CHAPITRE PREMIER.

_Règne de Charles V.--Examen de sa conduite.--Situation

incertaine du gouvernement à la mort de ce prince._

Quelque dociles qu’eussent été les états pendant les dernières années

du roi Jean, son fils avoit trop appris à les craindre, pour ne pas

faire de leur ruine le principal objet de sa politique. Il regardoit

ces grandes assemblées comme une puissance rivale de son autorité.

Le souvenir des malheurs qu’on avoit éprouvés après la bataille de

Poitiers, contribuoit à rendre les Français dociles; mais ce souvenir

pouvoit s’effacer et l’indocilité renaître. Si l’usage de convoquer

les états subsistoit, le moindre événement étoit capable de leur rendre

leur crédit, et d’ôter au prince ses prérogatives acquises avec tant de

peine. Charles ne permit donc qu’aux seuls bailliages des frontières

de continuer à tenir des assemblées particulières; soit parce qu’il

étoit aisé de les contenir dans le devoir, soit parce qu’il falloit les

ménager. D’ailleurs, il n’étoit pas naturel que des états provinciaux

qui n’avoient aucune force, songeassent à revendiquer des droits que

les derniers états-généraux avoient négligés.

Si, dans quelques occasions, il étoit avantageux à Charles de paroître

autorisé de la nation, pour prévenir ses murmures ou l’empêcher de

demander les états, il appela seulement auprès de lui, des prélats,

des seigneurs et les officiers municipaux de quelques villes dévoués

à ses volontés. En feignant de délibérer avec des gens à qui il ne

faisoit qu’intimer ses ordres, il ne vouloit, en effet, que ne pas

répondre seul du succès des événemens, et donner plus de crédit à

ses opérations. Telle est vraisemblablement une assemblée tenue à

Compiègne en 1366, dont nous ignorons tous les détails; et telle

est certainement celle dont il fit l’ouverture à Chartres, dans les

premiers jours de Juillet de l’année suivante, et qui, ayant été

brusquement transférée à Sens, fut encore plus brusquement terminée le

19 du même mois.

C’est pour effacer, s’il étoit possible, le souvenir des états, qu’il

se contenta quelquefois de se transporter au parlement, non pas avec la

simplicité de ses prédécesseurs, pour remplir ses fonctions de premier

juge, mais pour y tenir des assemblées[223] solennelles, auxquelles on

a depuis donné le nom de lits de justice. C’est ainsi qu’il en usa,

quand il s’agit de recevoir les plaintes de quelques seigneurs et

de quelques villes d’Aquitaine, contre les entreprises du prince de

Galles, sur leurs droits, affaire qui devoit rallumer la guerre; et

en 1375, pour publier la célèbre ordonnance par laquelle il fixa la

majorité de ses successeurs à quatorze ans.

Les lits de justice ou conseils extraordinaires tenus au parlement,

étoient une image des assemblées de la nation; des évêques, des

seigneurs et quelques notables bourgeois de Paris, à la suite de

leurs officiers municipaux, y prenoient place avec les premiers

magistrats du royaume. Les Français, d’autant plus disposés à espérer

un avenir heureux, qu’ils étoient plus las des calamités du dernier

règne, crurent que la justice, la liberté et l’amour du bien public

étoient l’ame de ces assemblées, où la flatterie et la complaisance

ne dictoient que trop souvent les opinions. Charles, en effet,

s’y comportoit avec assez d’adresse pour ne paroître que céder au

mouvement qu’il avoit lui-même imprimé aux esprits; et ses sujets,

moins malheureux, ne regrettèrent plus des états dont ils n’avoient

jusqu’alors retiré aucun avantage, et que peut-être ils croyoient

essentiellement pernicieux, parce qu’ils n’avoient pas eu l’art aisé de

les rendre utiles.

Charles purgea le royaume de ces fameuses compagnies de brigands qui,

depuis les derniers troubles, infestoient les provinces, se vendoient

indifféremment à tous ceux qui pouvoient acheter leurs services,

nourrissoient les inquiétudes des mécontens dont ils augmentoient le

nombre, et entretenoient ainsi un foyer dangereux de révolte dans une

nation courageuse, pleine d’indocilité, que les fiefs lui avoient

donnée. Jamais prince ne sut mieux que Charles le secret de manier les

esprits, en cachant son ambition sous le voile du bien public. Occupé

de ses seuls avantages, il avoit eu l’art de persuader qu’il aimoit

la justice: parce que ses sujets se confioient à sa prudence, ils

applaudirent aux principes de son gouvernement, comme si cette prudence

eût dû régner éternellement sur eux. Ses entreprises étoient méditées

et préparées avec une extrême circonspection; il ne vouloit rien

obtenir par la force; il savoit que ces coups d’autorité qui paroissent

asservir les esprits, ne font que les étonner pour un moment, en

les rendant ensuite plus défians et plus farouches. Il tâtoit

continuellement les dispositions des Français, osoit plus ou moins,

suivant que les conjonctures lui étoient plus ou moins favorables:

et n’appesantissant jamais son pouvoir de façon qu’on fût tenté d’en

secouer le joug par la révolte, la lenteur de ses démarches et de ses

progrès faisoit la docilité des Français.

Il permit aux bourgeois de Paris, dont il n’avoit pas oublié les

injures, qu’il haïssoit, de posséder des fiefs dans toute l’étendue du

royaume,[224] et ne leur accorda peut-être encore d’autres distinctions

réservées à la noblesse que dans la vue de dégrader un ordre dont

il craignoit l’orgueil, et pour s’assurer de la docilité d’une ville

dont la conduite servoit de modèle aux provinces. Il détruisoit les

châteaux de plusieurs seigneurs puissans ou qui lui étoient suspects,

sous prétexte que les ennemis de l’état pouvoient en faire des postes

et incommoder le pays. Ces variations ou ces altérations éternelles

dans les monnoies, qui avoient causés tant de troubles, et cependant

si avantageuses à Philippe-le-Bel et à ses successeurs, quand ils

n’obtenoient qu’avec beaucoup de peine des subsides très-médiocres, et

qu’il leur importoit d’appauvrir les seigneurs, il comprit qu’elles

seroient nuisibles à ses intérêts depuis que la situation des affaires

avoit changé, et que la prérogative d’établir arbitrairement des impôts

commençoit à s’établir. Il ne fit aucun changement aux espèces; et la

nation, dupe de la politique du prince, regarda comme un bienfait de sa

générosité le mal qu’il ne se fit pas à lui-même.

Il prodigua ses largesses: mais sa libéralité fut le fruit d’une

avarice rédigée en systême. Pour ne pas craindre le soulèvement de la

multitude, toujours prête à murmurer contre les impôts, il partagea

ses dépouilles avec ceux qui pouvoient la protéger et l’aigrir; mais

il donnoit peu pour prendre beaucoup. On payoit les subsides sans se

plaindre, et on les croyoit nécessaires, parce qu’il avoit la sagesse

de ne les pas consumer en dépenses fastueuses. Loin de travailler à

corriger sa nation du vice pernicieux auquel les fiefs[225] l’avoient

accoutumée, de vendre ses services à l’état, il regarda cet esprit

mercenaire comme le ressort principal et le nerf du gouvernement,

parce qu’il vouloit être tout et que la patrie ne fût rien. Il crut

qu’il seroit puissant s’il étoit riche, et voulut avoir un trésor pour

acheter dans le besoin des amis ou perdre ses ennemis. Le dirai-je,

il se dédommagea de ce que lui coutoient sa libéralité et l’avarice

des courtisans et de ses officiers, en devenant un usurier public. Il

fit de l’usure une prérogative de la couronne. On aura peine à croire

qu’un prince aussi circonspect que Charles, envoya dans les principales

villes des espèces de courtiers[226] ou d’agioteurs, à qui il accordoit

le privilége exclusif de prêter sur gages et à gros intérêts, et qui

lui rendoient une partie de leur gain abominable. Le roi prenoit ces

hommes odieux sous sa protection spéciale; il leur donnoit une sorte

d’empire sur les femmes de mauvaise vie, en défendant qu’elles fussent

reçues à se plaindre en justice de leurs violences, et leur promettoit

de les défendre contre le clergé, qui, malgré son ignorance et ses

mauvaises mœurs, n’étoit pas cependant assez corrompu pour tolérer

cette usure atroce.

Il étoit dangereux de laisser dans l’oisiveté une noblesse inquiète,

pleine d’idées de chevalerie, et qui n’étoit propre qu’à la guerre.

Pour s’occuper et distraire en même temps la nation de ses intérêts

présens et de ses droits anéantis, Charles entreprit d’arracher aux

Anglais les pays qui leur avoient été cédés par la paix de Bretigny.

L’histoire moderne offre peu de projets plus difficiles, et dont

l’exécution ait été conduite avec plus d’habileté. Ce ne fut point par

une guerre offensive que ce prince tenta de dépouiller Edouard III; il

imagina une défensive savante et inconnue en Europe, depuis que les

barbares l’avoient envahie; elle auroit honoré les capitaines les plus

célèbres de l’antiquité. Sans sortir de son palais, Charles régloit

et ordonnoit les mouvemens de ses troupes; elles étoient présentes

par-tout, en évitant par-tout d’en venir aux mains. Sans combattre,

sans être battues, les armées anglaises paroissoient s’anéantir, et la

France fut vengée des disgraces qu’elle avoit éprouvées à Crécy et à

Poitiers.

Charles jouissoit tranquillement du fruit de son ambition et de son

habileté à conduire à son gré les esprits; mais enfin il fut lui-même

effrayé de son pouvoir, quand il s’aperçut que le gouvernement ne

portoit que sur deux bases fragiles et peu durables, sa volonté et

son adresse à parvenir à ses fins. Malgré la docilité avec laquelle

on lui obéissoit, il voyoit encore quelquefois les coutumes[227]

anarchiques des fiefs se reproduire, et essayer de reprendre leur

ancien crédit. En se rappelant les prétentions des états, les troubles

de Paris et les séditions des provinces, il ne put se déguiser que

les Français, toujours remplis d’anciens préjugés peu favorables à la

subordination, fléchissoient sous sa politique adroite, mais n’étoient

point accoutumés à obéir à un souverain qui ne sauroit pas déguiser son

pouvoir, et rendre l’obéissance facile en rendant ses ordres agréables.

Si les peuples tiennent compte au prince des événemens heureux, qui

ne sont quelquefois que l’ouvrage de la fortune, Charles n’ignoroit

pas qu’ils le rendent également responsable des revers que la sagesse

humaine ne peut prévenir; et, souvent embarrassé en tenant le timon

de l’état, il avoit éprouvé, malgré ses talens, combien un roi est

imprudent et téméraire d’oser se charger de rendre une nation heureuse.

Il trembla en voyant l’étrange succession dont son fils encore enfant

devoit bientôt hériter. Il étoit trop éclairé pour compter sur le zèle

et la fidélité que lui montroient ses courtisans; et connoissant les

princes ses frères, qui devoient être les dépositaires de l’autorité

royale pendant la minorité du jeune roi, l’avenir ne lui présentoit que

des désordres et la ruine de la puissance qu’il avoit formée avec tant

d’art et de peine.

Pour donner une sorte de consistance au gouvernement, Charles pensa

d’abord à faire sacrer son successeur de son vivant; car on croyoit

alors qu’un roi avant cette cérémonie ne pouvoit exercer la puissance

royale: et, en effet, ni son nom, ni son sceau ne paroissoient dans

aucun acte public. Mais il comprit que cette cérémonie, en donnant à

son fils le titre de roi, ne lui donneroit pas la capacité nécessaire

pour gouverner. Il avança seulement sa majorité à l’âge de quatorze

ans; foible ressource! Et quoiqu’il eût cité dans son ordonnance la

bible et l’art d’aimer d’Ovide, pour prouver que les rois enfans

peuvent, par un privilége particulier, être de grands hommes, il n’en

fut pas plus rassuré sur la fortune de ses descendans.

Il étoit aisé de penser que le meilleur tuteur et le seul appui solide

de la grandeur d’un jeune roi, c’est la sagesse des lois, c’est la

confiance des peuples pour un gouvernement qui les rend et qui doit

les rendre heureux: en cherchant d’autres moyens pour prévenir des

révolutions, et fixer ou arrêter la prospérité d’un état, la politique

ne trouvera que des erreurs. Loin de travailler à faire oublier les

états-généraux, il falloit donc les assembler; au lieu de réprimer les

efforts que les esprits faisoient pour s’éclairer, il ne falloit que

les diriger. Les circonstances étoient les plus favorables pour donner

enfin aux assemblées de la nation la forme la plus propre à maintenir

la sûreté publique. La France vouloit un roi, mais elle vouloit

être libre, et il n’étoit pas impossible de concilier les intérêts

jusqu’alors opposés du prince et des divers ordres du royaume, et

de fixer les bornes de leurs droits et de leurs devoirs, dont des

coutumes incertaines et des événemens contraires avoient jusqu’alors

décidé. Quel nom donnera-t-on à un gouvernement qui n’a aucune règle,

pour n’être pas la victime des foiblesses et des vices des personnes

chargées de l’administration? Les peuples aimeront-ils leur patrie, lui

dévoueront-ils leurs talens? En prévoyant l’incapacité d’un prince qui

montera un jour sur le trône, on commence à être inquiet sur le sort

de l’état; les passions se réveillent et s’agitent, et l’on devient

incapable de goûter le bonheur d’un règne éclairé et prudent. Charles,

qui avoit le malheur de craindre ses sujets et de les regarder comme

des ennemis qu’il falloit réduire par la force ou par l’adresse, ne put

se résoudre, à l’exemple de Charlemagne, de rendre la nation elle-même

garante de ses lois, de sa prospérité et de la fortune inébranlable du

prince; il voulut affermir l’autorité qu’il laissoit à son successeur,

par les mêmes moyens qu’il l’avoit acquise.

Ce prince partagea l’autorité souveraine entre un régent et des

tuteurs; il espéra, tant la passion du pouvoir arbitraire est facile

à se tromper, qu’il établissoit entre eux une sorte d’équilibre

favorable à ses desseins. Il imagina que ne jouissant que d’une

autorité partagée, ils s’imposeroient mutuellement; que leur rivalité

contribueroit à conserver leur égalité; qu’ayant besoin les uns

des autres, ils agiroient de concert pour ne point laisser entamer

la portion du pouvoir dont chacun seroit dépositaire, et qu’ils la

remettroient enfin toute entière entre les mains de leur pupille. Quels

ressorts déliés et délicats pour mouvoir et contenir des hommes tels

qu’étoient alors les Français! Il auroit été imprudent de se livrer à

une pareille espérance, dans une nation dont le gouvernement auroit

été consacré par le temps et l’habitude, et où l’honnêteté des mœurs

publiques auroit invité le prince et ses sujets à respecter leurs

devoirs et les bienséances.

Charles conféra au duc d’Anjou la régence du royaume; et en confiant

aux ducs de Bourgogne et de Bourbon la tutelle de ses enfans, il les

chargea de l’administration de quelques provinces, dont les revenus

étoient destinés à l’entretien de la maison du jeune roi et de son

frère. Il exigea du régent et des tuteurs un serment, par lequel ils

s’engageoient à gouverner conformément aux coutumes reçues, à remplir

leurs fonctions avec fidélité, et à suivre les ordres qu’il leur

donneroit. Charles crut que cette vaine formalité, sur laquelle une

politique prudente ne doit jamais compter, seroit plus efficace sur

leur esprit que les exemples d’ambition qu’il leur avoit donnés. Les

passions sont toujours assez ingénieuses, pour interprêter en leur

faveur un serment qui les gêne; quel est le pouvoir de ces sermens

dans un siècle où les hommes sont assez méchans ou assez stupides pour

croire qu’ils peuvent à prix d’argent se faire dispenser des devoirs

de la religion! Un prince qui a été assez malheureux pour jouir d’une

autorité arbitraire, peut-il ignorer que toute sa puissance expire avec

lui, et qu’il ne laisse à son successeur que la passion de n’obéir à

aucune règle?

Charles fit la veille de sa mort une ordonnance pour supprimer les

impôts qu’il avoit établis sans le consentement des états; mais il

n’étoit plus temps de rien faire d’utile.

Quand cette ordonnance auroit été publiée et exécutée, quel en auroit

été le fruit? Les bienfaits d’un prince qui se meurt ne font que des

ingrats, et ne servent qu’à rendre plus difficile l’administration de

son successeur. Toujours agité, toujours inquiet sur l’avenir, Charles

mourut en ne prévoyant que des malheurs. Le règne d’un prince à qui les

historiens ont donné le surnom de sage, fut perdu pour la nation; et

s’il est vrai que pouvant donner des règles et des principes fixes au

gouvernement, son ambition s’y soit opposée, ne faut-il pas le regarder

comme l’auteur de tous les désastres que la France va éprouver?

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 2 (of 15) · 第 27 / 61 题