CHAPITRE VI.

_Par quelles causes le gouvernement féodal a subsisté en

Allemagne, pendant qu’il a été détruit en France._

Peut-être demandera-t-on pourquoi le gouvernement féodal subsiste en

Allemagne, pendant qu’il a été détruit en France; plusieurs causes

y ont contribué. L’Allemagne, dont Louis-le-Débonnaire avoit fait

un royaume pour Louis-le-Germanique, son second fils, conserva plus

long-temps ses lois, que la partie de l’Empire qui fut le partage de

Charles-le-Chauve, et éprouva plus tard les révolutions qui firent

changer de nature aux bénéfices. Les rois de Germanie[179] disposoient

encore librement de leurs bienfaits, lorsqu’en France, les bénéfices,

les comtés et les duchés étoient déjà devenus depuis long-temps le

patrimoine des familles qui les possédoient. Ce ne fut que quand Conrad

II fit une expédition en Italie, dont il pacifia les troubles, que les

bénéfices, qui ne passoient point encore aux petits-fils de ceux qui en

avoient été investis, leur furent accordés; et c’est sous le règne de

Frédéric I, ou peu de temps avant, qu’ils devinrent héréditaires.

L’Allemagne étoit bornée au Nord et à l’Orient par des peuples

barbares, toujours prêts à faire la guerre, et semblables à ces anciens

Germains qui se glorifioient de ne subsister que de pillage et de

butin, et qui détruisirent l’Empire Romain. Les seigneurs Allemands

sentirent la nécessité d’être unis pour leur résister, et l’union

produit ou entretient l’ordre et la subordination. Si les ravages que

les Normands firent dans nos provinces, loin d’y produire un effet si

salutaire, y ruinèrent les lois; si les seigneurs Allemands se hâtèrent

moins que les seigneurs Français d’affecter dans leurs domaines une

entière souveraineté, il ne faut vraisemblablement l’attribuer qu’aux

qualités personnelles des princes qui régnèrent en France et en

Allemagne. Les uns répandirent de si grands bienfaits par foiblesse,

qu’ils en furent épuisés et ne durent trouver que des ingrats; les

autres ménagèrent avec plus de prudence leurs dons, et l’espérance qui

leur attachoit des créatures, les rendoit puissans.

Tandis que les Français avoient pour rois des Charles-le-Simple,

des Louis d’Outremer, des Louis-le-Fainéant, ou des usurpateurs qui

n’étoient point avoués par la nation, et qui ne songeoient qu’à leurs

intérêts particuliers, Conrad I fut placé sur le trône d’Allemagne,

par un prince que les Allemands y avoient appelé par estime pour sa

vertu, et qui crut que son grand âge le rendoit peu propre à être à

la tête de l’Empire. Henri, surnommé l’Oiseleur[180], lui succéda, et

vengea l’Allemagne des affronts que lui avoient faits les Hongrois et

d’autres barbares. Othon I, par des talens encore plus grands, affermit

l’Empire, et en se faisant craindre au-dehors, se fit respecter

au-dedans.

Les provinces devinrent le patrimoine des magistrats qui les

régissoient, le gouvernement féodal s’établit, et les droits et les

devoirs respectifs des suzerains et des vassaux furent enfin les

mêmes en Allemagne qu’en France; mais ces droits y furent respectés,

et ces devoirs plus régulièrement observés. En éprouvant les plus

grandes révolutions, les Allemands qui avoient été plus lents dans

leurs démarches, conservèrent par tradition un reste des lois que

Charlemagne leur avoit données. Il subsista une puissance publique au

milieu des désordres de l’anarchie. Il se tint encore des assemblées

générales de la nation; et quoique ces diètes, toujours irrégulières

et souvent tumultueuses, fussent incapables de donner un seul intérêt

à toute l’Allemagne, de fixer d’une manière certaine les droits et les

devoirs de chaque ordre, et d’armer les lois de la force qui les fait

respecter, elles remédièrent cependant à plusieurs maux, et réprimèrent

jusqu’à un certain point l’activité de l’avarice et de l’ambition. Les

nouveautés durent s’accréditer moins aisément; une usurpation devoit

paroître une usurpation aux yeux des Allemands assemblés, tandis

qu’elle devoit servir de titre en France pour en faire une nouvelle.

Les successeurs de Charles-le-Chauve n’avoient conservé quelques

foibles droits que sur leurs vassaux immédiats; et le nombre de ces

vassaux étant très-borné, il ne devoit subsister aucune uniformité

dans les usages du royaume, et par conséquent il étoit plus facile

de les violer. Il n’en fut pas de même en Allemagne; tous les fiefs

conservèrent leur immédiateté à l’empereur, et la dignité impériale en

fut plus généralement respectée. Leur égalité en dignité contribua à

entretenir une certaine uniformité dans les droits et les devoirs de

la suzeraineté et du vasselage; et des coutumes trop variées et trop

multipliées n’invitèrent point à la tyrannie.

Les seigneurs Allemands, souvent assemblés dans leurs diètes, connurent

mieux leurs intérêts que les seigneurs Français. Par la raison même

qu’un prince étoit puissant, il eut plusieurs ennemis attentifs

à l’examiner, et ligués pour lui résister. Malgré les divisions

intestines du corps Germanique, aucune puissance ne pouvoit donc

en profiter pour prendre un certain ascendant sur les autres, et

jetter les fondemens du pouvoir arbitraire, sous prétexte d’établir

un meilleur ordre et une paix durable. Leurs fiefs, donnés à des

soldats, conservèrent leur premier caractère, et ne passèrent point

à un sexe incapable de faire la guerre; ainsi une maison ne pouvoit

point s’accroître subitement par ses alliances. Enfin, quoique les

empereurs eussent beaucoup plus d’autorité dans l’Empire que les

premiers Capétiens n’en avoient en France, les Allemands n’eurent rien

à craindre pour la dignité et les prérogatives de leurs fiefs, parce

que la couronne impériale étoit élective.

On voit dès-lors combien les intérêts des empereurs et des rois de

France étoient différens à l’égard de leur nation. Ces derniers

devoient augmenter les prérogatives du trône, qu’ils regardoient comme

leur propre bien. Ils devoient se servir, ainsi qu’ils ont fait, de

tous les moyens et de toutes les circonstances que leur fournissoient

la fortune, leur suzeraineté, les divisions, l’inconsidération, la

légéreté et les autres vices des Français, pour élever la puissance

royale sur la ruine des fiefs. Les empereurs avoient un intérêt tout

contraire. Ils devoient être plus attachés à la dignité de leurs terres

patrimoniales, qu’aux prérogatives d’une couronne élective, qu’ils

n’étoient jamais sûrs de placer sur la tête de leurs fils, et dont

ils n’auroient étendu les droits qu’au préjudice de leur maison. Il y

avoit donc en France une cause toujours subsistante de la décadence des

seigneuries, et un poids qui entraînoit la nation malgré elle, à une

véritable monarchie, tandis qu’en Allemagne tout tendoit au contraire à

augmenter et affermir la grandeur des vassaux. Il y a quelquefois dans

les états des intérêts déliés et cachés qui ne se font sentir qu’aux

esprits accoutumés à penser avec autant de profondeur que de sagacité;

rarement ces intérêts servent de règle à un peuple pour se conduire.

Mais ceux dont je parle, étoient des intérêts fondés sur les passions

les plus familières aux hommes; et sans avoir la peine de réfléchir,

on ne s’en écarte jamais. On obéit alors sans effort à une espèce

d’instinct; et plusieurs empereurs travaillèrent avec autant de soin à

dégrader la dignité impériale, soit en vendant, soit en aliénant ses

droits et ses domaines, que les Capétiens s’appliquèrent à s’enrichir

des dépouilles de leurs vassaux.

Les empereurs furent d’ailleurs occupés d’affaires trop importantes

au-dehors, pour qu’ils pussent penser de suite aux intérêts de leur

maison, et prendre les mesures nécessaires pour l’affermir sur le

trône. Othon I, plus ambitieux que son père, ne s’étant pas contenté

de la qualité de roi de Germanie, passa en Italie, où il s’étoit élevé

plusieurs tyrans qui ravageoient cette riche province et se disputoient

l’Empire. Il les soumit, et unit pour toujours la dignité impériale à

la couronne d’Allemagne. L’avantage de régner sur l’Italie, qui fut

contesté à ses successeurs, et qu’ils se firent un point d’honneur de

conserver, les obligea souvent de sortir d’Allemagne pour porter la

guerre en Lombardie. Dès que les divisions funestes du sacerdoce et de

l’Empire eurent éclaté, les empereurs, méprisés si on les soupçonnoit

d’abandonner par timidité leurs intérêts, ou attaqués de toutes

parts par les ennemis que leur suscitoient les excommunications des

papes, s’ils formoient des entreprises dignes d’eux, étoient toujours

chancelans sur le trône. Au milieu des mêmes périls, les Capétiens,

loin de songer à détruire la puissance de leurs vassaux, n’auroient

pensé qu’à se soutenir en se conciliant leur amitié. D’autres besoins

et d’autres circonstances auroient donné un autre cours aux affaires.

Qu’on ne soit donc pas étonné si Philippe-le-Hardi étoit déjà un

monarque puissant, et prêt à se voir le législateur de sa nation,

tandis que la couronne impériale, avilie au contraire et dégradée,

étoit offerte inutilement par les Allemands à des princes[181] qui

n’osoient l’accepter.

Ce fut pendant le long interrègne qui suivit la mort de Frédéric II,

que les seigneurs d’Allemagne, accoutumés aux troubles de leurs

guerres civiles, aspirèrent à une entière indépendance, et que leur

gouvernement féodal devint absolument pareil à celui des Français,

quand Hugues-Capet monta sur le trône. Le serment des fiefs ne fut plus

un lien entre les différentes parties de l’état. On ne voulut plus

reconnoître ni loi ni subordination; l’anarchie permettant tout à la

force et à la violence, il devoit s’établir les coutumes et les droits

les plus bizarres et les plus monstrueux.

Rodolphe de Hapsbourg fut enfin élevé à l’Empire; Adolphe de Nassau

lui succéda, et eut pour successeur Henri VII, simple comte de

Lutzelbourg. Des princes si peu puissans par eux-mêmes, loin d’aspirer

à gouverner avec la même autorité que leurs prédécesseurs, n’osoient

pas même réclamer en leur faveur les anciennes lois. On ne tint plus

de diète générale. Ces assemblées se changèrent en des conventicules

de séditieux et de tyrans, et l’Allemagne fut déchirée dans chacune

de ses provinces par des partis, des cabales, des factions et des

guerres. Plus les maux de l’Empire étoient grands, plus il étoit

vraisemblable qu’on n’iroit point en chercher le remède dans ses

anciennes constitutions, ignorées pour la plupart, ou qui ne pouvoient

pas inspirer de la confiance. L’Allemagne devoit naturellement ne

sortir de l’anarchie qu’en établissant son gouvernement sur des

principes tout nouveaux; car telle est la manie éternelle des hommes,

que plus ils sont fatigués de leur situation, plus ils cherchent des

moyens tranchans et décisifs pour la changer; le désespoir porte alors

les peuples au-delà du but qu’ils doivent se proposer, et produit

ces révolutions qui les ont souvent fait passer de la liberté la

plus licencieuse à la tyrannie la plus accablante, et quelquefois du

despotisme le plus dur à la liberté la plus inquiète et la plus jalouse

de ses droits.

A force d’éprouver des malheurs, l’Empire sentit enfin la nécessité

de l’ordre et de la subordination; et quand Charles IV publia dans

une diète la célèbre constitution connue sous le nom de bulle d’or,

et commença ainsi à débrouiller le chaos Germanique, les seigneurs

Allemands se comportèrent avec une intelligence que n’annonçoit point

la barbarie de leurs coutumes, soit que l’égalité de leurs forces

leur donnât le goût de l’égalité politique, soit que n’étant point

distribués, comme en France, en différentes classes de seigneurs

subordonnés les uns aux autres, leur jalousie ne les portât pas à se

ruiner mutuellement; ils ne travaillèrent ni à augmenter ni à détruire

les droits et les devoirs de la suzeraineté et du vasselage; ils

ne furent occupés qu’à les régler. Pour prévenir les désordres qui

paroissent inévitables dans la constitution féodale, ils eurent la

sagesse de distinguer la liberté de l’anarchie, qu’il n’étoit alors

que trop commun de confondre; et pour n’avoir point un maître, ils

consentirent d’obéir à des lois. Les diètes de l’Empire recommencèrent,

les priviléges de chaque seigneur en particulier furent sous la

protection du corps entier de la nation. Un gouvernement qui n’avoit

jamais eu en France que des coutumes incertaines et flottantes, acquit

en Allemagne une certaine solidité; il fut en état de pourvoir à ses

besoins, de faire, selon les circonstances, des règlemens avantageux,

et d’établir une sorte d’équilibre entre l’empereur et ses vassaux.

Il est vrai que les lois de l’empire étoient incapables d’y entretenir

une paix solide; mais elles suffisoient pour conserver aux fiefs

toute leur dignité. Tant s’en faut que le corps Germanique craignît,

après cette première réforme, d’être opprimé par les empereurs, que

ces princes dont les prédécesseurs avoient aliéné ou vendu tous les

droits et tous les domaines de l’Empire, n’étoient pas même en état

de soutenir leur dignité, s’ils ne possédoient de leur chef quelque

riche province. Il falloit nécessairement que les diètes consentissent

à payer des contributions à l’empereur, ou n’élevassent sur le trône

qu’un prince assez puissant pour se passer de leurs secours.

Telle étoit la situation de l’Allemagne à la mort de Maximilien I.

Les électeurs sans doute consultèrent plus leur avarice que les

intérêts de leur puissance, quand ils lui donnèrent pour successeur

Charles-Quint, dont les forces redoutables à l’Europe entière, étoient

capables de rompre cet équilibre de pouvoir qui faisoit la sûreté de

l’Empire. Il est vrai qu’on fit jurer à ce prince une capitulation qui

donnoit des bornes certaines à la prérogative impériale, et fixoit

les droits des membres de l’Empire. Mais qu’en faut-il conclure? Que

l’avarice des électeurs ne les aveugla pas entièrement sur le péril

auquel ils s’exposoient, et qu’ils furent assez imprudens pour espérer

que des sermens et un traité seroient une barrière suffisante contre

l’ambition, la force et les richesses de la maison d’Autriche.

L’Empire, quoique toujours électif quant au droit, devint héréditaire

quant au fait; et c’étoit déjà un grand mal pour la liberté des vassaux

de l’Empire, que les Allemands s’accoutumassent à voir constamment la

dignité impériale dans une même maison. Si l’Europe eut encore été dans

la même situation où elle étoit deux ou trois siècles auparavant; si

chaque peuple eut encore été trop occupé de ses désordres domestiques

pour prendre part aux affaires de ses voisins; si l’esprit d’ambition

et de conquête n’eut déjà commencé à lier par des négociations et des

ligues les principales puissances, ou à les rendre ennemies en leur

donnant des intérêts opposés; sans doute que les vassaux des empereurs

Autrichiens auroient eu le même sort que ceux des rois de France. Ils

ne conservèrent les droits et les priviléges de leurs fiefs que parce

que Charles-Quint s’étoit tracé un mauvais plan d’agrandissement.

Ce prince, trop ambitieux, n’eut égard ni à sa situation ni à celle

de ses voisins. Voulant asservir à la fois l’Empire et l’Europe, il

succomba sous la grandeur de son projet. Son inquiétude avertit les

étrangers de secourir l’Allemagne, et força l’Allemagne à chercher

des alliés et des protecteurs chez ses voisins. S’il eut eu l’adresse

d’affecter de la modération et de la justice, d’éblouir l’Empire par un

zèle affecté pour le bien public, d’en corrompre les princes par des

promesses et des bienfaits, de les acheter avec l’or que lui donnoient

les Indes, et de les préparer ainsi avec lenteur à la servitude; s’il

eut flatté l’orgueil des Allemands pour se servir de leurs forces

contre les étrangers, peut-être qu’en rentrant victorieux en Allemagne,

il auroit pu sans danger y parler en maître. Il auroit du moins mis

ses successeurs en état d’acquérir peu à peu assez d’autorité dans

l’Empire, pour substituer une véritable monarchie à son gouvernement

féodal.

Ferdinand I et ses descendans ne furent pas assez habiles pour corriger

le plan défectueux de politique que Charles-Quint leur avoit laissé;

et tous les efforts de la maison d’Autriche pour subjuguer l’Empire,

n’ont servi qu’à allumer des guerres cruelles, et à faire prendre au

gouvernement la forme la plus favorable à la dignité des différentes

puissances qui composent le corps Germanique. A force de borner les

droits des empereurs, on en est venu à regarder l’Empire comme leur

supérieur. Le prince étoit autrefois considéré comme la source et

l’origine de tous les fiefs, qui étoient censés autant de portions

détachées de son domaine: aujourd’hui il donne l’investiture de ces

mêmes fiefs, mais ce n’est plus en qualité de donateur, c’est comme

délégué de l’Empire, à qui ils appartiennent. Le gouvernement féodal

d’Allemagne a pris la forme la plus sage dont il étoit susceptible.

Si on juge de sa constitution relativement à l’objet que les hommes

doivent se proposer en se réunissant par les liens de la société; si

cet objet est d’unir toutes les parties de la société pour les faire

concourir de concert à la conservation de la paix, de l’ordre, de la

liberté, de la subordination et des lois; sans doute qu’on remarquera

des vices énormes dans le gouvernement Germanique. Mais si on regarde

tous les membres de l’Empire comme des puissances simplement alliées

les unes des autres par des traités, et unies par des négociations

continuelles dans une espèce de congrès toujours subsistant, on verra

que des puissances libres et indépendantes ne pouvoient pas prendre

des mesures plus sages pour entretenir la paix entre elles, et prévenir

leur ruine.

_Fin du livre quatrième._

OBSERVATIONS

SUR

L’HISTOIRE DE FRANCE.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 2 (of 15) · 第 19 / 61 题