Cette littérature comprend d’abord les quatre Védas: le _Rig_, le
_Sama_, l’_Yadjour_ et l’_Atharva-Véda_, complétés par les commentaires
ou _Brahmanas_ et les traités de philosophie appelés _Aranyakas_ et
_Upanischads_, auxquels il faut ajouter les _Çastras_, ou _Sastras_ dont
le plus connu est le _Manava-Dharma-Çastra_, ou _Lois de Manou_--qui,
selon William Jones, Chézy et Loiseleur-Deslongchamps, remonte au XIIIe
siècle avant notre ère,--et les premiers _Pouranas_.
De ces textes, le _Rig_ est incontestablement le plus ancien. Les autres
s’échelonnent sur un espace de plusieurs centaines, voire de plusieurs
milliers d’années; mais tous, excepté les derniers _Pouranas_, sont
antérieurs à l’ère chrétienne, ce qu’il ne faut pas perdre de vue, non
dans un sentiment d’hostilité envers la grande religion occidentale,
mais pour mettre celle-ci à sa place dans l’histoire et dans l’évolution
de la pensée humaine.
Le _Rig-Véda_ est encore plus polythéiste que panthéiste et les sommets
de la doctrine n’y émergent que çà et là, par exemple dans les stances
que nous citons plus loin. Ses divinités ne représentent que des forces
physiques amplifiées que le _Sama-Véda_ et surtout les Brahmanes
ramenèrent par la suite à des conceptions métaphysiques et à l’unité. Le
_Sama-Véda_ affirme l’Inconnaissable et le _Yadjour-Véda_ le Panthéisme.
Quant à l’_Atharva_, le plus ancien, selon les uns, le plus récent selon
les autres, il est avant tout rituel.
Ces idées furent développées par les commentaires des Brahmanes qui se
multiplièrent surtout entre les XIIe et VIIe siècles avant J.-C.; mais
se rattachent probablement à des traditions beaucoup plus anciennes que
prétendent avoir retrouvées nos modernes théosophes, sans du reste
étayer leurs assertions de preuves suffisantes.
Il faut donc, quand on parle de la religion de l’Inde, la considérer
dans son ensemble, depuis le Védisme primitif, en passant par le
Brahmanisme et le Krichnaïsme, jusqu’au Bouddhisme; en s’arrêtant, si
l’on veut, deux ou trois siècles avant notre ère, pour éviter tout
soupçon d’infiltration judéo-chrétienne.
Toute cette littérature à laquelle on peut annexer, entre bien d’autres,
les textes semi-profanes du _Ramayana_ et du _Maha-Bahrata_, au milieu
duquel s’épanouit le _Bhagavat-Gita_ ou _Chant du Bienheureux_, cette
magnifique fleur du mysticisme hindou, est encore très imparfaitement
connue et nous n’en possédons que ce que les Brahmanes ont bien voulu
nous en livrer.
Elle soulève une foule de questions extrêmement complexes dont bien peu
ont été jusqu’ici résolues. Ajoutons que la traduction des textes
sanscrits, surtout des plus anciens, est encore fort incertaine. Selon
Roth, le véritable fondateur de l’exégèse védique, «le traducteur qui
rendra le _Véda_ intelligible et lisible, _mutatis mutandis_, comme
Homère l’est devenu depuis les travaux de Voss, est encore à venir et
l’on ne peut guère prévoir sa venue avant le siècle prochain».
Pour se faire une idée de l’incertitude de ces traductions, il suffit de
voir à titre d’exemple, à la fin du troisième volume de la _Religion
Védique_ d’Abel Bergaigne, le grand orientaliste français, les
discussions qui s’élèvent entre les indianistes les plus célèbres, tels
que Grassmann, Ludwig, Roth et Bergaigne lui-même, au sujet de
l’interprétation de presque tous les mots essentiels de l’hymne I-123, à
l’Aurore. «Elle étale, comme le dit Bergaigne, les misères de
l’interprétation actuelle du _Rig-Véda_[2].»
[2] _La Religion védique d’après les hymnes du Rig-Véda_, par A.
BERGAIGNE, t. III, p. 283 et suiv.
Les néo-théosophes se sont efforcés de résoudre quelques-uns des
problèmes que soulèvent l’antiquité hindoue; mais leurs travaux, très
intéressants en ce qui concerne la doctrine, sont extrêmement faibles au
point de vue de la critique; et il est impossible de les suivre sur un
terrain où l’on ne rencontre que des hypothèses invérifiables. La vérité
c’est que, quand il s’agit de l’Inde, il faut renoncer à toute certitude
chronologique. Pour prendre un minimum, sans doute très inférieur à la
réalité, en laissant derrière nous une marge peut-être immense de
siècles nébuleux, ne reportons pas à plus de trois ou quatre mille ans
l’épanouissement des Brahmanas; nous constatons ainsi qu’existait à
cette époque, au pied de l’Himalaya, une grandiose religion panthéiste
et agnostique, qui plus tard devint ésotérique; et c’est tout ce qui,
pour l’instant, nous importe.