_Décadence de l’autorité que le pape et les évêques avoient
acquise sous les derniers Carlovingiens et les premiers rois de
la troisième race._
Si la cour de Rome avoit usé avec modération du crédit qu’elle avoit
acquis en France, il est vraisemblable qu’elle l’auroit conservé; mais
toujours occupée de projets plus grands que ses forces, elle divisa par
politique la chrétienté que la religion lui ordonnoit de tenir unie,
et finit toujours par manquer de moyens pour consommer ses entreprises
ébauchées. Elle enlevoit, donnoit et rendoit à son gré des couronnes,
et ce fut cette puissance audacieuse, dont les papes étonnoient les
empereurs et les rois, qui porta elle-même la première atteinte à la
fortune du clergé. Des princes proscrits par des bulles n’étoient pas
vaincus. Il leur restoit des ressources; la guerre devoit décider
de leur sort, et les armes spirituelles de l’église, se trouvant
quelquefois exposées à céder à l’épée de ses ennemis, les papes furent
obligés d’acheter à prix d’argent des secours que la superstition
impuissante n’auroit pu leur accorder. Ils sentirent la nécessité
d’augmenter leurs richesses, et s’appliquant ce que l’écriture dit
du souverain pontife des Juifs, à qui les lévites étoient obligés de
donner la dîme de leurs biens, ils établirent une taxe sur le clergé de
toutes les églises.
Il est fâcheux de le dire, et on ne le diroit qu’en tremblant, si le
clergé de notre siècle avoit encore la même ignorance et les mêmes
mœurs: l’avarice des évêques de France fut moins patiente que leur
orgueil ou leur religion. Ils avoient souffert, sans se plaindre, que
l’épiscopat fût dégradé dans ses fonctions les plus importantes et les
plus relevées, et ils éclatèrent en murmures quand on attaqua leur
fortune temporelle. Ces plaintes, il faut l’avouer, étoient légitimes;
car rien n’égale les excès auxquels se porta l’avidité insatiable de la
cour de Rome, et sur-tout ses officiers qu’elle chargeoit de lever ses
droits. Les évêques opprimés eurent enfin recours à la protection de S.
Louis, qui avoit la garde de leurs églises. Ce prince rendit en leur
faveur l’ordonnance que nos jurisconsultes appellent communément la
pragmatique-sanction de S. Louis, et par laquelle il[173] interdisoit
dans son royaume la levée des décimes que le pape y faisoit, à moins
que le clergé n’y consentît, et que la cour de Rome n’eût de justes et
pressantes nécessités de faire des demandes d’argent.
Les papes, qui jusques-là s’étoient servis de l’espèce de servitude où
ils avoient réduit l’épiscopat, pour se faire craindre des princes,
et de la terreur qu’ils inspiroient aux princes pour affermir leur
despotisme sur le clergé, virent avec indignation que le roi de France
et les ecclésiastiques de son royaume étoient unis d’intérêt. Dans
la crainte de rendre encore plus étroite cette union déjà si funeste
au souverain pontificat, la cour de Rome n’osa agir avec sa hauteur
ordinaire. Il n’étoit pas temps pour elle de se faire de nouveaux
ennemis, avant que d’avoir triomphé des empereurs dont les querelles
troubloient l’Allemagne, l’Italie et la ville de Rome même. D’ailleurs,
c’eût été ébranler son empire que de punir les évêques de France, sans
être sûr de les soumettre, et décrier ses excommunications, que d’en
faire usage contre un prince aussi religieux et aussi puissant que S.
Louis.
Telle étoit la situation heureuse du clergé de France; l’insatiable
Philippe-le-Bel la troubla. Il voulut que les évêques le payassent
de la protection qu’il leur accordoit contre la cour de Rome. Il
leur représenta en effet ses[174] besoins, et ne cessant point, sous
différens prétextes, de leur demander de nouveaux secours, Boniface
VIII, homme adroit, intrépide et ambitieux, saisit cette occasion de se
réconcilier avec eux, et devint à son tour leur protecteur. Il défendit
à tous les ecclésiastiques de fournir de l’argent à aucun prince, par
manière de prêt, de don, de subside, ou sous quelque autre nom que ce
fût, sans le consentement du saint-siége. Il déclara que tous ceux
qui donneroient ou recevroient de l’argent, ces derniers fussent-ils
revêtus de la dignité royale, encourroient l’excommunication par le
fait seul.
Philippe appela de cette bulle au futur concile, et par-là entretint la
division entre le pape, qui, plein d’idées de la monarchie universelle,
refusoit de reconnoître un supérieur; et les évêques, lassés de n’avoir
qu’une juridiction inutile, et à qui on ouvroit une voie de recouvrer
leur dignité. Pendant tout le cours de ce démêlé scandaleux, dont
je ne rapporte pas les détails, personne ne les ignore, le clergé
de France ne savoit quel parti prendre entre deux puissances qui se
disputoient ses dépouilles, en feignant de défendre ses intérêts. On
diroit que les évêques cherchoient à se faire un protecteur du roi
contre l’ambition de la cour de Rome, et un appui du pape contre les
entreprises du prince. Ils furent punis de cette misérable politique
qui, en n’obligeant personne, n’est propre qu’à faire des ennemis. Les
successeurs de Boniface, obligés de rechercher la paix, n’imaginèrent
rien de plus sage pour concilier leurs intérêts avec ceux d’un roi
qu’il étoit dangereux d’irriter, que de l’associer à leurs exactions.
Ils lui accordèrent le privilége de lever des décimes[175], ou
partagèrent avec lui celles qu’il leur permettoit d’exiger, et les
évêques, au lieu d’un maître, en eurent deux.
Les vues d’intérêt qui avoient divisé le clergé furent la principale
cause du triomphe de Philippe-le-Bel sur la cour de Rome; l’avantage
qu’il remporta produisit une révolution dans tous les esprits. Les
évêques, accoutumés à dominer pour le respect dû à leur caractère,
sentirent le contre-coup de l’humiliation que le pape avoit éprouvée,
et tandis qu’ils commençoient à faire plus de cas de la protection du
roi que de celle de la cour de Rome, Clément V eut la foiblesse de se
joindre lui-même aux ennemis de son prédécesseur. A ne consulter que
les règles de la prudence humaine, il auroit dû accorder à la mémoire
de Boniface VIII les honneurs décernés à Grégoire VII; il permit, au
contraire, qu’on la flétrît par un procès, et qu’on rendît publiques
les dépositions dans lesquelles on accusoit ce pontife d’être le plus
scélérat des hommes.
L’autorité de la cour de Rome fut avilie, pendant que l’autorité
royale faisoit ses plus grands progrès, et que les gens de robe, aussi
entreprenans, mais plus méthodiques dans leur marche que ne l’avoient
été autrefois les seigneurs, voyoient avec jalousie l’étendue de la
juridiction que les évêques s’étoient attribuée. En effet, les nouveaux
magistrats du parlement ne travailloient pas à élever la puissance du
roi sur les ruines de la souveraineté des fiefs, pour souffrir que le
clergé, continuant à jouir dans ses tribunaux des droits qu’il avoit
acquis pendant l’anarchie, pût la perpétuer, ou du moins partager le
royaume entre deux puissances indépendantes l’une de l’autre. Leur zèle
devoit en quelque sorte s’accroître, lorsqu’il s’agiroit d’attaquer la
juridiction ecclésiastique, et d’étendre celle des justices royales
dont ils manioient l’autorité. Si les seigneurs avoient autrefois
osé faire des efforts pour renfermer dans des limites étroites la
compétence des juges ecclésiastiques, il étoit naturel que les
magistrats, bornés aux seules fonctions de rendre la justice, dûssent
attaquer le clergé avec le même courage, revendiquer la juridiction
qu’il avoit usurpée, et que, pour s’enrichir de ses dépouilles, ils
détruisissent ce prétendu droit divin, dont les évêques s’armoient en
toute occasion, et étonnoient les consciences trop timorées.
Après avoir porté un œil téméraire sur la conduite du pape, on examina
sans scrupule celle des simples pasteurs. On vit une foule d’abus
et de vices dans l’administration de leurs tribunaux. Les nouveaux
magistrats vouloient remédier à tout sans ménagement, parce qu’ils
étoient ambitieux; et les évêques, criant à l’impiété et à la tyrannie,
aimoient leurs désordres, parce qu’ils étoient le principe et le fruit
de leurs richesses et de leur puissance.
Leurs contestations, de jour en jour plus vives, donnèrent lieu à une
conférence qui se tint en présence de Philippe-de-Valois. Pierre de
Cugnières, avocat du roi au parlement, s’éleva avec force contre les
abus crians qui se commettoient dans les justices ecclésiastiques.
Quoiqu’elles dussent être d’autant plus sévères, que les citoyens
étoient sans mœurs et le gouvernement sans consistance, par je ne
sais quel esprit de charité mal entendue, on n’y punissoit les plus
grands délits que par des aumônes, des jeûnes ou quelqu’autre pénitence
monacale. Cugnières débita tous les lieux communs de ce temps-là contre
la puissance dont les successeurs des apôtres s’étoient injustement
emparés. Pierre Roger, élu archevêque de Sens, et Pierre Bertrandi,
évêque d’Autun, défendirent les intérêts du clergé. «Mais la cause de
l’église, dit un des écrivains les plus respectables qu’ait produit
notre nation, fut aussi mal défendue qu’elle avoit été mal attaquée;
parce que, de part et d’autre, on n’en savoit pas assez. On raisonnoit
sur de faux principes, faute de connoître les véritables. Pour traiter
solidement ces questions, ajoute l’abbé Fleury, il eût fallu remonter
plus haut que le décret de Gratien, et revenir à la pureté des anciens
canons et à la discipline des cinq ou six premiers siècles de l’église.
Mais elle étoit tellement inconnue alors, qu’on ne s’avisoit pas même
de la chercher.» J’ajouterai que, pour terminer cette grande querelle,
il eût fallu savoir qu’il y a un droit naturel, la base et la règle
de tout autre droit, et auquel on doit éternellement obéir; il eût
fallu ne pas ignorer que rien n’est plus contraire au bien de la
société, que de voir des hommes y exercer une branche de l’autorité
civile, en prétendant ne point la tenir de la société même; et cette
vérité, qui devroit être triviale, étoit bien plus ignorée du siècle de
Philippe-le-Valois, qu’elle ne l’est du nôtre. Il eût fallu connoître
le danger qu’il y a d’accorder une puissance temporelle à des hommes
qui parlent au nom de Dieu; infaillibles sur le dogme, ils peuvent se
tromper sur le reste: ils prétendront peut-être de bonne foi n’agir que
pour notre salut, en nous assujettissant à leur volonté.
Les raisonnemens de Pierre de Cugnières n’étoient pas dans le fond plus
mauvais que ceux de Roger et de Bertrandi; mais le magistrat sembloit
attaquer la religion, parce qu’il dévoiloit ses abus; et les évêques
paroissoient en défendre la dignité, parce qu’ils faisoient respecter
ses ministres. Philippe-de-Valois, encore moins instruit que ceux
qui avoient parlé devant lui, fut effrayé, et quoiqu’en apparence le
clergé sortit vainqueur de cette querelle, les fondemens de son pouvoir
furent en effet ébranlés. C’étoit la première hostilité d’une guerre
de rivalité; on pouvoit faire des trêves, et non pas une paix solide.
J’anticipe sur les temps; mais qu’on me permette de parler ici de tout
ce qui regarde la décadence de la juridiction et du pouvoir que les
ecclésiastiques avoient acquis pendant l’anarchie des fiefs.
Le parlement acquéroit de jour en jour une nouvelle considération
et un nouveau crédit. Cette compagnie qui, après avoir été rendue
sédentaire à Paris par Philippe-le-Bel, étoit devenue[176] perpétuelle,
présentoit elle-même au roi les magistrats qu’elle désiroit posséder,
et ils étoient pourvus de leur office à vie. Formant un corps toujours
subsistant, et ses intérêts devant être plus chers qu’autrefois à
chacun de ses membres, le parlement mit un ordre plus régulier dans sa
police, se fit quelques maximes, et fut en état de les suivre avec
constance. Les évêques, qui n’avoient plus affaire à des seigneurs
emportés, inconstans, inconsidérés et désunis, devoient voir tous les
jours attaquer leurs priviléges par des magistrats qui, malgré leur
ignorance, étoient cependant les hommes les plus éclairés du royaume,
et qui emploiroient contre le clergé, le courage, l’ambition et la
patience qui lui avoient soumis les seigneurs.
L’unique ressource qu’il restoit aux tribunaux ecclésiastiques, pour
conserver leur juridiction, c’étoit l’ignorance extrême où tous les
ordres de l’état étoient plongés. Mais un rayon de lumière perçoit le
nuage: si on découvroit la supposition des fausses décrétales et du
décret de Gratien; si on parvenoit à avoir quelque connoissance de
la première discipline de l’église, à ne voir dans l’écriture que ce
qu’elle renferme, et à ne lui faire dire que ce qu’elle dit en effet;
si on parvenoit à se douter des principes d’une saine politique, et
à mettre quelque méthode dans ses raisonnemens, toute la puissance
temporelle du clergé devoit disparoître comme ces songes que le réveil
dissipe. Quand on commença enfin à raisonner, les ecclésiastiques
répétèrent par routine les raisonnemens qu’ils tenoient de leurs
prédécesseurs. Ils pouvoient se défendre comme citoyens, et opposer
avec succès la possession et les coutumes anciennes aux nouveautés
que les gens de robe vouloient eux-mêmes introduire; et ils parlèrent
encore comme ils avoient parlé dans le temps de la plus épaisse
barbarie. On douta de ce droit divin, dont ils étayoient leurs
usurpations, on les accusa d’ignorance ou de mauvaise foi, et on ne les
crut plus.
«Nous confessons, _devoient dire les évêques_, que nos prédécesseurs
se sont trompés quand ils ont cru qu’ils tenoient de Dieu les droits
qu’ils ont acquis dans l’ordre politique, et dont nous jouissons. Faits
pour gouverner les consciences, non pas au gré de la nôtre, mais en
suivant les règles prescrites par l’église, nous devons nous-mêmes
obéir à la loi politique du gouvernement où nous vivons. Notre règne
n’est point de ce monde, mais nous sommes citoyens par le droit de
notre naissance; et si Dieu ne nous a pas faits magistrats, il ne nous
défend pas du moins de l’être. La compétence étendue de nos tribunaux,
et les droits que vous nous contestez aujourd’hui, ne les avons-nous
pas acquis de la même manière que l’ont été tous les autres droits
autorisés par l’usage, et avoués par la nation? Vos pères, malheureuses
victimes d’un préjugé barbare, s’égorgeoient pour se rendre justice;
c’est pour épargner leur sang, c’est pour les éclairer, que nous les
avons invités à se soumettre aux jugemens de nos paisibles tribunaux,
dont le plus grand de nos rois a transporté les formalités dans les
siens. Nous y consentons: croyez, si vous le jugez à propos, que notre
intérêt seul nous y a conduits. Mais qui ne mérite pas parmi nous le
même reproche? Répondez: quelqu’un possède-t-il dans le royaume une
prérogative qui, dans sa naissance, n’ait pas été une injustice, ou
dont il n’ait pas abusé pour l’augmenter? Vous-mêmes, ministres de la
loi, et qui avez fermé le parlement aux seigneurs, êtes-vous prêts à
leur rendre la place que vous occupez? Ne vous croyez-vous pas les
juges légitimes de la noblesse?
Nous sommes en possession de juger nos concitoyens; et cette possession
est et doit être dans toute nation et dans toute sorte de gouvernement,
le titre le plus respectable aux yeux des hommes; ou, sous prétexte de
réformer quelques abus, on ouvrira la porte à toutes les usurpations.
L’origine de notre droit remonte au temps où la nation avoit des lois,
et personne ne partage avec nous cet avantage. Si vous croyez être les
maîtres de nous dépouiller aujourd’hui, pourquoi ne le sera-t-on pas
de vous dépouiller demain? Craignez de donner un exemple dangereux
pour vos propres intérêts. Examinez si c’est votre ambition, ou
l’amour du bien public, qui échauffe votre zèle. Nous réclamons la
prescription, cette loi tutélaire du repos des nations, mais d’autant
plus sacrée pour la nôtre que, marchant depuis plusieurs siècles sans
règles et sans principes, nous n’avons eu que des coutumes incertaines
et pas une loi fixe. Nous défendrons avec courage nos droits, qui
sont les droits des citoyens. S’il importe à la nation de confier à
d’autres mains l’autorité temporelle dont nous jouissons et dont elle
nous a tacitement revêtus, en la reconnoissant comme légitime par
sa soumission, qu’elle s’explique dans les assemblées de nos états
généraux, et nous sommes disposés à nous démettre de tout le pouvoir
qu’elle voudra reprendre.
S’il s’est introduit des vices dans nos tribunaux, souvenez-vous que
vous êtes hommes, et que la foiblesse de l’humanité doit nous servir
d’excuse; mais nous sommes coupables et dignes de châtiment, si nous
refusons de corriger les abus. Si c’est en qualité d’évêques que nous
prétendons être magistrats, dépouillez-nous d’une dignité qui ne nous
appartient pas, et qui pourroit devenir funeste à la société: si c’est
en qualité de citoyens, respectez notre magistrature, pour faire
respecter la vôtre. Une nation ne peut se passer de juges, mais il
lui importe peu qu’ils soient pris dans tel ou tel ordre de citoyens,
pourvu qu’ils soient les organes incorruptibles des lois nationales.
Vous avez raison de craindre les appels de nos tribunaux à la cour de
Rome: c’est placer dans la cour du royaume un magistrat étranger, et
dont les intérêts ne seront pas les nôtres. Corrigez cette coutume
pernicieuse, modifiez-la, invoquez, en un mot, le secours des lois
civiles et politiques, pour rendre à la nation une indépendance que
lui donnent les lois naturelles, qu’il n’est jamais permis de violer,
et contre lesquelles il n’y a point de prescription. Mais craignez de
blesser les droits de la religion, en corrigeant les abus que ses
ministres en ont fait.»
Les justices du clergé avoient déjà perdu de leur souveraineté et de
leur compétence; on commençoit à connoître «les appels[177] comme
d’abus,» et la doctrine des cas royaux dont j’ai parlé avoit déjà
fait imaginer aux juges laïcs des cas priviligiés, à l’égard des
ecclésiastiques, lorsque l’église fut divisée par le schisme le plus
long qu’elle ait souffert. A la mort de Grégoire XI, le collége
des cardinaux se trouva partagé en deux factions incapables de se
rapprocher, et qui se firent chacune un pape. Urbain VIII et Clément
VII furent élevés en même-temps sur la chaire de S. Pierre. Ces deux
pontifes et leurs successeurs qui, pendant quarante ans, se traitèrent
comme des intrus, éclairèrent les fidelles à force de les scandaliser.
En s’excommuniant réciproquement, ils rendirent leurs excommunications
ridicules, et cette espèce de guerre civile dans le sacerdoce,
contribua beaucoup à débarrasser la religion d’une partie des choses
étrangères que les passions de ses ministres avoient jointes à
l’ouvrage de Dieu. Les deux papes, pour se conserver une église, furent
obligés de perdre leur orgueil. Les rois jusqu’alors avoient eu besoin
des papes, et les papes à leur tour eurent besoin des rois. La scène du
monde changea de face; et le clergé, trop opprimé autrefois par la cour
de Rome pour oser se plaindre, osa espérer de secouer le joug.
L’université de Paris, école la plus célèbre de l’Europe, commençoit à
connoître l’antiquité ecclésiastique, et à mettre quelque critique dans
ses études. Lassée d’ailleurs de contribuer aux décimes perpétuelles
qu’exigeoit un pape équivoque, elle se demanda raison des impôts
qu’il ordonnoit, et ne voyant que des doutes et de l’obscurité dans
les prétentions de la cour de Rome, elle leva la première l’étendard
de la révolte. Cette lumière naissante se répandit sur toute la
chrétienté. On ouvrit les yeux, parce qu’on étoit avare; et dès qu’ils
furent ouverts, et qu’on se fut familiarisé avec la témérité de voir,
de penser, de raisonner et de juger par soi-même, on vit une foule
de préjugés, d’abus et de désordres; et il parut nécessaire à toute
l’église de réformer ses mœurs, sa discipline et son gouvernement.
Ce nouvel esprit se fit remarquer dans le concile de Constance,
ouvert en 1414, et terminé six ans après. Mais on en sentit les effets
salutaires d’une manière plus sensible dans le concile de Bâle. Les
pères de cette assemblée, ennemis de ce despotisme inconnu dans le
premier siècle de l’église, et qui avoit été la source de tous les
maux, essayèrent de se rapprocher du gouvernement ancien des apôtres,
établirent avec raison la supériorité des conciles sur le pape, et
détruisirent ou du moins indiquèrent comment il falloit détruire le
germe des désordres. Heureuse la chrétienté, si la cour de Rome, en
se corrigeant de son ambition, de son avarice, de son faste et de sa
mollesse, eût dès-lors prévenu la naissance de ces deux hérésies qui
ont soustrait la moitié de l’Europe à la vérité, et allumé des guerres
dont la France en particulier a été pendant très-long-temps désolée,
sans en retirer aucun avantage!
C’est sur la doctrine du concile de Bâle, malheureusement réprouvée
ou ignorée dans presque toute la chrétienté, que fut faite à Bourges
cette célèbre pragmatique-sanction, qui retira de l’abîme ce que nous
appelons aujourd’hui les libertés de l’église gallicane. C’est-à-dire,
qu’avec les débris de l’antiquité, échappés au temps et à la
corruption, on travailla à élever un édifice qui ne sera jamais achevé.
En érigeant les canons du concile de Bâle sur la discipline en lois
de l’état, on se remit à quelques égards sur les traces de l’ancienne
église. L’épiscopat fut presque rétabli dans sa première dignité. Le
pape fut le chef de l’église, mais non pas le tyran des évêques. On
l’avertit de ne plus se regarder comme le législateur dans la religion,
et le seigneur suzerain du monde entier dans les choses temporelles. On
lui apprit que vicaire de Dieu sur terre, il devoit être le premier à
se soumettre à l’ordre qu’il a établi.
Mais les évêques de France avoient une trop haute idée de la politique
de la cour de Rome, et craignoient trop son ressentiment, pour penser
que la pragmatique-sanction, sans protecteurs zélés et sans défenseurs
vigilans, fût une barrière suffisante contre les entreprises du pape.
Il falloit surtout se précautionner contre les flatteurs de cette
puissance, qui pensant, si je puis m’exprimer ainsi, qu’il étoit de
sa dignité d’être incorrigibles, traitoient hardiment d’hérétiques,
tous ceux qui, touchés des maux de l’église, proposoient une réforme
indispensable. Les évêques prièrent eux-mêmes Charles VII, de se servir
de toutes ses forces, pour faire[178] observer la pragmatique-sanction,
et d’ordonner à ses justices de maintenir cette loi avec l’attention la
plus scrupuleuse. Mais ils n’évitèrent aucun écueil que pour échouer
contre un autre. Les magistrats se prévalurent du besoin que le clergé
avoit d’eux contre la cour de Rome, pour s’enrichir de ses dépouilles,
et soumettre sa juridiction à la leur.
Sous prétexte de réprimer les contraventions faites à la
pragmatique-sanction, et d’ôter au pape la connoissance des affaires
intérieures du royaume, il fallut autoriser et accréditer la
jurisprudence naissante d’appel comme d’abus. Il ne devoit d’abord
avoir lieu qu’en cas d’abus notoire, ou dans les occasions importantes
qui intéressoient l’ordre public; mais bientôt toutes les sentences des
officialités y furent soumises, et la juridiction des évêques rentra
ainsi dans l’ordre du gouvernement national et politique.
Il le faut avouer cependant, quelle que fût l’attention des gens de
robe, à étendre leur autorité, cette jurisprudence ne se seroit point
accréditée aussi promptement qu’elle fit, si les évêques n’avoient
pas voulu exercer sur les ministres inférieurs de l’église, le même
despotisme qui leur avoit paru intolérable dans le pape. Les uns
méprisoient les règles, parce qu’il paroît commode à l’ignorance et
doux à la vanité, de n’en point reconnoître. Les autres les violoient,
parce qu’ils les regardoient comme un obstacle à leur zèle, et ne
savoient pas que la conscience qui ne se soumet point à l’ordre et à
la règle dans l’administration des affaires, est aveugle, imprudente
et erronée. Ils forcèrent le clergé du second ordre à chercher une
protection contre leur dureté; et avec ce secours, les magistrats laïcs
consommèrent leur entreprise.
Les évêques n’ont pas perdu l’espérance de se relever. Qui peut
prévoir les changemens que de nouvelles circonstances et des événemens
extraordinaires peuvent produire? Peut-être obtiendront-ils un jour
la suppression de l’appel comme d’abus qui les offense: mais qu’ils y
réfléchissent, ce pouvoir qu’ils prétendent exercer sur le clergé du
second ordre, ils seront alors obligés eux-mêmes de le supporter de
la part du pape; et que de maux naîtroient peut-être de ce changement!
Peut-être reverroit-on tous les désordres que l’ambition de la cour de
Rome a autrefois causés.