CHAPITRE V.

_Décadence de l’autorité que le pape et les évêques avoient

acquise sous les derniers Carlovingiens et les premiers rois de

la troisième race._

Si la cour de Rome avoit usé avec modération du crédit qu’elle avoit

acquis en France, il est vraisemblable qu’elle l’auroit conservé; mais

toujours occupée de projets plus grands que ses forces, elle divisa par

politique la chrétienté que la religion lui ordonnoit de tenir unie,

et finit toujours par manquer de moyens pour consommer ses entreprises

ébauchées. Elle enlevoit, donnoit et rendoit à son gré des couronnes,

et ce fut cette puissance audacieuse, dont les papes étonnoient les

empereurs et les rois, qui porta elle-même la première atteinte à la

fortune du clergé. Des princes proscrits par des bulles n’étoient pas

vaincus. Il leur restoit des ressources; la guerre devoit décider

de leur sort, et les armes spirituelles de l’église, se trouvant

quelquefois exposées à céder à l’épée de ses ennemis, les papes furent

obligés d’acheter à prix d’argent des secours que la superstition

impuissante n’auroit pu leur accorder. Ils sentirent la nécessité

d’augmenter leurs richesses, et s’appliquant ce que l’écriture dit

du souverain pontife des Juifs, à qui les lévites étoient obligés de

donner la dîme de leurs biens, ils établirent une taxe sur le clergé de

toutes les églises.

Il est fâcheux de le dire, et on ne le diroit qu’en tremblant, si le

clergé de notre siècle avoit encore la même ignorance et les mêmes

mœurs: l’avarice des évêques de France fut moins patiente que leur

orgueil ou leur religion. Ils avoient souffert, sans se plaindre, que

l’épiscopat fût dégradé dans ses fonctions les plus importantes et les

plus relevées, et ils éclatèrent en murmures quand on attaqua leur

fortune temporelle. Ces plaintes, il faut l’avouer, étoient légitimes;

car rien n’égale les excès auxquels se porta l’avidité insatiable de la

cour de Rome, et sur-tout ses officiers qu’elle chargeoit de lever ses

droits. Les évêques opprimés eurent enfin recours à la protection de S.

Louis, qui avoit la garde de leurs églises. Ce prince rendit en leur

faveur l’ordonnance que nos jurisconsultes appellent communément la

pragmatique-sanction de S. Louis, et par laquelle il[173] interdisoit

dans son royaume la levée des décimes que le pape y faisoit, à moins

que le clergé n’y consentît, et que la cour de Rome n’eût de justes et

pressantes nécessités de faire des demandes d’argent.

Les papes, qui jusques-là s’étoient servis de l’espèce de servitude où

ils avoient réduit l’épiscopat, pour se faire craindre des princes,

et de la terreur qu’ils inspiroient aux princes pour affermir leur

despotisme sur le clergé, virent avec indignation que le roi de France

et les ecclésiastiques de son royaume étoient unis d’intérêt. Dans

la crainte de rendre encore plus étroite cette union déjà si funeste

au souverain pontificat, la cour de Rome n’osa agir avec sa hauteur

ordinaire. Il n’étoit pas temps pour elle de se faire de nouveaux

ennemis, avant que d’avoir triomphé des empereurs dont les querelles

troubloient l’Allemagne, l’Italie et la ville de Rome même. D’ailleurs,

c’eût été ébranler son empire que de punir les évêques de France, sans

être sûr de les soumettre, et décrier ses excommunications, que d’en

faire usage contre un prince aussi religieux et aussi puissant que S.

Louis.

Telle étoit la situation heureuse du clergé de France; l’insatiable

Philippe-le-Bel la troubla. Il voulut que les évêques le payassent

de la protection qu’il leur accordoit contre la cour de Rome. Il

leur représenta en effet ses[174] besoins, et ne cessant point, sous

différens prétextes, de leur demander de nouveaux secours, Boniface

VIII, homme adroit, intrépide et ambitieux, saisit cette occasion de se

réconcilier avec eux, et devint à son tour leur protecteur. Il défendit

à tous les ecclésiastiques de fournir de l’argent à aucun prince, par

manière de prêt, de don, de subside, ou sous quelque autre nom que ce

fût, sans le consentement du saint-siége. Il déclara que tous ceux

qui donneroient ou recevroient de l’argent, ces derniers fussent-ils

revêtus de la dignité royale, encourroient l’excommunication par le

fait seul.

Philippe appela de cette bulle au futur concile, et par-là entretint la

division entre le pape, qui, plein d’idées de la monarchie universelle,

refusoit de reconnoître un supérieur; et les évêques, lassés de n’avoir

qu’une juridiction inutile, et à qui on ouvroit une voie de recouvrer

leur dignité. Pendant tout le cours de ce démêlé scandaleux, dont

je ne rapporte pas les détails, personne ne les ignore, le clergé

de France ne savoit quel parti prendre entre deux puissances qui se

disputoient ses dépouilles, en feignant de défendre ses intérêts. On

diroit que les évêques cherchoient à se faire un protecteur du roi

contre l’ambition de la cour de Rome, et un appui du pape contre les

entreprises du prince. Ils furent punis de cette misérable politique

qui, en n’obligeant personne, n’est propre qu’à faire des ennemis. Les

successeurs de Boniface, obligés de rechercher la paix, n’imaginèrent

rien de plus sage pour concilier leurs intérêts avec ceux d’un roi

qu’il étoit dangereux d’irriter, que de l’associer à leurs exactions.

Ils lui accordèrent le privilége de lever des décimes[175], ou

partagèrent avec lui celles qu’il leur permettoit d’exiger, et les

évêques, au lieu d’un maître, en eurent deux.

Les vues d’intérêt qui avoient divisé le clergé furent la principale

cause du triomphe de Philippe-le-Bel sur la cour de Rome; l’avantage

qu’il remporta produisit une révolution dans tous les esprits. Les

évêques, accoutumés à dominer pour le respect dû à leur caractère,

sentirent le contre-coup de l’humiliation que le pape avoit éprouvée,

et tandis qu’ils commençoient à faire plus de cas de la protection du

roi que de celle de la cour de Rome, Clément V eut la foiblesse de se

joindre lui-même aux ennemis de son prédécesseur. A ne consulter que

les règles de la prudence humaine, il auroit dû accorder à la mémoire

de Boniface VIII les honneurs décernés à Grégoire VII; il permit, au

contraire, qu’on la flétrît par un procès, et qu’on rendît publiques

les dépositions dans lesquelles on accusoit ce pontife d’être le plus

scélérat des hommes.

L’autorité de la cour de Rome fut avilie, pendant que l’autorité

royale faisoit ses plus grands progrès, et que les gens de robe, aussi

entreprenans, mais plus méthodiques dans leur marche que ne l’avoient

été autrefois les seigneurs, voyoient avec jalousie l’étendue de la

juridiction que les évêques s’étoient attribuée. En effet, les nouveaux

magistrats du parlement ne travailloient pas à élever la puissance du

roi sur les ruines de la souveraineté des fiefs, pour souffrir que le

clergé, continuant à jouir dans ses tribunaux des droits qu’il avoit

acquis pendant l’anarchie, pût la perpétuer, ou du moins partager le

royaume entre deux puissances indépendantes l’une de l’autre. Leur zèle

devoit en quelque sorte s’accroître, lorsqu’il s’agiroit d’attaquer la

juridiction ecclésiastique, et d’étendre celle des justices royales

dont ils manioient l’autorité. Si les seigneurs avoient autrefois

osé faire des efforts pour renfermer dans des limites étroites la

compétence des juges ecclésiastiques, il étoit naturel que les

magistrats, bornés aux seules fonctions de rendre la justice, dûssent

attaquer le clergé avec le même courage, revendiquer la juridiction

qu’il avoit usurpée, et que, pour s’enrichir de ses dépouilles, ils

détruisissent ce prétendu droit divin, dont les évêques s’armoient en

toute occasion, et étonnoient les consciences trop timorées.

Après avoir porté un œil téméraire sur la conduite du pape, on examina

sans scrupule celle des simples pasteurs. On vit une foule d’abus

et de vices dans l’administration de leurs tribunaux. Les nouveaux

magistrats vouloient remédier à tout sans ménagement, parce qu’ils

étoient ambitieux; et les évêques, criant à l’impiété et à la tyrannie,

aimoient leurs désordres, parce qu’ils étoient le principe et le fruit

de leurs richesses et de leur puissance.

Leurs contestations, de jour en jour plus vives, donnèrent lieu à une

conférence qui se tint en présence de Philippe-de-Valois. Pierre de

Cugnières, avocat du roi au parlement, s’éleva avec force contre les

abus crians qui se commettoient dans les justices ecclésiastiques.

Quoiqu’elles dussent être d’autant plus sévères, que les citoyens

étoient sans mœurs et le gouvernement sans consistance, par je ne

sais quel esprit de charité mal entendue, on n’y punissoit les plus

grands délits que par des aumônes, des jeûnes ou quelqu’autre pénitence

monacale. Cugnières débita tous les lieux communs de ce temps-là contre

la puissance dont les successeurs des apôtres s’étoient injustement

emparés. Pierre Roger, élu archevêque de Sens, et Pierre Bertrandi,

évêque d’Autun, défendirent les intérêts du clergé. «Mais la cause de

l’église, dit un des écrivains les plus respectables qu’ait produit

notre nation, fut aussi mal défendue qu’elle avoit été mal attaquée;

parce que, de part et d’autre, on n’en savoit pas assez. On raisonnoit

sur de faux principes, faute de connoître les véritables. Pour traiter

solidement ces questions, ajoute l’abbé Fleury, il eût fallu remonter

plus haut que le décret de Gratien, et revenir à la pureté des anciens

canons et à la discipline des cinq ou six premiers siècles de l’église.

Mais elle étoit tellement inconnue alors, qu’on ne s’avisoit pas même

de la chercher.» J’ajouterai que, pour terminer cette grande querelle,

il eût fallu savoir qu’il y a un droit naturel, la base et la règle

de tout autre droit, et auquel on doit éternellement obéir; il eût

fallu ne pas ignorer que rien n’est plus contraire au bien de la

société, que de voir des hommes y exercer une branche de l’autorité

civile, en prétendant ne point la tenir de la société même; et cette

vérité, qui devroit être triviale, étoit bien plus ignorée du siècle de

Philippe-le-Valois, qu’elle ne l’est du nôtre. Il eût fallu connoître

le danger qu’il y a d’accorder une puissance temporelle à des hommes

qui parlent au nom de Dieu; infaillibles sur le dogme, ils peuvent se

tromper sur le reste: ils prétendront peut-être de bonne foi n’agir que

pour notre salut, en nous assujettissant à leur volonté.

Les raisonnemens de Pierre de Cugnières n’étoient pas dans le fond plus

mauvais que ceux de Roger et de Bertrandi; mais le magistrat sembloit

attaquer la religion, parce qu’il dévoiloit ses abus; et les évêques

paroissoient en défendre la dignité, parce qu’ils faisoient respecter

ses ministres. Philippe-de-Valois, encore moins instruit que ceux

qui avoient parlé devant lui, fut effrayé, et quoiqu’en apparence le

clergé sortit vainqueur de cette querelle, les fondemens de son pouvoir

furent en effet ébranlés. C’étoit la première hostilité d’une guerre

de rivalité; on pouvoit faire des trêves, et non pas une paix solide.

J’anticipe sur les temps; mais qu’on me permette de parler ici de tout

ce qui regarde la décadence de la juridiction et du pouvoir que les

ecclésiastiques avoient acquis pendant l’anarchie des fiefs.

Le parlement acquéroit de jour en jour une nouvelle considération

et un nouveau crédit. Cette compagnie qui, après avoir été rendue

sédentaire à Paris par Philippe-le-Bel, étoit devenue[176] perpétuelle,

présentoit elle-même au roi les magistrats qu’elle désiroit posséder,

et ils étoient pourvus de leur office à vie. Formant un corps toujours

subsistant, et ses intérêts devant être plus chers qu’autrefois à

chacun de ses membres, le parlement mit un ordre plus régulier dans sa

police, se fit quelques maximes, et fut en état de les suivre avec

constance. Les évêques, qui n’avoient plus affaire à des seigneurs

emportés, inconstans, inconsidérés et désunis, devoient voir tous les

jours attaquer leurs priviléges par des magistrats qui, malgré leur

ignorance, étoient cependant les hommes les plus éclairés du royaume,

et qui emploiroient contre le clergé, le courage, l’ambition et la

patience qui lui avoient soumis les seigneurs.

L’unique ressource qu’il restoit aux tribunaux ecclésiastiques, pour

conserver leur juridiction, c’étoit l’ignorance extrême où tous les

ordres de l’état étoient plongés. Mais un rayon de lumière perçoit le

nuage: si on découvroit la supposition des fausses décrétales et du

décret de Gratien; si on parvenoit à avoir quelque connoissance de

la première discipline de l’église, à ne voir dans l’écriture que ce

qu’elle renferme, et à ne lui faire dire que ce qu’elle dit en effet;

si on parvenoit à se douter des principes d’une saine politique, et

à mettre quelque méthode dans ses raisonnemens, toute la puissance

temporelle du clergé devoit disparoître comme ces songes que le réveil

dissipe. Quand on commença enfin à raisonner, les ecclésiastiques

répétèrent par routine les raisonnemens qu’ils tenoient de leurs

prédécesseurs. Ils pouvoient se défendre comme citoyens, et opposer

avec succès la possession et les coutumes anciennes aux nouveautés

que les gens de robe vouloient eux-mêmes introduire; et ils parlèrent

encore comme ils avoient parlé dans le temps de la plus épaisse

barbarie. On douta de ce droit divin, dont ils étayoient leurs

usurpations, on les accusa d’ignorance ou de mauvaise foi, et on ne les

crut plus.

«Nous confessons, _devoient dire les évêques_, que nos prédécesseurs

se sont trompés quand ils ont cru qu’ils tenoient de Dieu les droits

qu’ils ont acquis dans l’ordre politique, et dont nous jouissons. Faits

pour gouverner les consciences, non pas au gré de la nôtre, mais en

suivant les règles prescrites par l’église, nous devons nous-mêmes

obéir à la loi politique du gouvernement où nous vivons. Notre règne

n’est point de ce monde, mais nous sommes citoyens par le droit de

notre naissance; et si Dieu ne nous a pas faits magistrats, il ne nous

défend pas du moins de l’être. La compétence étendue de nos tribunaux,

et les droits que vous nous contestez aujourd’hui, ne les avons-nous

pas acquis de la même manière que l’ont été tous les autres droits

autorisés par l’usage, et avoués par la nation? Vos pères, malheureuses

victimes d’un préjugé barbare, s’égorgeoient pour se rendre justice;

c’est pour épargner leur sang, c’est pour les éclairer, que nous les

avons invités à se soumettre aux jugemens de nos paisibles tribunaux,

dont le plus grand de nos rois a transporté les formalités dans les

siens. Nous y consentons: croyez, si vous le jugez à propos, que notre

intérêt seul nous y a conduits. Mais qui ne mérite pas parmi nous le

même reproche? Répondez: quelqu’un possède-t-il dans le royaume une

prérogative qui, dans sa naissance, n’ait pas été une injustice, ou

dont il n’ait pas abusé pour l’augmenter? Vous-mêmes, ministres de la

loi, et qui avez fermé le parlement aux seigneurs, êtes-vous prêts à

leur rendre la place que vous occupez? Ne vous croyez-vous pas les

juges légitimes de la noblesse?

Nous sommes en possession de juger nos concitoyens; et cette possession

est et doit être dans toute nation et dans toute sorte de gouvernement,

le titre le plus respectable aux yeux des hommes; ou, sous prétexte de

réformer quelques abus, on ouvrira la porte à toutes les usurpations.

L’origine de notre droit remonte au temps où la nation avoit des lois,

et personne ne partage avec nous cet avantage. Si vous croyez être les

maîtres de nous dépouiller aujourd’hui, pourquoi ne le sera-t-on pas

de vous dépouiller demain? Craignez de donner un exemple dangereux

pour vos propres intérêts. Examinez si c’est votre ambition, ou

l’amour du bien public, qui échauffe votre zèle. Nous réclamons la

prescription, cette loi tutélaire du repos des nations, mais d’autant

plus sacrée pour la nôtre que, marchant depuis plusieurs siècles sans

règles et sans principes, nous n’avons eu que des coutumes incertaines

et pas une loi fixe. Nous défendrons avec courage nos droits, qui

sont les droits des citoyens. S’il importe à la nation de confier à

d’autres mains l’autorité temporelle dont nous jouissons et dont elle

nous a tacitement revêtus, en la reconnoissant comme légitime par

sa soumission, qu’elle s’explique dans les assemblées de nos états

généraux, et nous sommes disposés à nous démettre de tout le pouvoir

qu’elle voudra reprendre.

S’il s’est introduit des vices dans nos tribunaux, souvenez-vous que

vous êtes hommes, et que la foiblesse de l’humanité doit nous servir

d’excuse; mais nous sommes coupables et dignes de châtiment, si nous

refusons de corriger les abus. Si c’est en qualité d’évêques que nous

prétendons être magistrats, dépouillez-nous d’une dignité qui ne nous

appartient pas, et qui pourroit devenir funeste à la société: si c’est

en qualité de citoyens, respectez notre magistrature, pour faire

respecter la vôtre. Une nation ne peut se passer de juges, mais il

lui importe peu qu’ils soient pris dans tel ou tel ordre de citoyens,

pourvu qu’ils soient les organes incorruptibles des lois nationales.

Vous avez raison de craindre les appels de nos tribunaux à la cour de

Rome: c’est placer dans la cour du royaume un magistrat étranger, et

dont les intérêts ne seront pas les nôtres. Corrigez cette coutume

pernicieuse, modifiez-la, invoquez, en un mot, le secours des lois

civiles et politiques, pour rendre à la nation une indépendance que

lui donnent les lois naturelles, qu’il n’est jamais permis de violer,

et contre lesquelles il n’y a point de prescription. Mais craignez de

blesser les droits de la religion, en corrigeant les abus que ses

ministres en ont fait.»

Les justices du clergé avoient déjà perdu de leur souveraineté et de

leur compétence; on commençoit à connoître «les appels[177] comme

d’abus,» et la doctrine des cas royaux dont j’ai parlé avoit déjà

fait imaginer aux juges laïcs des cas priviligiés, à l’égard des

ecclésiastiques, lorsque l’église fut divisée par le schisme le plus

long qu’elle ait souffert. A la mort de Grégoire XI, le collége

des cardinaux se trouva partagé en deux factions incapables de se

rapprocher, et qui se firent chacune un pape. Urbain VIII et Clément

VII furent élevés en même-temps sur la chaire de S. Pierre. Ces deux

pontifes et leurs successeurs qui, pendant quarante ans, se traitèrent

comme des intrus, éclairèrent les fidelles à force de les scandaliser.

En s’excommuniant réciproquement, ils rendirent leurs excommunications

ridicules, et cette espèce de guerre civile dans le sacerdoce,

contribua beaucoup à débarrasser la religion d’une partie des choses

étrangères que les passions de ses ministres avoient jointes à

l’ouvrage de Dieu. Les deux papes, pour se conserver une église, furent

obligés de perdre leur orgueil. Les rois jusqu’alors avoient eu besoin

des papes, et les papes à leur tour eurent besoin des rois. La scène du

monde changea de face; et le clergé, trop opprimé autrefois par la cour

de Rome pour oser se plaindre, osa espérer de secouer le joug.

L’université de Paris, école la plus célèbre de l’Europe, commençoit à

connoître l’antiquité ecclésiastique, et à mettre quelque critique dans

ses études. Lassée d’ailleurs de contribuer aux décimes perpétuelles

qu’exigeoit un pape équivoque, elle se demanda raison des impôts

qu’il ordonnoit, et ne voyant que des doutes et de l’obscurité dans

les prétentions de la cour de Rome, elle leva la première l’étendard

de la révolte. Cette lumière naissante se répandit sur toute la

chrétienté. On ouvrit les yeux, parce qu’on étoit avare; et dès qu’ils

furent ouverts, et qu’on se fut familiarisé avec la témérité de voir,

de penser, de raisonner et de juger par soi-même, on vit une foule

de préjugés, d’abus et de désordres; et il parut nécessaire à toute

l’église de réformer ses mœurs, sa discipline et son gouvernement.

Ce nouvel esprit se fit remarquer dans le concile de Constance,

ouvert en 1414, et terminé six ans après. Mais on en sentit les effets

salutaires d’une manière plus sensible dans le concile de Bâle. Les

pères de cette assemblée, ennemis de ce despotisme inconnu dans le

premier siècle de l’église, et qui avoit été la source de tous les

maux, essayèrent de se rapprocher du gouvernement ancien des apôtres,

établirent avec raison la supériorité des conciles sur le pape, et

détruisirent ou du moins indiquèrent comment il falloit détruire le

germe des désordres. Heureuse la chrétienté, si la cour de Rome, en

se corrigeant de son ambition, de son avarice, de son faste et de sa

mollesse, eût dès-lors prévenu la naissance de ces deux hérésies qui

ont soustrait la moitié de l’Europe à la vérité, et allumé des guerres

dont la France en particulier a été pendant très-long-temps désolée,

sans en retirer aucun avantage!

C’est sur la doctrine du concile de Bâle, malheureusement réprouvée

ou ignorée dans presque toute la chrétienté, que fut faite à Bourges

cette célèbre pragmatique-sanction, qui retira de l’abîme ce que nous

appelons aujourd’hui les libertés de l’église gallicane. C’est-à-dire,

qu’avec les débris de l’antiquité, échappés au temps et à la

corruption, on travailla à élever un édifice qui ne sera jamais achevé.

En érigeant les canons du concile de Bâle sur la discipline en lois

de l’état, on se remit à quelques égards sur les traces de l’ancienne

église. L’épiscopat fut presque rétabli dans sa première dignité. Le

pape fut le chef de l’église, mais non pas le tyran des évêques. On

l’avertit de ne plus se regarder comme le législateur dans la religion,

et le seigneur suzerain du monde entier dans les choses temporelles. On

lui apprit que vicaire de Dieu sur terre, il devoit être le premier à

se soumettre à l’ordre qu’il a établi.

Mais les évêques de France avoient une trop haute idée de la politique

de la cour de Rome, et craignoient trop son ressentiment, pour penser

que la pragmatique-sanction, sans protecteurs zélés et sans défenseurs

vigilans, fût une barrière suffisante contre les entreprises du pape.

Il falloit surtout se précautionner contre les flatteurs de cette

puissance, qui pensant, si je puis m’exprimer ainsi, qu’il étoit de

sa dignité d’être incorrigibles, traitoient hardiment d’hérétiques,

tous ceux qui, touchés des maux de l’église, proposoient une réforme

indispensable. Les évêques prièrent eux-mêmes Charles VII, de se servir

de toutes ses forces, pour faire[178] observer la pragmatique-sanction,

et d’ordonner à ses justices de maintenir cette loi avec l’attention la

plus scrupuleuse. Mais ils n’évitèrent aucun écueil que pour échouer

contre un autre. Les magistrats se prévalurent du besoin que le clergé

avoit d’eux contre la cour de Rome, pour s’enrichir de ses dépouilles,

et soumettre sa juridiction à la leur.

Sous prétexte de réprimer les contraventions faites à la

pragmatique-sanction, et d’ôter au pape la connoissance des affaires

intérieures du royaume, il fallut autoriser et accréditer la

jurisprudence naissante d’appel comme d’abus. Il ne devoit d’abord

avoir lieu qu’en cas d’abus notoire, ou dans les occasions importantes

qui intéressoient l’ordre public; mais bientôt toutes les sentences des

officialités y furent soumises, et la juridiction des évêques rentra

ainsi dans l’ordre du gouvernement national et politique.

Il le faut avouer cependant, quelle que fût l’attention des gens de

robe, à étendre leur autorité, cette jurisprudence ne se seroit point

accréditée aussi promptement qu’elle fit, si les évêques n’avoient

pas voulu exercer sur les ministres inférieurs de l’église, le même

despotisme qui leur avoit paru intolérable dans le pape. Les uns

méprisoient les règles, parce qu’il paroît commode à l’ignorance et

doux à la vanité, de n’en point reconnoître. Les autres les violoient,

parce qu’ils les regardoient comme un obstacle à leur zèle, et ne

savoient pas que la conscience qui ne se soumet point à l’ordre et à

la règle dans l’administration des affaires, est aveugle, imprudente

et erronée. Ils forcèrent le clergé du second ordre à chercher une

protection contre leur dureté; et avec ce secours, les magistrats laïcs

consommèrent leur entreprise.

Les évêques n’ont pas perdu l’espérance de se relever. Qui peut

prévoir les changemens que de nouvelles circonstances et des événemens

extraordinaires peuvent produire? Peut-être obtiendront-ils un jour

la suppression de l’appel comme d’abus qui les offense: mais qu’ils y

réfléchissent, ce pouvoir qu’ils prétendent exercer sur le clergé du

second ordre, ils seront alors obligés eux-mêmes de le supporter de

la part du pape; et que de maux naîtroient peut-être de ce changement!

Peut-être reverroit-on tous les désordres que l’ambition de la cour de

Rome a autrefois causés.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 2 (of 15) · 第 18 / 61 题