CHAPITRE VI.

_Ruine d’un des appuis du gouvernement féodal, l’égalité

des forces.--Des causes qui contribuèrent à augmenter

considérablement la puissance de Philippe-Auguste._

Du principe incontestable qu’on ne pouvoit être jugé que par ses pairs

dans les justices féodales, et jamais par des vassaux d’une classe

inférieure, il résulte que chaque suzerain auroit dû avoir autant

de cours différentes de justice qu’il possédoit de seigneuries d’un

ordre différent. La cour des assises du roi, aussi ancienne que la

monarchie, et que l’on commença à nommer parlement vers le milieu du

treizième siècle, n’étant, par la nature du gouvernement féodal, et ne

devant être composée que des seigneurs qui relevoient immédiatement

de la couronne, auroit dû être toujours distinguée des autres cours

de justice que Hugues-Capet et ses premiers successeurs tenoient en

qualité de ducs de France ou de comtes de Paris et d’Orléans. Il auroit

donc fallu ne former le parlement que des pairs du royaume, et en

fermer l’entrée aux simples barons du duché de France, qui auroient

assisté de leur côté aux assises de la seigneurie dont ils relevoient.

Tant de précision ne convenoit ni au caractère inconsidéré des

seigneurs Français, ni à leur ignorance, ni à la manière dont leur

gouvernement s’étoit formé. Les Capétiens ayant confondu toutes leurs

dignités, et ne prenant plus que le titre de rois, il arriva, quels

que fussent les seigneurs qu’ils convoquoient pour tenir leurs plaids,

que cette cour fut appelée la cour du roi, et une équivoque de mot

suffit pour détruire un des principes le plus essentiel du gouvernement

féodal, ainsi que les tracasseries de la famille de Louis-le-Débonnaire

avoient autrefois suffi pour l’établir. Les vassaux immédiats de la

couronne savoient qu’ils ne pouvoient être jugés qu’à la cour du roi;

mais voyant en même-temps qu’on appeloit de ce nom les assises où

les Capétiens invitoient indifféremment tous les seigneurs, dont ils

recevoient l’hommage à différent titre, ils ne firent aucune difficulté

d’y comparoître, lorsqu’ils ne voulurent pas terminer leurs différens

par la voie de la guerre, et reconnurent ainsi pour juges compétens,

des seigneurs d’un ordre inférieur.

Cette imprudence énorme, mais qui peint si bien le caractère de

notre nation, fut la première cause de la décadence du gouvernement

féodal. Dans le temps que les vassaux les plus puissans de la couronne

affectoient des distinctions particulières, dédaignoient de se

confondre avec leurs pairs dont les terres étoient moins considérables,

et réussirent à former une classe séparée des seigneurs qui relevoient

comme eux, immédiatement de la couronne; par quelle inconséquence[121]

souffroient-ils qu’une cour, qui devoit juger leurs querelles, se

remplît des simples barons du duché de France ou du comte d’Orléans?

Pourquoi leur vanité n’en étoit-elle pas blessée? D’ailleurs, ces

seigneurs du second ordre étoient, je l’ai déjà dit, jaloux de la

supériorité et de la puissance des grands vassaux; et ne pouvant

s’élever jusqu’à eux, ils auroient voulu les dégrader pour devenir

leurs égaux. Étoit-il donc difficile de prévoir que ces juges, aussi

attachés aux intérêts du roi que son chancelier, son chambellan, son

boutillier et son connétable, qui, par un plus grand abus encore,

siégèrent aussi au parlement, ne consulteroient pas toujours dans leurs

jugemens les règles d’une exacte justice, et se feroient un devoir de

dégrader la dignité des premiers fiefs?

La confiance que les grands vassaux avoient en leurs forces, les

empêcha sans doute d’être attentifs à la forme que prenoit le

parlement, auquel ils avoient rarement recours. Mais s’ils étoient

alors en état de ne pas obéir à ses arrêts, ils devoient craindre que

les circonstances ne changeassent, que la situation de leurs affaires

ne leur permît pas toujours d’entreprendre une guerre, et d’opposer la

force des armes à un jugement qui les blesseroit. Il eût été prudent de

se préparer une ressource à la faveur des détours et des longueurs de

procédure auxquels une cour de justice est toujours assujettie. Dans

l’instabilité où étoit le droit français, les grands vassaux devoient

craindre mille révolutions; et pour les prévenir, devoient ne pas

permettre que les barons, qui n’étoient pas pairs du royaume, fussent

les juges des prérogatives de la pairie.

Jamais, en effet, leurs justices n’auroient souffert une atteinte

aussi considérable que celle qui leur fut portée sous le règne de

Philippe-Auguste, par l’établissement «de l’appel en déni[122] de

justice, ou défaute de droit», si le parlement n’avoit pas été rempli

de seigneurs, toujours portés, par leur jalousie, à accréditer la

jurisprudence et les nouveautés les plus contraires à la dignité et aux

intérêts des grands vassaux. Jamais les pairs n’auroient permis que

leurs vassaux eussent violé la majesté de leur cour, en les citant à

celle du roi. Jamais ils ne se seroient dégradés au point d’autoriser

Louis VIII à faire ajourner la comtesse de Flandre par deux simples

chevaliers.

Une vanité mal entendue mit le comble à leur imprudence. Les pairs

laïcs, trop puissans pour se conduire avec la circonspection timide

des pairs ecclésiastiques, et préférer comme eux les voies de paix à

celles de la guerre, se persuadèrent qu’il n’étoit plus de leur dignité

de venir se confondre avec les seigneurs du second ordre dans la cour

du roi. Quand ils y furent convoqués, ils ne manquèrent presque jamais

d’une excuse pour ne pas s’y rendre; et le prince, qui craignoit leur

présence, avoit intérêt de trouver leur absence légitime. Dès-lors,

ils n’eurent aucune occasion de conférer ensemble, et en s’aidant

mutuellement de leurs lumières et de leurs conseils, de prévoir les

dangers qu’ils avoient à craindre, d’y remédier d’avance, d’affermir

les coutumes, et de s’unir par des traités qui ne leur donnassent

qu’un même intérêt, ou qui leur apprissent du moins à soupçonner

qu’ils n’en devoient avoir qu’un.

Toujours jaloux, au contraire, les uns des autres, autant que du roi,

et toujours trompés par des espérances éloignées, ou par quelque

avantage présent et passager, ils ne comprirent pas que de la postérité

de chacun en particulier dépendoit le salut de tous. C’est de cette

erreur que devoit naître un gouvernement plus régulier en France,

parce qu’elle devoit multiplier les vices et les désordres des

fiefs. Au lieu d’entretenir entre eux de fréquentes négociations, et

d’assembler souvent des congrès, ainsi qu’on avoit coutume de faire,

quand il s’agissoit de préparer une expédition dans la Terre-Sainte,

ou de s’opposer aux entreprises du clergé, ils en sentirent moins

l’importance, parce qu’ils se voyoient moins fréquemment, et

travaillèrent au contraire à se ruiner mutuellement. Cependant le roi

profitoit sans peine de leur absence, pour engager les barons à porter

les jugemens les plus favorables à ses intérêts, ou plutôt il n’y

convoqua que des prélats et des seigneurs dévoués à ses volontés. Il

étoit le maître de faire autoriser toutes ses démarches par des arrêts

de sa cour. Ses ennemis, qu’on regardoit comme des vassaux rebelles

et félons, devenoient odieux; on les accusoit de troubler la paix

publique, tandis que le roi paroissoit respecter les coutumes et les

protéger.

Philippe-Auguste, prince jaloux de ses droits, avide d’en acquérir de

nouveaux, assez hardi pour former de grandes entreprises, assez prudent

pour en préparer le succès, profita habilement de ces avantages; et

l’autorité royale, jusqu’à lui pressée, foulée, bornée de toutes parts,

commença à prendre un ascendant marqué, quoique Richard I, avec les

mêmes passions, des talens aussi grands, et des forces considérables,

l’empêchât d’abord de se livrer à son ambition. Le roi d’Angleterre,

si je puis parler ainsi, étoit le tribun des fiefs en France. Richard

mourut, et Philippe, impatient d’étendre sa puissance, se vengea sur

Jean-sans-Terre de la contrainte où il avoit été retenu.

Le successeur de Richard avoit ces vices bas et obscurs qui excluent

tous talens. Moins Jean-sans-Terre étoit capable de conserver sa

fortune, d’imiter ses prédécesseurs et de défendre les droits de

ses fiefs, plus l’intérêt commun auroit dû lui donner d’alliés et

de défenseurs. Personne cependant ne voulut ou n’osa embrasser sa

défense. Prêt à succomber sous les armes de Philippe-Auguste, il ne

lui reste d’autre ressource que de se jeter entre les bras de la cour

de Rome. Tandis qu’il implore sa protection, en dégradant la couronne

d’Angleterre, et qu’il engage le pape à menacer le roi de France de

censures ecclésiastiques, s’il refuse de faire la paix ou une trève, le

duc de Bourgogne et la comtesse de Champagne, ses ennemis, rassurent

Philippe, l’invitent à poursuivre son entreprise, lui donnent des

secours, et s’engagent, par un traité, à ne se prêter sans lui à aucun

accommodement avec la cour de Rome. Toute la France se livra à la

passion du roi, qui fit rendre dans son parlement cet arrêt célèbre

par lequel Jean-sans-Terre fut condamné à mort pour le meurtre de son

neveu Artus, duc de Bretagne, et qui déclaroit tous les domaines qu’il

possédoit en deçà de la mer, confisqués au profit de la couronne.

Aucune loi n’autorisoit un pareil jugement. En suivant l’esprit des

coutumes féodales, on ne pouvoit punir Jean-sans-Terre que par la

perte de sa suzeraineté sur la Bretagne, qui étoit un fief du duché de

Normandie; on devoit accorder un dédommagement aux Bretons, en leur

abandonnant quelques terres importantes de Jean-sans-Terre, qui étoit

coupable envers son vassal, et non pas envers son seigneur. Mais il

s’étoit rendu à la fois trop odieux et trop méprisable; Philippe étoit

trop puissant, et la Bretagne avoit trop peu de crédit pour que l’on

consultât avec une certaine exactitude les règles et les intérêts du

gouvernement féodal. On condamna Jean-sans-Terre par emportement à

perdre la vie et ses fiefs, sans songer qu’on fournissoit aux suzerains

un nouveau moyen de s’enrichir des dépouilles de leurs vassaux, et

qu’on donnoit un exemple funeste aux droits et à l’indépendance de tous

les seigneurs. L’indignation indiscrète qui avoit dicté ce jugement,

augmenta encore par l’impuissance où Philippe-Auguste étoit de le

faire exécuter. La haine contre Jean-sans-Terre fit faire des efforts

extraordinaires, qui ne servirent qu’à ébranler le gouvernement féodal,

en faisant passer entre les mains du roi la plus grande partie des

domaines de son ennemi.

Sans doute qu’après l’acquisition de la Normandie, de l’Anjou, du

Maine, de la Tourraine, du Poitou, de l’Auvergne, du Vermandois, de

l’Artois, etc. le règne de Philippe-Auguste auroit été l’époque de la

ruine entière du gouvernement des fiefs, si le roi Robert et Henri

I ne se fussent pas autrefois désaisis du duché de[123] Bourgogne

qui leur avoit appartenu, et que Louis-le-Jeune, moins délicat en

amour, n’eût pas perdu, en répudiant Eléonore d’Aquitaine, les états

considérables que cette héritière porta dans la maison des ducs de

Normandie. Philippe-Auguste, riche, puissant, victorieux, dont les

seigneuries et les domaines auroient enveloppé tout le royaume,

auroit pu parler en maître à ses barons, parce qu’il auroit intimidé

par sa puissance les comtes de Flandre, de Toulouse et de Champagne,

à qui la situation de l’Europe ne permettoit pas d’espérer les

secours étrangers. Les prérogatives royales, jusqu’alors équivoques,

incertaines et contestées, seroient devenues des droits certains et

incontestables. Les coutumes, en s’affermissant, auroient préparé les

esprits à être moins audacieux et moins inconstans. A force d’examiner

et de rechercher les devoirs auxquels la foi donnée et reçue doit

obliger une nation qui veut jouir de quelque tranquillité, on seroit

parvenu à connoître la nécessité de substituer des lois à des coutumes,

d’établir une puissance législative, et les moyens de la faire

respecter.

Après les succès que Philippe-Auguste avoit obtenus sur

Jean-sans-Terre, il n’y avoit plus d’égalité de force entre le roi

et chacun des grands vassaux en particulier; cependant ces derniers

étoient encore assez puissans pour se faire craindre. Il falloit,

en les ménageant, ne pas leur faire sentir la faute qu’ils avoient

faite d’abandonner les intérêts du duc de Normandie, qui, par la

position de ses domaines, étoit plus propre que tout autre seigneur

à imposer au roi. Leur union pouvoit encore suspendre la fortune des

Capétiens, dont les progrès seuls pouvoient faire cesser l’anarchie.

Les seigneurs les plus puissans comprirent qu’il falloit commencer à

avoir des complaisances pour le roi. Philippe sentit qu’il ne devoit

pas en abuser. Assez riche pour ne plus se contenter du service de

ses vassaux; il eut des troupes à la solde, nouveauté pernicieuse

aux fiefs, et qui le mit en état de faire la guerre en tout temps,

et de profiter de ses avantages. Jugeant dès-lors que sa famille

étoit désormais affermie sur le trône, il négligea, comme un soin

superflu, de faire consacrer son fils avant sa mort. Son règne, en

un mot, annonçoit une révolution d’autant plus prochaine dans les

principes du gouvernement, qu’un autre appui de la souveraineté des

fiefs étoit ébranlé, je veux parler de l’établissement des communes,

qui s’accréditoit de jour en jour, et faisoit perdre aux seigneurs

l’autorité qu’ils exerçoient sur leurs sujets.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 2 (of 15) · 第 11 / 61 题