CHAPITRE IV.

_Règnes des trois fils de Philippe-le-Bel.--Ruine du

gouvernement féodal.--Union des grands fiefs à la couronne._

La plupart des historiens ont cru que Philippe-le-Bel mourut à

propos pour sa gloire. Tout le royaume, disoient-ils, étoit plein de

mécontens, et tous les différens ordres de l’état, accablés sous un

pouvoir dont ils n’avoient su ni prévenir les progrès ni craindre

les abus, étoient prêts à faire un dernier effort pour recouvrer les

priviléges qu’ils avoient perdus. Il est vrai que tous les ordres de

l’état et toutes les provinces avoient eu occasion de se plaindre;

mais ç’avoit été successivement et par différens motifs: de là aucun

accord entre les mécontens. N’a-t-on pas vu d’ailleurs dans tout

le cours de notre histoire, que les Français altérant, changeant,

dénaturant sans cesse les coutumes auxquelles ils croyoient obéir,

avoient contracté l’habitude de n’avoir aucune tenue dans le caractère,

et ne connoissoient d’autre droit public que les exemples opposés des

caprices et des passions de leurs pères? Le clergé, les seigneurs et

le peuple, je l’ai déjà dit, avoient des intérêts opposés; comment

se seroit donc formée entre eux cette confiance réciproque qui doit

être l’ame d’une grande conjuration? La mort de Philippe-le-Bel et le

supplice d’Enguerrand de Marigny, son ministre, sacrifié à la haine

publique, devoient calmer les esprits, et les calmèrent en effet.

Les seigneurs de quelques provinces firent des associations; mais

au lieu de former des projets qui annonçassent une révolte, ils se

contentèrent de présenter des requêtes. Leurs demandes[167] et les

réponses dont ils se satisfirent, prouvent également que les mœurs

avoient perdu leur ancienne âpreté, et que les fiefs alloient perdre

le reste de ces droits barbares dont ils jouissoient encore et qui ne

pouvoient plus s’allier avec les principes de la monarchie naissante.

Ils ne s’attachent qu’à de petits objets, et la manière encore plus

petite dont ils envisagent leurs intérêts, est une preuve qu’ils ne

sont plus à craindre et qu’ils ne sentent que leur foiblesse. Tantôt

Louis X ne leur donne que des réponses obscures et équivoques, tantôt

il leur dit vaguement qu’il veut se conformer aux coutumes et qu’il

fera examiner comment on se comportoit du temps de S. Louis, dont la

réputation de sainteté faisoit regarder le règne comme le modèle du

plus sage gouvernement.

Si les seigneurs, lassés des entreprises continuelles des baillis,

veulent conserver leurs priviléges, ils s’imaginent avoir pris les

précautions les plus sûres, en exigeant que ces officiers s’engagent

par serment à respecter les coutumes établies dans les bailliages

qu’on leur donnera. On désigne avec soin, les cas pour lesquels un

bailli sera destitué, mais on laisse insérer dans cette convention

deux clauses qui la rendent inutile; le coupable ne perdra point son

emploi, s’il a agi de bonne foi, ou si le roi, par une faveur spéciale,

veut lui faire grâce. Enfin, les seigneurs obtiennent, par leurs

prières, que le roi enverra de trois en trois ans, des commissaires

dans les provinces, pour y réformer les abus commis par les officiers

ordinaires, et ils ne se doutent pas que ces réformateurs, soit qu’ils

soient vendus à la cour, ou attachés aux règles les plus étroites du

bien public, accréditeront toutes les nouveautés, pour ne pas donner

des entraves à la puissance législative dont le roi étoit revêtu, et

dont la nation avoit un si grand besoin.

De pareils conjurés, si on peut leur donner ce nom, n’étoient guères

capables d’inquiéter Philippe-le-Bel. Louis X n’avoit aucun des talens

de son père, et quoique la guerre qu’il faisoit au comte de Flandre

dût le porter à ménager les seigneurs et les communes, il les retint

sans peine, dans la soumission, non pas en resserrant son autorité

dans des bornes plus étroites, mais en promettant seulement de ne pas

l’étendre. Il promit de laisser subsister les monnoies sur le même

pied où il les avoit trouvées, de faire acquitter le service des fiefs

qu’ils possédoit dans les terres des barons, et de ne point exercer

une autorité immédiate sur les arrière-vassaux. En feignant de ne rien

refuser, il promit tout pour ne rien accorder.

Philippe-le-Long, son frère et son successeur, altéra les monnoies,

augmenta le prix de l’argent, remplit le royaume de ses sauvegardes,

et, après avoir vu que son père avoit érigé en pairies la Bretagne,

l’Artois et l’Anjou, il ne craignit point, à l’exemple de son aïeul,

d’anoblir des familles roturières par de simples lettres; il exigea

par-tout les droits d’amortissement[168] et de franc-fief, que les

ecclésiastiques et les bourgeois ne payoient auparavant qu’au seigneur

immédiat des possessions qu’ils acquéroient, et au baron dont ce

seigneur relevoit. Philippe fit un commerce de la liberté, qu’il vendit

aux[169] serfs de ses domaines, et en donna l’exemple aux seigneurs. Ce

n’est pas ici le lieu d examiner ce qu’il faut penser de la dignité des

hommes, ni de rechercher dans quelles circonstances l’esclavage peut

être utile ou nuisible à la société; j’abandonne ces grandes questions;

mais je ne puis m’empêcher d’observer que les seigneurs, en vendant

la liberté aux serfs de leurs terres, diminuèrent leur considération,

leur pouvoir et leur fortune. Cette nouveauté dut occasionner

dans les campagnes une révolution à peu-près pareille à celle que

l’établissement des communes avoit produite dans les villes. Des

cultivateurs attachés à la glèbe devinrent ennemis de leurs seigneurs,

en croyant être libres; et cependant, le tiers-état n’acquit aucun

nouveau crédit, en voyant passer dans la classe des citoyens des hommes

plongés dans une trop grande misère, pour jouir en effet de la liberté

qu’on leur avoit vendue.

Philippe établit dans les principales villes un capitaine[170] pour

y commander la bourgeoisie. Il la désarma, sous prétexte que les

bourgeois, pressés par la misère, vendoient souvent jusqu’à leurs

armes, et ordonna que chacun les déposât dans un arsenal public, et

qu’on ne les rendroit aux bourgeois que quand ils seroient commandés

pour la guerre. Soit que les baillis fussent déjà devenus suspects au

prince, pour les services trop importans qu’ils lui avoient rendus, et

par l’étendue de leurs fonctions, qui embrassoient, comme celles des

comtes sous les deux premières races, la justice, les finances et la

guerre, soit que Philippe ne voulût que multiplier les instrumens de

son autorité, il plaça dans chaque baillage un capitaine général, pour

imposer aux seigneurs et commander les milices. Ainsi, les forces qu’il

redoutoit dans les mains d’une noblesse encore indocile et remuante,

devinrent ses propres forces. Les seigneurs, déjà accoutumés à vivre en

paix entre eux, quand le roi avoit des armées en campagne, regardèrent

enfin comme un fléau ce droit de guerre dont leurs pères avoient été

si jaloux, et peu d’années après demandèrent eux-mêmes à en être[171]

débarrassés.

La plupart de ceux qui avoient leur monnoie, jugeant par la manière

dont on les gênoit dans l’exercice anéanti, se hâtèrent d’en traiter

avec Charles IV. Quoique ce prince et ses deux prédécesseurs n’eussent

fait en quelque sorte que paroître sur le trône, les coutumes connues

sous Philippe-le-Bel étoient déjà si ignorées, et les progrès de

l’autorité royale si bien affermis, que Philippe-de-Valois ne pouvoit

point se persuader qu’il y eût des personnes assez peu instruites, pour

mettre en doute que tout ce qui concerne la fabrication des espèces

dans le royaume, ne lui appartînt[172], et qu’il ne fût le maître de

les changer, et d’en augmenter ou diminuer la valeur à son gré.

La France, sous le règne de Charles IV, présente un spectacle bien

bizarre pour des yeux politiques, mais bien digne cependant de la

manière dont le gouvernement s’y étoit formé au gré des événemens et

des passions. Quoiqu’une véritable monarchie eût succédé à la police

barbare et anarchique des fiefs, dans la plupart des provinces que

comprenoit le royaume, le gouvernement féodal subsistoit encore tout

entier dans quelques autres. Le roi, monarque dans presque toute

la France, n’étoit encore que le suzerain des ducs de Bourgogne,

d’Aquitaine, de Bretagne et du comte de Flandre. Ces quatre seigneurs

avoient été assez puissans et assez heureux pour ne se point laisser

accabler; et s’ils avoient perdu, ainsi que je l’ai fait remarquer,

plusieurs de leurs anciens droits, ils conservoient cependant des

forces assez considérables pour défendre avec succès les restes de

leurs prérogatives, et même, à la faveur d’une guerre heureuse, pour

recouvrer toute leur souveraineté.

Quoiqu’ils reconnussent la suzeraineté du roi, et que par les lois

et les devoirs multipliés du vasselage, ils ne formassent qu’un

corps avec les autres provinces de la France, il faut plutôt les

regarder comme des ennemis que comme des membres de l’état. On doit le

remarquer avec soin, la politique de Philippe-le-Bel, en assemblant

des états-généraux, avoit en effet partagé le royaume en deux parties,

dont les intérêts étoient opposés, et entre lesquelles il ne pouvoit

plus y avoir aucune liaison; il étoit impossible que les successeurs de

Charles IV s’accoutumassent à être rois dans une partie de la France,

et simples suzerains dans l’autre.

Les pairs avoient nui autrefois à leurs intérêts, en négligeant

de se rendre à la cour du roi; ce fut la cause de leurs premières

disgraces, et les ducs de Bourgogne, d’Aquitaine, de Bretagne, et le

comte de Flandre, en ne paroissant point dans des assemblées où il

n’étoit jamais question que de contribuer aux besoins du roi, firent

une faute encore plus considérable. S’ils conservèrent par cette

conduite la franchise de leurs provinces, qui ne furent pas soumises

aux contributions que le reste de la France payoit, ils laissèrent

détruire les principes du gouvernement féodal, auxquels ils devoient,

au contraire, tenter de rendre une nouvelle activité. La nation oublia

des princes qu’elle ne connoissoit point, et les regarda comme des

étrangers. On crut bientôt que, refusant de contribuer aux charges de

l’état, ils s’en étoient séparés. Les barons ne leur pardonnèrent pas

de les abandonner à l’avidité du prince. Chacun pensa qu’il payeroit

des contributions plus légères, si les grands vassaux n’avoient pas

eu l’art de se faire une exemption qui devenoit onéreuse pour les

contribuables. On leur sut mauvais gré de l’inquiétude que leur donnoit

l’ambition du roi. On s’accoutuma enfin à ne les plus voir que comme

des ennemis, parce qu’en défendant leur souveraineté, ils obligeoient

le roi à faire des dépenses extraordinaires, et à demander souvent de

nouveaux secours.

La suzeraineté et le vasselage ne servant qu’à multiplier les sujets

de querelle entre des princes à qui le voisinage de leurs terres n’en

fournissoit déjà que trop, le roi devoit être continuellement en guerre

contre ses vassaux. Peut-être qu’ils auroient recouvré leur ancienne

indépendance, et rétabli dans tout le royaume les coutumes féodales

dont l’orgueil de la haute noblesse avoit de la peine à perdre le

souvenir, s’ils s’étoient conduits avec plus de prudence dans les

guerres qu’ils firent à des rois, qui ne savoient pas profiter de leur

pouvoir pour l’affermir par des lois sages, et qui, ne se proposant

dans leur politique aucun objet fixe, travailloient sans cesse à

détruire leurs vassaux, et s’en faisoient sans cesse de nouveaux.

En effet, les princes, occupés du soin de réunir en eux seuls

l’autorité, tentoient tout pour s’emparer des fiefs qu’ils ne

possédoient pas, et donnoient cependant à leurs enfans de grands

apanages, dans lesquels ils jouissoient de tous les droits des grands

vassaux. Le roi Jean, qui se saisit du duché de Bourgogne à la mort

du duc Philippe I, eut l’imprudence d’en donner l’investiture à son

quatrième fils. On n’étoit pas loin cependant du temps où ces grandes

principautés devoient devenir le patrimoine de la couronne. C’est dans

le quinzième siècle que la Bourgogne, l’Aquitaine et la Bretagne y

furent pour toujours réunies. La Flandre, en passant dans la maison

d’Autriche, fut dès-lors regardée comme une puissance absolument

étrangère. Le frère de Louis XV fut le dernier prince qui exerça dans

ses apanages les droits de la souveraineté, et le germe du gouvernement

féodal fut étouffé.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 2 (of 15) · 第 17 / 61 题