CHAPITRE V.

_Des causes qui concouroient à la décadence et à la

conservation du gouvernement féodal.--Qu’il étoit vraisemblable

que le clergé s’empareroit de toute la puissance publique._

Par le tableau que je viens de faire de la situation de la France,

sous les premiers successeurs de Hugues-Capet, il est aisé aux

personnes mêmes les moins instruites des devoirs de la société et de

la fin qu’elle se propose, de juger quelle foule de vices attaquoit

notre constitution politique. Toutes les parties de l’état, ennemies

les unes des autres, tendoient non-seulement à se séparer, mais à se

ruiner réciproquement. Tout seigneur et tout particulier se trouvoit

mal à son aise avec un gouvernement qui réunissoit à la fois tous

les inconvéniens de l’anarchie et du despotisme. Le peuple, avili et

vexé, n’étoit pas moins intéressé à le voir anéantir, que toute la

petite noblesse qui, placée entre les seigneurs et les bourgeois,

étoit méprisée des uns, haïe des autres, et les détestoient également.

Les seigneurs eux-mêmes, partagés en différentes classes, avoient les

uns contre les autres la jalousie la plus envenimée. Les plus foibles

vouloient être égaux aux plus puissans, qui, à leur tour, tâchoient

de les détruire. Tout changement, quel qu’il fût, devoit paroître

avantageux; et les Français, toujours avides de nouveautés, parce

qu’ils étoient toujours las de leur situation, s’accoutumoient à n’être

que légers, inconstans et inconsidérés.

Il étoit impossible que le gouvernement eût quelque consistance, tant

que les coutumes ne pourroient acquérir aucune autorité, et que des

événemens contraires augmenteroient ou diminueroient tour à tour les

droits et les devoirs respectifs des suzerains et des vassaux, de même

que leurs craintes, leurs espérances et leurs prétentions. Sans règle,

sans principes, sans ordre, ils étoient obligés d’avoir une conduite

différente, selon la différence des conjonctures. Après s’être soumis à

l’hommage-lige, un vassal qui avoit obtenu quelque succès, ne vouloit

plus prêter que le simple. Les mêmes seigneurs qui reconnoissent

aujourd’hui la supériorité du roi, et s’engagent à remplir à son

égard, les devoirs les plus étroits de vasselage, voudront demain se

rendre indépendans; ils feront entre eux, des ligues et des alliances

perpétuelles à son préjudice, et n’insèreront même dans leurs traités,

aucune clause qui indique ou suppose la subordination des fiefs.

Philippe-Auguste, qui parle en maître à Jean-sans-Terre, n’avoit paru

que le vassal de Richard, en traitant avec lui. On diroit qu’il ne

jouit, ou du moins n’ose jouir, sans sa permission, du droit qu’avoit

tout seigneur[116] de fortifier à son gré des places dans ses domaines.

Il se soumet à la condition humiliante de ne donner aucun secours au

comte de Toulouse, que Richard vouloit opprimer; et Philippe, qui,

en violant ainsi ses devoirs de suzerain, affranchit ses vassaux des

leurs, affectera dans une autre occasion, le pouvoir le plus étendu.

Rien ne conserve la même forme; rien ne subsiste dans la même

situation. J’en citerai un exemple remarquable. Les vassaux immédiats

de la couronne, tous pairs et égaux en dignité, ne furent pas

long-temps sans se faire des prérogatives différentes. Les plus

puissans prirent sur les autres une telle supériorité, que du grand

nombre de seigneurs laïcs qui relevoient immédiatement de la couronne

sous Hugues-Capet, il n’y en avoit plus que six qui prissent la qualité

de pairs du royaume de France, quand Philippe-Auguste parvint au

trône. Nos historiens, jusqu’à présent, n’ont pu fixer l’époque de

ce changement, et on s’en prend au temps, qui nous a fait perdre la

plupart des monumens les plus précieux de notre histoire. On a tort.

Comment n’a-t-on pas senti que, dans une nation qui n’avoit ni lois ni

puissance législative, et où l’inconstance des esprits et l’incertitude

des coutumes préparoient et produisoient sans cesse de nouvelles

révolutions, l’établissement des douze pairs doit ressembler aux autres

établissemens de ce temps-là, qui se formoient, par hasard, d’une

manière lente et presqu’insensible, et se trouvoient enfin tout établis

à une certaine occasion, sans qu’il fût possible de fixer l’époque

précise de leur naissance.

Le gouvernement des fiefs auroit bientôt fait place à un gouvernement

plus régulier, si quelques-uns de ses vices mêmes n’eussent concouru

à conserver, dans le royaume, l’anarchie générale qui en étoit l’ame,

tandis que les désordres, dont il étoit sans cesse agité, menaçoient

en particulier, chacune de ses parties, d’une ruine prochaine. Quatre

causes contribuoient à la fois à maintenir le gouvernement féodal, au

milieu des révolutions qu’il éprouvoit; et, si j’ose parler ainsi,

ces quatre appuis des fiefs, c’étoient l’asservissement dans lequel

le despotisme des seigneurs tenoit le peuple, et qui les rendoit

les maîtres absolus de sa fortune et de ses forces; la souveraineté

de leurs justices, à laquelle étoit attachée l’espèce de puissance

législative[117] qu’ils exerçoient sur leurs sujets, et qui ne

permettoit pas qu’un juge supérieur, en éclairant leur conduite et

réformant leurs sentences, les dépouillât de leurs priviléges; le

droit de guerre, toujours ennemi de l’ordre et de la dépendance; et

enfin, une sorte d’égalité dans les forces des principaux seigneurs

qui auroient pu former le projet de tout envahir: et cette égalité les

contenant les uns par les autres, empêchoit qu’aucun ne voulût s’ériger

en maître, et donner des lois à la nation.

Il semble d’abord, que le droit de guerre, au lieu de protéger, auroit

dû détruire la puissance des seigneurs; mais comme chaque bourg et,

pour ainsi dire, chaque village étoit fortifié et défendu par un

château; qu’on ne connoissoit dans tout le royaume, qu’une manière

de faire la guerre, les mêmes armes et la même discipline; qu’à

l’exception de quelques seigneurs, les autres n’avoient pas assez de

troupes pour faire des siéges, et qu’aucun ne pouvoit retenir assez

long-temps ses vassaux sous ses ordres, pour former quelqu’entreprise

importante, et ruiner son ennemi, en profitant d’un premier avantage;

la guerre, réduite à n’être qu’une sorte de piraterie, ne devoit

naturellement produire aucun de ces événemens décisifs qui changent

quelquefois en un jour, toute la constitution d’un état. Si, dans une

province, elle portoit quelqu’atteinte au gouvernement féodal, elle

contribuoit à le fortifier dans une autre; et le corps entier de la

nation, malgré quelques changemens survenus aux droits et aux devoirs

réciproques de quelques suzerains et de quelques vassaux, se conduisoit

toujours par les mêmes principes.

J’ai parlé d’une coutume qui ordonnoit la confiscation d’un fief, au

profit du suzerain, dans le cas de félonie de la part de son vassal,

et qui autorisoit un vassal vexé par son seigneur à n’en plus relever,

et à porter son hommage au suzerain, dont il n’avoit été jusques-là

que l’arrière-vassal. Le roi, qui étoit le dernier terme de tous les

hommages, seroit enfin devenu l’unique seigneur de tout le royaume;

ou bien les fiefs devoient enfin s’affranchir de toute espèce de

vassalité, et si cet usage eût été fidellement observé, il n’auroit

fallu que trois ou quatre injustices, dans un temps où elles étoient

très-communes, pour qu’un seigneur qui voyoit entre le roi et lui,

trois ou quatre seigneurs intermédiaires, relevât immédiatement de la

couronne; et alors, une injustice de la part du prince, ou une félonie

de celle de son vassal, auroit donné au fief une entière indépendance,

ou englouti sa seigneurie dans celle du roi.

Le droit de guerre empêcha que cette coutume destructive du

gouvernement féodal ne fût suivie à la rigueur, du moins à l’égard

des seigneurs qui étoient en état de se défendre, et dont les forces

étoient les vrais soutiens de l’indépendance des fiefs. Les querelles

vidées par la voie des armes, se terminoient par des traités, dans

lesquels, alors, comme aujourd’hui, on consultoit moins le droit,

les coutumes et la justice, que les succès et les forces des parties

belligérantes. Elles se faisoient quelques sacrifices réciproques, et

en se réconciliant, rentroient dans l’ordre des coutumes féodales.

Il faut avouer cependant que cet appui des fiefs devoit ne conserver

aucune force, dès qu’il ne seroit plus lui-même aidé et soutenu par les

trois autres soutiens du gouvernement féodal dont j’ai parlé; et les

seigneurs français se comportoient de la manière la plus propre à les

détruire.

Il est enfin un terme fatal à la tyrannie. Quand, à force d’injustices

et de vexations, les seigneurs auront réduit leurs sujets à la dernière

misère, ils en craindront la révolte, ou du moins la source de leurs

richesses sera nécessairement tarie, et leur pauvreté les dégradera. Ne

trouvant plus rien à piller dans les campagnes ni dans les villes, de

quel secours leur sert alors le droit de guerre, pour conserver cette

souveraineté et cette indépendance dont ils sont si jaloux?

Tous les jours les justices seigneuriales étoient resserrées dans de

plus étroites bornes par les entreprises du clergé; et les seigneurs,

qui n’avoient pas su défendre leurs droits sous les prédécesseurs de

Louis-le-Gros, ne devoient pas vraisemblablement se conduire dans la

suite avec plus d’habileté. En effet, quand l’excès des abus leur

ouvrit enfin les yeux, et qu’ils entreprirent d’y remédier, ils

conférèrent avec les évêques; mais personne ne connoissoit les droits

des ecclésiastiques, ni les principes d’un bon gouvernement. Des

mauvais raisonnemens qu’on s’opposa de part et d’autre, il résulta

un concordat ridicule que les barons et le clergé firent ensemble,

sous la médiation de Philippe-Auguste, et par lequel on convint que

les justices féodales connoîtroient des causes[118] féodales, et que

cependant il seroit permis aux juges ecclésiastiques de condamner à des

aumônes les seigneurs qui seroient convaincus d’avoir violé le serment

des fiefs.

Le clergé, dont ce traité légitimoit en partie les prétentions, alla

en avant, et les querelles, au sujet de la juridiction, devinrent plus

vives que jamais. Les seigneurs sentoient l’injustice des évêques; mais

étant trop ignorans pour opposer des raisons à leurs raisonnements,

ils répondirent par des injures et des voies de fait. «Le clergé,

dirent-ils, croit-il que ce soit son arrogance, son orgueil et ses

chicanes, et non pas notre courage et notre sang qui aient fondé la

monarchie? Qu’il reprenne l’esprit de la primitive église, qu’il vive

dans la retraite quand nous agirons, et qu’il s’occupe à faire des

miracles dont il a laissé perdre l’usage.»

Quelques seigneurs, d’un caractère plus ardent que les autres, ou

plus vexés par les entreprises des évêques, et qui en prévoyoient

peut-être les suites, s’assemblèrent, suivant la coutume alors usitée,

pour délibérer sur leurs affaires, et invitèrent leurs amis à se

rendre à cette espèce de congrès qu’on nommoit dans ce temps-là[119]

parlement: ils s’adressèrent au pape pour le prier de réprimer des

usurpations dont il retiroit le principal avantage. Ils défendirent

à leurs sujets, sous peine de mulctation, ou de la perte de leurs

biens, de s’adresser aux tribunaux ecclésiastiques. Ils convinrent

de se défendre, formèrent des ligues et des associations, nommèrent

des espèces de syndics pour veiller à ce que le clergé ne pût rien

entreprendre contre leurs justices, et promirent de les aider de toutes

leurs forces à la première sommation. Mais tout cet emportement ne

devoit produire qu’un vain bruit. Les évêques, qui avoient fait un

mélange adroit et confus du spirituel et du temporel, étoient plus

forts avec des excommunications que les seigneurs avec des soldats.

Les uns n’avoient qu’un objet, et étoient unis; les autres en avoient

mille, et ne pouvoient agir de concert. Un remords détachoit un allié

de la ligue, pendant que l’autre l’abandonnoit par légéreté, ou pour ne

s’occuper que de la guerre qu’il faisoit à un de ses voisins.

D’ailleurs, il falloit que les Français ouvrissent enfin les yeux

sur la jurisprudence du duel judiciaire; car l’absurdité en étoit

extrême, et les tribunaux ecclésiastiques leur offroient le modèle

d’une procédure toute différente et beaucoup plus sage, quoiqu’encore

très-vicieuse. Ils étoient donc toujours à la veille d’une révolution

à cet égard; et à juger de l’avenir par le passé, qui oseroit répondre

que la réforme qui devoit se borner à changer la procédure des justices

des seigneurs, et leur manière de juger, n’en détruiroit pas la

souveraineté même?

L’égalité de force, entre les principaux seigneurs, ne pouvoit

elle-même subsister long-temps sans un concours heureux de

circonstances, sur lequel il auroit été imprudent de compter. Les

Français, aveugles sur les dangers dont leur gouvernement étoit menacé,

n’avoient pris aucune précaution pour les écarter et conserver leur

indépendance. Conduits au hasard par les événemens, la fortune qui

les gouvernoit, ne les avoit pas assez bien servis pour amener des

circonstances qui eussent contribué à faire régler par la coutume, que

les seigneuries, du moins les plus importantes, ne seroient jamais

réunies sur une même tête. Plusieurs exemples avoient au contraire

établi l’usage opposé; et la France n’ayant aucun fief[120] masculin,

les alliances et les mariages pouvoient porter dans une maison

d’assez grandes possessions pour rompre toute espèce d’équilibre.

Si cet événement arrivoit en faveur de quelqu’un des grands vassaux

de la couronne, ne devoit-il pas enfin s’affranchir de tous les

devoirs embarrassans du vasselage, et son exemple n’auroit-il pas

été contagieux? Si de grands héritages fondoient au contraire dans la

maison des Capétiens, ne devoient-ils pas se servir de la supériorité

de leurs forces pour les augmenter encore, changer la nature des fiefs,

diminuer les devoirs des suzerains, et contraindre peu à peu leurs

vassaux à devenir leurs sujets? C’est l’histoire de la ruine de ces

quatre appuis du gouvernement féodal, qui forme en quelque sorte toute

l’histoire des Français jusqu’au règne de Philippe-de-Valois.

Mais cette révolution devoit être très-lente; les appuis de

l’indépendance des fiefs ne pouvant, par la nature même du

gouvernement, être détruits subitement et à la fois, les seigneurs les

plus à portée d’établir leur autorité sur les ruines de l’anarchie

féodale, ou de profiter de leurs forces, devoient se voir contraints

à ne faire que des progrès insensibles. Après avoir renversé les

fondemens de la licence des seigneurs, il faudra encore combattre

contre les préjugés que cette licence même leur aura donnés. Après

s’être trop avancé, il faudra revenir sur ses pas; et en ne précipitant

point les événemens, donner le temps aux esprits de s’accoutumer avec

les nouveautés et de prendre de nouvelles habitudes.

Mais pendant ce flux et reflux de révolutions contraires, il étoit

d’autant plus à craindre que le clergé, de jour en jour plus puissant,

ne parvînt à s’emparer de toute la puissance publique, que tout

l’occident, occupé des croisades, de la conquête de la Terre-Sainte, de

la ruine du mahométisme, d’indulgences et d’excommunications, regardoit

les papes comme les généraux de toutes les entreprises sur terre, et

les arbitres du salut dans l’autre vie.

Les premiers abus que la cour de Rome fit de son crédit, dans les

temps mêmes où il subsistoit encore des lois et une puissance dans

les nations, annonçoient tout ce qu’elle oseroit entreprendre, quand

l’anarchie auroit donné naissance au gouvernement féodal, et que de

toutes parts de simples évêques se seroient érigés en souverains.

Grégoire VII, contemporain de notre Philippe I, avoit prétendu qu’il

n’y avoit point d’autre puissance dans le monde que la sienne. Faisant

à l’égard des empereurs et des rois les mêmes raisonnemens que les

évêques employoient pour étendre la compétence de leurs justices, il

voulut les accoutumer à ne se croire que les vassaux-liges de son

sacerdoce. Magistrat général de toute la chrétienté, il crut qu’il

pouvoit seul se revêtir des ornemens impériaux, et faire de nouvelles

lois, auxquelles on devoit obéir sans examen. Il ordonna aux rois de se

prosterner à ses pieds, et pensa que Saint Pierre avoit obtenu pour ses

successeurs le privilége insigne de devenir impeccables.

C’est aux écrivains qui traitoient l’histoire d’Allemagne, comme je

traite l’histoire de France, à nous présenter le tableau funeste de

la rivalité du sacerdoce et de l’Empire, et leurs combats; car les

rois de Germanie, en portant leurs armes en Italie, offensèrent les

premiers les prétentions que les papes s’étoient faites de disposer de

toutes les couronnes, et attirèrent principalement sur eux la colère

ambitieuse de la cour de Rome. Les souverains pontifes ménagèrent,

il est vrai, la France, pendant qu’ils troubloient l’Empire; et

en s’appliquant à faire reconnoître leur autorité en Allemagne et

en Italie, ils eurent la prudence de ne se pas faire des ennemis

implacables dans les autres états de la chrétienté; mais les instrumens

de leur puissance étoient répandus de toute part, et par-tout ils

inspiroient la terreur. Les maux que la cour de Rome faisoit aux

empereurs qui avoient l’audace de lui résister, l’extrême misère dans

laquelle mourut Henri IV, et l’humiliation de Frédéric I et de Henri

VI, étoient des leçons bien effrayantes pour quiconque entreprendroit

en France de résister à la puissance ecclésiastique. On avoit eu

occasion d’en pressentir les suites dangereuses. Le roi Robert,

excommunié par Grégoire V, étoit devenu odieux à son royaume, et se vit

en quelque sorte abandonné par ses propre domestiques qui craignoient

de l’approcher. Qui ne peut pas craindre les excès où se porte la

religion, quand elle dégénère en fanatisme? Enfin, on peut voir dans

tous les historiens avec quelle modération Philippe-Auguste lui-même

se comporta à l’égard de la cour de Rome, combien il avoit peur de

l’offenser, et redoutoit son ressentiment.

C’est avec cette masse énorme de pouvoir que la cour de Rome protégeoit

les usurpations du clergé de France. Tout devoit, ce semble, en être

accablé; et si les papes et nos évêques avoient eu cette politique

profonde ou subtile que leur supposent quelques écrivains, il n’est

point douteux qu’étant maîtres des consciences et des tribunaux, et par

conséquent des pensées, des coutumes et des lois, leur autorité ne se

fût affermie sur les ruines de l’anarchie féodale. Les circonstances

favorables où les ecclésiastiques se trouvèrent, ont tout fait pour

eux; et quand elles changèrent, leur grandeur, ainsi qu’on le verra,

s’évanouit.

Je le remarquerai en finissant ce chapitre; les prétentions de la cour

de Rome et des évêques, qui nous paroissent aujourd’hui monstrueuses,

n’avoient rien d’extraordinaire dans le temps où régnoient les

premiers Capétiens; elles n’étoient que trop analogues aux préjugés

absurdes que le droit des fiefs avoit fait naître sur la nature de

la société, et à la manière dont chacun se faisoit des priviléges et

des prérogatives. L’ignorance profonde où on étoit plongé, laissoit

paroître tout raisonnable, et rendoit tout possible. Le clergé pouvoit

se faire illusion à lui-même; ne voyant aucune loi ni aucune autorité

respectées, ne trouvant par-tout que les ravages de la barbarie et

de l’anarchie, il regardoit peut-être son pouvoir comme le seul

remède qu’il fût possible d’appliquer avec succès aux maux de l’état.

Peut-être croyoit-il devoir se rendre tout-puissant pour détruire le

duel judiciaire, accréditer les trèves qu’il ordonnoit d’observer dans

les jours que la religion consacre d’une façon plus particulière au

culte de Dieu, inspirer le goût pour la paix, et jeter les semences

d’une police plus régulière. On a fait trop d’honneur à l’humanité,

en exigeant que le clergé se comportât avec plus de retenue, quand

tout concouroit à tromper son zèle et servir son ambition. Au lieu

de déclamer avec emportement contre les entreprises des papes et des

évêques, il n’auroit fallu que plaindre l’aveuglement de nos pères et

les malheurs des temps.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 2 (of 15) · 第 10 / 61 题