CHAPITRE III.

_Examen de la politique de Philippe-le-Bel.--Par quels moyens

il rend inutile le droit de guerre des seigneurs, le seul

des quatre appuis du gouvernement féodal qui subsistât, et

qui les rendoit indociles.--Origine des états-généraux.--Ils

contribuent à rendre le prince plus puissant._

Un roi capable de s’élever au-dessus des erreurs que le gouvernement

féodal avoit fait naître, de connoître les devoirs de l’humanité,

l’objet et la fin de la société, et, pour tout dire en un mot, la

véritable grandeur du prince et de sa nation, auroit pu, dans les

circonstances où se trouvoit Philippe-le-Bel, rendre son royaume

heureux et florissant. Les esprits éclairés par une longue expérience

de malheurs, commençoient, comme on vient de le voir, à sentir la

nécessité d’avoir des lois; et après les progrès que l’autorité

royale avoit faits, il ne falloit plus qu’être juste pour former un

gouvernement sage et régulier. Je n’ose point entrer dans le détail

des institutions qu’on auroit pu établir, et qui, étant analogues aux

mœurs et au génie des Français, auroient concilié la puissance du

prince avec la liberté de sa nation; j’écris la forme qu’a eue notre

gouvernement, et non pas celle qu’il auroit dû avoir. Mais la France,

qui avoit besoin d’un Charlemagne, ou du moins d’un nouveau S. Louis,

vit monter sur le trône un roi ambitieux, dissimulé, toujours avide de

richesses, toujours ardent à se faire quelque droit nouveau, toujours

occupé de ses intérêts particuliers: tel étoit Philippe-le-Bel.

Avec de pareilles dispositions, ce prince devoit être bien éloigné de

penser que le droit de faire des lois, dont il se trouvoit revêtu, dût

être employé à faire le bonheur public. Croyant mal habilement que le

législateur doit d’abord songer à ses intérêts personnels, et voyant

d’un autre côté les seigneurs pleins d’idée de leur souveraineté,

toujours armés, et jaloux de leur droit de guerre, que S. Louis avoit

modifié et diminué, et non pas détruit, il pensa qu’ils n’obéiroient

à ses loix que malgré eux, et que l’état seroit ébranlé par les

troubles qu’y causeroit leur indocilité. Pour prévenir ces révoltes,

et affermir dans les mains du prince la puissance législative, il

suffisoit de faire parler la raison et la justice dans les loix; mais

Philippe-le-Bel préféra le moyen moins sûr d’humilier encore ses

vassaux, et de leur ôter le pouvoir de lui résister.

Ne former en apparence aucun plan suivi d’agrandissement, en profitant

cependant de toutes les occasions de s’agrandir; ne faire jamais

d’entreprise générale et uniforme; ménager les seigneurs en accablant

le peuple, et encourager ensuite les bourgeois à se soulever contre la

noblesse; flatter les laïcs pour attaquer la liberté et les droits du

clergé; créer des priviléges nouveaux dans une province, et détruire

dans une autre les anciens; ici, brouiller les seigneurs ou nourrir

leur jalousie, là, offrir sa médiation, et, sous prétexte du bien

public et de la paix, affoiblir les deux partis; exciter en secret

les baillis à faire des entreprises injustes, en les menaçant de les

révoquer; faire un tort réel, et le réparer par des chartes ou des

promesses inutiles; n’agir que par des voies tortueuses et détournées;

conclure des traités, et se jouer de ses engagemens, voilà en général

toute la politique de Philippe-le-Bel.

Pour comprendre toute la suite d’une des manœuvres les plus adroites de

ce règne, il faut se rappeler qu’avec une livre d’argent, qui pesoit

douze onces, on ne fabriquoit d’abord que vingt pièces de monnoie

appelées sols, ou deux cent quarante pièces qu’on nommoit deniers. Sur

la fin de la première race, il s’étoit déjà introduit quelques abus,

soit en rendant les espèces plus légères, soit en y mêlant quelque

portion de cuivre. Pepin fit une loi pour empêcher de fabriquer plus

de vingt-deux sols[157] avec une livre d’argent; mais la foiblesse

de Louis-le-Débonnaire ouvrit la porte à de nouveaux désordres. Il

accorda à quelques seigneurs le droit de battre monnoie à leur profit,

d’autres l’usurpèrent sous ses successeurs; et lorsque plusieurs barons

et plusieurs prélats eurent profité des troubles du gouvernement, pour

se rendre les maîtres absolus de la monnoie dans leurs seigneuries,

les fraudes se multiplièrent si promptement, que dans le temps où

les villes acquirent la liberté, par des chartes de commune, et

s’engagèrent à payer des redevances fixes à leurs seigneurs, on

fabriquoit déjà soixante sols avec une livre d’argent.

L’habitude avoit été prise d’appeler vingt sols une livre, sans avoir

égard à leur poids, et le marc d’argent, qui ne pesoit que huit onces,

valoit ridiculement deux livres ou quarante sols. Les désordres et la

confusion qui résultoient journellement de l’altération des espèces,

firent qu’au droit de seigneuriage que percevoient les seigneurs, dont

les rois avoient autrefois joui, et qui consistoit à retenir la sixième

partie des matières qu’on portoit à leur monnoie, on consentoit d’en

ajouter un nouveau, on l’appela monéage; et c’étoit une espèce de

taille qu’on leur paya dans toute l’étendue du pays où leurs espèces

avoient cours, à condition qu’ils s’engageroient à n’y faire désormais

aucun changement.

Malgré cette convention, le prix de l’argent avoit toujours augmenté,

et le marc valoit deux livres seize sols sous le règne de S. Louis.

Il avoit encore la même valeur quand Philippe-le-Bel parvint à la

couronne; et si ce prince n’eût été qu’avare, il se seroit contenté

de changer sans cesse la forme des espèces par de nouvelles refontes.

Son droit de seigneuriage avoit beaucoup augmenté, et il se seroit

insensiblement emparé de la plus grande partie de l’argent qui

circuloit dans le pays où sa monnoie avoit cours. Mais il ne s’en tint

pas-là, il altéra continuellement les espèces; elles ne furent, ni du

même poids ni du même titre qu’elles avoient été avant lui: et bien

loin de cacher ses fraudes, il semble que Philippe vouloit qu’on s’en

apperçût et qu’on en sentît les inconvéniens. Si dans les contrats de

vente et d’emprunt on traita par marcs, pour n’être point la dupe des

variations perpétuelles du prix de l’argent, il ordonna de s’en tenir

à l’ancienne coutume de compter et de stipuler par livres, sols et

deniers. Il rejeta des offres du clergé de ses seigneuries, qui, touché

des maux que souffroient le peuple et les seigneurs qui ne battoient

pas monnoie, ou des pertes qu’il faisoit lui-même, voulut s’engager,

en 1303, à lui payer le dixième de ses revenus, s’il consentoit de

s’obliger pour lui et pour ses successeurs à ne plus affoiblir les

espèces.

Philippe est représenté avec raison comme un prince habile à parvenir

à ses fins; et il n’auroit été que le moins intelligent des hommes,

si, pour grossir d’une manière passagère l’état de ses finances, il

eût préféré l’avantage peu durable et ruineux de mettre à contribution

le public, aux offres généreuses du clergé. Sa politique artificieuse

avoit sans doute quelque arrière-vue. Ses monnoies varièrent donc

continuellement; et, en 1305, le marc d’argent valoit huit livres

dix sols. Les plaintes éclatèrent de toutes parts. Les seigneurs

voyoient réduire presque à rien les droits qu’ils levoient en argent

sur leurs sujets, et qui formoient cependant une partie considérable

de leur fortune; tandis que les bourgeois, en ne payant que le quart

des redevances auxquelles ils étoient soumis, se trouvoient également

ruinés. Toutes les fortunes parurent prêtes à s’anéantir. Quoique les

denrées montassent à un prix excessif, le sort des gens de la campagne

étoit malheureux par l’interruption du commerce; dans la crainte de

faire un mauvais marché, on n’osoit en faire aucun.

Les murmures que Philippe avoit prévus ne l’intimidèrent pas; ce

n’étoit point le signal d’un soulèvement. Les seigneurs les plus

puissans, et qui auroient été seuls en état de s’opposer avec succès

à ses injustices, avoient eux-mêmes leurs monnoies; ils faisoient, à

son exemple, les mêmes fraudes, et leur avarice commune en formoit

une espèce de ligue capable d’opprimer impunément tout le reste de

la nation. Pendant que les seigneurs abusoient brutalement de leurs

forces, sans daigner pallier leur brigandage, Philippe, aussi peu

sensible qu’eux, au malheur public, mais plus adroit, paroissoit

prendre part au sort des malheureux qu’il appauvrissoit. Il publia que

l’affoiblissement et les variations continuelles des monnoies étoient

une suite nécessaire des circonstances fâcheuses où il se trouvoit, et

dont il annonçoit la fin prochaine. Il supplia ses sujets de recevoir

avec confiance les mauvaises espèces auxquelles il avoit été obligé de

donner cours, promit de les[158] retirer, en dédommageant ceux qui les

rapporteroient, et engagea à cette fin ses domaines présens et à venir,

et tous ses revenus.

Plus les désordres augmentoient, plus on étoit près du dénouement.

Philippe, en effet, changea subitement de conduite, et fit fabriquer

des espèces d’un si bon titre, que le marc d’argent, qui valoit huit

livres dix sols en 1305, ne valut l’année suivante que deux livres

quinze sols six deniers. Cette prétendue générosité lui valut la

confiance générale de la nation, et rendit plus odieux que jamais les

seigneurs qui n’eurent pas la prudence de l’imiter. Philippe laissa

multiplier leurs fraudes, et quand, avec le secours qu’il devoit

attendre du public opprimé, il se crut assez fort pour ne pouvoir

garder aucun ménagement avec les seigneurs, il publia la célèbre

ordonnance par laquelle il régloit[159], qu’il y auroit désormais un de

ses officiers dans chaque monnoie seigneuriale, et que le général de la

sienne feroit l’essai de toutes les espèces qu’on y fabriqueroit, pour

reconnoître si elles seroient de poids, et du titre dont elles devoient

être.

Bientôt il défendit aux prélats et aux barons de frapper des espèces

jusqu’à nouvel ordre, et ordonna à tous les officiers monétaires de

se rendre dans ses monnoies, sous prétexte qu’il étoit important pour

le public que les nouvelles espèces qu’il vouloit faire fabriquer,

le fussent promptement. Moins Philippe ménagea les seigneurs, plus

ses intentions parurent droites et sincères. Les barons se trouvant

dans le piège avant que de le craindre, et même de le prévoir, furent

obligés d’obéir. Ils étoient menacés du soulèvement de leurs vassaux

et de leurs sujets, hommes assez simples ou assez aveuglés par leur

haine et leur vengeance, pour croire que Philippe, qui réformoit un

abus en s’emparant d’un droit qui ne lui appartenoit pas, se repentoit

sincèrement du passé, et vouloit à l’avenir faire le bien.

Il ne se contenta plus de prétendre que sa monnoie dût avoir cours dans

tout le royaume; il voulut interdire aux barons la fabrication des

espèces d’or et d’argent. Il envoya des commissaires dans le duché même

d’Aquitaine; et par la manière dont ils traitèrent les officiers du

roi d’Angleterre, et se saisirent des coins de la monnoie de Bordeaux,

il est aisé de conjecturer avec quelle hauteur Philippe se comporta

à l’égard des seigneurs moins puissans. Nous avons encore la lettre

impérieuse que ce prince écrivit au duc de Bourgogne, par laquelle il

lui enjoignit, avec le ton d’un législateur, d’exécuter dans ses états

les ordonnances générales sur le fait des monnoies.

Le droit que Philippe venoit d’acquérir le rendoit le maître de la

fortune des seigneurs. En haussant le prix de l’argent, il pouvoit les

réduire à un tel état de pauvreté, qu’ils ne pourroient plus acquitter

le service de leurs fiefs; et que las de leurs guerres domestiques, qui

n’étoient enfin propres qu’à ruiner leurs domaines et leurs châteaux,

ils demanderoient eux-mêmes qu’on leur fît un crime de troubler la

paix du royaume. Si Philippe, par crainte de dévoiler le secret de sa

politique, et d’attirer sur lui l’indignation qu’il avoit eu l’art de

rejeter sur les barons, n’osa pas faire de nouveaux changemens dans

ses monnoies, il avoit du moins enlevé à ses vassaux un des priviléges

les plus essentiels de la souveraineté, et d’autant plus important

dans ce siècle peu éclairé, que la politique, occupée du seul moment

présent, et ne calculant point encore la perte attachée aux ressources

momentanées des monnoies, les regardoit comme l’art unique des

finances, qui donneront toujours un pouvoir sans bornes à celui qui en

sera le maître.

En attendant que les barons s’accoutumassent à leurs pertes, et que

le temps eût assez bien affermi le nouveau droit que la couronne

venoit d’acquérir, pour que les successeurs de Philippe en tirassent

les avantages qu’il leur avoit préparés, ce prince ne travailla

qu’à se dédommager de ce que lui faisoit perdre la stabilité des

monnoies. Ses baillis eurent ordre d’augmenter[160] et multiplier

les droits qu’ils levoient dans ses domaines. Philippe-Auguste avoit

demandé à ses communes des aides extraordinaires, sous prétexte des

croisades, et S. Louis en avoit exigé pour ses besoins particuliers.

Philippe-le-Bel suivit cet exemple, et essaya même par voie de douceur

et d’insinuation, de faire des levées de deniers dans les terres des

barons.

Comme les seigneurs n’établissoient plus arbitrairement des impôts

sur leurs sujets, et qu’ils étoient obligés de s’en tenir aux tailles

et aux autres contributions qui leur étoient dues par la coutume ou

des chartes, ils crurent qu’il leur importoit peu que le roi eût la

liberté de lever quelques subsides dans leurs terres. Ils n’étoient pas

même fâchés de mortifier par ce moyen les bourgeois, de se venger de

leur indocilité, et de les punir de l’indépendance qu’ils affectoient.

Je dirois que quelques-uns favorisèrent peut-être cet usage, dans

l’espérance que le roi se brouilleroit avec leurs sujets, et les

forceroit par ses demandes répétées à recourir à la protection de leurs

seigneurs; si, contre toute vraisemblance, ce n’étoit pas supposer aux

Français du quatorzième siècle une habileté et un raffinement dont ils

étoient incapables. Quoi qu’il en soit, ils ne s’opposèrent point aux

prétentions de Philippe, et se contentèrent, pour conserver l’immunité

de leurs terres, d’exiger des lettres-patentes, par lesquelles le

prince reconnoissoit que ces collectes accordées gratuitement, ne

tireroient point à[161] conséquence pour l’avenir.

Tout réussissoit à Philippe; mais les différens moyens qu’il employoit

pour augmenter ses finances, l’instrument de son ambition et de son

autorité, étoient sujets à d’extrêmes longueurs. Il falloit entretenir

des négociations de tout côté; les difficultés se multiplioient; tous

les seigneurs ne voyoient pas leurs intérêts de la même manière,

et n’avoient pas le même esprit de conciliation; les refus d’une

commune étoient un exemple contagieux pour les autres; les fonds qu’on

accordoit par forme de don gratuit ou de prêt n’entroient que tard dans

les coffres du prince, et ne s’y rendoient jamais en même temps. De-là

les inconvéniens de la pauvreté dans l’abondance même, et l’impuissance

de former, de préparer et d’exécuter à propos les entreprises. Philippe

voulut y remédier; et au lieu de tenir la nation toujours désunie et

séparée, ainsi que sembloit lui prescrire sa politique, il eut l’audace

de la réunir dans des assemblées[162] qui offrirent une image de

celles que Charlemagne avoit autrefois convoquées; et elles donnèrent

naissance à ce que nous avons appelé depuis les états-généraux du

royaume.

Les princes n’osent communément convoquer l’assemblée des différens

ordres de l’état, parce qu’ils craignent de voir s’élever une puissance

rivale de la leur; mais cette crainte n’est fondée que dans les pays

où des idées d’une sorte d’égalité entre les citoyens, et de liberté

publique, portent naturellement les esprits à préférer dans leur

gouvernement la forme républicaine à toute autre. Il s’en falloit

beaucoup que la police des fiefs eût donné cette manière de penser aux

Français. Propre, au contraire, à jeter dans les excès de l’anarchie ou

de la tyrannie, elle suppose entre les hommes une différence désavouée

par la nature; elle les accoutume à ne considérer que des intérêts

personnels où il ne faudroit voir que des intérêts publics; et telles

étoient les suites ou les impressions de ce gouvernement chez les

Français, que personne ne croyoit avoir de droit à faire valoir, qu’en

vertu des chartes qu’il possédoit, ou des exemples que lui donnoient

ses voisins.

Philippe-le-Bel étoit d’ailleurs témoin des divisions qui régnoient

entre le clergé, les seigneurs et les communes. Il jugea qu’occupés

plus que jamais de leurs anciennes haines, qu’il avoit fomentées, ils

ne se rapprocheroient les uns des autres dans l’assemblée des états,

que pour se haïr davantage, et il espéra de les gouverner sans peine

par leurs passions.

En effet, depuis que l’établissement des droits de rachat, de lods et

ventes dont j’ai parlé, avoit donné naissance à la grande question

de[163] l’amortissement, les seigneurs avoient prétendu que l’église,

qui ne meurt point et n’aliène jamais ses fonds, ne devoit faire aucune

acquisition dans leurs terres, sans les dédommager des rachats, des

lods et ventes dont ils se trouveroient privés. Les ecclésiastiques,

au contraire, traitèrent cette prétention raisonnable d’attentat, et

regardèrent comme un sacrilége qu’on voulût les empêcher de s’enrichir.

Aux clameurs et aux menaces des évêques et des moines, les seigneurs

opposèrent une fermeté invincible. Le clergé, qui ne pouvoit faire

aucune nouvelle acquisition, fut obligé de céder; mais en payant les

droits d’amortissement, il ne pouvoit encore s’y accoutumer sous le

règne de Philippe-le-Bel, et n’avoit pas perdu l’espérance de s’y

soustraire et de se venger.

Ces intérêts opposés portoient les uns et les autres à se faire les

injures et tous les torts qu’ils pouvoient se faire. S’ils sembloient

quelquefois se réunir, ce n’étoit que pour se plaindre ensemble de

l’inquiétude des communes, qui, n’ayant que trop de raison de les haïr,

les aigrissoient par une conduite imprudente et emportée. Ces petites

républiques, pleines elles-mêmes de factions qui les divisoient,

n’étoient pas en état de se conduire avec ce zèle du bien public et

cette unanimité qui les auroient fait craindre et respecter. Dans

les unes, les riches bourgeois vouloient opprimer les pauvres qui,

n’ayant rien à perdre, étoient toujours prêts à faire des émeutes

et à se soulever; dans les autres, les familles les plus puissantes

se disputoient éternellement le pouvoir et les magistratures, et

sacrifioient la communauté à leur ambition.

Philippe auroit été obligé de se prêter aux demandes des trois ordres,

s’ils avoient été unis: leurs querelles, au contraire, le rendirent

leur médiateur. Chaque ordre tâcha de le gagner et de mériter sa faveur

par ses complaisances, et sa politique en profita pour les dominer; la

nation ne parut en quelque sorte assemblée que pour reconnoître d’une

manière plus authentique les nouvelles prérogatives de la couronne et

en affermir l’autorité. Sous prétexte que les prétentions du clergé,

des seigneurs et du peuple étoient opposées les unes aux autres,

Philippe-le-Bel feignit d’attendre qu’ils se conciliassent pour les

satisfaire, et ne remédia à aucun abus par des lois générales. Avec

un peu d’amour du bien public, il auroit été assez habile et assez

puissant pour établir l’union et la paix; il aima mieux vendre à tous

les ordres en particulier des lettres-patentes, des chartes, des

diplômes qui augmentèrent encore leurs espérances, leurs jalousies et

leurs haines, passion qu’il espéroit d’employer utilement au succès de

ses entreprises, et qui, en s’aigrissant, devinrent en effet la source

des malheurs extrêmes que la nation éprouva sous le règne des Valois.

Pour prix de ces dons inutiles, ou plutôt pernicieux, Philippe obtenoit

des subsides qui le mettoient en état d’avoir une armée toujours

subsistante, toujours prête à agir, et composée de cette noblesse

indigente et nombreuse qui n’avoit que son courage, qu’elle vendoit, et

que S. Louis avoit déjà cherché à s’attacher d’une façon particulière,

en défendant que les roturiers possédassent en fief sans en acheter

la permission, et c’est de là, pour le dire en passant, qu’a pris son

origine la taxe appelée[164] franc-fief. Il n’est pas besoin d’avertir,

qu’à l’exception des quatre grands fiefs, la Bourgogne, l’Aquitaine, la

Flandre et la Bretagne, qui n’étoient pas encore réunis à la couronne,

les fondemens du gouvernement féodal furent dès-lors ruinés dans le

reste du royaume, et que des quatre appuis qui l’avoient soutenu trop

long-temps, il n’en subsistoit aucun. Si les barons et les autres

seigneurs se firent encore la guerre, ce malheureux droit, auquel il ne

pouvoient renoncer, étoit prêt à disparoître en achevant de les ruiner.

Ils n’osoient plus en user contre un prince à qui la nation entretenoit

une armée, et qu’ils reconnoissoient pour leur législateur. A ses

premiers ordres, ils suspendirent leurs querelles,[165] quittèrent les

armes, se concilièrent, et vinrent prodiguer leur sang à son service.

Tel fut le fruit de ces assemblées que Philippe avoit formées; mais les

avantages qu’il en retira ne lui fermèrent pas les yeux sur les dangers

que son ambition insatiable devoit en craindre. Dans la vue d’empêcher

que les états-généraux ne prissent une forme constante et régulière,

et ne vinssent, en connoissant leur force, à s’emparer d’une autorité

nuisible au progrès de la puissance royale, il ne convoqua quelquefois

que des assemblées provinciales. Il envoyoit alors dans chaque

bailliage quelques commissaires, avec pouvoir d’assembler les trois

ordres dans un même lieu, ou séparément. Quelquefois il tint à part les

états des provinces septentrionales de la France, qu’on appeloit les

provinces de la Languedoc, et ceux des provinces méridionales nommées

la Languedoyl. Il eut soin que ni le temps ni le lieu de ces assemblées

ne fussent fixes, de sorte que la nation, qui ne s’accoutumoit pas à

les regarder comme un ressort ordinaire du gouvernement, n’y étoit

jamais préparée. Le prince, qui les convoquoit dans les circonstances

et les lieux les plus favorables à ses vues, étoit sûr de ne les

trouver jamais opposées à ses desseins: c’étoit au contraire un

instrument de son autorité. Il étoit sûr, avec leur secours, de calmer

la trop grande fermentation des esprits, de prévenir les associations

particulières qui dégénèrent toujours en factions, et de faire oublier

l’usage de ces espèces de congrès, nommés parlemens, dont j’ai déjà

parlé, et auxquels les seigneurs étoient attachés.

Nous n’avons, il est vrai, aucun mémoire qui nous instruise en détail

de ce qui se passa dans les états que Philippe-le-Bel assembla; je ne

crains pas cependant de m’être trompé dans la peinture que je viens

d’en faire. Il est impossible, je crois, d’examiner avec attention

les divers monumens qui nous restent du règne de Philippe-le-Bel, de

comparer les évènemens les uns avec les autres, et de les rapprocher,

sans découvrir dans la conduite de ce prince les vues obliques et

concertées que j’ai cru y apercevoir. Puisque les états, au lieu de

protéger les restes du gouvernement féodal, favorisèrent toutes les

entreprises de Philippe, il faut nécessairement que les seigneurs, le

clergé et le peuple fussent divisés. Les Français, plongés dans la

plus profonde ignorance, n’avoient aucune idée de la forme que doivent

avoir des assemblées nationales, ni de la police régulière qui doit en

être l’ame pour les rendre utiles. Ils ne savoient peut-être pas qu’il

y eût eu un Charlemagne, et certainement ils ignoroient l’histoire de

nos anciens champs de Mars ou de Mai. Les états qui furent convoqués

sous les Valois, et dont il nous reste plusieurs monumens instructifs,

peuvent éclairer sur la nature de ceux que Philippe-le-Bel et ses fils

ont tenus. Les désordres qui régnèrent dans ceux-là, leur ignorance

et leur incapacité étoient sans doute une suite des idées que la

nation s’étoit formées de ces assemblées sous Philippe-le-Bel, et de

l’habitude que les trois ordres avoient constatée de ne s’occuper que

de leurs intérêts particuliers, quand ils étoient convoqués pour ne

penser qu’au bien public.

Philippe ne se contenta pas de rendre ses barons dociles à ses

ordres; ses succès l’encouragèrent; et il fit sans cesse de nouvelles

entreprises sur les droits des grands vassaux, sans qu’ils osassent

presque se défendre les armes à la main. Ils avoient souvent recours

à la négociation, ressource impuissante de la foiblesse, et jamais

ils ne firent d’accommodement qui ne portât quelque préjudice direct

ou indirect à leurs priviléges. De mille faits que je pourrois citer,

et tous également propres à faire connoître la politique et les

prétentions de Philippe-le-Bel à l’égard des grands vassaux, je n’en

rapporterai qu’un. Ce prince exigeant beaucoup pour obtenir quelque

chose, contesta au duc de Bretagne la garde[166] ou la protection

des églises de son duché, droit dont tous les barons jouissoient

incontestablement sous le règne de S. Louis. Il voulut lui interdire

la connoissance de tout ce qui concerne le port des armes, exempta

plusieurs de ses sujets de sa juridiction; et sur les plaintes de

quelques autres, lui ordonna de révoquer ses ordres, et sur son refus

commit un bailli royal pour réparer dans la Bretagne les torts vrais ou

supposés de son duc.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 2 (of 15) · 第 16 / 61 题