C’est encore un immense aveu d’ignorance; et ce nouvel aveu, si haut
qu’on remonte, le plus ancien de tous, est aussi le plus profond, le
plus complet et le plus grandiose. Cette explication de
l’incompréhensible univers, qui n’explique rien parce qu’on n’explique
pas l’inexplicable, est plus admissible que toutes celles que nous
pourrions donner et peut-être la seule que nous puissions accepter sans
nous heurter à chaque pas aux objections insurmontables et aux questions
sans réponse de notre raison.
Ce second aveu, nous le trouvons à l’origine des deux religions-mères.
En Égypte, même dans l’Égypte superficielle et exotérique que nous
connaissons seule, et sans tenir compte du sens secret qu’ont
probablement les hiéroglyphes, il prend une forme analogue. Il n’y a pas
non plus création proprement dite, mais extériorisation d’un principe
spirituel éternel et latent. Tout être et toute chose existent de toute
éternité dans le «Noun», et y retournent après la mort. Le «Noun» est
«l’abîme» de la Genèse; un esprit divin indéfini y flotte, portant en
lui la somme des existences futures, d’où son nom de «Toum», qui
signifie à la fois Néant et Totalité. Quand «Toum» voulut fonder dans
son cœur tout ce qui existe, il se dressa parmi ce qui était dans le
Noun, hors du Noun et des choses inertes, et le soleil «Râ» exista, la
Lumière fut. Mais il n’y avait pas trois dieux, l’abîme, l’esprit dans
l’abîme, la lumière hors de l’abîme. Toum, extériorisé par la force de
son désir créateur, est devenu Râ-soleil, sans cesser d’être Toum, sans
cesser d’être Noun. Il dit de lui-même: «Je suis Toum, celui qui
existait seul dans le Noun. Je suis le Dieu grand qui se crée lui-même,
c’est-à-dire le Noun, père des dieux.» Il est la somme des existences
des êtres. Et pour exprimer cette idée que le démiurge a tout créé de
son propre fonds, le célèbre papyrus de Leyde explique: «Il n’existait
pas d’autre dieu avant lui, ni d’autre dieu avec lui, quand il a dit ses
formes, il n’existait pas de mère pour lui qui lui ait fait son nom (en
Égypte nommer équivalait à créer), point de père pour lui qui l’ait émis
en disant: «C’est moi qui t’ai créé[7].»
[7] Cf. A. MORET, _Les Mystères égyptiens_, p. 110 et suiv., et
PIERRET, _Études égyptologiques_, p. 414.
Pour créer, le dieu égyptien _pense_ d’abord, puis _parle_ le monde.
(C’est déjà le Verbe, le fameux Logos des philosophes alexandrins que
nous retrouverons plus tard.) Son intelligence suprême prend le nom de
Phtah, son cœur, c’est-à-dire l’esprit qui l’anime, c’est Horus, et le
Verbe, instrument de la création, c’est Thot. Nous avons ainsi:
Phtah-Horus-Thot, démiurge-esprit-verbe, trinité dans l’unité Toum. Par
la suite, comme dans les religions védique, perse et chaldéenne, le dieu
suprême et inconnaissable est peu à peu relégué dans l’oubli, et l’on ne
parle plus que de ses émanations innombrables dont les noms varient de
siècle à siècle et parfois de ville à ville. C’est ainsi que dans le
«Livre des Morts», Osiris qui devient le dieu le plus connu de l’Égypte
dit qu’il est Toum.
Dans le Mazdéisme ou Zoroastrisme, qui n’est qu’une adaptation du
Védisme au caractère Iranien, le dieu suprême n’est pas le créateur tout
puissant qui pouvait faire le monde comme il le voulait; il est soumis
aux lois inflexibles de la cause première inconnue qu’il est peut-être
lui-même. En Chaldée, carrefour où se rencontrent les religions de
l’Inde, de l’Égypte et de la Perse, c’est encore la substance existant
par elle-même, incréée, qui donne naissance à tout, ne créant pas parce
que tout existe en elle, mais se manifestant périodiquement en reflétant
son image dans le monde visible à nos yeux. Dans la Kabbale, dernier
écho et contre-épreuve des enseignements ésotériques de la Chaldée et de
l’Égypte, nous retrouvons le même aveu: l’esprit incréé, éternel,
incognoscible, incompris dans sa pure essence, contient en soi le
principe de tout ce qui existe et ne se manifeste et ne se rend visible
à l’homme que par ses émanations.
Enfin, si nous ouvrons la Bible, non plus dans sa traduction restreinte,
superficielle et empirique, mais dans une version qui aille au fond du
sens intime, essentiel et radical des mots hébreux, telle que celle que
tenta Fabre d’Olivet, nous trouvons, au premier verset de la Genèse:
«Premièrement-en-principe, c’est-à-dire avant tout, Il, Elohim,
Lui-les-dieux, l’Être étant, créa, c’est-à-dire ne fit pas quelque chose
de rien, mais tira d’un élément inconnu, fit passer du principe à
l’essence, l’ipséité-des-cieux et l’ipséité-de-la-terre».
«Et la terre existait, puissance contingente d’être, dans une puissance
d’être; et l’obscurité (force compressive et durcissante) était sur la
face de l’abîme (puissance universelle et contingente d’être); et le
souffle de Lui-les-dieux (force expansive et dilatante) était
générativement mouvant sur la face des eaux (passivité universelle)[8].»
[8] FABRE D’OLIVET, _La Langue hébraïque restituée_, t. II, p. 25-27.
N’est-il pas curieux de constater que cette traduction littérale nous
ramène bien près de l’Inde, de l’idée du principe inconnu; et plus
près encore de la création hindoue: passage du principe à
l’essence, expansion de l’être des êtres qui contient tout, et de
l’extériorisation, à son réveil, de ce qu’il renfermait en puissance
durant son sommeil? Or, rappelons-nous qu’en 1875, Max Muller écrivait
«Qu’il y a cinquante ans, il n’existait pas un seul lettré qui sût
traduire une ligne du Véda». Il faut donc croire, malgré l’affirmation
du grand Orientaliste, ou que Fabre d’Olivet était capable de le
traduire, ou qu’il en avait saisi l’esprit dans les traditions de la
Kabbale, qu’il ne pouvait connaître que par la très incomplète et très
infidèle _Kabbala Denudata_ de Rosenroth, ou enfin que le texte hébreu,
s’il dit réellement ce qu’il lui fait dire, comme tout semble le
prouver, reproduit étrangement les principes hindous, car sa traduction,
fruit de longs travaux antérieurs, parut en 1815, c’est-à-dire dix ou
vingt ans avant qu’on eût appris à lire le sanscrit et les hiéroglyphes
égyptiens.