_Des fiefs possédés par les ecclésiastiques.--De la puissance
que le clergé acquit dans le royaume._
Chaque seigneur laïc avoit gagné personnellement à la révolution qui
forma le gouvernement féodal; mais les évêques et les abbés en devenant
souverains dans leurs terres, perdirent au contraire beaucoup de leur
pouvoir et de leur dignité. Ils ne rendirent point hommage[104] pour
leurs fiefs; ils auroient cru, par cette cérémonie, dégrader Dieu ou
le patron de leur église, au nom de qui ils les possédoient; ils ne
prêtèrent que le serment de fidélité. Malgré cette distinction, qui
sembloit devoir être suivie des plus grandes prérogatives, ils furent
soumis à tous les devoirs du vasselage. Ils se rendirent à la cour de
leurs suzerains, quand ils y furent convoqués pour tenir des assises.
Ils furent tous obligés de fournir leur contingent pour la guerre[105],
et quelques-uns de servir en personne. Si leurs possessions ne
pouvoient jamais être confisquées, pour cause de félonie, c’étoit
un avantage pour l’église, et non pour les ecclésiastiques, qu’on
punissoit de leur forfaiture, par des demandes, et la saisie de leur
temporel.
Quoique quelques évêques, plus guerriers et plus entreprenans que
les autres, eussent repris les armes sous le règne des derniers
Carlovingiens, fait la guerre et augmenté leur fortune, le corps entier
du clergé se trouvoit dégradé et appauvri. A l’exception des prélats
qui ayant pris, ou obtenu du roi, le titre de comtes ou de ducs de leur
ville, relevèrent immédiatement[106] de la couronne, tous les autres
étoient devenus vassaux de ces mêmes comtes ou ducs, qu’ils avoient
jusques-là précédés, et sur lesquels les lois leur donnoient autrefois
le pouvoir le plus étendu. Réduits à la dignité de leurs fiefs, dont
les forces étoient peu considérables, depuis les déprédations que les
biens ecclésiastiques avoient souffertes, pendant les troubles de
l’état, ils ne furent plus que des seigneurs du second ordre, et se
virent contraints, pour conserver le reste de leur fortune, de mendier
la protection de leurs suzerains. L’hospitalité, qui n’avoit été qu’un
devoir de politesse et de bienséance, fut convertie en droit de gîte;
presque toutes les églises se soumirent[107] à la régale envers le
seigneur dont leurs terres relevoient; et plusieurs prélats aliénèrent
encore quelques parties en faveur d’un des seigneurs les plus puissans
de leur diocèse, pour s’en faire un protecteur particulier, sous le nom
de leur Vidame ou de leur Avoué.
Plus le clergé avoit fait de pertes, plus il étoit occupé du soin
de les réparer. Le crédit que la religion donne à ses ministres,
leur fournissoit des ressources; et profitant, avec adresse, du
peu d’attention que les seigneurs toujours armés donnoient à leurs
justices, auxquelles on recouroit rarement, ils étendirent leur
juridiction beaucoup au-delà des anciennes bornes qu’elle avoit eue
sous le règne de Charlemagne.
Les progrès des ecclésiastiques furent rapides. Leurs tribunaux
s’attribuèrent la connoissance de toutes les accusations touchant la
foi, les mariages et les crimes de sacrilége, de simonie, de sortilége,
de concubinage et d’usure. Tous les procès des clercs, des veuves et
des orphelins, leur étoient dévolus; et sous le nom de clercs, on
ne comprenoit pas seulement les ministres les plus subalternes de
l’église, mais même tous ceux qui ayant été admis à la cléricature,
se marioient dans la suite, et remplissoient les emplois les plus
profanes. Les évêques mirent les pélerins sous leur sauve-garde, et les
croisés eurent bientôt le même avantage. A l’occasion du sacrement
de mariage, le juge ecclésiastique prit connoissance des conventions
matrimoniales, de la dot de la femme, de son douaire, de l’adultère et
de l’état des enfans. Il décida que toutes les contestations nées au
sujet des testamens lui appartenoient; parce que les dernières volontés
d’une personne qui avoit déjà subi le jugement de Dieu, ne pouvoient
raisonnablement être jugées que par l’église.
Avec quelque docilité que les seigneurs se contentassent des plus
mauvaises raisons pour laisser dégrader leurs justices, dont la
ruine devoit avoir pour eux, les suites les plus fâcheuses, il parut
incommode aux ecclésiastiques d’avoir à chercher un nouvel argument,
toutes les fois qu’ils vouloient attirer à eux la connoissance d’une
nouvelle affaire. Ils imaginèrent donc un principe général qui devoit
les rendre les maîtres de tout. L’église, dirent-ils, en vertu du
pouvoir des clefs que Dieu lui a donné, doit prendre connoissance de
tout ce qui est péché, afin de savoir si elle doit remettre ou retenir,
lier ou délier. Or, en toute contestation juridique, une des parties
soutient nécessairement une cause injuste, et cette injustice est un
péché; l’église, conclurent-ils, a donc le droit de connoître de tous
les procès, et de les juger; ce droit, elle le tient de Dieu même, et
les hommes ne peuvent y attenter, sans impiété.
Des soldats qui ne savoient que se battre, n’avoient rien à répondre
à cet argument. Les seigneurs n’étoient déjà plus les juges de leurs
sujets, et il étoit d’autant plus facile au clergé de porter atteinte
aux justices féodales, et de se rendre l’arbitre des querelles des
suzerains et des vassaux, qu’ils étoient liés les uns aux autres, par
un serment, dont l’infraction étoit un[108] parjure. Cette entreprise
étoit de la plus grande importance, son succès devoit donner aux
évêques un empire absolu, tandis que les seigneurs se ruineroient
par des guerres continuelles, pour conserver les droits souverains
de leurs terres. Autant que l’ame, disoient les ecclésiastiques,
est au-dessus du corps, et que la vie éternelle est préférable à ce
misérable exil que nous souffrons sur la terre; autant la juridiction
spirituelle est-elle au-dessus de la temporelle. L’une est comparée
à l’or, et l’autre au plomb; et de ce que l’or est incontestablement
plus précieux que le plomb, le clergé étendoit tous les jours à un tel
point, la compétence de ses tribunaux, que les justices seigneuriales
devinrent enfin, à charge[109] à leurs possesseurs; et que les évêques,
qui s’étoient fait une sorte de seigneurie dans leur diocèse entier,
furent, au contraire, forcés d’avouer que les émolumens de leur
officialité faisoient leurs plus grandes richesses, et qu’ils seroient
ruinés, si on les en privoit.
Les usurpations des ecclésiastiques produisirent un événement bien
extraordinaire; elles rendirent le pape, le premier et le plus puissant
magistrat du royaume. Pour comprendre les causes d’une révolution que
tous les autres états de la chrétienté éprouvèrent également, et qui
devint une source de divisions entre le sacerdoce et l’Empire, il faut
se rappeler que la cour de Rome avoit abandonné depuis long-temps,
la sage discipline que l’église tenoit des apôtres; et que le clergé
de France, cédant à la nécessité des conjonctures, avoit oublié les
maximes par lesquelles il se gouvernoit encore, quand les Français
firent leur conquête.
Les anciens canons étoient alors respectés dans les Gaules, et les
évêques continuèrent, sous la première race, à tenir souvent des
conciles nationaux et provinciaux, dont les canons concernant la
discipline, n’avoient besoin que d’être revêtus de l’autorité du
prince et de la nation, pour acquérir force de lois. Quoique l’église
gallicane, en reconnoissant la primatie du saint-siége, s’y tînt
attachée, comme au centre de l’union, elle n’avoit point poussé
la complaisance jusqu’à adopter les canons du concile de Sardique,
qui, dès le quatrième siècle, autorisoient les appels au pape, et
soumettoient les évêques à sa juridiction. Le pape Vigile, en 545,
honora Auxanius, évêque d’Arles, de la dignité de son légat dans
les Gaules; et par le bref[110] qu’il écrivit dans cette occasion
au clergé, il paroissoit s’établir son juge souverain; mais cette
entreprise n’eut aucun succès. On lit, au contraire, dans Grégoire[111]
de Tours, que Salonne et Sagittaire, ces deux prélats, dont j’ai déjà
eu occasion de parler, ayant été déposés par un concile tenu à Lyon,
n’osèrent se pourvoir devant le pape, et lui demander à être rétablis
dans leurs siéges, qu’après en avoir obtenu la permission de Gontran.
C’est par zèle pour la maison de Dieu, que les papes étendirent, en
quelque sorte, leur sollicitude pastorale, sur tout le monde chrétien.
On les vit d’abord occupés des besoins des églises particulières.
Ils donnèrent aux princes et aux évêques, des conseils qu’on ne leur
demandoit pas; et ces pontifes dignes, s’il est possible, de la
sainteté de leur place, par leurs mœurs et leurs lumières, tandis que
l’ignorance et la barbarie se répandoient sur toute la chrétienté, en
devinrent les oracles, et obtinrent, je ne sais comment, la réputation
d’être[112] infaillibles.
Il n’en fallut pas davantage, pour les rendre moins attentifs sur
eux-mêmes: l’écueil le plus dangereux pour le mérite, c’est la
considération qui l’accompagne. Parce qu’on avoit suivi les conseils
des papes, dans quelques affaires importantes, on prit l’habitude de
les consulter sur tout, et il fallut bientôt obéir à leurs ordres. Leur
fortune naissante leur fit des flatteurs, qui, pour devenir eux-mêmes
plus puissans, travaillèrent à augmenter le pouvoir du saint-siége.
Ils fabriquèrent les fausses décrétales, dont personne alors n’étoit
en état de connoître la supposition; et ces pièces, qu’on publia sous
le nom des papes des trois premiers siècles, n’étoient faites que pour
justifier tous les abus que leurs successeurs voudroient faire de leur
autorité. Plusieurs papes furent eux-mêmes les dupes de la doctrine que
contenoient les fausses décrétales, et crurent encore marcher sur les
traces d’une foule de saints révérés dans l’église, quand ils sapoient
les fondemens de tout ordre et de toute discipline.
Le despotisme que les papes vouloient substituer au gouvernement
primitif de l’église, devoit faire des progrès d’autant plus rapides,
que Pepin et Charlemagne leur avoient prodigué des richesses, qui ne
furent que trop propres à leur inspirer de l’orgueil, de l’avarice
et de l’ambition. Louis-le-Débonnaire hâta le développement de ces
passions, en donnant à Pascal I, une sorte de souveraineté[113] dans
Rome, et à laquelle ce pontife croyoit avoir déjà des droits, en vertu
d’une donation de Constantin. On avoit vu Grégoire IV s’ériger en juge
des différends que Louis-le-Débonnaire eut avec ses fils. Nicolas I
voulut déposer l’empereur Lothaire; Charles-le-Chauve crut que les
évêques qui l’avoient sacré, étoient ses juges, et il acheta l’empire
de Jean VIII par des lâchetés.
Après tant de succès, les papes accoutumés à humilier les rois, se
regardèrent comme les dépositaires de tout le pouvoir de l’église, et
ne doutèrent point que les anciens canons, faits pour d’autres temps
et d’autres circonstances, ne dussent être abrogés par leurs bulles et
leurs brefs. Plus les désordres des nations exigeoient qu’on se tînt
rigidement attaché aux anciennes règles, plus la cour de Rome avoit de
moyens pour réussir dans ses entreprises. Sous prétexte de remédier aux
maux publics et de rétablir l’ordre, elle se livroit à des nouveautés
dangereuses, auxquelles la situation présente des affaires, ne
permettoit d’opposer que de foibles obstacles. Quand Hugues-Capet monta
sur le trône, les souverains pontifes ne traitoient plus les évêques
comme leurs frères et leurs coopérateurs dans l’œuvre de Dieu; mais
comme des délégués ou de simples vicaires de leur siége. Ils s’étoient
attribué[114] la prérogative de les transférer d’une église à l’autre,
de les juger, de les déposer ou de les rétablir dans leurs fonctions;
de connoître par appel, des sentences de leurs tribunaux et de les
réformer.
Tout ce que les évêques de France avoient usurpé sur la justice
des seigneurs, tourna donc au profit de la cour de Rome. Les papes
ne connurent pas seulement des appels interjetés des sentences des
métropolitains, ils autorisèrent même les fidelles à s’adresser
directement à eux en première instance, ou du moins après avoir subi
un jugement dans le tribunal ecclésiastique[115] le plus subalterne.
L’autorité que les évêques avoient acquise, auroit pu être utile aux
Français, en contribuant à établir une police et un ordre, auxquels la
jurisprudence des justices féodales s’opposoit; mais l’usurpation de la
cour de Rome sur la juridiction des évêques, ne servit qu’à augmenter
la confusion dans le royaume. On ne vit plus la fin des procès, et
les officiers du pape n’eurent égard, dans leurs jugemens, qu’à ses
intérêts particuliers, ou aux passions d’une puissance qui s’essayoit à
dominer impérieusement sur toute la chrétienté.