_Ruine d’un des appuis du gouvernement féodal, l’égalité
des forces.--Des causes qui contribuèrent à augmenter
considérablement la puissance de Philippe-Auguste._
Du principe incontestable qu’on ne pouvoit être jugé que par ses pairs
dans les justices féodales, et jamais par des vassaux d’une classe
inférieure, il résulte que chaque suzerain auroit dû avoir autant
de cours différentes de justice qu’il possédoit de seigneuries d’un
ordre différent. La cour des assises du roi, aussi ancienne que la
monarchie, et que l’on commença à nommer parlement vers le milieu du
treizième siècle, n’étant, par la nature du gouvernement féodal, et ne
devant être composée que des seigneurs qui relevoient immédiatement
de la couronne, auroit dû être toujours distinguée des autres cours
de justice que Hugues-Capet et ses premiers successeurs tenoient en
qualité de ducs de France ou de comtes de Paris et d’Orléans. Il auroit
donc fallu ne former le parlement que des pairs du royaume, et en
fermer l’entrée aux simples barons du duché de France, qui auroient
assisté de leur côté aux assises de la seigneurie dont ils relevoient.
Tant de précision ne convenoit ni au caractère inconsidéré des
seigneurs Français, ni à leur ignorance, ni à la manière dont leur
gouvernement s’étoit formé. Les Capétiens ayant confondu toutes leurs
dignités, et ne prenant plus que le titre de rois, il arriva, quels
que fussent les seigneurs qu’ils convoquoient pour tenir leurs plaids,
que cette cour fut appelée la cour du roi, et une équivoque de mot
suffit pour détruire un des principes le plus essentiel du gouvernement
féodal, ainsi que les tracasseries de la famille de Louis-le-Débonnaire
avoient autrefois suffi pour l’établir. Les vassaux immédiats de la
couronne savoient qu’ils ne pouvoient être jugés qu’à la cour du roi;
mais voyant en même-temps qu’on appeloit de ce nom les assises où
les Capétiens invitoient indifféremment tous les seigneurs, dont ils
recevoient l’hommage à différent titre, ils ne firent aucune difficulté
d’y comparoître, lorsqu’ils ne voulurent pas terminer leurs différens
par la voie de la guerre, et reconnurent ainsi pour juges compétens,
des seigneurs d’un ordre inférieur.
Cette imprudence énorme, mais qui peint si bien le caractère de
notre nation, fut la première cause de la décadence du gouvernement
féodal. Dans le temps que les vassaux les plus puissans de la couronne
affectoient des distinctions particulières, dédaignoient de se
confondre avec leurs pairs dont les terres étoient moins considérables,
et réussirent à former une classe séparée des seigneurs qui relevoient
comme eux, immédiatement de la couronne; par quelle inconséquence[121]
souffroient-ils qu’une cour, qui devoit juger leurs querelles, se
remplît des simples barons du duché de France ou du comte d’Orléans?
Pourquoi leur vanité n’en étoit-elle pas blessée? D’ailleurs, ces
seigneurs du second ordre étoient, je l’ai déjà dit, jaloux de la
supériorité et de la puissance des grands vassaux; et ne pouvant
s’élever jusqu’à eux, ils auroient voulu les dégrader pour devenir
leurs égaux. Étoit-il donc difficile de prévoir que ces juges, aussi
attachés aux intérêts du roi que son chancelier, son chambellan, son
boutillier et son connétable, qui, par un plus grand abus encore,
siégèrent aussi au parlement, ne consulteroient pas toujours dans leurs
jugemens les règles d’une exacte justice, et se feroient un devoir de
dégrader la dignité des premiers fiefs?
La confiance que les grands vassaux avoient en leurs forces, les
empêcha sans doute d’être attentifs à la forme que prenoit le
parlement, auquel ils avoient rarement recours. Mais s’ils étoient
alors en état de ne pas obéir à ses arrêts, ils devoient craindre que
les circonstances ne changeassent, que la situation de leurs affaires
ne leur permît pas toujours d’entreprendre une guerre, et d’opposer la
force des armes à un jugement qui les blesseroit. Il eût été prudent de
se préparer une ressource à la faveur des détours et des longueurs de
procédure auxquels une cour de justice est toujours assujettie. Dans
l’instabilité où étoit le droit français, les grands vassaux devoient
craindre mille révolutions; et pour les prévenir, devoient ne pas
permettre que les barons, qui n’étoient pas pairs du royaume, fussent
les juges des prérogatives de la pairie.
Jamais, en effet, leurs justices n’auroient souffert une atteinte
aussi considérable que celle qui leur fut portée sous le règne de
Philippe-Auguste, par l’établissement «de l’appel en déni[122] de
justice, ou défaute de droit», si le parlement n’avoit pas été rempli
de seigneurs, toujours portés, par leur jalousie, à accréditer la
jurisprudence et les nouveautés les plus contraires à la dignité et aux
intérêts des grands vassaux. Jamais les pairs n’auroient permis que
leurs vassaux eussent violé la majesté de leur cour, en les citant à
celle du roi. Jamais ils ne se seroient dégradés au point d’autoriser
Louis VIII à faire ajourner la comtesse de Flandre par deux simples
chevaliers.
Une vanité mal entendue mit le comble à leur imprudence. Les pairs
laïcs, trop puissans pour se conduire avec la circonspection timide
des pairs ecclésiastiques, et préférer comme eux les voies de paix à
celles de la guerre, se persuadèrent qu’il n’étoit plus de leur dignité
de venir se confondre avec les seigneurs du second ordre dans la cour
du roi. Quand ils y furent convoqués, ils ne manquèrent presque jamais
d’une excuse pour ne pas s’y rendre; et le prince, qui craignoit leur
présence, avoit intérêt de trouver leur absence légitime. Dès-lors,
ils n’eurent aucune occasion de conférer ensemble, et en s’aidant
mutuellement de leurs lumières et de leurs conseils, de prévoir les
dangers qu’ils avoient à craindre, d’y remédier d’avance, d’affermir
les coutumes, et de s’unir par des traités qui ne leur donnassent
qu’un même intérêt, ou qui leur apprissent du moins à soupçonner
qu’ils n’en devoient avoir qu’un.
Toujours jaloux, au contraire, les uns des autres, autant que du roi,
et toujours trompés par des espérances éloignées, ou par quelque
avantage présent et passager, ils ne comprirent pas que de la postérité
de chacun en particulier dépendoit le salut de tous. C’est de cette
erreur que devoit naître un gouvernement plus régulier en France,
parce qu’elle devoit multiplier les vices et les désordres des
fiefs. Au lieu d’entretenir entre eux de fréquentes négociations, et
d’assembler souvent des congrès, ainsi qu’on avoit coutume de faire,
quand il s’agissoit de préparer une expédition dans la Terre-Sainte,
ou de s’opposer aux entreprises du clergé, ils en sentirent moins
l’importance, parce qu’ils se voyoient moins fréquemment, et
travaillèrent au contraire à se ruiner mutuellement. Cependant le roi
profitoit sans peine de leur absence, pour engager les barons à porter
les jugemens les plus favorables à ses intérêts, ou plutôt il n’y
convoqua que des prélats et des seigneurs dévoués à ses volontés. Il
étoit le maître de faire autoriser toutes ses démarches par des arrêts
de sa cour. Ses ennemis, qu’on regardoit comme des vassaux rebelles
et félons, devenoient odieux; on les accusoit de troubler la paix
publique, tandis que le roi paroissoit respecter les coutumes et les
protéger.
Philippe-Auguste, prince jaloux de ses droits, avide d’en acquérir de
nouveaux, assez hardi pour former de grandes entreprises, assez prudent
pour en préparer le succès, profita habilement de ces avantages; et
l’autorité royale, jusqu’à lui pressée, foulée, bornée de toutes parts,
commença à prendre un ascendant marqué, quoique Richard I, avec les
mêmes passions, des talens aussi grands, et des forces considérables,
l’empêchât d’abord de se livrer à son ambition. Le roi d’Angleterre,
si je puis parler ainsi, étoit le tribun des fiefs en France. Richard
mourut, et Philippe, impatient d’étendre sa puissance, se vengea sur
Jean-sans-Terre de la contrainte où il avoit été retenu.
Le successeur de Richard avoit ces vices bas et obscurs qui excluent
tous talens. Moins Jean-sans-Terre étoit capable de conserver sa
fortune, d’imiter ses prédécesseurs et de défendre les droits de
ses fiefs, plus l’intérêt commun auroit dû lui donner d’alliés et
de défenseurs. Personne cependant ne voulut ou n’osa embrasser sa
défense. Prêt à succomber sous les armes de Philippe-Auguste, il ne
lui reste d’autre ressource que de se jeter entre les bras de la cour
de Rome. Tandis qu’il implore sa protection, en dégradant la couronne
d’Angleterre, et qu’il engage le pape à menacer le roi de France de
censures ecclésiastiques, s’il refuse de faire la paix ou une trève, le
duc de Bourgogne et la comtesse de Champagne, ses ennemis, rassurent
Philippe, l’invitent à poursuivre son entreprise, lui donnent des
secours, et s’engagent, par un traité, à ne se prêter sans lui à aucun
accommodement avec la cour de Rome. Toute la France se livra à la
passion du roi, qui fit rendre dans son parlement cet arrêt célèbre
par lequel Jean-sans-Terre fut condamné à mort pour le meurtre de son
neveu Artus, duc de Bretagne, et qui déclaroit tous les domaines qu’il
possédoit en deçà de la mer, confisqués au profit de la couronne.
Aucune loi n’autorisoit un pareil jugement. En suivant l’esprit des
coutumes féodales, on ne pouvoit punir Jean-sans-Terre que par la
perte de sa suzeraineté sur la Bretagne, qui étoit un fief du duché de
Normandie; on devoit accorder un dédommagement aux Bretons, en leur
abandonnant quelques terres importantes de Jean-sans-Terre, qui étoit
coupable envers son vassal, et non pas envers son seigneur. Mais il
s’étoit rendu à la fois trop odieux et trop méprisable; Philippe étoit
trop puissant, et la Bretagne avoit trop peu de crédit pour que l’on
consultât avec une certaine exactitude les règles et les intérêts du
gouvernement féodal. On condamna Jean-sans-Terre par emportement à
perdre la vie et ses fiefs, sans songer qu’on fournissoit aux suzerains
un nouveau moyen de s’enrichir des dépouilles de leurs vassaux, et
qu’on donnoit un exemple funeste aux droits et à l’indépendance de tous
les seigneurs. L’indignation indiscrète qui avoit dicté ce jugement,
augmenta encore par l’impuissance où Philippe-Auguste étoit de le
faire exécuter. La haine contre Jean-sans-Terre fit faire des efforts
extraordinaires, qui ne servirent qu’à ébranler le gouvernement féodal,
en faisant passer entre les mains du roi la plus grande partie des
domaines de son ennemi.
Sans doute qu’après l’acquisition de la Normandie, de l’Anjou, du
Maine, de la Tourraine, du Poitou, de l’Auvergne, du Vermandois, de
l’Artois, etc. le règne de Philippe-Auguste auroit été l’époque de la
ruine entière du gouvernement des fiefs, si le roi Robert et Henri
I ne se fussent pas autrefois désaisis du duché de[123] Bourgogne
qui leur avoit appartenu, et que Louis-le-Jeune, moins délicat en
amour, n’eût pas perdu, en répudiant Eléonore d’Aquitaine, les états
considérables que cette héritière porta dans la maison des ducs de
Normandie. Philippe-Auguste, riche, puissant, victorieux, dont les
seigneuries et les domaines auroient enveloppé tout le royaume,
auroit pu parler en maître à ses barons, parce qu’il auroit intimidé
par sa puissance les comtes de Flandre, de Toulouse et de Champagne,
à qui la situation de l’Europe ne permettoit pas d’espérer les
secours étrangers. Les prérogatives royales, jusqu’alors équivoques,
incertaines et contestées, seroient devenues des droits certains et
incontestables. Les coutumes, en s’affermissant, auroient préparé les
esprits à être moins audacieux et moins inconstans. A force d’examiner
et de rechercher les devoirs auxquels la foi donnée et reçue doit
obliger une nation qui veut jouir de quelque tranquillité, on seroit
parvenu à connoître la nécessité de substituer des lois à des coutumes,
d’établir une puissance législative, et les moyens de la faire
respecter.
Après les succès que Philippe-Auguste avoit obtenus sur
Jean-sans-Terre, il n’y avoit plus d’égalité de force entre le roi
et chacun des grands vassaux en particulier; cependant ces derniers
étoient encore assez puissans pour se faire craindre. Il falloit,
en les ménageant, ne pas leur faire sentir la faute qu’ils avoient
faite d’abandonner les intérêts du duc de Normandie, qui, par la
position de ses domaines, étoit plus propre que tout autre seigneur
à imposer au roi. Leur union pouvoit encore suspendre la fortune des
Capétiens, dont les progrès seuls pouvoient faire cesser l’anarchie.
Les seigneurs les plus puissans comprirent qu’il falloit commencer à
avoir des complaisances pour le roi. Philippe sentit qu’il ne devoit
pas en abuser. Assez riche pour ne plus se contenter du service de
ses vassaux; il eut des troupes à la solde, nouveauté pernicieuse
aux fiefs, et qui le mit en état de faire la guerre en tout temps,
et de profiter de ses avantages. Jugeant dès-lors que sa famille
étoit désormais affermie sur le trône, il négligea, comme un soin
superflu, de faire consacrer son fils avant sa mort. Son règne, en
un mot, annonçoit une révolution d’autant plus prochaine dans les
principes du gouvernement, qu’un autre appui de la souveraineté des
fiefs étoit ébranlé, je veux parler de l’établissement des communes,
qui s’accréditoit de jour en jour, et faisoit perdre aux seigneurs
l’autorité qu’ils exerçoient sur leurs sujets.