Nos ancêtres s’efforcèrent de creuser cet immense aveu d’ignorance, de
peupler ce néant abyssal où l’homme ne pouvait respirer et cherchèrent à
définir cet être suprême qu’une tradition plus préhistorique
qu’eux-mêmes n’avait pas osé concevoir. Il n’est pas de spectacle plus
passionnant que cette lutte de nos pères d’il y a soixante ou cent
siècles contre l’Inconnaissable; et, pour en donner une idée, je leur
emprunte leur propre voix en ne reproduisant que les termes presque
désespérés dont ils se servirent dans leurs livres sacrés les plus
anciens et les plus authentiques, qu’il faut lire sans se laisser
effrayer par l’incohérence des images qui est, comme le remarque
Bergaigne, le pain quotidien de la poésie védique.
Dieu, nous disent-ils, est l’Être et le grand tout existant par
lui-même, incognoscible et cause sans cause de toutes les causes. Il est
l’ancien des anciens et l’inconnu de l’inconnu. Il est tout et dans
tout, l’âme éternelle de tous les êtres, que nul ne peut comprendre. Il
est la réunion de toutes les formes matérielles, intellectuelles et
morales de l’universalité des êtres. Il est l’unique, le germe
primordial, non révélé de tout, la profondeur inconnue, la substance
incréée de l’inconnu. «Non, non, est son Nom», et tout oscille
perpétuellement entre «Tout est, rien n’est.» «La mer seule connaît la
profondeur de la mer, l’espace seul connaît l’étendue de l’espace, Dieu
seul peut connaître Dieu.» Il est le contenant inconnu de tout; il est
le non-être parce qu’il est l’Être absolu, quelque chose qui n’est rien
tout en étant tout. «Celui qui est et qui pourtant n’est pas, cause
éternelle qui n’a pas d’être, l’Indécouvert et l’Indécouvrable,
qu’aucune créature ne peut comprendre», dit Manou. Il n’est pas quelque
chose, il n’est pas un être connu ou visible et l’on ne peut lui
appliquer le nom d’aucun objet qui soit connu. Il est le caché des
cachés, il est «Cela», le principe passif et latent. Le monde est son
nom, son image; mais son existence première qui contient tout en soi est
seule réellement existante. Cet univers est lui, il vient de lui, il
retourne en lui. Tous les mondes ne font qu’un avec lui, car ils ne sont
que par sa volonté; volonté éternelle et innée en toutes choses. Cette
volonté se révèle dans ce que nous appelons la création, la conservation
et la destruction de l’univers; mais il n’y a pas de création à
proprement parler, car tout existant en lui depuis toujours, la création
n’est qu’une émanation de ce qui était en lui. Cette émanation rend
simplement visible à nos yeux ce qui ne l’était pas. De même, il n’y a
pas de destruction, celle-ci n’étant qu’une inhalation de ce qui avait
été exhalé; et cette inhalation ne fait à son tour que rendre invisible
ce qui avait été vu; car tout est indestructible, puisque tout n’est que
la substance de l’Être suprême qui lui-même n’a ni commencement ni fin,
dans l’espace et le temps.