En tout cas, si l’on a besoin de la tradition occultiste pour expliquer
l’origine de cette sagesse qui nous paraît à bon droit surhumaine, on
peut fort bien s’en passer pour ce qui concerne l’essentiel de cette
sagesse même. Des textes authentiques et qu’on peut situer dans
l’histoire, le contiennent tout entier; et sous ce rapport, les
théosophes modernes qui prétendent avoir eu à leur disposition des
documents secrets et avoir profité de révélations extraordinaires que
leur auraient faites des Adeptes ou Mahatmas, d’une fraternité
mystérieuse, ne nous ont rien appris qui ne se trouve dans les écrits
accessibles à tous les orientalistes. Ce qui sépare les
occultistes,--les théosophes de l’école de Blavatzky, par exemple, qui
domine toutes les autres,--des indianistes et des égyptologues
scientifiques, ce n’est pas ce qui a rapport à l’origine, à l’économie,
au but de l’univers, aux fins de la terre et de l’homme, à la nature de
la divinité, aux grands problèmes de la morale; ce sont presque
uniquement des questions qui ont trait à la préhistoire, à la
nomenclature des émanations de l’inconnaissable et à la manière de
maîtriser et d’utiliser les forces inconnues de la nature.
Occupons-nous d’abord des points où ils s’accordent; ce sont du reste
les plus intéressants; car tout ce qui touche à la préhistoire est
forcément hypothétique, les noms et les fonctions des dieux
intermédiaires n’ont qu’un intérêt de second ordre; quant à
l’utilisation des forces inconnues, elle regarde plutôt les sciences
métapsychiques dont nous reparlerons plus loin.
V
«Ce que nous lisons dans les _Védas_, dit Rudolph Steiner, l’un des plus
érudits et aussi des plus déconcertants parmi les occultistes
contemporains, ce que nous lisons dans les _Védas_, ces archives de la
sagesse hindoue, ne nous donne qu’une faible idée des sublimes
enseignements des anciens instructeurs et non pas dans leur forme
originelle. Seul le regard du clairvoyant, porté sur les arcanes du
passé, peut découvrir la sagesse inédite qui se cache derrière ces
écrits.»
Historiquement, il est fort probable que Steiner a raison. En effet,
comme je l’ai déjà dit, plus les textes sont anciens, plus ce qu’ils
révèlent est pur et grandiose; et il est vraisemblable qu’ils ne sont
eux-mêmes, selon l’expression de Steiner, qu’un écho affaibli
d’enseignements plus sublimes. Mais ne possédant pas le regard du
clairvoyant, nous devons nous contenter de ce que nous avons sous les
yeux.
Les textes que nous possédons sont les livres sacrés de l’Inde, que
viennent corroborer ceux de l’Égypte et de la Perse. L’influence qu’ils
exercèrent sur la pensée humaine, sinon dans leur forme présente, du
moins par la tradition orale qu’ils n’ont fait que fixer, remonte aux
origines de l’histoire, se répandit partout et ne cessa jamais de se
faire sentir; mais, pour le monde occidental, leur découverte et leur
étude méthodique sont relativement récentes. «Il y a cinquante ans,
écrivait en 1875 Max Muller, il n’existait pas un lettré qui sût
traduire une ligne du Véda, une ligne du Zend-Avesta ou une ligne du
Tripitâka Bouddhique, sans parler des autres dialectes ou langages.»
Si les faits prenaient d’abord, dans les annales de l’homme, les
proportions qu’ils acquerront plus tard, la découverte de ces livres
sacrés eût probablement bouleversé l’Europe; car c’est sans nul doute
l’événement spirituel le plus important qui s’y soit produit depuis le
christianisme. Mais il est rare qu’un événement spirituel ou moral se
répande rapidement dans les masses. Il a contre lui trop de forces qui
ont intérêt à l’étouffer. Celui-ci demeura confiné dans un petit cercle
de savants et de philologues et atteignit même moins qu’il n’était
présumable les métaphysiciens et les moralistes. Il attend encore
l’heure de son expansion.