_Des causes qui concouroient à la décadence et à la
conservation du gouvernement féodal.--Qu’il étoit vraisemblable
que le clergé s’empareroit de toute la puissance publique._
Par le tableau que je viens de faire de la situation de la France,
sous les premiers successeurs de Hugues-Capet, il est aisé aux
personnes mêmes les moins instruites des devoirs de la société et de
la fin qu’elle se propose, de juger quelle foule de vices attaquoit
notre constitution politique. Toutes les parties de l’état, ennemies
les unes des autres, tendoient non-seulement à se séparer, mais à se
ruiner réciproquement. Tout seigneur et tout particulier se trouvoit
mal à son aise avec un gouvernement qui réunissoit à la fois tous
les inconvéniens de l’anarchie et du despotisme. Le peuple, avili et
vexé, n’étoit pas moins intéressé à le voir anéantir, que toute la
petite noblesse qui, placée entre les seigneurs et les bourgeois,
étoit méprisée des uns, haïe des autres, et les détestoient également.
Les seigneurs eux-mêmes, partagés en différentes classes, avoient les
uns contre les autres la jalousie la plus envenimée. Les plus foibles
vouloient être égaux aux plus puissans, qui, à leur tour, tâchoient
de les détruire. Tout changement, quel qu’il fût, devoit paroître
avantageux; et les Français, toujours avides de nouveautés, parce
qu’ils étoient toujours las de leur situation, s’accoutumoient à n’être
que légers, inconstans et inconsidérés.
Il étoit impossible que le gouvernement eût quelque consistance, tant
que les coutumes ne pourroient acquérir aucune autorité, et que des
événemens contraires augmenteroient ou diminueroient tour à tour les
droits et les devoirs respectifs des suzerains et des vassaux, de même
que leurs craintes, leurs espérances et leurs prétentions. Sans règle,
sans principes, sans ordre, ils étoient obligés d’avoir une conduite
différente, selon la différence des conjonctures. Après s’être soumis à
l’hommage-lige, un vassal qui avoit obtenu quelque succès, ne vouloit
plus prêter que le simple. Les mêmes seigneurs qui reconnoissent
aujourd’hui la supériorité du roi, et s’engagent à remplir à son
égard, les devoirs les plus étroits de vasselage, voudront demain se
rendre indépendans; ils feront entre eux, des ligues et des alliances
perpétuelles à son préjudice, et n’insèreront même dans leurs traités,
aucune clause qui indique ou suppose la subordination des fiefs.
Philippe-Auguste, qui parle en maître à Jean-sans-Terre, n’avoit paru
que le vassal de Richard, en traitant avec lui. On diroit qu’il ne
jouit, ou du moins n’ose jouir, sans sa permission, du droit qu’avoit
tout seigneur[116] de fortifier à son gré des places dans ses domaines.
Il se soumet à la condition humiliante de ne donner aucun secours au
comte de Toulouse, que Richard vouloit opprimer; et Philippe, qui,
en violant ainsi ses devoirs de suzerain, affranchit ses vassaux des
leurs, affectera dans une autre occasion, le pouvoir le plus étendu.
Rien ne conserve la même forme; rien ne subsiste dans la même
situation. J’en citerai un exemple remarquable. Les vassaux immédiats
de la couronne, tous pairs et égaux en dignité, ne furent pas
long-temps sans se faire des prérogatives différentes. Les plus
puissans prirent sur les autres une telle supériorité, que du grand
nombre de seigneurs laïcs qui relevoient immédiatement de la couronne
sous Hugues-Capet, il n’y en avoit plus que six qui prissent la qualité
de pairs du royaume de France, quand Philippe-Auguste parvint au
trône. Nos historiens, jusqu’à présent, n’ont pu fixer l’époque de
ce changement, et on s’en prend au temps, qui nous a fait perdre la
plupart des monumens les plus précieux de notre histoire. On a tort.
Comment n’a-t-on pas senti que, dans une nation qui n’avoit ni lois ni
puissance législative, et où l’inconstance des esprits et l’incertitude
des coutumes préparoient et produisoient sans cesse de nouvelles
révolutions, l’établissement des douze pairs doit ressembler aux autres
établissemens de ce temps-là, qui se formoient, par hasard, d’une
manière lente et presqu’insensible, et se trouvoient enfin tout établis
à une certaine occasion, sans qu’il fût possible de fixer l’époque
précise de leur naissance.
Le gouvernement des fiefs auroit bientôt fait place à un gouvernement
plus régulier, si quelques-uns de ses vices mêmes n’eussent concouru
à conserver, dans le royaume, l’anarchie générale qui en étoit l’ame,
tandis que les désordres, dont il étoit sans cesse agité, menaçoient
en particulier, chacune de ses parties, d’une ruine prochaine. Quatre
causes contribuoient à la fois à maintenir le gouvernement féodal, au
milieu des révolutions qu’il éprouvoit; et, si j’ose parler ainsi,
ces quatre appuis des fiefs, c’étoient l’asservissement dans lequel
le despotisme des seigneurs tenoit le peuple, et qui les rendoit
les maîtres absolus de sa fortune et de ses forces; la souveraineté
de leurs justices, à laquelle étoit attachée l’espèce de puissance
législative[117] qu’ils exerçoient sur leurs sujets, et qui ne
permettoit pas qu’un juge supérieur, en éclairant leur conduite et
réformant leurs sentences, les dépouillât de leurs priviléges; le
droit de guerre, toujours ennemi de l’ordre et de la dépendance; et
enfin, une sorte d’égalité dans les forces des principaux seigneurs
qui auroient pu former le projet de tout envahir: et cette égalité les
contenant les uns par les autres, empêchoit qu’aucun ne voulût s’ériger
en maître, et donner des lois à la nation.
Il semble d’abord, que le droit de guerre, au lieu de protéger, auroit
dû détruire la puissance des seigneurs; mais comme chaque bourg et,
pour ainsi dire, chaque village étoit fortifié et défendu par un
château; qu’on ne connoissoit dans tout le royaume, qu’une manière
de faire la guerre, les mêmes armes et la même discipline; qu’à
l’exception de quelques seigneurs, les autres n’avoient pas assez de
troupes pour faire des siéges, et qu’aucun ne pouvoit retenir assez
long-temps ses vassaux sous ses ordres, pour former quelqu’entreprise
importante, et ruiner son ennemi, en profitant d’un premier avantage;
la guerre, réduite à n’être qu’une sorte de piraterie, ne devoit
naturellement produire aucun de ces événemens décisifs qui changent
quelquefois en un jour, toute la constitution d’un état. Si, dans une
province, elle portoit quelqu’atteinte au gouvernement féodal, elle
contribuoit à le fortifier dans une autre; et le corps entier de la
nation, malgré quelques changemens survenus aux droits et aux devoirs
réciproques de quelques suzerains et de quelques vassaux, se conduisoit
toujours par les mêmes principes.
J’ai parlé d’une coutume qui ordonnoit la confiscation d’un fief, au
profit du suzerain, dans le cas de félonie de la part de son vassal,
et qui autorisoit un vassal vexé par son seigneur à n’en plus relever,
et à porter son hommage au suzerain, dont il n’avoit été jusques-là
que l’arrière-vassal. Le roi, qui étoit le dernier terme de tous les
hommages, seroit enfin devenu l’unique seigneur de tout le royaume;
ou bien les fiefs devoient enfin s’affranchir de toute espèce de
vassalité, et si cet usage eût été fidellement observé, il n’auroit
fallu que trois ou quatre injustices, dans un temps où elles étoient
très-communes, pour qu’un seigneur qui voyoit entre le roi et lui,
trois ou quatre seigneurs intermédiaires, relevât immédiatement de la
couronne; et alors, une injustice de la part du prince, ou une félonie
de celle de son vassal, auroit donné au fief une entière indépendance,
ou englouti sa seigneurie dans celle du roi.
Le droit de guerre empêcha que cette coutume destructive du
gouvernement féodal ne fût suivie à la rigueur, du moins à l’égard
des seigneurs qui étoient en état de se défendre, et dont les forces
étoient les vrais soutiens de l’indépendance des fiefs. Les querelles
vidées par la voie des armes, se terminoient par des traités, dans
lesquels, alors, comme aujourd’hui, on consultoit moins le droit,
les coutumes et la justice, que les succès et les forces des parties
belligérantes. Elles se faisoient quelques sacrifices réciproques, et
en se réconciliant, rentroient dans l’ordre des coutumes féodales.
Il faut avouer cependant que cet appui des fiefs devoit ne conserver
aucune force, dès qu’il ne seroit plus lui-même aidé et soutenu par les
trois autres soutiens du gouvernement féodal dont j’ai parlé; et les
seigneurs français se comportoient de la manière la plus propre à les
détruire.
Il est enfin un terme fatal à la tyrannie. Quand, à force d’injustices
et de vexations, les seigneurs auront réduit leurs sujets à la dernière
misère, ils en craindront la révolte, ou du moins la source de leurs
richesses sera nécessairement tarie, et leur pauvreté les dégradera. Ne
trouvant plus rien à piller dans les campagnes ni dans les villes, de
quel secours leur sert alors le droit de guerre, pour conserver cette
souveraineté et cette indépendance dont ils sont si jaloux?
Tous les jours les justices seigneuriales étoient resserrées dans de
plus étroites bornes par les entreprises du clergé; et les seigneurs,
qui n’avoient pas su défendre leurs droits sous les prédécesseurs de
Louis-le-Gros, ne devoient pas vraisemblablement se conduire dans la
suite avec plus d’habileté. En effet, quand l’excès des abus leur
ouvrit enfin les yeux, et qu’ils entreprirent d’y remédier, ils
conférèrent avec les évêques; mais personne ne connoissoit les droits
des ecclésiastiques, ni les principes d’un bon gouvernement. Des
mauvais raisonnemens qu’on s’opposa de part et d’autre, il résulta
un concordat ridicule que les barons et le clergé firent ensemble,
sous la médiation de Philippe-Auguste, et par lequel on convint que
les justices féodales connoîtroient des causes[118] féodales, et que
cependant il seroit permis aux juges ecclésiastiques de condamner à des
aumônes les seigneurs qui seroient convaincus d’avoir violé le serment
des fiefs.
Le clergé, dont ce traité légitimoit en partie les prétentions, alla
en avant, et les querelles, au sujet de la juridiction, devinrent plus
vives que jamais. Les seigneurs sentoient l’injustice des évêques; mais
étant trop ignorans pour opposer des raisons à leurs raisonnements,
ils répondirent par des injures et des voies de fait. «Le clergé,
dirent-ils, croit-il que ce soit son arrogance, son orgueil et ses
chicanes, et non pas notre courage et notre sang qui aient fondé la
monarchie? Qu’il reprenne l’esprit de la primitive église, qu’il vive
dans la retraite quand nous agirons, et qu’il s’occupe à faire des
miracles dont il a laissé perdre l’usage.»
Quelques seigneurs, d’un caractère plus ardent que les autres, ou
plus vexés par les entreprises des évêques, et qui en prévoyoient
peut-être les suites, s’assemblèrent, suivant la coutume alors usitée,
pour délibérer sur leurs affaires, et invitèrent leurs amis à se
rendre à cette espèce de congrès qu’on nommoit dans ce temps-là[119]
parlement: ils s’adressèrent au pape pour le prier de réprimer des
usurpations dont il retiroit le principal avantage. Ils défendirent
à leurs sujets, sous peine de mulctation, ou de la perte de leurs
biens, de s’adresser aux tribunaux ecclésiastiques. Ils convinrent
de se défendre, formèrent des ligues et des associations, nommèrent
des espèces de syndics pour veiller à ce que le clergé ne pût rien
entreprendre contre leurs justices, et promirent de les aider de toutes
leurs forces à la première sommation. Mais tout cet emportement ne
devoit produire qu’un vain bruit. Les évêques, qui avoient fait un
mélange adroit et confus du spirituel et du temporel, étoient plus
forts avec des excommunications que les seigneurs avec des soldats.
Les uns n’avoient qu’un objet, et étoient unis; les autres en avoient
mille, et ne pouvoient agir de concert. Un remords détachoit un allié
de la ligue, pendant que l’autre l’abandonnoit par légéreté, ou pour ne
s’occuper que de la guerre qu’il faisoit à un de ses voisins.
D’ailleurs, il falloit que les Français ouvrissent enfin les yeux
sur la jurisprudence du duel judiciaire; car l’absurdité en étoit
extrême, et les tribunaux ecclésiastiques leur offroient le modèle
d’une procédure toute différente et beaucoup plus sage, quoiqu’encore
très-vicieuse. Ils étoient donc toujours à la veille d’une révolution
à cet égard; et à juger de l’avenir par le passé, qui oseroit répondre
que la réforme qui devoit se borner à changer la procédure des justices
des seigneurs, et leur manière de juger, n’en détruiroit pas la
souveraineté même?
L’égalité de force, entre les principaux seigneurs, ne pouvoit
elle-même subsister long-temps sans un concours heureux de
circonstances, sur lequel il auroit été imprudent de compter. Les
Français, aveugles sur les dangers dont leur gouvernement étoit menacé,
n’avoient pris aucune précaution pour les écarter et conserver leur
indépendance. Conduits au hasard par les événemens, la fortune qui
les gouvernoit, ne les avoit pas assez bien servis pour amener des
circonstances qui eussent contribué à faire régler par la coutume, que
les seigneuries, du moins les plus importantes, ne seroient jamais
réunies sur une même tête. Plusieurs exemples avoient au contraire
établi l’usage opposé; et la France n’ayant aucun fief[120] masculin,
les alliances et les mariages pouvoient porter dans une maison
d’assez grandes possessions pour rompre toute espèce d’équilibre.
Si cet événement arrivoit en faveur de quelqu’un des grands vassaux
de la couronne, ne devoit-il pas enfin s’affranchir de tous les
devoirs embarrassans du vasselage, et son exemple n’auroit-il pas
été contagieux? Si de grands héritages fondoient au contraire dans la
maison des Capétiens, ne devoient-ils pas se servir de la supériorité
de leurs forces pour les augmenter encore, changer la nature des fiefs,
diminuer les devoirs des suzerains, et contraindre peu à peu leurs
vassaux à devenir leurs sujets? C’est l’histoire de la ruine de ces
quatre appuis du gouvernement féodal, qui forme en quelque sorte toute
l’histoire des Français jusqu’au règne de Philippe-de-Valois.
Mais cette révolution devoit être très-lente; les appuis de
l’indépendance des fiefs ne pouvant, par la nature même du
gouvernement, être détruits subitement et à la fois, les seigneurs les
plus à portée d’établir leur autorité sur les ruines de l’anarchie
féodale, ou de profiter de leurs forces, devoient se voir contraints
à ne faire que des progrès insensibles. Après avoir renversé les
fondemens de la licence des seigneurs, il faudra encore combattre
contre les préjugés que cette licence même leur aura donnés. Après
s’être trop avancé, il faudra revenir sur ses pas; et en ne précipitant
point les événemens, donner le temps aux esprits de s’accoutumer avec
les nouveautés et de prendre de nouvelles habitudes.
Mais pendant ce flux et reflux de révolutions contraires, il étoit
d’autant plus à craindre que le clergé, de jour en jour plus puissant,
ne parvînt à s’emparer de toute la puissance publique, que tout
l’occident, occupé des croisades, de la conquête de la Terre-Sainte, de
la ruine du mahométisme, d’indulgences et d’excommunications, regardoit
les papes comme les généraux de toutes les entreprises sur terre, et
les arbitres du salut dans l’autre vie.
Les premiers abus que la cour de Rome fit de son crédit, dans les
temps mêmes où il subsistoit encore des lois et une puissance dans
les nations, annonçoient tout ce qu’elle oseroit entreprendre, quand
l’anarchie auroit donné naissance au gouvernement féodal, et que de
toutes parts de simples évêques se seroient érigés en souverains.
Grégoire VII, contemporain de notre Philippe I, avoit prétendu qu’il
n’y avoit point d’autre puissance dans le monde que la sienne. Faisant
à l’égard des empereurs et des rois les mêmes raisonnemens que les
évêques employoient pour étendre la compétence de leurs justices, il
voulut les accoutumer à ne se croire que les vassaux-liges de son
sacerdoce. Magistrat général de toute la chrétienté, il crut qu’il
pouvoit seul se revêtir des ornemens impériaux, et faire de nouvelles
lois, auxquelles on devoit obéir sans examen. Il ordonna aux rois de se
prosterner à ses pieds, et pensa que Saint Pierre avoit obtenu pour ses
successeurs le privilége insigne de devenir impeccables.
C’est aux écrivains qui traitoient l’histoire d’Allemagne, comme je
traite l’histoire de France, à nous présenter le tableau funeste de
la rivalité du sacerdoce et de l’Empire, et leurs combats; car les
rois de Germanie, en portant leurs armes en Italie, offensèrent les
premiers les prétentions que les papes s’étoient faites de disposer de
toutes les couronnes, et attirèrent principalement sur eux la colère
ambitieuse de la cour de Rome. Les souverains pontifes ménagèrent,
il est vrai, la France, pendant qu’ils troubloient l’Empire; et
en s’appliquant à faire reconnoître leur autorité en Allemagne et
en Italie, ils eurent la prudence de ne se pas faire des ennemis
implacables dans les autres états de la chrétienté; mais les instrumens
de leur puissance étoient répandus de toute part, et par-tout ils
inspiroient la terreur. Les maux que la cour de Rome faisoit aux
empereurs qui avoient l’audace de lui résister, l’extrême misère dans
laquelle mourut Henri IV, et l’humiliation de Frédéric I et de Henri
VI, étoient des leçons bien effrayantes pour quiconque entreprendroit
en France de résister à la puissance ecclésiastique. On avoit eu
occasion d’en pressentir les suites dangereuses. Le roi Robert,
excommunié par Grégoire V, étoit devenu odieux à son royaume, et se vit
en quelque sorte abandonné par ses propre domestiques qui craignoient
de l’approcher. Qui ne peut pas craindre les excès où se porte la
religion, quand elle dégénère en fanatisme? Enfin, on peut voir dans
tous les historiens avec quelle modération Philippe-Auguste lui-même
se comporta à l’égard de la cour de Rome, combien il avoit peur de
l’offenser, et redoutoit son ressentiment.
C’est avec cette masse énorme de pouvoir que la cour de Rome protégeoit
les usurpations du clergé de France. Tout devoit, ce semble, en être
accablé; et si les papes et nos évêques avoient eu cette politique
profonde ou subtile que leur supposent quelques écrivains, il n’est
point douteux qu’étant maîtres des consciences et des tribunaux, et par
conséquent des pensées, des coutumes et des lois, leur autorité ne se
fût affermie sur les ruines de l’anarchie féodale. Les circonstances
favorables où les ecclésiastiques se trouvèrent, ont tout fait pour
eux; et quand elles changèrent, leur grandeur, ainsi qu’on le verra,
s’évanouit.
Je le remarquerai en finissant ce chapitre; les prétentions de la cour
de Rome et des évêques, qui nous paroissent aujourd’hui monstrueuses,
n’avoient rien d’extraordinaire dans le temps où régnoient les
premiers Capétiens; elles n’étoient que trop analogues aux préjugés
absurdes que le droit des fiefs avoit fait naître sur la nature de
la société, et à la manière dont chacun se faisoit des priviléges et
des prérogatives. L’ignorance profonde où on étoit plongé, laissoit
paroître tout raisonnable, et rendoit tout possible. Le clergé pouvoit
se faire illusion à lui-même; ne voyant aucune loi ni aucune autorité
respectées, ne trouvant par-tout que les ravages de la barbarie et
de l’anarchie, il regardoit peut-être son pouvoir comme le seul
remède qu’il fût possible d’appliquer avec succès aux maux de l’état.
Peut-être croyoit-il devoir se rendre tout-puissant pour détruire le
duel judiciaire, accréditer les trèves qu’il ordonnoit d’observer dans
les jours que la religion consacre d’une façon plus particulière au
culte de Dieu, inspirer le goût pour la paix, et jeter les semences
d’une police plus régulière. On a fait trop d’honneur à l’humanité,
en exigeant que le clergé se comportât avec plus de retenue, quand
tout concouroit à tromper son zèle et servir son ambition. Au lieu
de déclamer avec emportement contre les entreprises des papes et des
évêques, il n’auroit fallu que plaindre l’aveuglement de nos pères et
les malheurs des temps.