CHAPITRE II.

_Règne de Charles VI.--La nation recouvre ses franchises

au sujet des impositions.--Examen des états de

1382.--Établissement des impôts arbitraires._

Quelque vaste[228] autorité que la régence conférât au duc d’Anjou, il

n’en étoit pas satisfait. Plus avare encore qu’ambitieux, il voyoit

avec indignation que tout le royaume ne fût pas également ouvert à ses

rapines, et regardoit comme une conquête digne de lui les provinces

dont l’administration avoit été confiée aux tuteurs du roi et de son

frère. Le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon, chefs du conseil de

tutelle, étoient jaloux, de leur côté, du crédit que la régence donnoit

au duc d’Anjou: ils le connoissoient trop pour ne le pas craindre;

mais loin d’être unis par cet intérêt commun, leur égalité dans la

gestion de la tutelle les avoit divisés. Le duc de Bourgogne affectoit

sur le duc de Bourbon, oncle maternel du roi, une supériorité que

celui-ci ne vouloit pas reconnoître. Le duc de Berry profita de ces

divisions domestiques du palais, pour se venger du juste mépris que le

feu roi son frère avoit marqué pour lui, en ne lui donnant aucune part

au gouvernement. Les différends du régent et des tuteurs tirèrent ce

prince de son obscurité; son nom seul lui suffit pour se faire craindre

et rechercher; chacun voulut l’attacher à ses intérêts et il ne devoit

qu’embarrasser le parti dans lequel il se jetteroit.

A l’exception du duc de Bourbon, dont tous les historiens louent la

modération, ces princes, avares et ambitieux, n’étoient retenus par

aucun amour du bien; leur incapacité étoit à peu près égale, et ils

n’avoient que le talent de se nuire en voulant se détruire. Aucun d’eux

ne pouvoit prendre par l’habileté de sa conduite un certain ascendant

sur les autres; leurs haines n’en devenoient que plus dangereuses;

et leur caractère, autant que les mœurs de la nation, les portant à

décider leurs querelles par la force, ils firent avancer leurs troupes

dans les environs de Paris. Par ce trait seul il seroit aisé de juger

combien la politique injuste de Charles V avoit été peu propre à

produire les effets qu’il en attendoit. En ruinant le crédit des états,

tandis qu’il auroit pu en faire l’appui du trône, il exposoit la

puissance royale à se détruire par ses propres mains, et le sort de la

France ne dépendoit plus que des caprices et des passions de trois ou

quatre princes qui trahissoient le roi, sans que la nation, instrument

et victime nécessaire du mal qu’ils vouloient se faire, pût pourvoir à

la sûreté publique et les réprimer.

Tout annonçoit la guerre civile, et l’état alloit peut-être éprouver

une seconde fois les mêmes malheurs qui avoient ruiné la fortune des

Carlovingiens. Tous les ordres de citoyens étoient divisés, et les

grands regrettoient la grandeur évanouie de leurs pères. Dans cette

situation, n’étoit-il pas à craindre que les divisions domestiques

des oncles de Charles VI, après avoir fait perdre à la couronne les

droits qu’elle avoit acquis, ne fussent suivies de l’anarchie et des

démembremens que les guerres des fils de Louis-le-Débonnaire avoient

produits? Heureusement les créatures des oncles du roi étoient

intéressées à ne leur pas laisser prendre des partis extrêmes, qu’ils

étoient incapables de soutenir, et on s’empressa de les réconcilier

malgré eux. Il se tint un conseil nombreux pour régler la forme du

gouvernement; mais ce conseil, trop foible pour se faire respecter, y

travailla sans succès; et après de longs débats, on convint seulement

de nommer quatre arbitres, qui s’engageroient par serment de n’écouter

que la justice en prononçant sur les prétentions du régent et des

tuteurs: et ces princes jurèrent à leur tour sur les évangiles de se

soumettre au jugement qui seroit prononcé. On décida que Charles seroit

sacré le 4 de novembre, que jusques-là le duc d’Anjou jouiroit de tous

les droits de la régence, qu’ensuite le royaume seroit gouverné au nom

et par l’autorité du roi, et que ses oncles assisteroient à son conseil.

Le duc d’Anjou, dont la régence à peine commencée étoit prête à

expirer, pilla en un jour tout ce que l’administration de plusieurs

années auroit pu lui valoir. Il savoit que Charles V avoit amassé des

sommes considérables, et ne doutant pas que Philippe de Savoisy ne fût

instruit du lieu où elles étoient renfermées, il le menaça de la mort

en présence du bourreau, et l’obligea de trahir le secret qu’il avoit

promis au feu roi. Quelque odieux que fût cet acte de despotisme,

les grands n’en furent point irrités; mais le peuple, en voyant une

avarice qui présageoit les actions les plus criantes, se crut condamné

à remplir le trésor qu’on venoit de voler. Il fit des plaintes d’autant

plus amères, qu’il n’ignoroit pas que Charles V avoit donné la veille

de sa mort une ordonnance pour supprimer plusieurs impositions.

La multitude demandoit à grands cris l’exécution de cette loi; mais

n’étant pas secondée de la noblesse, que le règne précédent avoit

accoutumée à recevoir ou espérer des bienfaits de la cour, ni même

des bourgeois qui avoient quelque fortune et qui craignoient de la

compromettre, les murmures n’excitèrent que des émeutes, dont Charles

V auroit eu l’art de profiter pour augmenter encore et affermir

son pouvoir, sous prétexte d’assurer la tranquillité publique. Ces

séditions inspirèrent cependant le plus grand effroi au conseil de

Charles VI, et ce prince, à son retour de Rheims, où il avoit été

sacré, ne se crut pas en sûreté dans Paris. Pour calmer les esprits

il publia des lettres[229] patentes, dans lesquelles, avouant tous

les torts faits à son peuple par les rois ses prédécesseurs, il

abolit tous les subsides levés depuis Philippe-le-Bel, sous quelque

nom ou quelque forme qu’ils eussent été perçus. Il renouvela en

même-temps cette clause si souvent répétée et si souvent violée, que

ces contributions ne nuiroient point à la franchise de la nation,

et ne serviroient jamais de titres à ses successeurs pour établir

arbitrairement des impôts.

Après une déclaration si formelle, le royaume, ramené à des coutumes

et à une forme de gouvernement que la politique de Charles V avoit

tâché inutilement de faire oublier, se retrouvoit encore dans la même

situation où il avoit été à l’avènement de Philippe-de-Valois au trône.

La tenue des états-généraux redevenoit indispensable; car il étoit

impossible qu’un prince, assez intimidé par les premières émeutes de

Paris et de quelques autres villes, pour abolir les anciens impôts,

osât en établir de nouveaux sans le consentement de la nation; et il

étoit encore plus difficile que le conseil pût se passer des secours

extraordinaires auxquels il s’étoit accoutumé.

Charles, en effet, fut forcé de convoquer à Paris les états-généraux

de la Languedoyl. Le clergé, la noblesse et le peuple, sans confiance

les uns pour les autres, malgré le grand intérêt qui les pressoit

de s’unir étroitement, ne sentirent que leur foiblesse, firent des

représentations, eurent peur, murmurèrent, et crurent cependant avoir

négocié avec beaucoup d’habileté, parce qu’à force de marchander, ils

achetèrent la confirmation[230] de leurs priviléges en accordant un

subside, bien médiocre par rapport à l’avidité du gouvernement et même

aux besoins du royaume, mais bien considérable, si on ne fait attention

qu’à la patente inutile qu’on leur accordoit.

Ne pas voir qu’on ne cherchoit à inspirer de la sécurité à la nation

que pour l’opprimer dans la suite avec moins de peine, après tant

d’espérances trompées; espérer encore que le gouvernement respecteroit

les franchises des citoyens, si les états n’assuroient pas leur

existence, c’étoit le comble de l’aveuglement. Si jamais circonstances

ne furent plus favorables pour réparer les fautes qu’on avoit faites

sous le règne du roi Jean, jamais les François ne connurent moins leurs

intérêts que dans cette occasion. Les oncles du roi étoient convenus

entr’eux, qu’en l’absence du duc d’Anjou, on ne décideroit aucune

affaire importante, qu’après lui en avoir donné avis et obtenu son

consentement; cependant, s’il s’opposoit sans de fortes raisons à ce

qui auroit été décidé, on devoit n’avoir aucun égard à son opposition.

Par cet arrangement vague, et qui n’étoit propre qu’à multiplier les

difficultés et les querelles, le conseil s’étoit mis des entraves qui

l’empêchoient d’agir; ou ses opérations sans suite, et même opposées

nécessairement les unes aux autres, devoient le couvrir de mépris. Les

états ne sentirent pas la supériorité qu’ils pouvoient prendre sur de

pareils ministres. Faut-il l’attribuer à l’ascendant que Charles V

lui-même avoit pris sur la nation? Est-ce un reste du mouvement que

son règne avoit imprimé au corps politique, et auquel on ne pouvoit

résister? Ou les François n’avoient-ils une conduite si différente

des Anglais que faute d’une loi également chère à tous les ordres du

royaume, et qui leur apprît à chercher leur avantage particulier dans

le bien général?

Soit que le duc d’Anjou fût enhardi par la conduite pusillanime des

états, soit qu’il crût que la nation entière avoit le même esprit

que cette assemblée et montreroit la même mollesse, il se flatta de

pouvoir rétablir les anciens impôts. A peine les états avoient-ils

été séparés, qu’il tâta les dispositions des Parisiens à cet égard.

Les premières difficultés ne le rebutèrent pas; on négocia avec les

principaux bourgeois; on prodigua les promesses; il auroit été plus

court et plus sûr de tromper les Parisiens par la ruse, c’est-à-dire,

d’établir sourdement quelque impôt léger, qui auroit servi d’exemple et

de prétexte pour en lever bientôt un plus considérable: mais l’avarice

du duc d’Anjou n’étoit pas patiente comme celle de Charles V. Il voulut

intimider les parisiens par un coup d’autorité, et il ne fit que les

irriter. Dès qu’il eut fait publier le rétablissement des anciennes

impositions, la révolte éclata dans Paris. L’exemple fut contagieux,

quelques villes se soulevèrent aussi dans les provinces; on massacra

les receveurs préposés à la levée des impôts; et le gouvernement, aussi

timide dans le danger qu’il avoit été présomptueux dans ses espérances,

ne trouva d’autre ressource, pour appaiser la sédition des Maillotins,

que d’assembler une seconde fois les états.

Armand de Corbie, premier président du parlement, fit l’ouverture de

cette assemblée en 1382, par un discours où il exagéra les besoins

du royaume; et les députés, qui sentoient plus vivement leurs besoins

domestiques, l’écoutèrent froidement. Il représenta que le roi ne

pouvoit rien diminuer des dépenses nécessaires qui avoient été

faites sous le règne de son père, et demanda les mêmes secours; mais

chacun pensa qu’il seroit insensé, puisque le royaume étoit en paix,

d’accorder encore les mêmes subsides qui avoient suffi à Charles V,

non-seulement pour faire la guerre avec avantage aux Anglais, mais

pour enrichir ses ministres et ses favoris, et former un trésor

considérable, qui étoit devenu la proie du duc d’Anjou. Quand on

délibéra sur les demandes du roi, les députés répondirent que leurs

commettans ne leur avoient donné aucun pouvoir à cet égard, et se

chargèrent seulement de leur faire le rapport de ce qu’ils avoient vu

et entendu. Ils se séparèrent, et en partant pour leurs provinces, ils

reçurent ordre de se rendre à Meaux à un jour marqué, et munis des

pouvoirs nécessaires pour prendre une résolution définitive.

Quelques baillages, croyant s’affranchir d’une contribution à laquelle

ils n’auroient pas consenti, refusèrent d’envoyer leurs représentans

à ce rendez-vous. C’étoit ne pas connoître les devoirs solidaires de

tous les membres de la société; c’étoit, ou négliger le soin de la

chose publique, ou ignorer que le pouvoir des états n’est point borné

à refuser et accorder des subsides; c’étoit, en un mot, affoiblir une

assemblée dont ils avoient intérêt de faire respecter les forces. Les

députés des autres baillages, après avoir rendu compte de l’opposition

qu’ils avoient trouvée dans tous les esprits au rétablissement des

impôts, conclurent en disant qu’on étoit résolu de se porter aux

dernières extrémités plutôt que d’y consentir. Si les provinces avoient

encore été dans l’usage de former des associations et des ligues entre

elles, comme sous les fils de Philippe-le-Bel; si elles avoient pris

quelques mesures pour résister de concert, et eussent été liées par

une confiance mutuelle; si le clergé, la noblesse et le peuple, plus

instruits de ce qui fait le bonheur des citoyens, avoient montré un

égal intérêt à la conservation de leurs immunités, et que l’amour de

la liberté et de la patrie, et non pas l’avarice, eût été l’ame de

leur résistance, peut-être ne trouveroit-on pas téméraire la réponse

des états, quoiqu’elle fût une espèce de déclaration de guerre.

Elle auroit vraisemblablement réprimé la cupidité du conseil, et on

l’auroit forcé de recourir à des moyens économiques. Mais il paroîtra

toujours très-imprudent de menacer de la guerre, sans être en état de

la commencer. C’étoit exposer le royaume à être traité en pays vaincu:

car si la guerre ne produit pas la liberté, son dernier terme est

l’esclavage.

Puisque les besoins du fisc s’étoient réellement multipliés et accrus

depuis le règne de S. Louis, et que les revenus ordinaires du prince ne

pouvoient plus y suffire, les états ne devoient-ils pas proportionner

leur conduite à cette nouvelle situation? Parce qu’il y avoit des abus

énormes dans la régie des finances, falloit-il refuser ce que des

besoins véritables exigeoient? Pourquoi ne pas entrer en négociation,

et ne pas accorder des subsides nécessaires, à condition que le prince

n’en demanderoit jamais de superflus? C’est un grand malheur pour un

peuple de vouloir changer trop brusquement de conduite: quand on a

commis des fautes, il faut même souffrir d’en être puni. Puisque les

états de 1382 succédoient à des états qui n’avoient pas eu l’art de

mettre leurs immunités en sûreté, ils devoient se résoudre à payer des

subsides, mais avoir en même-temps la sagesse dont les états précédens

avoient manqué. Ils devoient entrer dans le détail des abus, et moins

se plaindre des maux que la nation avoit soufferts, que prévenir ceux

qu’elle craignoit; il falloit pardonner au gouvernement ses fautes

passées, mais l’empêcher d’en faire de nouvelles. Les états devoient se

défier des conseils que leur donnoit l’avarice; et quelques subsides

qu’ils eussent accordés, ils auroient beaucoup gagné, s’ils étoient

parvenus à fixer irrévocablement les droits du prince et les devoirs de

la nation.

Le duc d’Anjou ne tarda pas de se venger des refus obstinés des états.

Pour faire un exemple capable d’intimider le royaume entier, il appela

des troupes dans le voisinage de Paris, et leur abandonna la campagne

au pillage. On ne lit qu’avec indignation, dans les historiens, les

excès odieux auxquels les soldats se portèrent. Le peuple, consterné

dans Paris, n’osoit sortir de ses murailles, et ne voyoit dans les

provinces effrayées aucun mouvement qui lui permît d’espérer quelque

diversion favorable. N’ayant ni chefs ni assez de courage pour défendre

ses possessions contre des troupes aguerries, il fut contraint de se

racheter de la violence qu’il éprouvoit. Il paya cent mille francs

au gouvernement, que ce succès devoit rendre plus hardi, et qui,

par un renversement de toutes les idées, accorda aux Parisiens une

amnistie générale de l’odieux traitement qu’il avoit exercé sur eux;

c’étoit déclarer que les foibles sont toujours coupables, et qu’on ne

connoissoit plus d’autre droit que celui de la force.

Ce n’étoit-là qu’un essai des entreprises du conseil; l’occasion

qu’il attendoit pour consommer son ouvrage, ne se fit pas long-temps

attendre. Le duc d’Anjou, chargé des dépouilles de la France, étoit

passé dans le royaume de Naples, où la reine Jeanne l’avoit appelé en

le déclarant son héritier; et le duc de Bourgogne, qui se trouvoit à

la tête de l’administration, mena Charles VI au secours du comte de

Flandre, contre qui ses sujets s’étoient révoltés. C’est au retour de

cette expédition, célèbre par la victoire de Rosebèque, que Charles,

toujours inspiré par un conseil avare, se vengea pour la seconde fois

de l’émeute oubliée des Maillotins, et de la résistance des derniers

états à ses volontés; ou plutôt, voulut enfin décider par la force

une question depuis trop long-temps débattue, et s’affranchir de la

contrainte où le tenoient ses sujets, en refusant de renoncer à des

franchises qu’ils ne s’étoient pas mis en état de faire respecter.

Il s’approchoit de Paris à la tête de son armée victorieuse; le prévôt

des marchands, suivi des officiers municipaux et des bourgeois les plus

distingués, étant allé à sa rencontre pour lui présenter l’hommage de

la capitale, on lui refusa audience. L’armée continua sa marche avec

cette joie sinistre et insultante qu’ont des soldats qui courent sans

péril au pillage. Les Parisiens s’attendoient à des fêtes, et le roi

se préparoit à les traiter en ennemis: comme si on eût voulu leur dire

que leur ville étoit soumise au droit rigoureux de la guerre, on brisa

ses barrières et ses portes en y entrant. Le calme farouche des troupes

ne présageoit que des malheurs, et tandis que Charles se rendoit à

l’église cathédrale pour y adorer un dieu de paix, le protecteur de la

justice, et lui rendre des actions de grâces, ses soldats s’emparoient

des postes les plus avantageux, et on disposa de toutes parts des

corps-de-garde.

Si on eût cru le lâche et avare duc de Berry, Paris auroit été traité

en ville prise d’assaut, et ses habitans, sans distinction ni de sexe

ni d’âge, auroient été passés au fil de l’épée. La terreur étoit

répandue dans toutes les familles; le peuple, qui ignoroit son crime,

se croyoit condamné à une proscription générale, et attendoit en

frémissant le supplice auquel il étoit réservé. Le roi ordonna enfin

qu’on fit la recherche des auteurs de la dernière sédition. Sous

prétexte d’arrêter les coupables, le conseil, qui vouloit s’enrichir,

fit jeter dans les prisons trois cents des plus riches bourgeois, qui

n’avoient d’autre crime que de tenter par leurs richesses la cupidité

du gouvernement.

On procéda avec lenteur contre les prisonniers, afin d’affaisser les

esprits par une longue consternation. Des juges prostitués à la faveur;

et qui auroit le front de me contredire? prêtèrent scandaleusement à

l’injustice le ministère sacré et auguste des lois. On frémit quand

on voit des hommes destinés à protéger l’innocence persécutée, abuser

des lois et consentir sans pudeur et sans remords à devenir les plus

lâches et les plus exécrables de tous les assassins. C’est au milieu

des exécutions, dont Paris voyoit tous les jours renouveler l’infâme

spectacle, que Charles VI, supprimant les officiers municipaux de la

capitale, défendit aux bourgeois, sous peine de la vie, toute espèce

d’assemblée, les priva de leurs droits de commune, rétablit les impôts

qui avoient été levés par son père sous le consentement des états,

et donna à ses élus et à ses conseillers des aides[231] un pouvoir

arbitraire.

On avoit déjà sacrifié à l’avarice du conseil plus de cent riches

bourgeois condamnés au dernier supplice, quand on assembla enfin le

peuple dans la cour du palais; et le roi s’y étant rendu accompagné de

ses oncles, de ses ministres et de ses courtisans, le chancelier Pierre

d’Orgemont reprocha au peuple, comme le plus énorme des attentats,

d’avoir cru sur la parole, les ordonnances et les chartes de tous les

rois précédens et de Charles VI lui-même, que les subsides payés par

les Français étoient des dons purement gratuits, qui ne pouvoient

tirer à conséquence, ni former des titres ou des droits nouveaux à

la couronne, et qu’il n’étoit pas permis au prince d’exiger des

contributions qui ne lui avoient pas été accordées par les états: voilà

les crimes qu’on avoit l’effronterie de reprocher aux Parisiens. La

société ne seroit-elle donc qu’un assemblage de brigands, où la force

auroit le droit d’opprimer la foiblesse? Les lois saintes, éternelles

et immuables de la nature et de l’humanité n’existeroient-elles plus,

dès qu’on peut les fouler aux pieds impunément? La religion des sermens

ne seroit-elle qu’un jeu pour les princes? Leur parole, leurs lois,

leurs traités avec leurs sujets, ne seroient-ils que des pièges tendus

à la crédulité et à la bonne foi pour les tromper, les séduire, et

imposer avec moins de peine le joug de la tyrannie? Un de nos princes

a dit que si la bonne foi étoit bannie du monde entier, la cour des

rois devoit lui servir d’asile! Qu’on étoit éloigné de cette maxime

salutaire sous le règne de Charles VI! C’est pour n’avoir pas consenti

à rassasier l’insatiable avarice du conseil; c’est pour n’avoir pas

accordé des subsides qu’on étoit en droit de refuser; c’est pour avoir

opposé une résistance légitime à une violence évidemment contraire à

toutes les coutumes et à toutes les lois, que le premier magistrat du

royaume, qui auroit dû connoître au moins les droits de l’humanité s’il

ne connoissoit pas le droit public de la nation, au lieu de plaindre

les Parisiens, d’excuser et même de justifier leur emportement, eut la

lâcheté de leur dire que les supplices les plus rigoureux n’étoient pas

capables d’expier leurs forfaits.

Chaque bourgeois croyoit avoir un glaive suspendu sur sa tête. Un

silence stupide n’étoit interrompu que par de longs gémissemens que la

terreur étouffoit à moitié. On attendoit en frémissant le dénouement

de cette horrible tragédie; lorsque le frère du roi et ses oncles,

feignant d’être attendris du spectacle qui étoit sous leurs yeux, se

jetèrent aux pieds de Charles, implorèrent sa clémence et demandèrent

grâce pour les coupables. Il faut oser le dire, jamais la force ne

se joua avec plus d’insolence de la justice. Charles, ainsi qu’il en

étoit convenu avec ceux qui l’avoient dressé à cette abominable scène,

commua la peine de mort que les Parisiens avoient encourue, en des

amendes pécuniaires. La capitale fut ruinée. Froissart fait monter la

contribution à quatre cent mille livres, somme prodigieuse dans un

temps où l’argent, encore très-rare, ne valoit que cent sols le marc,

et que Paris, renfermé dans une enceinte très-bornée, n’étoit pas

encore le gouffre où toutes les richesses du royaume fussent portées,

accumulées et englouties.

Les auteurs de cette conspiration contre les Parisiens partagèrent

entre eux le butin qu’ils avoient fait. Au milieu de la misère

publique, on vit le luxe des courtisans s’accroître, donner un nouveau

prix aux richesses, porter avec la soif de l’or la corruption dans tous

les cœurs, et plutôt affoiblir qu’adoucir les mœurs. Une petite partie

des amendes fut destinée à la solde des troupes qui désirèrent de

n’avoir désormais à châtier que des bourgeois indociles. Les officiers,

au lieu de payer leurs soldats, préférèrent de leur abandonner les

environs de Paris, qu’ils pillèrent avec la dernière barbarie: c’eût

été un crime pour ces malheureux bourgeois que d’oser s’en plaindre.

La dévastation de Paris fut un exemple terrible pour toute ville, qui,

fière de ses franchises, de ses immunités et de ses priviléges établis

par la coutume et scellés de l’autorité du prince, auroit osé désobéir:

elle apprit que ses droits et ses titres étoient vains, et que tout

étoit anéanti.

Rouen et quelques autres villes éprouvèrent le même sort que Paris,

et l’événement qui les soumit à payer des contributions arbitraires,

asservit en même temps tout le tiers-état du royaume. Le clergé même et

la noblesse ne tardèrent pas à en ressentir le contre-coup: tant il est

vrai que, dans une monarchie, un ordre de citoyens ne perd point ses

prérogatives, sans que celles des autres ordres en soient ébranlées et

enfin détruites! Le conseil, enhardi par l’expérience qu’il venoit de

faire sur le peuple, et par le silence du reste des citoyens, déclara

que personne n’étoit exempt de payer[232] les aides. On établit une

taille générale sur le royaume, et les gentilhommes qui ne servoient

pas, ou que leur âge et leurs blessures n’avoient pas mis hors d’état

de porter les armes, furent obligés de la payer. Que peut la noblesse

quand elle a perdu son crédit sur le peuple, ou qu’elle l’a laissé

opprimer. Le clergé continuellement vexé par les traitans, voyoit tous

les jours saisir son temporel. Pour se racheter de ces extorsions,

et sauver ses immunités du naufrage général, dont les franchises du

royaume entier étoit menacées, il sépara lâchement ses intérêts de

ceux[233] de la nation, traita en particulier avec le prince au sujet

des secours qu’il lui donnoit. On lui permit, il est vrai, de dire

qu’il donnoit volontairement ce qu’il ne lui étoit plus possible de

refuser; mais quelle pouvoit être désormais la force de cette clause

dont tout le monde connoissoit l’abus? Dans les lettres-patentes mêmes,

où le roi continuoit à reconnoître les priviléges et les immunités

ecclésiastiques, il parloit aussi de ses droits sur leur temporel.

Peut-être le clergé crut-il que sa charge seroit plus légère, si celle

des autres ordres étoit plus pesante: erreur grossière! l’avarice

des gouvernemens est insatiable; le clergé ne conserva qu’une ombre

de liberté, en contribuant par sa mauvaise politique à ruiner les

franchises de la noblesse et du tiers-état.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 2 (of 15) · 第 28 / 61 题