IV

Avoir sondé aussi profondément et sur une telle étendue, dès ce que

notre ignorance appelle les origines, le mystère infini de la cause

première inconnaissable, suppose évidemment une civilisation, une

accumulation de pensées, de méditations, une expérience, une

contemplation et une pénétration de l’univers qui sont bien faites pour

nous émerveiller et nous humilier. Nous regagnons à peine les sommets

d’où descendirent ces idées où panthéisme et monothéisme se confondent

et ne forment plus qu’un dans l’incommensurable inconnu. Et qui sait si

nous les aurions regagnés sans leur aide? Il y a moins d’un siècle, nous

ignorions encore ces définitions dans leur netteté, dans leur grandeur

originales; mais elles s’étaient infiltrées partout, elles flottaient en

débris sur les eaux souterraines de toutes les religions, et d’abord sur

celles de la religion officielle de l’Égypte où le «Noun» est aussi

inconnaissable que le «Cela» hindou, et où, selon la tradition

occultiste, comme révélation suprême, à la fin de la dernière

initiation, on jetait en courant, dans l’oreille de l’adepte, ces mots

terribles: «Osiris est un dieu noir!» c’est-à-dire un dieu qu’on ne peut

pas connaître, qu’on ne connaîtra jamais!... Elles flottaient également

sous la Bible, sinon sous celle de la Vulgate où elles deviennent

méconnaissables, du moins sous celle d’hébraïsants comme Fabre d’Olivet

qui lui ont, ou croient lui avoir restitué son sens véritable. Elles

flottaient aussi sous les mystères de la Grèce qui n’étaient qu’une

réplique déformée et pâlie des mystères égyptiens. Elles flottaient

encore, et plus près de la surface, sous les doctrines des Esséniens

qui, au dire de Pline, vécurent le long des rives de la Mer Morte

pendant des milliers de siècles. «_Per sæculorum millia_» ce qui est

évidemment exagéré. Elles flottaient dans la Kabbale, tradition des

anciens initiés juifs, qui prétendent avoir conservé la loi orale que

Dieu donna à Moïse sur le Sinaï et qui, transmise de bouche en bouche,

fut écrite par les savants rabbins du Moyen âge. Elles flottaient sous

les enseignements et les rêves extraordinaires des Gnostiques, héritiers

probables des introuvables Esséniens, sous ceux des néo-platoniciens et

sous le christianisme primitif, comme dans les ténèbres où se perdaient

les malheureux Hermétistes médiévaux, parmi des textes de plus en plus

mutilés et corrompus et des lueurs de plus en plus incertaines et

dangereuses.

V

Voilà donc une grande vérité, la première de toutes, la vérité radicale,

à laquelle nous sommes revenus: le caractère inconnaissable de la cause

sans cause de toutes les causes. Mais cette cause ou ce Dieu, nous

l’aurions toujours ignoré, ensevelis en lui, s’il ne s’était manifesté.

Il fallait bien le faire sortir de son inactivité qui pour nous

équivalait au néant, attendu que l’univers paraît avoir une existence et

que nous-mêmes croyons vivre en lui. Dégagée de l’enchevêtrement des

lianes théogoniques et théologiques qui bientôt l’envahirent de toutes

parts, la cause première, ou plutôt la cause éternelle,--car n’ayant pas

de commencement, elle ne peut être première ni seconde,--n’a jamais rien

créé. Il n’y a pas eu de création vu que, de toute éternité tout existe

en cette cause, sous une forme invisible à nos yeux, mais plus réelle

que s’ils la voyaient, puisque nos yeux ne sont faits que pour voir

l’illusion. Au point de vue de cette illusion, ce tout, qui existe

toujours, apparaît ou disparaît selon un rythme éternel que scandent le

sommeil et le réveil de la cause éternelle. «C’est ainsi, disent les

_Lois de Manou_, que par un réveil et par un repos alternatifs, l’Être

immuable fait revivre et mourir éternellement tout cet assemblage de

créatures mobiles et immobiles[6].» Il s’exhale ou il expire et l’esprit

descend dans la matière qui n’est qu’une forme visible de l’esprit, et

les mondes innombrables naissent, se multiplient et évoluent dans

l’univers. Il s’inhale ou il aspire; la matière rentre dans l’esprit qui

n’est qu’une forme invisible de la matière, les mondes disparaissent,

sans périr, et réintègrent la cause éternelle, pour en ressortir au

réveil de Brahma, c’est-à-dire des milliards d’années après, pour y

rentrer encore, au retour du sommeil, des milliards d’années plus tard;

et il en fut et il en sera toujours ainsi, de toute éternité, dans toute

éternité, sans commencement, sans arrêt et sans fin.

[6] _Lois de Manou_, I, 57.

Le grand secret · 第 22 / 108 题