La première question qui se pose est celle de la date de ces textes. Il
est très difficile d’y donner une réponse précise; car s’il est
relativement aisé de déterminer l’époque où les livres furent écrits, il
est impossible d’évaluer le temps durant lequel ils existèrent
uniquement dans la mémoire des hommes. Selon Max Muller, il n’y a guère
de manuscrit sanscrit qui remonte plus haut que l’an mil de notre ère,
et tout semble indiquer que l’écriture n’a été connue en Inde qu’au
commencement de la période bouddhique (Ve siècle avant J.-C.),
c’est-à-dire à la fin de la vieille littérature védique. Le _Rig-Véda_
qui compte 1.028 hymnes, d’une moyenne de dix vers, soit 153.826 mots, a
donc été conservé par le seul effort de la mémoire. Aujourd’hui encore,
les Brahmanes savent tous le _Rig-Véda_ par cœur, comme leurs ancêtres
d’il y a trois mille ans. C’est au delà du Xe siècle avant J.-C. que
nous devons placer le développement spontané de la pensée védique telle
que nous la trouvons dans le _Rig-Véda_. Déjà trois cents ans avant
J.-C., toujours selon Max Muller, le sanscrit avait cessé d’être parlé
par le peuple, ce qui est prouvé par une inscription dont la langue est
au sanscrit ce que l’italien est au latin.
Cette période des «Chandas», selon d’autres orientalistes, remonte
probablement à deux ou trois mille ans avant J.-C., de sorte que nous
voilà déjà à cinq mille ans, date la plus modeste et la plus prudente.
«Une chose est certaine, ajoute Max Muller, c’est qu’il n’y a rien de
plus ancien ni de plus primitif que les hymnes du _Rig-Véda_, non
seulement dans l’Inde, mais dans tout le monde Aryen. En tant qu’Aryen
de langue et de pensée, le _Rig-Véda_ est notre livre sacré le plus
ancien[1].»
[1] MAX MULLER, _Origine et développement de la religion_. Trad. J.
Darmesteter, p. 142.
Depuis les travaux du grand orientaliste, d’autres savants ont
notablement reculé la date des premiers manuscrits et surtout celle des
premières traditions; mais ils restent encore à d’énormes distances de
la computation des Brahmanes qui reportent l’origine de leurs livres à
des milliers de siècles avant notre ère. «Il y a actuellement plus de
cinq mille ans, dit Swâmi Dayanound Saraswati, que les _Védas_ ont cessé
d’être un objet d’études»; et selon les calculs de l’orientaliste
Halled, les _Çastras_, d’après la chronologie des Brahmanes, doivent
avoir sept millions d’années.
Sans prendre parti dans ces querelles, le seul point qu’il importe
d’établir, c’est que ces livres, ou plutôt la tradition qu’ils ont
recueillie et fixée, est évidemment antérieure, l’Égypte, la Chine et la
Chaldée peut-être exceptées, à tout ce que nous connaissons dans
l’histoire de l’homme.