_Par quelles causes le gouvernement féodal a subsisté en
Allemagne, pendant qu’il a été détruit en France._
Peut-être demandera-t-on pourquoi le gouvernement féodal subsiste en
Allemagne, pendant qu’il a été détruit en France; plusieurs causes
y ont contribué. L’Allemagne, dont Louis-le-Débonnaire avoit fait
un royaume pour Louis-le-Germanique, son second fils, conserva plus
long-temps ses lois, que la partie de l’Empire qui fut le partage de
Charles-le-Chauve, et éprouva plus tard les révolutions qui firent
changer de nature aux bénéfices. Les rois de Germanie[179] disposoient
encore librement de leurs bienfaits, lorsqu’en France, les bénéfices,
les comtés et les duchés étoient déjà devenus depuis long-temps le
patrimoine des familles qui les possédoient. Ce ne fut que quand Conrad
II fit une expédition en Italie, dont il pacifia les troubles, que les
bénéfices, qui ne passoient point encore aux petits-fils de ceux qui en
avoient été investis, leur furent accordés; et c’est sous le règne de
Frédéric I, ou peu de temps avant, qu’ils devinrent héréditaires.
L’Allemagne étoit bornée au Nord et à l’Orient par des peuples
barbares, toujours prêts à faire la guerre, et semblables à ces anciens
Germains qui se glorifioient de ne subsister que de pillage et de
butin, et qui détruisirent l’Empire Romain. Les seigneurs Allemands
sentirent la nécessité d’être unis pour leur résister, et l’union
produit ou entretient l’ordre et la subordination. Si les ravages que
les Normands firent dans nos provinces, loin d’y produire un effet si
salutaire, y ruinèrent les lois; si les seigneurs Allemands se hâtèrent
moins que les seigneurs Français d’affecter dans leurs domaines une
entière souveraineté, il ne faut vraisemblablement l’attribuer qu’aux
qualités personnelles des princes qui régnèrent en France et en
Allemagne. Les uns répandirent de si grands bienfaits par foiblesse,
qu’ils en furent épuisés et ne durent trouver que des ingrats; les
autres ménagèrent avec plus de prudence leurs dons, et l’espérance qui
leur attachoit des créatures, les rendoit puissans.
Tandis que les Français avoient pour rois des Charles-le-Simple,
des Louis d’Outremer, des Louis-le-Fainéant, ou des usurpateurs qui
n’étoient point avoués par la nation, et qui ne songeoient qu’à leurs
intérêts particuliers, Conrad I fut placé sur le trône d’Allemagne,
par un prince que les Allemands y avoient appelé par estime pour sa
vertu, et qui crut que son grand âge le rendoit peu propre à être à
la tête de l’Empire. Henri, surnommé l’Oiseleur[180], lui succéda, et
vengea l’Allemagne des affronts que lui avoient faits les Hongrois et
d’autres barbares. Othon I, par des talens encore plus grands, affermit
l’Empire, et en se faisant craindre au-dehors, se fit respecter
au-dedans.
Les provinces devinrent le patrimoine des magistrats qui les
régissoient, le gouvernement féodal s’établit, et les droits et les
devoirs respectifs des suzerains et des vassaux furent enfin les
mêmes en Allemagne qu’en France; mais ces droits y furent respectés,
et ces devoirs plus régulièrement observés. En éprouvant les plus
grandes révolutions, les Allemands qui avoient été plus lents dans
leurs démarches, conservèrent par tradition un reste des lois que
Charlemagne leur avoit données. Il subsista une puissance publique au
milieu des désordres de l’anarchie. Il se tint encore des assemblées
générales de la nation; et quoique ces diètes, toujours irrégulières
et souvent tumultueuses, fussent incapables de donner un seul intérêt
à toute l’Allemagne, de fixer d’une manière certaine les droits et les
devoirs de chaque ordre, et d’armer les lois de la force qui les fait
respecter, elles remédièrent cependant à plusieurs maux, et réprimèrent
jusqu’à un certain point l’activité de l’avarice et de l’ambition. Les
nouveautés durent s’accréditer moins aisément; une usurpation devoit
paroître une usurpation aux yeux des Allemands assemblés, tandis
qu’elle devoit servir de titre en France pour en faire une nouvelle.
Les successeurs de Charles-le-Chauve n’avoient conservé quelques
foibles droits que sur leurs vassaux immédiats; et le nombre de ces
vassaux étant très-borné, il ne devoit subsister aucune uniformité
dans les usages du royaume, et par conséquent il étoit plus facile
de les violer. Il n’en fut pas de même en Allemagne; tous les fiefs
conservèrent leur immédiateté à l’empereur, et la dignité impériale en
fut plus généralement respectée. Leur égalité en dignité contribua à
entretenir une certaine uniformité dans les droits et les devoirs de
la suzeraineté et du vasselage; et des coutumes trop variées et trop
multipliées n’invitèrent point à la tyrannie.
Les seigneurs Allemands, souvent assemblés dans leurs diètes, connurent
mieux leurs intérêts que les seigneurs Français. Par la raison même
qu’un prince étoit puissant, il eut plusieurs ennemis attentifs
à l’examiner, et ligués pour lui résister. Malgré les divisions
intestines du corps Germanique, aucune puissance ne pouvoit donc
en profiter pour prendre un certain ascendant sur les autres, et
jetter les fondemens du pouvoir arbitraire, sous prétexte d’établir
un meilleur ordre et une paix durable. Leurs fiefs, donnés à des
soldats, conservèrent leur premier caractère, et ne passèrent point
à un sexe incapable de faire la guerre; ainsi une maison ne pouvoit
point s’accroître subitement par ses alliances. Enfin, quoique les
empereurs eussent beaucoup plus d’autorité dans l’Empire que les
premiers Capétiens n’en avoient en France, les Allemands n’eurent rien
à craindre pour la dignité et les prérogatives de leurs fiefs, parce
que la couronne impériale étoit élective.
On voit dès-lors combien les intérêts des empereurs et des rois de
France étoient différens à l’égard de leur nation. Ces derniers
devoient augmenter les prérogatives du trône, qu’ils regardoient comme
leur propre bien. Ils devoient se servir, ainsi qu’ils ont fait, de
tous les moyens et de toutes les circonstances que leur fournissoient
la fortune, leur suzeraineté, les divisions, l’inconsidération, la
légéreté et les autres vices des Français, pour élever la puissance
royale sur la ruine des fiefs. Les empereurs avoient un intérêt tout
contraire. Ils devoient être plus attachés à la dignité de leurs terres
patrimoniales, qu’aux prérogatives d’une couronne élective, qu’ils
n’étoient jamais sûrs de placer sur la tête de leurs fils, et dont
ils n’auroient étendu les droits qu’au préjudice de leur maison. Il y
avoit donc en France une cause toujours subsistante de la décadence des
seigneuries, et un poids qui entraînoit la nation malgré elle, à une
véritable monarchie, tandis qu’en Allemagne tout tendoit au contraire à
augmenter et affermir la grandeur des vassaux. Il y a quelquefois dans
les états des intérêts déliés et cachés qui ne se font sentir qu’aux
esprits accoutumés à penser avec autant de profondeur que de sagacité;
rarement ces intérêts servent de règle à un peuple pour se conduire.
Mais ceux dont je parle, étoient des intérêts fondés sur les passions
les plus familières aux hommes; et sans avoir la peine de réfléchir,
on ne s’en écarte jamais. On obéit alors sans effort à une espèce
d’instinct; et plusieurs empereurs travaillèrent avec autant de soin à
dégrader la dignité impériale, soit en vendant, soit en aliénant ses
droits et ses domaines, que les Capétiens s’appliquèrent à s’enrichir
des dépouilles de leurs vassaux.
Les empereurs furent d’ailleurs occupés d’affaires trop importantes
au-dehors, pour qu’ils pussent penser de suite aux intérêts de leur
maison, et prendre les mesures nécessaires pour l’affermir sur le
trône. Othon I, plus ambitieux que son père, ne s’étant pas contenté
de la qualité de roi de Germanie, passa en Italie, où il s’étoit élevé
plusieurs tyrans qui ravageoient cette riche province et se disputoient
l’Empire. Il les soumit, et unit pour toujours la dignité impériale à
la couronne d’Allemagne. L’avantage de régner sur l’Italie, qui fut
contesté à ses successeurs, et qu’ils se firent un point d’honneur de
conserver, les obligea souvent de sortir d’Allemagne pour porter la
guerre en Lombardie. Dès que les divisions funestes du sacerdoce et de
l’Empire eurent éclaté, les empereurs, méprisés si on les soupçonnoit
d’abandonner par timidité leurs intérêts, ou attaqués de toutes
parts par les ennemis que leur suscitoient les excommunications des
papes, s’ils formoient des entreprises dignes d’eux, étoient toujours
chancelans sur le trône. Au milieu des mêmes périls, les Capétiens,
loin de songer à détruire la puissance de leurs vassaux, n’auroient
pensé qu’à se soutenir en se conciliant leur amitié. D’autres besoins
et d’autres circonstances auroient donné un autre cours aux affaires.
Qu’on ne soit donc pas étonné si Philippe-le-Hardi étoit déjà un
monarque puissant, et prêt à se voir le législateur de sa nation,
tandis que la couronne impériale, avilie au contraire et dégradée,
étoit offerte inutilement par les Allemands à des princes[181] qui
n’osoient l’accepter.
Ce fut pendant le long interrègne qui suivit la mort de Frédéric II,
que les seigneurs d’Allemagne, accoutumés aux troubles de leurs
guerres civiles, aspirèrent à une entière indépendance, et que leur
gouvernement féodal devint absolument pareil à celui des Français,
quand Hugues-Capet monta sur le trône. Le serment des fiefs ne fut plus
un lien entre les différentes parties de l’état. On ne voulut plus
reconnoître ni loi ni subordination; l’anarchie permettant tout à la
force et à la violence, il devoit s’établir les coutumes et les droits
les plus bizarres et les plus monstrueux.
Rodolphe de Hapsbourg fut enfin élevé à l’Empire; Adolphe de Nassau
lui succéda, et eut pour successeur Henri VII, simple comte de
Lutzelbourg. Des princes si peu puissans par eux-mêmes, loin d’aspirer
à gouverner avec la même autorité que leurs prédécesseurs, n’osoient
pas même réclamer en leur faveur les anciennes lois. On ne tint plus
de diète générale. Ces assemblées se changèrent en des conventicules
de séditieux et de tyrans, et l’Allemagne fut déchirée dans chacune
de ses provinces par des partis, des cabales, des factions et des
guerres. Plus les maux de l’Empire étoient grands, plus il étoit
vraisemblable qu’on n’iroit point en chercher le remède dans ses
anciennes constitutions, ignorées pour la plupart, ou qui ne pouvoient
pas inspirer de la confiance. L’Allemagne devoit naturellement ne
sortir de l’anarchie qu’en établissant son gouvernement sur des
principes tout nouveaux; car telle est la manie éternelle des hommes,
que plus ils sont fatigués de leur situation, plus ils cherchent des
moyens tranchans et décisifs pour la changer; le désespoir porte alors
les peuples au-delà du but qu’ils doivent se proposer, et produit
ces révolutions qui les ont souvent fait passer de la liberté la
plus licencieuse à la tyrannie la plus accablante, et quelquefois du
despotisme le plus dur à la liberté la plus inquiète et la plus jalouse
de ses droits.
A force d’éprouver des malheurs, l’Empire sentit enfin la nécessité
de l’ordre et de la subordination; et quand Charles IV publia dans
une diète la célèbre constitution connue sous le nom de bulle d’or,
et commença ainsi à débrouiller le chaos Germanique, les seigneurs
Allemands se comportèrent avec une intelligence que n’annonçoit point
la barbarie de leurs coutumes, soit que l’égalité de leurs forces
leur donnât le goût de l’égalité politique, soit que n’étant point
distribués, comme en France, en différentes classes de seigneurs
subordonnés les uns aux autres, leur jalousie ne les portât pas à se
ruiner mutuellement; ils ne travaillèrent ni à augmenter ni à détruire
les droits et les devoirs de la suzeraineté et du vasselage; ils
ne furent occupés qu’à les régler. Pour prévenir les désordres qui
paroissent inévitables dans la constitution féodale, ils eurent la
sagesse de distinguer la liberté de l’anarchie, qu’il n’étoit alors
que trop commun de confondre; et pour n’avoir point un maître, ils
consentirent d’obéir à des lois. Les diètes de l’Empire recommencèrent,
les priviléges de chaque seigneur en particulier furent sous la
protection du corps entier de la nation. Un gouvernement qui n’avoit
jamais eu en France que des coutumes incertaines et flottantes, acquit
en Allemagne une certaine solidité; il fut en état de pourvoir à ses
besoins, de faire, selon les circonstances, des règlemens avantageux,
et d’établir une sorte d’équilibre entre l’empereur et ses vassaux.
Il est vrai que les lois de l’empire étoient incapables d’y entretenir
une paix solide; mais elles suffisoient pour conserver aux fiefs
toute leur dignité. Tant s’en faut que le corps Germanique craignît,
après cette première réforme, d’être opprimé par les empereurs, que
ces princes dont les prédécesseurs avoient aliéné ou vendu tous les
droits et tous les domaines de l’Empire, n’étoient pas même en état
de soutenir leur dignité, s’ils ne possédoient de leur chef quelque
riche province. Il falloit nécessairement que les diètes consentissent
à payer des contributions à l’empereur, ou n’élevassent sur le trône
qu’un prince assez puissant pour se passer de leurs secours.
Telle étoit la situation de l’Allemagne à la mort de Maximilien I.
Les électeurs sans doute consultèrent plus leur avarice que les
intérêts de leur puissance, quand ils lui donnèrent pour successeur
Charles-Quint, dont les forces redoutables à l’Europe entière, étoient
capables de rompre cet équilibre de pouvoir qui faisoit la sûreté de
l’Empire. Il est vrai qu’on fit jurer à ce prince une capitulation qui
donnoit des bornes certaines à la prérogative impériale, et fixoit
les droits des membres de l’Empire. Mais qu’en faut-il conclure? Que
l’avarice des électeurs ne les aveugla pas entièrement sur le péril
auquel ils s’exposoient, et qu’ils furent assez imprudens pour espérer
que des sermens et un traité seroient une barrière suffisante contre
l’ambition, la force et les richesses de la maison d’Autriche.
L’Empire, quoique toujours électif quant au droit, devint héréditaire
quant au fait; et c’étoit déjà un grand mal pour la liberté des vassaux
de l’Empire, que les Allemands s’accoutumassent à voir constamment la
dignité impériale dans une même maison. Si l’Europe eut encore été dans
la même situation où elle étoit deux ou trois siècles auparavant; si
chaque peuple eut encore été trop occupé de ses désordres domestiques
pour prendre part aux affaires de ses voisins; si l’esprit d’ambition
et de conquête n’eut déjà commencé à lier par des négociations et des
ligues les principales puissances, ou à les rendre ennemies en leur
donnant des intérêts opposés; sans doute que les vassaux des empereurs
Autrichiens auroient eu le même sort que ceux des rois de France. Ils
ne conservèrent les droits et les priviléges de leurs fiefs que parce
que Charles-Quint s’étoit tracé un mauvais plan d’agrandissement.
Ce prince, trop ambitieux, n’eut égard ni à sa situation ni à celle
de ses voisins. Voulant asservir à la fois l’Empire et l’Europe, il
succomba sous la grandeur de son projet. Son inquiétude avertit les
étrangers de secourir l’Allemagne, et força l’Allemagne à chercher
des alliés et des protecteurs chez ses voisins. S’il eut eu l’adresse
d’affecter de la modération et de la justice, d’éblouir l’Empire par un
zèle affecté pour le bien public, d’en corrompre les princes par des
promesses et des bienfaits, de les acheter avec l’or que lui donnoient
les Indes, et de les préparer ainsi avec lenteur à la servitude; s’il
eut flatté l’orgueil des Allemands pour se servir de leurs forces
contre les étrangers, peut-être qu’en rentrant victorieux en Allemagne,
il auroit pu sans danger y parler en maître. Il auroit du moins mis
ses successeurs en état d’acquérir peu à peu assez d’autorité dans
l’Empire, pour substituer une véritable monarchie à son gouvernement
féodal.
Ferdinand I et ses descendans ne furent pas assez habiles pour corriger
le plan défectueux de politique que Charles-Quint leur avoit laissé;
et tous les efforts de la maison d’Autriche pour subjuguer l’Empire,
n’ont servi qu’à allumer des guerres cruelles, et à faire prendre au
gouvernement la forme la plus favorable à la dignité des différentes
puissances qui composent le corps Germanique. A force de borner les
droits des empereurs, on en est venu à regarder l’Empire comme leur
supérieur. Le prince étoit autrefois considéré comme la source et
l’origine de tous les fiefs, qui étoient censés autant de portions
détachées de son domaine: aujourd’hui il donne l’investiture de ces
mêmes fiefs, mais ce n’est plus en qualité de donateur, c’est comme
délégué de l’Empire, à qui ils appartiennent. Le gouvernement féodal
d’Allemagne a pris la forme la plus sage dont il étoit susceptible.
Si on juge de sa constitution relativement à l’objet que les hommes
doivent se proposer en se réunissant par les liens de la société; si
cet objet est d’unir toutes les parties de la société pour les faire
concourir de concert à la conservation de la paix, de l’ordre, de la
liberté, de la subordination et des lois; sans doute qu’on remarquera
des vices énormes dans le gouvernement Germanique. Mais si on regarde
tous les membres de l’Empire comme des puissances simplement alliées
les unes des autres par des traités, et unies par des négociations
continuelles dans une espèce de congrès toujours subsistant, on verra
que des puissances libres et indépendantes ne pouvoient pas prendre
des mesures plus sages pour entretenir la paix entre elles, et prévenir
leur ruine.
_Fin du livre quatrième._
OBSERVATIONS
SUR
L’HISTOIRE DE FRANCE.