III

Nos ancêtres s’efforcèrent de creuser cet immense aveu d’ignorance, de

peupler ce néant abyssal où l’homme ne pouvait respirer et cherchèrent à

définir cet être suprême qu’une tradition plus préhistorique

qu’eux-mêmes n’avait pas osé concevoir. Il n’est pas de spectacle plus

passionnant que cette lutte de nos pères d’il y a soixante ou cent

siècles contre l’Inconnaissable; et, pour en donner une idée, je leur

emprunte leur propre voix en ne reproduisant que les termes presque

désespérés dont ils se servirent dans leurs livres sacrés les plus

anciens et les plus authentiques, qu’il faut lire sans se laisser

effrayer par l’incohérence des images qui est, comme le remarque

Bergaigne, le pain quotidien de la poésie védique.

Dieu, nous disent-ils, est l’Être et le grand tout existant par

lui-même, incognoscible et cause sans cause de toutes les causes. Il est

l’ancien des anciens et l’inconnu de l’inconnu. Il est tout et dans

tout, l’âme éternelle de tous les êtres, que nul ne peut comprendre. Il

est la réunion de toutes les formes matérielles, intellectuelles et

morales de l’universalité des êtres. Il est l’unique, le germe

primordial, non révélé de tout, la profondeur inconnue, la substance

incréée de l’inconnu. «Non, non, est son Nom», et tout oscille

perpétuellement entre «Tout est, rien n’est.» «La mer seule connaît la

profondeur de la mer, l’espace seul connaît l’étendue de l’espace, Dieu

seul peut connaître Dieu.» Il est le contenant inconnu de tout; il est

le non-être parce qu’il est l’Être absolu, quelque chose qui n’est rien

tout en étant tout. «Celui qui est et qui pourtant n’est pas, cause

éternelle qui n’a pas d’être, l’Indécouvert et l’Indécouvrable,

qu’aucune créature ne peut comprendre», dit Manou. Il n’est pas quelque

chose, il n’est pas un être connu ou visible et l’on ne peut lui

appliquer le nom d’aucun objet qui soit connu. Il est le caché des

cachés, il est «Cela», le principe passif et latent. Le monde est son

nom, son image; mais son existence première qui contient tout en soi est

seule réellement existante. Cet univers est lui, il vient de lui, il

retourne en lui. Tous les mondes ne font qu’un avec lui, car ils ne sont

que par sa volonté; volonté éternelle et innée en toutes choses. Cette

volonté se révèle dans ce que nous appelons la création, la conservation

et la destruction de l’univers; mais il n’y a pas de création à

proprement parler, car tout existant en lui depuis toujours, la création

n’est qu’une émanation de ce qui était en lui. Cette émanation rend

simplement visible à nos yeux ce qui ne l’était pas. De même, il n’y a

pas de destruction, celle-ci n’étant qu’une inhalation de ce qui avait

été exhalé; et cette inhalation ne fait à son tour que rendre invisible

ce qui avait été vu; car tout est indestructible, puisque tout n’est que

la substance de l’Être suprême qui lui-même n’a ni commencement ni fin,

dans l’espace et le temps.

Le grand secret · 第 21 / 108 题