_Suite du règne de Charles VI.--Les Français perdent le
souvenir de leurs anciennes coutumes, et le caractère que le
gouvernement des fiefs leur avoit donné._
Des entreprises si injustes et si violentes annonçoient l’avenir
le plus funeste. Soit que le gouvernement abusât impunément de la
consternation qu’il avoit répandue, soit que les différens ordres de
l’état fissent enfin un effort pour recouvrer leurs priviléges, on
étoit menacé de maux également redoutables. Si les Français cédoient
à la crainte, ils étoient soumis pour toujours au pouvoir arbitraire;
s’ils tentoient de secouer le joug, ils étoient trop divisés pour
causer des désordres utiles; et une anarchie passagère ne devoit servir
qu’à les soumettre à une autorité plus absolue.
Tout fut calme, et peut-être ne dût-on cette espèce de bonheur qu’à
la jeunesse du roi; on excusa son inexpérience, et loin de le
regarder comme l’auteur des injustices de son conseil, on le plaignit
d’être gouverné lui-même par ses oncles. Charles, pour être maître,
les éloigna du gouvernement, et donna sa confiance à des ministres
d’un rang et d’une fortune moins considérable, qui n’osèrent point
abuser de son nom et de son pouvoir avec la même effronterie que les
ducs d’Anjou, de Bourgogne et de Berry. Sous un joug plus léger, la
nation fut moins impatiente: au lieu de se rappeler le souvenir de
ses anciennes franchises, elle ne vit que les dernières vexations
qu’elle avoit éprouvées, et dont elle étoit délivrée; elle compara sa
situation, non pas à celle de ses pères, mais à celle sous laquelle
elle avoit gémi. Elle se crut heureuse, et cette espèce de relâche
dans ses malheurs prévint les soulèvemens que la continuité de la même
oppression auroit sans doute excités, et prépara les Français à prendre
d’autres mœurs et le génie de leur gouvernement.
Charles tomba en démence, et les ducs de Bourgogne et de Berry ne
tardèrent pas à reprendre le timon de l’état. Le duc d’Orléans, frère
du roi, étoit entouré d’hommes intéressés à le rendre plus puissant
pour abuser de son crédit; et ils lui persuadèrent que par le droit
de sa naissance, il devoit être le dépositaire de l’autorité que
son frère ne pouvoit plus exercer. Mais, soit que ce prince fût mal
conduit par les personnes auxquelles il avoit donné sa confiance, soit
que l’ambition ne fût en lui qu’une passion subordonnée à la vanité
et à l’avarice, il ne put, malgré ces avantages, que partager avec
le duc de Bourgogne l’exercice de la puissance souveraine. On auroit
vraisemblablement été exposé à la tyrannie la plus accablante, si ces
deux princes avoient été unis, ou que l’un eût pris l’ascendant sur
l’autre; mais occupés et obstinés à se nuire, ils ne jouirent que d’un
pouvoir qui se balançoit, et chacun sentit séparément le besoin qu’il
avoit de ménager la nation, pour perdre son concurrent ou lui résister.
Ils ne se servirent du nom du roi que pour satisfaire des haines
particulières, ou s’acheter des créatures. Ces deux cabales d’intrigans
regardèrent l’enceinte du palais comme tout l’état, et, par je ne sais
quel vertige, les révolutions qui changeoient sans cesse la face de
la cour, devinrent les objets les plus intéressans pour les Français.
L’esprit de parti se répandit dans tout le royaume; des créatures du
duc d’Orléans et du duc de Bourgogne, il passa jusques dans la classe
des citoyens, qui naturellement ne devoient prendre aucune part à ces
querelles. On étoit menacé d’une guerre civile, non pour limiter, comme
sous le règne du roi Jean, la prérogative royale, et régler les droits
de la nation, mais seulement pour décider quel prince abuseroit de
l’autorité du roi.
Des arbitres ou des médiateurs réussirent à entretenir une fausse paix.
S’il leur étoit impossible de concilier les intérêts inconciliables
du duc d’Orléans et du duc de Bourgogne, ils surent mettre, pour
ainsi dire, des entraves à leurs haines; ils les trompèrent par des
négociations, et eurent l’art de leur proposer et faire accepter des
articles d’accommodement qui, en calmant par intervalles les esprits,
les empêchoient de se porter aux dernières extrémités. Mais il eût été
insensé d’espérer que des moyens qui ne remontoient pas à la source
des divisions, produisissent toujours un effet également salutaire,
et le feu caché sous la cendre menaçoit l’état d’un incendie toujours
prochain. En effet, tout l’art de ces médiateurs pacifiques devoit
être impuissant après la mort du duc de Bourgogne, prince dans qui
l’âge commençoit à ralentir le feu des passions, et qui, dès son
enfance, s’étoit accoutumé dans la cour de son père au plus profond
respect pour l’autorité royale. Ne portant point l’indépendance féodale
aussi loin[234] que la première maison de Bourgogne et les autres
grands vassaux de la couronne qui subsistoient encore, on pouvoit
se flatter qu’un reste de considération pour le bien public ne lui
permettoit pas de ravager la France par ses armes.
Mais son fils, violent, ambitieux, impatient et implacable dans ses
haines et dans ses vengeances, ne pouvoit être retenu par aucun des
motifs qui avoient touché son père. Las de retrouver sans cesse les
obstacles que lui opposoit un ennemi qu’il méprisoit, il fit assassiner
le duc d Orléans. Cet attentat devint le germe de ces dissentions
déplorables dont un Français ne peut lire l’histoire sans une sorte
d’horreur mêlée de pitié. Les partisans du duc d’Orléans jurèrent une
haine éternelle au duc de Bourgogne, et leur parti grossit de tous
ceux à qui il restoit assez d’honneur pour voir ce crime tel qu’il
étoit. Le duc de Bourgogne ne perdit cependant aucun de ses amis;
ils regardèrent l’assassinat qu’il avoit commis comme une vengeance
légitime, et plus il auroit dû leur paroître odieux, plus il leur
devint cher.
Si l’esprit de parti et de faction est une espèce d’ivresse capable de
changer entièrement les mœurs et le génie d’un peuple sage et éclairé,
dès qu’il s’y laisse emporter, quels ravages ne devoit-il pas faire
en France? On ne connut plus d’autre intérêt que celui de la faction
à laquelle on s’étoit attaché. On fut chaque jour plus emporté, parce
que chaque jour on faisoit, ou recevoit une injure nouvelle. Les
attentats les plus atroces furent regardés comme les preuves les plus
éclatantes du courage, du zèle et de la fidélité. Ainsi que l’a dit un
ancien, en parlant des factions qui déchirèrent autrefois la Grèce, les
actions changèrent en quelque sorte de nature, et les hommes perdirent
jusqu’à leurs remords. Tandis que le royaume étoit frappé dans toutes
ses provinces du même fléau, on vit l’imbécille Charles VI tantôt au
pouvoir d’une faction, tantôt au pouvoir de l’autre, tour-à-tour
Armagnac et Bourguignon, ne recouvrer, par intervalles, une raison
encore à moitié égarée, que pour avouer successivement leur fureur,
s’en rendre complice et attiser le feu de la guerre civile.
Tant de malheurs, qui sembloient annoncer la ruine de la monarchie,
réveillèrent l’ambition des Anglais alors tranquilles, mais que
l’esprit de parti devoit bientôt porter aux mêmes excès que nous.
Henri V aimoit la gloire, avoit les plus grands talens pour la guerre,
et crut que le moment étoit arrivé de consommer le projet médité par
Edouard III, ou du moins de rentrer en possession des provinces que ses
pères avoient possédées en-deçà de la mer. En se déclarant pour une
faction, il étoit sûr d’attacher l’autre à ses intérêts, et d’augmenter
les troubles. Il fit des préparatifs dignes de l’entreprise qu’il
méditoit. Si quelque soin des choses d’ici-bas touche encore les morts,
quel jugement humiliant Charles V ne dût-il pas porter de sa politique?
Henri entra sur les terres de France, et la bataille d’Azincourt ne
nous fut pas moins funeste que l’avoient été celles de Crécy et de
Poitiers.
Qu’on me permette de passer sous silence les événemens de cette
guerre! Elle n’offre que des malheurs dont on ne peut tirer aucune
instruction. Quelque foibles que parussent les forces divisées de
la France, quelque aveugles que fussent les passions des Français,
quelque grands que fussent les talens de Henri V, et le zèle de ses
sujets à concourir à ses vues, la supériorité des Anglais et leurs
succès ne les auroient vraisemblablement conduits qu’à s’emparer de
la Normandie et des provinces cédées par la paix de Bretigny, que la
France avoit recouvrées sous le règne précédent, si l’assassinat du duc
de Bourgogne, commis à Montereau par les amis du dauphin, n’eût excité
un nouveau vertige dans la nation, et ne l’eût livrée, pour ainsi dire,
à son ennemi qui n’auroit pu la subjuguer.
Après tant d’événemens sinistres, on conclut le traité de Troyes, et
malgré l’ordre de succession que les Français avoient établi avec tant
de peine et tant de sang, la maison de Hugues-Capet fut proscrite.
On laissoit à Charles le nom et le titre inutiles de roi de France
qu’il avoit déshonorés, et qu’on lui auroit ôtés, s’il avoit encore pu
inspirer quelque crainte. Henri, en épousant la princesse Catherine,
étoit reconnu pour légitime héritier de la couronne; il prenoit
dès-lors les rênes du gouvernement, et devoit laisser à ses descendans,
comme une portion de son héritage, le royaume qu’il venoit d’acquérir.
L’Angleterre et la France, sans former un seul corps, quoique soumises
au même prince, devoient conserver leurs coutumes et leurs franchises
anciennes.
Tandis que les Anglais, enivrés de la gloire de leur roi, ne prévoient
point le danger auquel ils s’exposoient en le portant sur le trône
de France, et lui donnoient imprudemment des forces suffisantes pour
détruire leur liberté dont ils étoient si jaloux, Paris, la plupart
des principales villes, le clergé et la noblesse s’empressoient à
faire hommage à Henri. La haine des ennemis du dauphin n’étoit point
satisfaite de l’avoir déshérité par un traité de paix, pour avoir vu
assassiner en sa présence le duc de Bourgogne. On le crut l’instigateur
et le complice des assassins. Le nouveau duc de Bourgogne demanda
justice au parlement de la mort de son père, et ce tribunal, sur les
conclusions des gens du roi, rendit un arrêt par lequel le dauphin,
comme criminel de lèse-majesté, est déclaré déchu de toute succession,
honneur et dignité. On le proscrit, et on délie ses vassaux du serment
de fidélité qu’ils lui avoient prêté. Que les princes, qui ne croient
jamais leur pouvoir assez étendu, interrogent Charles VII; qu’ils lui
demandent s’il importe aux rois d’affoiblir et d’humilier leur nation,
au point qu’elle ne puisse les retenir sur le bord de l’abîme que leur
démence ou leurs passions creusent sous leurs pas!
Charles VII avoit des qualités estimables, mais aucune de celles qui
lui étoient nécessaires pour ramener ses sujets de leur erreur, et
conquérir son royaume presque entièrement occupé par ses ennemis. Ce
ne fut point lui qui sauva la France du joug des Anglais, et les força
à se renfermer dans leur île: ce furent les Français qui lui étoient
affectionnés, et qui, à force de constance et de courage, placèrent
leur prince sur le trône, et, si j’ose le dire, sans qu’il daignât les
seconder. La licence des temps, la foiblesse de son père, ses propres
malheurs et ses disgraces, n’avoient encore développé en lui aucun
talent, quand Charles VI mourut. Rien n’est capable de donner des
qualités héroïques à une ame commune. Après une vaine inauguration,
l’oisiveté et les douceurs d’une vie privée sembloient seules en droit
de le toucher; une maîtresse et des favoris qui le gouvernèrent, lui
tenoient lieu d’un empire. Heureusement ils eurent plus de courage et
d’élévation d’ame que lui, et il leur importoit de relever sa fortune.
On peut conjecturer que ce prince, né sur un trône affermi, et dans
des temps assez heureux, pour que ses partisans eussent trouvé leur
avantage à le laisser languir dans la mollesse, se seroit livré à ces
passions lâches et paresseuses qui rendent les peuples malheureux, et
perdent les plus puissantes monarchies.
L’esprit de faction, qui, en divisant la France l’avoit livrée à ses
propres fureurs et aux armes des Anglais, servit lui-même de remède
aux maux qu’il avoit causés. Cet esprit, capable d’inspirer le plus
grand courage, et de donner aux passions la plus grande activité, est
quelquefois capable de produire, pendant quelques momens, dans une
monarchie, des actions aussi extraordinaires que l’amour de la patrie
et de la liberté en produit chez les peuples les plus jaloux de leur
indépendance. Il agit avec d’autant plus de force sur les partisans de
Charles, que les affaires de ses ennemis paroissoient dans la situation
la plus avantageuse. Ils sentirent qu’ils avoient besoin de faire des
prodiges de valeur. On espéra, si je puis parler ainsi, par désespoir,
et la confiance s’accrut avec les obstacles qu’il falloit vaincre.
Bientôt les Français crurent que le ciel s’intéressoit par des
miracles à la fortune de leur roi. Les partisans du roi d’Angleterre
et du duc de Bourgogne furent étonnés des exploits de Jeanne d’Arc,
et les prirent pour autant d’avertissemens par lesquels Dieu les
invitoit à changer de parti. Les Anglais croyant voir les opérations
du diable où les Français voyoient le doigt de Dieu, furent vaincus
par leurs terreurs paniques. Henri V étoit mort, et le régent, pendant
la minorité de son fils, pouvoit avoir des talens supérieurs, mais
n’eut pas la même autorité. Charles triompha de tout côté, et ses
ennemis, pour se maintenir dans des conquêtes qui leur échappoient,
appesantirent leur joug; ils se firent haïr. Les Français désirèrent
d’obéir au fils de leurs anciens rois, et la révolution fut prompte et
entière.
Si j’avois fait ici une peinture plus détaillée des calamités sous
lesquelles les Français gémirent pendant le règne de Charles VI, et
des succès qui réparèrent leurs disgraces, on verroit aisément qu’il
avoit dû se former dans le royaume un ordre de choses, d’intérêt et
de passions tout nouveau. En effet, la nation, toujours emportée loin
d’elle-même par des événemens bizarres et inattendus, et toujours
placée dans des circonstances qui la mettoient hors de toute règle,
perdit la tradition de ses coutumes. La nécessité, la plus impérieuse
des lois, anéantissoit chaque jour d’anciens usages, et chaque jour
en produisoit de nouveaux, qui pour la plupart ne subsistoient qu’un
instant. On sacrifia au bien de sa faction des préjugés et des intérêts
qu’on n’auroit pas sacrifiés au bien de la patrie. Le souvenir des
états-généraux fut en quelque sorte perdu. Personne ne songea à
réclamer ses anciennes immunités. Tous les corps, tous les ordres du
royaume se déformèrent; tandis que les uns voyoient échapper de leurs
mains l’autorité dont ils avoient joui, les autres acquéroient un
crédit et des prérogatives qui leur avoient été inconnus.
Après que les Anglois eurent enfin perdu toutes les provinces qu’ils
possédoient en-deçà de la mer, les Français obéirent sans résistance au
zèle que des succès, qu’ils n’avoient pas osé espérer, avoient encore
augmenté, et se laissèrent emporter par ce sentiment plus loin qu’ils
n’auroient voulu dans d’autres conjonctures. Fatigué des maux qu’on
avoit soufferts, on n’en demandoit que la fin, telle qu’elle pût être,
et l’avenir ne pouvoit rien offrir d’effrayant.
Après tant d’agitations, de troubles, de révolutions, on ne demandoit
que le repos. Si on étoit malheureux, on sentoit moins ses malheurs,
parce qu’on les comparoit à des calamités plus grandes dont on étoit
à peine délivré, et on vouloit du moins jouir tranquillement de sa
misère. Il étoit naturel de s’abandonner sans défiance à la modération
de Charles, qu’on aimoit d’autant plus qu’on l’avoit mieux servi;
tous les ordres de l’état crurent que sa fortune étoit leur ouvrage;
et un prince, aussi dur que Charles étoit humain, n’auroit pas paru
un maître incommode, il s’étoit formé une nouvelle génération qui
ignoroit les coutumes anciennes; et quand Charles fut enfin assis
tranquillement sur le trône de ses pères, et qu’il fallut donner une
forme au gouvernement incertain, les Français, moins heureux que les
Anglais dans des circonstances pareilles, ne trouvèrent point parmi
eux une loi chère à tous les ordres de citoyens, qui les guidât dans
cette opération délicate. Ce fut des nouveautés produites pendant le
règne de Charles. C’est de la régence des Anglais en France qu’on forma
avec précipitation et au hasard le nouveau gouvernement: et c’est
principalement à l’autorité que les grands et le parlement acquirent,
qu’il faut faire attention, parce qu’elle devint le principal ressort
de tous les événemens.
REMARQUES ET PREUVES
DES
_Observations sur l’histoire de France_.
SUITE DU LIVRE IIIme.