_Règnes des trois fils de Philippe-le-Bel.--Ruine du
gouvernement féodal.--Union des grands fiefs à la couronne._
La plupart des historiens ont cru que Philippe-le-Bel mourut à
propos pour sa gloire. Tout le royaume, disoient-ils, étoit plein de
mécontens, et tous les différens ordres de l’état, accablés sous un
pouvoir dont ils n’avoient su ni prévenir les progrès ni craindre
les abus, étoient prêts à faire un dernier effort pour recouvrer les
priviléges qu’ils avoient perdus. Il est vrai que tous les ordres de
l’état et toutes les provinces avoient eu occasion de se plaindre;
mais ç’avoit été successivement et par différens motifs: de là aucun
accord entre les mécontens. N’a-t-on pas vu d’ailleurs dans tout
le cours de notre histoire, que les Français altérant, changeant,
dénaturant sans cesse les coutumes auxquelles ils croyoient obéir,
avoient contracté l’habitude de n’avoir aucune tenue dans le caractère,
et ne connoissoient d’autre droit public que les exemples opposés des
caprices et des passions de leurs pères? Le clergé, les seigneurs et
le peuple, je l’ai déjà dit, avoient des intérêts opposés; comment
se seroit donc formée entre eux cette confiance réciproque qui doit
être l’ame d’une grande conjuration? La mort de Philippe-le-Bel et le
supplice d’Enguerrand de Marigny, son ministre, sacrifié à la haine
publique, devoient calmer les esprits, et les calmèrent en effet.
Les seigneurs de quelques provinces firent des associations; mais
au lieu de former des projets qui annonçassent une révolte, ils se
contentèrent de présenter des requêtes. Leurs demandes[167] et les
réponses dont ils se satisfirent, prouvent également que les mœurs
avoient perdu leur ancienne âpreté, et que les fiefs alloient perdre
le reste de ces droits barbares dont ils jouissoient encore et qui ne
pouvoient plus s’allier avec les principes de la monarchie naissante.
Ils ne s’attachent qu’à de petits objets, et la manière encore plus
petite dont ils envisagent leurs intérêts, est une preuve qu’ils ne
sont plus à craindre et qu’ils ne sentent que leur foiblesse. Tantôt
Louis X ne leur donne que des réponses obscures et équivoques, tantôt
il leur dit vaguement qu’il veut se conformer aux coutumes et qu’il
fera examiner comment on se comportoit du temps de S. Louis, dont la
réputation de sainteté faisoit regarder le règne comme le modèle du
plus sage gouvernement.
Si les seigneurs, lassés des entreprises continuelles des baillis,
veulent conserver leurs priviléges, ils s’imaginent avoir pris les
précautions les plus sûres, en exigeant que ces officiers s’engagent
par serment à respecter les coutumes établies dans les bailliages
qu’on leur donnera. On désigne avec soin, les cas pour lesquels un
bailli sera destitué, mais on laisse insérer dans cette convention
deux clauses qui la rendent inutile; le coupable ne perdra point son
emploi, s’il a agi de bonne foi, ou si le roi, par une faveur spéciale,
veut lui faire grâce. Enfin, les seigneurs obtiennent, par leurs
prières, que le roi enverra de trois en trois ans, des commissaires
dans les provinces, pour y réformer les abus commis par les officiers
ordinaires, et ils ne se doutent pas que ces réformateurs, soit qu’ils
soient vendus à la cour, ou attachés aux règles les plus étroites du
bien public, accréditeront toutes les nouveautés, pour ne pas donner
des entraves à la puissance législative dont le roi étoit revêtu, et
dont la nation avoit un si grand besoin.
De pareils conjurés, si on peut leur donner ce nom, n’étoient guères
capables d’inquiéter Philippe-le-Bel. Louis X n’avoit aucun des talens
de son père, et quoique la guerre qu’il faisoit au comte de Flandre
dût le porter à ménager les seigneurs et les communes, il les retint
sans peine, dans la soumission, non pas en resserrant son autorité
dans des bornes plus étroites, mais en promettant seulement de ne pas
l’étendre. Il promit de laisser subsister les monnoies sur le même
pied où il les avoit trouvées, de faire acquitter le service des fiefs
qu’ils possédoit dans les terres des barons, et de ne point exercer
une autorité immédiate sur les arrière-vassaux. En feignant de ne rien
refuser, il promit tout pour ne rien accorder.
Philippe-le-Long, son frère et son successeur, altéra les monnoies,
augmenta le prix de l’argent, remplit le royaume de ses sauvegardes,
et, après avoir vu que son père avoit érigé en pairies la Bretagne,
l’Artois et l’Anjou, il ne craignit point, à l’exemple de son aïeul,
d’anoblir des familles roturières par de simples lettres; il exigea
par-tout les droits d’amortissement[168] et de franc-fief, que les
ecclésiastiques et les bourgeois ne payoient auparavant qu’au seigneur
immédiat des possessions qu’ils acquéroient, et au baron dont ce
seigneur relevoit. Philippe fit un commerce de la liberté, qu’il vendit
aux[169] serfs de ses domaines, et en donna l’exemple aux seigneurs. Ce
n’est pas ici le lieu d examiner ce qu’il faut penser de la dignité des
hommes, ni de rechercher dans quelles circonstances l’esclavage peut
être utile ou nuisible à la société; j’abandonne ces grandes questions;
mais je ne puis m’empêcher d’observer que les seigneurs, en vendant
la liberté aux serfs de leurs terres, diminuèrent leur considération,
leur pouvoir et leur fortune. Cette nouveauté dut occasionner
dans les campagnes une révolution à peu-près pareille à celle que
l’établissement des communes avoit produite dans les villes. Des
cultivateurs attachés à la glèbe devinrent ennemis de leurs seigneurs,
en croyant être libres; et cependant, le tiers-état n’acquit aucun
nouveau crédit, en voyant passer dans la classe des citoyens des hommes
plongés dans une trop grande misère, pour jouir en effet de la liberté
qu’on leur avoit vendue.
Philippe établit dans les principales villes un capitaine[170] pour
y commander la bourgeoisie. Il la désarma, sous prétexte que les
bourgeois, pressés par la misère, vendoient souvent jusqu’à leurs
armes, et ordonna que chacun les déposât dans un arsenal public, et
qu’on ne les rendroit aux bourgeois que quand ils seroient commandés
pour la guerre. Soit que les baillis fussent déjà devenus suspects au
prince, pour les services trop importans qu’ils lui avoient rendus, et
par l’étendue de leurs fonctions, qui embrassoient, comme celles des
comtes sous les deux premières races, la justice, les finances et la
guerre, soit que Philippe ne voulût que multiplier les instrumens de
son autorité, il plaça dans chaque baillage un capitaine général, pour
imposer aux seigneurs et commander les milices. Ainsi, les forces qu’il
redoutoit dans les mains d’une noblesse encore indocile et remuante,
devinrent ses propres forces. Les seigneurs, déjà accoutumés à vivre en
paix entre eux, quand le roi avoit des armées en campagne, regardèrent
enfin comme un fléau ce droit de guerre dont leurs pères avoient été
si jaloux, et peu d’années après demandèrent eux-mêmes à en être[171]
débarrassés.
La plupart de ceux qui avoient leur monnoie, jugeant par la manière
dont on les gênoit dans l’exercice anéanti, se hâtèrent d’en traiter
avec Charles IV. Quoique ce prince et ses deux prédécesseurs n’eussent
fait en quelque sorte que paroître sur le trône, les coutumes connues
sous Philippe-le-Bel étoient déjà si ignorées, et les progrès de
l’autorité royale si bien affermis, que Philippe-de-Valois ne pouvoit
point se persuader qu’il y eût des personnes assez peu instruites, pour
mettre en doute que tout ce qui concerne la fabrication des espèces
dans le royaume, ne lui appartînt[172], et qu’il ne fût le maître de
les changer, et d’en augmenter ou diminuer la valeur à son gré.
La France, sous le règne de Charles IV, présente un spectacle bien
bizarre pour des yeux politiques, mais bien digne cependant de la
manière dont le gouvernement s’y étoit formé au gré des événemens et
des passions. Quoiqu’une véritable monarchie eût succédé à la police
barbare et anarchique des fiefs, dans la plupart des provinces que
comprenoit le royaume, le gouvernement féodal subsistoit encore tout
entier dans quelques autres. Le roi, monarque dans presque toute
la France, n’étoit encore que le suzerain des ducs de Bourgogne,
d’Aquitaine, de Bretagne et du comte de Flandre. Ces quatre seigneurs
avoient été assez puissans et assez heureux pour ne se point laisser
accabler; et s’ils avoient perdu, ainsi que je l’ai fait remarquer,
plusieurs de leurs anciens droits, ils conservoient cependant des
forces assez considérables pour défendre avec succès les restes de
leurs prérogatives, et même, à la faveur d’une guerre heureuse, pour
recouvrer toute leur souveraineté.
Quoiqu’ils reconnussent la suzeraineté du roi, et que par les lois
et les devoirs multipliés du vasselage, ils ne formassent qu’un
corps avec les autres provinces de la France, il faut plutôt les
regarder comme des ennemis que comme des membres de l’état. On doit le
remarquer avec soin, la politique de Philippe-le-Bel, en assemblant
des états-généraux, avoit en effet partagé le royaume en deux parties,
dont les intérêts étoient opposés, et entre lesquelles il ne pouvoit
plus y avoir aucune liaison; il étoit impossible que les successeurs de
Charles IV s’accoutumassent à être rois dans une partie de la France,
et simples suzerains dans l’autre.
Les pairs avoient nui autrefois à leurs intérêts, en négligeant
de se rendre à la cour du roi; ce fut la cause de leurs premières
disgraces, et les ducs de Bourgogne, d’Aquitaine, de Bretagne, et le
comte de Flandre, en ne paroissant point dans des assemblées où il
n’étoit jamais question que de contribuer aux besoins du roi, firent
une faute encore plus considérable. S’ils conservèrent par cette
conduite la franchise de leurs provinces, qui ne furent pas soumises
aux contributions que le reste de la France payoit, ils laissèrent
détruire les principes du gouvernement féodal, auxquels ils devoient,
au contraire, tenter de rendre une nouvelle activité. La nation oublia
des princes qu’elle ne connoissoit point, et les regarda comme des
étrangers. On crut bientôt que, refusant de contribuer aux charges de
l’état, ils s’en étoient séparés. Les barons ne leur pardonnèrent pas
de les abandonner à l’avidité du prince. Chacun pensa qu’il payeroit
des contributions plus légères, si les grands vassaux n’avoient pas
eu l’art de se faire une exemption qui devenoit onéreuse pour les
contribuables. On leur sut mauvais gré de l’inquiétude que leur donnoit
l’ambition du roi. On s’accoutuma enfin à ne les plus voir que comme
des ennemis, parce qu’en défendant leur souveraineté, ils obligeoient
le roi à faire des dépenses extraordinaires, et à demander souvent de
nouveaux secours.
La suzeraineté et le vasselage ne servant qu’à multiplier les sujets
de querelle entre des princes à qui le voisinage de leurs terres n’en
fournissoit déjà que trop, le roi devoit être continuellement en guerre
contre ses vassaux. Peut-être qu’ils auroient recouvré leur ancienne
indépendance, et rétabli dans tout le royaume les coutumes féodales
dont l’orgueil de la haute noblesse avoit de la peine à perdre le
souvenir, s’ils s’étoient conduits avec plus de prudence dans les
guerres qu’ils firent à des rois, qui ne savoient pas profiter de leur
pouvoir pour l’affermir par des lois sages, et qui, ne se proposant
dans leur politique aucun objet fixe, travailloient sans cesse à
détruire leurs vassaux, et s’en faisoient sans cesse de nouveaux.
En effet, les princes, occupés du soin de réunir en eux seuls
l’autorité, tentoient tout pour s’emparer des fiefs qu’ils ne
possédoient pas, et donnoient cependant à leurs enfans de grands
apanages, dans lesquels ils jouissoient de tous les droits des grands
vassaux. Le roi Jean, qui se saisit du duché de Bourgogne à la mort
du duc Philippe I, eut l’imprudence d’en donner l’investiture à son
quatrième fils. On n’étoit pas loin cependant du temps où ces grandes
principautés devoient devenir le patrimoine de la couronne. C’est dans
le quinzième siècle que la Bourgogne, l’Aquitaine et la Bretagne y
furent pour toujours réunies. La Flandre, en passant dans la maison
d’Autriche, fut dès-lors regardée comme une puissance absolument
étrangère. Le frère de Louis XV fut le dernier prince qui exerça dans
ses apanages les droits de la souveraineté, et le germe du gouvernement
féodal fut étouffé.