CHAPITRE IV.

_Des fiefs possédés par les ecclésiastiques.--De la puissance

que le clergé acquit dans le royaume._

Chaque seigneur laïc avoit gagné personnellement à la révolution qui

forma le gouvernement féodal; mais les évêques et les abbés en devenant

souverains dans leurs terres, perdirent au contraire beaucoup de leur

pouvoir et de leur dignité. Ils ne rendirent point hommage[104] pour

leurs fiefs; ils auroient cru, par cette cérémonie, dégrader Dieu ou

le patron de leur église, au nom de qui ils les possédoient; ils ne

prêtèrent que le serment de fidélité. Malgré cette distinction, qui

sembloit devoir être suivie des plus grandes prérogatives, ils furent

soumis à tous les devoirs du vasselage. Ils se rendirent à la cour de

leurs suzerains, quand ils y furent convoqués pour tenir des assises.

Ils furent tous obligés de fournir leur contingent pour la guerre[105],

et quelques-uns de servir en personne. Si leurs possessions ne

pouvoient jamais être confisquées, pour cause de félonie, c’étoit

un avantage pour l’église, et non pour les ecclésiastiques, qu’on

punissoit de leur forfaiture, par des demandes, et la saisie de leur

temporel.

Quoique quelques évêques, plus guerriers et plus entreprenans que

les autres, eussent repris les armes sous le règne des derniers

Carlovingiens, fait la guerre et augmenté leur fortune, le corps entier

du clergé se trouvoit dégradé et appauvri. A l’exception des prélats

qui ayant pris, ou obtenu du roi, le titre de comtes ou de ducs de leur

ville, relevèrent immédiatement[106] de la couronne, tous les autres

étoient devenus vassaux de ces mêmes comtes ou ducs, qu’ils avoient

jusques-là précédés, et sur lesquels les lois leur donnoient autrefois

le pouvoir le plus étendu. Réduits à la dignité de leurs fiefs, dont

les forces étoient peu considérables, depuis les déprédations que les

biens ecclésiastiques avoient souffertes, pendant les troubles de

l’état, ils ne furent plus que des seigneurs du second ordre, et se

virent contraints, pour conserver le reste de leur fortune, de mendier

la protection de leurs suzerains. L’hospitalité, qui n’avoit été qu’un

devoir de politesse et de bienséance, fut convertie en droit de gîte;

presque toutes les églises se soumirent[107] à la régale envers le

seigneur dont leurs terres relevoient; et plusieurs prélats aliénèrent

encore quelques parties en faveur d’un des seigneurs les plus puissans

de leur diocèse, pour s’en faire un protecteur particulier, sous le nom

de leur Vidame ou de leur Avoué.

Plus le clergé avoit fait de pertes, plus il étoit occupé du soin

de les réparer. Le crédit que la religion donne à ses ministres,

leur fournissoit des ressources; et profitant, avec adresse, du

peu d’attention que les seigneurs toujours armés donnoient à leurs

justices, auxquelles on recouroit rarement, ils étendirent leur

juridiction beaucoup au-delà des anciennes bornes qu’elle avoit eue

sous le règne de Charlemagne.

Les progrès des ecclésiastiques furent rapides. Leurs tribunaux

s’attribuèrent la connoissance de toutes les accusations touchant la

foi, les mariages et les crimes de sacrilége, de simonie, de sortilége,

de concubinage et d’usure. Tous les procès des clercs, des veuves et

des orphelins, leur étoient dévolus; et sous le nom de clercs, on

ne comprenoit pas seulement les ministres les plus subalternes de

l’église, mais même tous ceux qui ayant été admis à la cléricature,

se marioient dans la suite, et remplissoient les emplois les plus

profanes. Les évêques mirent les pélerins sous leur sauve-garde, et les

croisés eurent bientôt le même avantage. A l’occasion du sacrement

de mariage, le juge ecclésiastique prit connoissance des conventions

matrimoniales, de la dot de la femme, de son douaire, de l’adultère et

de l’état des enfans. Il décida que toutes les contestations nées au

sujet des testamens lui appartenoient; parce que les dernières volontés

d’une personne qui avoit déjà subi le jugement de Dieu, ne pouvoient

raisonnablement être jugées que par l’église.

Avec quelque docilité que les seigneurs se contentassent des plus

mauvaises raisons pour laisser dégrader leurs justices, dont la

ruine devoit avoir pour eux, les suites les plus fâcheuses, il parut

incommode aux ecclésiastiques d’avoir à chercher un nouvel argument,

toutes les fois qu’ils vouloient attirer à eux la connoissance d’une

nouvelle affaire. Ils imaginèrent donc un principe général qui devoit

les rendre les maîtres de tout. L’église, dirent-ils, en vertu du

pouvoir des clefs que Dieu lui a donné, doit prendre connoissance de

tout ce qui est péché, afin de savoir si elle doit remettre ou retenir,

lier ou délier. Or, en toute contestation juridique, une des parties

soutient nécessairement une cause injuste, et cette injustice est un

péché; l’église, conclurent-ils, a donc le droit de connoître de tous

les procès, et de les juger; ce droit, elle le tient de Dieu même, et

les hommes ne peuvent y attenter, sans impiété.

Des soldats qui ne savoient que se battre, n’avoient rien à répondre

à cet argument. Les seigneurs n’étoient déjà plus les juges de leurs

sujets, et il étoit d’autant plus facile au clergé de porter atteinte

aux justices féodales, et de se rendre l’arbitre des querelles des

suzerains et des vassaux, qu’ils étoient liés les uns aux autres, par

un serment, dont l’infraction étoit un[108] parjure. Cette entreprise

étoit de la plus grande importance, son succès devoit donner aux

évêques un empire absolu, tandis que les seigneurs se ruineroient

par des guerres continuelles, pour conserver les droits souverains

de leurs terres. Autant que l’ame, disoient les ecclésiastiques,

est au-dessus du corps, et que la vie éternelle est préférable à ce

misérable exil que nous souffrons sur la terre; autant la juridiction

spirituelle est-elle au-dessus de la temporelle. L’une est comparée

à l’or, et l’autre au plomb; et de ce que l’or est incontestablement

plus précieux que le plomb, le clergé étendoit tous les jours à un tel

point, la compétence de ses tribunaux, que les justices seigneuriales

devinrent enfin, à charge[109] à leurs possesseurs; et que les évêques,

qui s’étoient fait une sorte de seigneurie dans leur diocèse entier,

furent, au contraire, forcés d’avouer que les émolumens de leur

officialité faisoient leurs plus grandes richesses, et qu’ils seroient

ruinés, si on les en privoit.

Les usurpations des ecclésiastiques produisirent un événement bien

extraordinaire; elles rendirent le pape, le premier et le plus puissant

magistrat du royaume. Pour comprendre les causes d’une révolution que

tous les autres états de la chrétienté éprouvèrent également, et qui

devint une source de divisions entre le sacerdoce et l’Empire, il faut

se rappeler que la cour de Rome avoit abandonné depuis long-temps,

la sage discipline que l’église tenoit des apôtres; et que le clergé

de France, cédant à la nécessité des conjonctures, avoit oublié les

maximes par lesquelles il se gouvernoit encore, quand les Français

firent leur conquête.

Les anciens canons étoient alors respectés dans les Gaules, et les

évêques continuèrent, sous la première race, à tenir souvent des

conciles nationaux et provinciaux, dont les canons concernant la

discipline, n’avoient besoin que d’être revêtus de l’autorité du

prince et de la nation, pour acquérir force de lois. Quoique l’église

gallicane, en reconnoissant la primatie du saint-siége, s’y tînt

attachée, comme au centre de l’union, elle n’avoit point poussé

la complaisance jusqu’à adopter les canons du concile de Sardique,

qui, dès le quatrième siècle, autorisoient les appels au pape, et

soumettoient les évêques à sa juridiction. Le pape Vigile, en 545,

honora Auxanius, évêque d’Arles, de la dignité de son légat dans

les Gaules; et par le bref[110] qu’il écrivit dans cette occasion

au clergé, il paroissoit s’établir son juge souverain; mais cette

entreprise n’eut aucun succès. On lit, au contraire, dans Grégoire[111]

de Tours, que Salonne et Sagittaire, ces deux prélats, dont j’ai déjà

eu occasion de parler, ayant été déposés par un concile tenu à Lyon,

n’osèrent se pourvoir devant le pape, et lui demander à être rétablis

dans leurs siéges, qu’après en avoir obtenu la permission de Gontran.

C’est par zèle pour la maison de Dieu, que les papes étendirent, en

quelque sorte, leur sollicitude pastorale, sur tout le monde chrétien.

On les vit d’abord occupés des besoins des églises particulières.

Ils donnèrent aux princes et aux évêques, des conseils qu’on ne leur

demandoit pas; et ces pontifes dignes, s’il est possible, de la

sainteté de leur place, par leurs mœurs et leurs lumières, tandis que

l’ignorance et la barbarie se répandoient sur toute la chrétienté, en

devinrent les oracles, et obtinrent, je ne sais comment, la réputation

d’être[112] infaillibles.

Il n’en fallut pas davantage, pour les rendre moins attentifs sur

eux-mêmes: l’écueil le plus dangereux pour le mérite, c’est la

considération qui l’accompagne. Parce qu’on avoit suivi les conseils

des papes, dans quelques affaires importantes, on prit l’habitude de

les consulter sur tout, et il fallut bientôt obéir à leurs ordres. Leur

fortune naissante leur fit des flatteurs, qui, pour devenir eux-mêmes

plus puissans, travaillèrent à augmenter le pouvoir du saint-siége.

Ils fabriquèrent les fausses décrétales, dont personne alors n’étoit

en état de connoître la supposition; et ces pièces, qu’on publia sous

le nom des papes des trois premiers siècles, n’étoient faites que pour

justifier tous les abus que leurs successeurs voudroient faire de leur

autorité. Plusieurs papes furent eux-mêmes les dupes de la doctrine que

contenoient les fausses décrétales, et crurent encore marcher sur les

traces d’une foule de saints révérés dans l’église, quand ils sapoient

les fondemens de tout ordre et de toute discipline.

Le despotisme que les papes vouloient substituer au gouvernement

primitif de l’église, devoit faire des progrès d’autant plus rapides,

que Pepin et Charlemagne leur avoient prodigué des richesses, qui ne

furent que trop propres à leur inspirer de l’orgueil, de l’avarice

et de l’ambition. Louis-le-Débonnaire hâta le développement de ces

passions, en donnant à Pascal I, une sorte de souveraineté[113] dans

Rome, et à laquelle ce pontife croyoit avoir déjà des droits, en vertu

d’une donation de Constantin. On avoit vu Grégoire IV s’ériger en juge

des différends que Louis-le-Débonnaire eut avec ses fils. Nicolas I

voulut déposer l’empereur Lothaire; Charles-le-Chauve crut que les

évêques qui l’avoient sacré, étoient ses juges, et il acheta l’empire

de Jean VIII par des lâchetés.

Après tant de succès, les papes accoutumés à humilier les rois, se

regardèrent comme les dépositaires de tout le pouvoir de l’église, et

ne doutèrent point que les anciens canons, faits pour d’autres temps

et d’autres circonstances, ne dussent être abrogés par leurs bulles et

leurs brefs. Plus les désordres des nations exigeoient qu’on se tînt

rigidement attaché aux anciennes règles, plus la cour de Rome avoit de

moyens pour réussir dans ses entreprises. Sous prétexte de remédier aux

maux publics et de rétablir l’ordre, elle se livroit à des nouveautés

dangereuses, auxquelles la situation présente des affaires, ne

permettoit d’opposer que de foibles obstacles. Quand Hugues-Capet monta

sur le trône, les souverains pontifes ne traitoient plus les évêques

comme leurs frères et leurs coopérateurs dans l’œuvre de Dieu; mais

comme des délégués ou de simples vicaires de leur siége. Ils s’étoient

attribué[114] la prérogative de les transférer d’une église à l’autre,

de les juger, de les déposer ou de les rétablir dans leurs fonctions;

de connoître par appel, des sentences de leurs tribunaux et de les

réformer.

Tout ce que les évêques de France avoient usurpé sur la justice

des seigneurs, tourna donc au profit de la cour de Rome. Les papes

ne connurent pas seulement des appels interjetés des sentences des

métropolitains, ils autorisèrent même les fidelles à s’adresser

directement à eux en première instance, ou du moins après avoir subi

un jugement dans le tribunal ecclésiastique[115] le plus subalterne.

L’autorité que les évêques avoient acquise, auroit pu être utile aux

Français, en contribuant à établir une police et un ordre, auxquels la

jurisprudence des justices féodales s’opposoit; mais l’usurpation de la

cour de Rome sur la juridiction des évêques, ne servit qu’à augmenter

la confusion dans le royaume. On ne vit plus la fin des procès, et

les officiers du pape n’eurent égard, dans leurs jugemens, qu’à ses

intérêts particuliers, ou aux passions d’une puissance qui s’essayoit à

dominer impérieusement sur toute la chrétienté.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 2 (of 15) · 第 9 / 61 题