant mieux, nous
devrions faire confiance un peu plus que nous ne le faisons, et dont
nous pourrions tirer profit pour apaiser nos craintes, apprendre à
connaître et à rassurer notre avenir d’outre-tombe et guider notre vie.
[10] Il est vrai que les récentes théories d’Einstein nient
l’existence de l’éther et supposent que l’énergie rayonnante, la
lumière visible par exemple, se propage d’une manière indépendante à
travers l’espace vide _absolu_. Mais outre que ces théories semblent
encore discutables, il convient de faire remarquer que l’éther
scientifique auquel, jusqu’à Einstein, étaient forcés de recourir
nos savants modernes, n’est pas exactement l’Akasha hindou, beaucoup
plus subtil et plus immatériel, une sorte d’élément spirituel ou
d’énergie divine, l’espace incréé, impérissable, infini.