Avoir sondé aussi profondément et sur une telle étendue, dès ce que
notre ignorance appelle les origines, le mystère infini de la cause
première inconnaissable, suppose évidemment une civilisation, une
accumulation de pensées, de méditations, une expérience, une
contemplation et une pénétration de l’univers qui sont bien faites pour
nous émerveiller et nous humilier. Nous regagnons à peine les sommets
d’où descendirent ces idées où panthéisme et monothéisme se confondent
et ne forment plus qu’un dans l’incommensurable inconnu. Et qui sait si
nous les aurions regagnés sans leur aide? Il y a moins d’un siècle, nous
ignorions encore ces définitions dans leur netteté, dans leur grandeur
originales; mais elles s’étaient infiltrées partout, elles flottaient en
débris sur les eaux souterraines de toutes les religions, et d’abord sur
celles de la religion officielle de l’Égypte où le «Noun» est aussi
inconnaissable que le «Cela» hindou, et où, selon la tradition
occultiste, comme révélation suprême, à la fin de la dernière
initiation, on jetait en courant, dans l’oreille de l’adepte, ces mots
terribles: «Osiris est un dieu noir!» c’est-à-dire un dieu qu’on ne peut
pas connaître, qu’on ne connaîtra jamais!... Elles flottaient également
sous la Bible, sinon sous celle de la Vulgate où elles deviennent
méconnaissables, du moins sous celle d’hébraïsants comme Fabre d’Olivet
qui lui ont, ou croient lui avoir restitué son sens véritable. Elles
flottaient aussi sous les mystères de la Grèce qui n’étaient qu’une
réplique déformée et pâlie des mystères égyptiens. Elles flottaient
encore, et plus près de la surface, sous les doctrines des Esséniens
qui, au dire de Pline, vécurent le long des rives de la Mer Morte
pendant des milliers de siècles. «_Per sæculorum millia_» ce qui est
évidemment exagéré. Elles flottaient dans la Kabbale, tradition des
anciens initiés juifs, qui prétendent avoir conservé la loi orale que
Dieu donna à Moïse sur le Sinaï et qui, transmise de bouche en bouche,
fut écrite par les savants rabbins du Moyen âge. Elles flottaient sous
les enseignements et les rêves extraordinaires des Gnostiques, héritiers
probables des introuvables Esséniens, sous ceux des néo-platoniciens et
sous le christianisme primitif, comme dans les ténèbres où se perdaient
les malheureux Hermétistes médiévaux, parmi des textes de plus en plus
mutilés et corrompus et des lueurs de plus en plus incertaines et
dangereuses.
V
Voilà donc une grande vérité, la première de toutes, la vérité radicale,
à laquelle nous sommes revenus: le caractère inconnaissable de la cause
sans cause de toutes les causes. Mais cette cause ou ce Dieu, nous
l’aurions toujours ignoré, ensevelis en lui, s’il ne s’était manifesté.
Il fallait bien le faire sortir de son inactivité qui pour nous
équivalait au néant, attendu que l’univers paraît avoir une existence et
que nous-mêmes croyons vivre en lui. Dégagée de l’enchevêtrement des
lianes théogoniques et théologiques qui bientôt l’envahirent de toutes
parts, la cause première, ou plutôt la cause éternelle,--car n’ayant pas
de commencement, elle ne peut être première ni seconde,--n’a jamais rien
créé. Il n’y a pas eu de création vu que, de toute éternité tout existe
en cette cause, sous une forme invisible à nos yeux, mais plus réelle
que s’ils la voyaient, puisque nos yeux ne sont faits que pour voir
l’illusion. Au point de vue de cette illusion, ce tout, qui existe
toujours, apparaît ou disparaît selon un rythme éternel que scandent le
sommeil et le réveil de la cause éternelle. «C’est ainsi, disent les
_Lois de Manou_, que par un réveil et par un repos alternatifs, l’Être
immuable fait revivre et mourir éternellement tout cet assemblage de
créatures mobiles et immobiles[6].» Il s’exhale ou il expire et l’esprit
descend dans la matière qui n’est qu’une forme visible de l’esprit, et
les mondes innombrables naissent, se multiplient et évoluent dans
l’univers. Il s’inhale ou il aspire; la matière rentre dans l’esprit qui
n’est qu’une forme invisible de la matière, les mondes disparaissent,
sans périr, et réintègrent la cause éternelle, pour en ressortir au
réveil de Brahma, c’est-à-dire des milliards d’années après, pour y
rentrer encore, au retour du sommeil, des milliards d’années plus tard;
et il en fut et il en sera toujours ainsi, de toute éternité, dans toute
éternité, sans commencement, sans arrêt et sans fin.
[6] _Lois de Manou_, I, 57.