CHAPITRE III.

_Suite du règne de Charles VI.--Les Français perdent le

souvenir de leurs anciennes coutumes, et le caractère que le

gouvernement des fiefs leur avoit donné._

Des entreprises si injustes et si violentes annonçoient l’avenir

le plus funeste. Soit que le gouvernement abusât impunément de la

consternation qu’il avoit répandue, soit que les différens ordres de

l’état fissent enfin un effort pour recouvrer leurs priviléges, on

étoit menacé de maux également redoutables. Si les Français cédoient

à la crainte, ils étoient soumis pour toujours au pouvoir arbitraire;

s’ils tentoient de secouer le joug, ils étoient trop divisés pour

causer des désordres utiles; et une anarchie passagère ne devoit servir

qu’à les soumettre à une autorité plus absolue.

Tout fut calme, et peut-être ne dût-on cette espèce de bonheur qu’à

la jeunesse du roi; on excusa son inexpérience, et loin de le

regarder comme l’auteur des injustices de son conseil, on le plaignit

d’être gouverné lui-même par ses oncles. Charles, pour être maître,

les éloigna du gouvernement, et donna sa confiance à des ministres

d’un rang et d’une fortune moins considérable, qui n’osèrent point

abuser de son nom et de son pouvoir avec la même effronterie que les

ducs d’Anjou, de Bourgogne et de Berry. Sous un joug plus léger, la

nation fut moins impatiente: au lieu de se rappeler le souvenir de

ses anciennes franchises, elle ne vit que les dernières vexations

qu’elle avoit éprouvées, et dont elle étoit délivrée; elle compara sa

situation, non pas à celle de ses pères, mais à celle sous laquelle

elle avoit gémi. Elle se crut heureuse, et cette espèce de relâche

dans ses malheurs prévint les soulèvemens que la continuité de la même

oppression auroit sans doute excités, et prépara les Français à prendre

d’autres mœurs et le génie de leur gouvernement.

Charles tomba en démence, et les ducs de Bourgogne et de Berry ne

tardèrent pas à reprendre le timon de l’état. Le duc d’Orléans, frère

du roi, étoit entouré d’hommes intéressés à le rendre plus puissant

pour abuser de son crédit; et ils lui persuadèrent que par le droit

de sa naissance, il devoit être le dépositaire de l’autorité que

son frère ne pouvoit plus exercer. Mais, soit que ce prince fût mal

conduit par les personnes auxquelles il avoit donné sa confiance, soit

que l’ambition ne fût en lui qu’une passion subordonnée à la vanité

et à l’avarice, il ne put, malgré ces avantages, que partager avec

le duc de Bourgogne l’exercice de la puissance souveraine. On auroit

vraisemblablement été exposé à la tyrannie la plus accablante, si ces

deux princes avoient été unis, ou que l’un eût pris l’ascendant sur

l’autre; mais occupés et obstinés à se nuire, ils ne jouirent que d’un

pouvoir qui se balançoit, et chacun sentit séparément le besoin qu’il

avoit de ménager la nation, pour perdre son concurrent ou lui résister.

Ils ne se servirent du nom du roi que pour satisfaire des haines

particulières, ou s’acheter des créatures. Ces deux cabales d’intrigans

regardèrent l’enceinte du palais comme tout l’état, et, par je ne sais

quel vertige, les révolutions qui changeoient sans cesse la face de

la cour, devinrent les objets les plus intéressans pour les Français.

L’esprit de parti se répandit dans tout le royaume; des créatures du

duc d’Orléans et du duc de Bourgogne, il passa jusques dans la classe

des citoyens, qui naturellement ne devoient prendre aucune part à ces

querelles. On étoit menacé d’une guerre civile, non pour limiter, comme

sous le règne du roi Jean, la prérogative royale, et régler les droits

de la nation, mais seulement pour décider quel prince abuseroit de

l’autorité du roi.

Des arbitres ou des médiateurs réussirent à entretenir une fausse paix.

S’il leur étoit impossible de concilier les intérêts inconciliables

du duc d’Orléans et du duc de Bourgogne, ils surent mettre, pour

ainsi dire, des entraves à leurs haines; ils les trompèrent par des

négociations, et eurent l’art de leur proposer et faire accepter des

articles d’accommodement qui, en calmant par intervalles les esprits,

les empêchoient de se porter aux dernières extrémités. Mais il eût été

insensé d’espérer que des moyens qui ne remontoient pas à la source

des divisions, produisissent toujours un effet également salutaire,

et le feu caché sous la cendre menaçoit l’état d’un incendie toujours

prochain. En effet, tout l’art de ces médiateurs pacifiques devoit

être impuissant après la mort du duc de Bourgogne, prince dans qui

l’âge commençoit à ralentir le feu des passions, et qui, dès son

enfance, s’étoit accoutumé dans la cour de son père au plus profond

respect pour l’autorité royale. Ne portant point l’indépendance féodale

aussi loin[234] que la première maison de Bourgogne et les autres

grands vassaux de la couronne qui subsistoient encore, on pouvoit

se flatter qu’un reste de considération pour le bien public ne lui

permettoit pas de ravager la France par ses armes.

Mais son fils, violent, ambitieux, impatient et implacable dans ses

haines et dans ses vengeances, ne pouvoit être retenu par aucun des

motifs qui avoient touché son père. Las de retrouver sans cesse les

obstacles que lui opposoit un ennemi qu’il méprisoit, il fit assassiner

le duc d Orléans. Cet attentat devint le germe de ces dissentions

déplorables dont un Français ne peut lire l’histoire sans une sorte

d’horreur mêlée de pitié. Les partisans du duc d’Orléans jurèrent une

haine éternelle au duc de Bourgogne, et leur parti grossit de tous

ceux à qui il restoit assez d’honneur pour voir ce crime tel qu’il

étoit. Le duc de Bourgogne ne perdit cependant aucun de ses amis;

ils regardèrent l’assassinat qu’il avoit commis comme une vengeance

légitime, et plus il auroit dû leur paroître odieux, plus il leur

devint cher.

Si l’esprit de parti et de faction est une espèce d’ivresse capable de

changer entièrement les mœurs et le génie d’un peuple sage et éclairé,

dès qu’il s’y laisse emporter, quels ravages ne devoit-il pas faire

en France? On ne connut plus d’autre intérêt que celui de la faction

à laquelle on s’étoit attaché. On fut chaque jour plus emporté, parce

que chaque jour on faisoit, ou recevoit une injure nouvelle. Les

attentats les plus atroces furent regardés comme les preuves les plus

éclatantes du courage, du zèle et de la fidélité. Ainsi que l’a dit un

ancien, en parlant des factions qui déchirèrent autrefois la Grèce, les

actions changèrent en quelque sorte de nature, et les hommes perdirent

jusqu’à leurs remords. Tandis que le royaume étoit frappé dans toutes

ses provinces du même fléau, on vit l’imbécille Charles VI tantôt au

pouvoir d’une faction, tantôt au pouvoir de l’autre, tour-à-tour

Armagnac et Bourguignon, ne recouvrer, par intervalles, une raison

encore à moitié égarée, que pour avouer successivement leur fureur,

s’en rendre complice et attiser le feu de la guerre civile.

Tant de malheurs, qui sembloient annoncer la ruine de la monarchie,

réveillèrent l’ambition des Anglais alors tranquilles, mais que

l’esprit de parti devoit bientôt porter aux mêmes excès que nous.

Henri V aimoit la gloire, avoit les plus grands talens pour la guerre,

et crut que le moment étoit arrivé de consommer le projet médité par

Edouard III, ou du moins de rentrer en possession des provinces que ses

pères avoient possédées en-deçà de la mer. En se déclarant pour une

faction, il étoit sûr d’attacher l’autre à ses intérêts, et d’augmenter

les troubles. Il fit des préparatifs dignes de l’entreprise qu’il

méditoit. Si quelque soin des choses d’ici-bas touche encore les morts,

quel jugement humiliant Charles V ne dût-il pas porter de sa politique?

Henri entra sur les terres de France, et la bataille d’Azincourt ne

nous fut pas moins funeste que l’avoient été celles de Crécy et de

Poitiers.

Qu’on me permette de passer sous silence les événemens de cette

guerre! Elle n’offre que des malheurs dont on ne peut tirer aucune

instruction. Quelque foibles que parussent les forces divisées de

la France, quelque aveugles que fussent les passions des Français,

quelque grands que fussent les talens de Henri V, et le zèle de ses

sujets à concourir à ses vues, la supériorité des Anglais et leurs

succès ne les auroient vraisemblablement conduits qu’à s’emparer de

la Normandie et des provinces cédées par la paix de Bretigny, que la

France avoit recouvrées sous le règne précédent, si l’assassinat du duc

de Bourgogne, commis à Montereau par les amis du dauphin, n’eût excité

un nouveau vertige dans la nation, et ne l’eût livrée, pour ainsi dire,

à son ennemi qui n’auroit pu la subjuguer.

Après tant d’événemens sinistres, on conclut le traité de Troyes, et

malgré l’ordre de succession que les Français avoient établi avec tant

de peine et tant de sang, la maison de Hugues-Capet fut proscrite.

On laissoit à Charles le nom et le titre inutiles de roi de France

qu’il avoit déshonorés, et qu’on lui auroit ôtés, s’il avoit encore pu

inspirer quelque crainte. Henri, en épousant la princesse Catherine,

étoit reconnu pour légitime héritier de la couronne; il prenoit

dès-lors les rênes du gouvernement, et devoit laisser à ses descendans,

comme une portion de son héritage, le royaume qu’il venoit d’acquérir.

L’Angleterre et la France, sans former un seul corps, quoique soumises

au même prince, devoient conserver leurs coutumes et leurs franchises

anciennes.

Tandis que les Anglais, enivrés de la gloire de leur roi, ne prévoient

point le danger auquel ils s’exposoient en le portant sur le trône

de France, et lui donnoient imprudemment des forces suffisantes pour

détruire leur liberté dont ils étoient si jaloux, Paris, la plupart

des principales villes, le clergé et la noblesse s’empressoient à

faire hommage à Henri. La haine des ennemis du dauphin n’étoit point

satisfaite de l’avoir déshérité par un traité de paix, pour avoir vu

assassiner en sa présence le duc de Bourgogne. On le crut l’instigateur

et le complice des assassins. Le nouveau duc de Bourgogne demanda

justice au parlement de la mort de son père, et ce tribunal, sur les

conclusions des gens du roi, rendit un arrêt par lequel le dauphin,

comme criminel de lèse-majesté, est déclaré déchu de toute succession,

honneur et dignité. On le proscrit, et on délie ses vassaux du serment

de fidélité qu’ils lui avoient prêté. Que les princes, qui ne croient

jamais leur pouvoir assez étendu, interrogent Charles VII; qu’ils lui

demandent s’il importe aux rois d’affoiblir et d’humilier leur nation,

au point qu’elle ne puisse les retenir sur le bord de l’abîme que leur

démence ou leurs passions creusent sous leurs pas!

Charles VII avoit des qualités estimables, mais aucune de celles qui

lui étoient nécessaires pour ramener ses sujets de leur erreur, et

conquérir son royaume presque entièrement occupé par ses ennemis. Ce

ne fut point lui qui sauva la France du joug des Anglais, et les força

à se renfermer dans leur île: ce furent les Français qui lui étoient

affectionnés, et qui, à force de constance et de courage, placèrent

leur prince sur le trône, et, si j’ose le dire, sans qu’il daignât les

seconder. La licence des temps, la foiblesse de son père, ses propres

malheurs et ses disgraces, n’avoient encore développé en lui aucun

talent, quand Charles VI mourut. Rien n’est capable de donner des

qualités héroïques à une ame commune. Après une vaine inauguration,

l’oisiveté et les douceurs d’une vie privée sembloient seules en droit

de le toucher; une maîtresse et des favoris qui le gouvernèrent, lui

tenoient lieu d’un empire. Heureusement ils eurent plus de courage et

d’élévation d’ame que lui, et il leur importoit de relever sa fortune.

On peut conjecturer que ce prince, né sur un trône affermi, et dans

des temps assez heureux, pour que ses partisans eussent trouvé leur

avantage à le laisser languir dans la mollesse, se seroit livré à ces

passions lâches et paresseuses qui rendent les peuples malheureux, et

perdent les plus puissantes monarchies.

L’esprit de faction, qui, en divisant la France l’avoit livrée à ses

propres fureurs et aux armes des Anglais, servit lui-même de remède

aux maux qu’il avoit causés. Cet esprit, capable d’inspirer le plus

grand courage, et de donner aux passions la plus grande activité, est

quelquefois capable de produire, pendant quelques momens, dans une

monarchie, des actions aussi extraordinaires que l’amour de la patrie

et de la liberté en produit chez les peuples les plus jaloux de leur

indépendance. Il agit avec d’autant plus de force sur les partisans de

Charles, que les affaires de ses ennemis paroissoient dans la situation

la plus avantageuse. Ils sentirent qu’ils avoient besoin de faire des

prodiges de valeur. On espéra, si je puis parler ainsi, par désespoir,

et la confiance s’accrut avec les obstacles qu’il falloit vaincre.

Bientôt les Français crurent que le ciel s’intéressoit par des

miracles à la fortune de leur roi. Les partisans du roi d’Angleterre

et du duc de Bourgogne furent étonnés des exploits de Jeanne d’Arc,

et les prirent pour autant d’avertissemens par lesquels Dieu les

invitoit à changer de parti. Les Anglais croyant voir les opérations

du diable où les Français voyoient le doigt de Dieu, furent vaincus

par leurs terreurs paniques. Henri V étoit mort, et le régent, pendant

la minorité de son fils, pouvoit avoir des talens supérieurs, mais

n’eut pas la même autorité. Charles triompha de tout côté, et ses

ennemis, pour se maintenir dans des conquêtes qui leur échappoient,

appesantirent leur joug; ils se firent haïr. Les Français désirèrent

d’obéir au fils de leurs anciens rois, et la révolution fut prompte et

entière.

Si j’avois fait ici une peinture plus détaillée des calamités sous

lesquelles les Français gémirent pendant le règne de Charles VI, et

des succès qui réparèrent leurs disgraces, on verroit aisément qu’il

avoit dû se former dans le royaume un ordre de choses, d’intérêt et

de passions tout nouveau. En effet, la nation, toujours emportée loin

d’elle-même par des événemens bizarres et inattendus, et toujours

placée dans des circonstances qui la mettoient hors de toute règle,

perdit la tradition de ses coutumes. La nécessité, la plus impérieuse

des lois, anéantissoit chaque jour d’anciens usages, et chaque jour

en produisoit de nouveaux, qui pour la plupart ne subsistoient qu’un

instant. On sacrifia au bien de sa faction des préjugés et des intérêts

qu’on n’auroit pas sacrifiés au bien de la patrie. Le souvenir des

états-généraux fut en quelque sorte perdu. Personne ne songea à

réclamer ses anciennes immunités. Tous les corps, tous les ordres du

royaume se déformèrent; tandis que les uns voyoient échapper de leurs

mains l’autorité dont ils avoient joui, les autres acquéroient un

crédit et des prérogatives qui leur avoient été inconnus.

Après que les Anglois eurent enfin perdu toutes les provinces qu’ils

possédoient en-deçà de la mer, les Français obéirent sans résistance au

zèle que des succès, qu’ils n’avoient pas osé espérer, avoient encore

augmenté, et se laissèrent emporter par ce sentiment plus loin qu’ils

n’auroient voulu dans d’autres conjonctures. Fatigué des maux qu’on

avoit soufferts, on n’en demandoit que la fin, telle qu’elle pût être,

et l’avenir ne pouvoit rien offrir d’effrayant.

Après tant d’agitations, de troubles, de révolutions, on ne demandoit

que le repos. Si on étoit malheureux, on sentoit moins ses malheurs,

parce qu’on les comparoit à des calamités plus grandes dont on étoit

à peine délivré, et on vouloit du moins jouir tranquillement de sa

misère. Il étoit naturel de s’abandonner sans défiance à la modération

de Charles, qu’on aimoit d’autant plus qu’on l’avoit mieux servi;

tous les ordres de l’état crurent que sa fortune étoit leur ouvrage;

et un prince, aussi dur que Charles étoit humain, n’auroit pas paru

un maître incommode, il s’étoit formé une nouvelle génération qui

ignoroit les coutumes anciennes; et quand Charles fut enfin assis

tranquillement sur le trône de ses pères, et qu’il fallut donner une

forme au gouvernement incertain, les Français, moins heureux que les

Anglais dans des circonstances pareilles, ne trouvèrent point parmi

eux une loi chère à tous les ordres de citoyens, qui les guidât dans

cette opération délicate. Ce fut des nouveautés produites pendant le

règne de Charles. C’est de la régence des Anglais en France qu’on forma

avec précipitation et au hasard le nouveau gouvernement: et c’est

principalement à l’autorité que les grands et le parlement acquirent,

qu’il faut faire attention, parce qu’elle devint le principal ressort

de tous les événemens.

REMARQUES ET PREUVES

DES

_Observations sur l’histoire de France_.

SUITE DU LIVRE IIIme.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 2 (of 15) · 第 29 / 61 题