II

«Tu sais que j'ai toujours été sentimental, romanesque même. A l'École

polytechnique, je négligeais l'X pour toutes sortes de rêveries, et,

sans le temps que j'ai perdu à grossir un recueil de mauvais sonnets,

brûlés depuis lors, bien entendu, je serais sorti dans le corps

des Mines ou dans les Ponts et Chaussées et je ne porterais pas

aujourd'hui le pantalon à double bande rouge. L'état militaire,

nonobstant le vieux mythe de Mars et de Vénus, n'est point favorable

aux amours. La majeure partie de ma belle jeunesse s'est écoulée

dans des villes de garnison, dans l'austère province. Ayant quelque

délicatesse, j'ai été promptement dégoûté de ces personnes qui

laissent traîner sur leur guéridon un album plein de photographies

d'officiers et qui pourraient faire sécher une fleur de souvenir à

bien des pages de l'annuaire.

«Sauf une Parisienne en exil, femme d'un fonctionnaire,--c'était

d'ailleurs une froide coquette qui m'a fait souffrir tant qu'elle a

pu,--je n'ai pas eu d'aventures d'amour intéressantes, et à vingt-cinq

ans, j'attendais encore sans la voir venir, je cherchais toujours sans

la trouver, la femme qu'on rêve, la femme qui nous est mystérieusement

destinée, celle qui... celle que... Enfin, tu me comprends. La guerre

éclata. Après la campagne sous Metz, je fus interné en Poméranie

et, bientôt après, condamné par une cour martiale à six mois de

forteresse, pour avoir houspillé un capitaine allemand qui s'était

permis de lever la main sur un soldat de ma batterie, prisonnier comme

moi. Je ne pus revenir en France, assez mal en point, que dans les

derniers jours du mois de juin 71, après la défaite des communards,

et je me décidai à passer mon congé de convalescence à Saint-Germain,

pour prendre, selon la recommandation des médecins, des bains de

soleil et de grand air sur la Terrasse.

«Les quelques familles parisiennes qui se reposaient là des fatigues

et des privations du siège voulurent bien remarquer le jeune capitaine

qui avait l'air si las et qui se promenait en s'appuyant si fort sur

sa canne. On apprit l'anecdote de ma captivité; on sut que je n'avais

évité le peloton d'exécution qu'à cause de mon grade de capitaine,

égal à celui du «hauptmann» corrigé par moi; on raconta--ce qui était

vrai--qu'à peine sorti de prison, malade et tremblant la fièvre,

j'étais allé rejoindre mon homme à Magdebourg, où était son régiment,

que je lui avais demandé, devant tous ses camarades, en plein

«bier-haus», une réparation par les armes, et de manière, je t'assure,

à ce qu'il ne pût pas me la refuser, et qu'enfin je l'avais tué fort

proprement d'un joli coup d'épée dans le poumon droit. Tout cela me

rendait assez intéressant. On rechercha ma connaissance, et bientôt

je fus en relations avec toute la petite colonie en villégiature à

Saint-Germain.

«Un riche industriel, M. Daveluy, homme d'une soixantaine d'années,

que tout le monde croyait veuf et qui habitait une villa voisine avec

sa fille unique, Mlle Simonne, fut particulièrement gracieux pour moi.

Il aimait beaucoup à recevoir, surtout à dîner, ayant une cave dont il

était justement fier, et il accueillait ses hôtes avec la rondeur un

peu commune, mais point choquante, du parvenu resté bon enfant. Il

m'invita trois ou quatre fois, à de courts intervalles, et je me

sentis tout de suite à l'aise, comme un vieil ami, dans ce milieu un

peu bruyant, mais cordial et hospitalier. M. Daveluy était, en vérité,

un excellent homme, et, dès la première rencontre, une sympathie était

née en moi pour sa fille, qui, âgée de dix-sept ans à peine, faisait

déjà avec tant de tact et de bonne grâce les honneurs du logis.

Charmante sans être positivement belle, Mlle Simonne, qui ressemblait

à son père, était une grande et souple personne au teint sans

fraîcheur, mais d'une pâleur mate et brune qui s'harmonisait avec la

masse profonde des cheveux noirs. Rien n'était plus bienveillant que

le sourire de sa bouche trop grande, et quand elle vous regardait en

face, la loyauté et la douceur de son âme brillaient dans ses calmes

regards. Je me plaisais dans la compagnie de cette brave jeune fille,

si naturelle, sans pose aucune, aimant sincèrement, comme elle le

disait, la nature et la vie à la campagne. J'avais du goût pour ses

façons un peu libres d'enfant élevée par un homme, et j'éprouvais

auprès d'elle la sensation de confiance et de satisfaction intime

qu'on a auprès d'un bon camarade. Seulement, le camarade avait de très

beaux yeux et une chevelure à n'en savoir que faire, ce qui ne gâtait

rien, n'est-ce pas?

«Cependant il n'y avait pas trace d'amour, comme tu le vois, dans mon

sentiment pour Mlle Daveluy; aussi fus-je profondément surpris le

jour où une vieille dame, une amie de la famille,--marieuse comme la

plupart des vieilles dames,--me donna discrètement mais clairement à

entendre que je plaisais à Mlle Simonne et qu'il ne dépendait que

de moi de l'épouser. On ajoutait que je devais réfléchir et qu'il

s'agissait là d'une occasion de fortune inespérée. Capitaine à

vingt-huit ans, avec une croix d'honneur bien gagnée et quelques

débris de patrimoine, j'étais sans doute un parti présentable; mais

Mlle Daveluy aurait, le jour du contrat, une dot de cinq cent mille

francs, payés comptant, et elle devait hériter, à la mort de son père,

de plus de quatre millions irréprochablement acquis par M. Daveluy

dans l'industrie des charpentes en fer, du temps des grandes bâtisses,

sous l'Empire.

«Je ne t'étonnerai pas, bien sûr, en te disant que, ce soir-là,

quand je fus seul dans ma chambre du pavillon Henri IV, je me sentis

extrêmement tenté de saisir le magnifique cadeau que m'offrait

la destinée: une femme charmante et une grande fortune. Pourtant

j'hésitais... oui, j'ai hésité pendant plusieurs jours devant

ce mariage qui n'avait rien de romanesque et qui me rappelait le

dénouement de toutes les comédies de M. Scribe.--Parlons sérieusement.

Ce n'était pas là l'idéal de toute ma jeunesse, l'amour vraiment

partagé, l'union absolue de deux âmes. Dans mon coeur, que

j'interrogeais en honnête garçon que je suis, je ne trouvais pour Mlle

Simonne que sympathie et bonne amitié. Mais, après tout, n'était-ce

pas le bonheur de ma vie qui se présentait et que j'allais laisser

échapper? Mes rêves d'autrefois étaient probablement absurdes. Est-ce

que cela existe, la femme prédestinée? Quelle bêtise de se laisser

vieillir en attendant le coup de foudre!

«Et puis, pour moi, comme pour tous les soldats, l'avenir n'était pas

drôle. On ne ferait plus la guerre de longtemps, c'était bien sûr;

la pauvre France avait reçu un trop mauvais coup. Elle allait

recommencer, l'insipide existence de garnison; je les retrouverais,

aussi monotones qu'avant, le «mess» d'officiers, avec ses sauces

de gargotte, le café aux patères coiffées de képis, et la musique

militaire, sur le mail, jouant des nouveautés comme l'ouverture de

_Zampa_, la musique autour de laquelle on promène en rond son ennui,

dix fois, quinze fois, vingt fois, jusqu'à l'étourdissement. Un

intérieur, avec une aimable femme et de jolis enfants, ce serait bien

bon. Je n'étais pas amoureux fou de Mlle Simonne, soit. Mais serais-je

le premier qui ferait un mariage de raison? Ces unions-là sont

heureuses, presque toujours. On croit d'abord n'avoir pour sa femme

qu'une solide affection, qu'une profonde estime, et puis, un beau soir

qu'on est avec elle auprès du berceau du premier bébé, on s'aperçoit

qu'on l'adore... Bref, la vieille dame, la marieuse, ayant renouvelé

ses avances, je pris le grand parti et la priai de demander pour moi

la main de Mlle Simonne.

«Le lendemain du jour où cette demande fut faite, M. Daveluy m'invita,

par un court billet, à venir causer avec lui. J'accourus. Il me

tendit silencieusement les deux mains, et, m'entraînant dans une allée

écartée de son parc, il me dit avec sa bonhomie accoutumée:

«--Mon cher capitaine, vous me plaisez et vous plaisez à ma fille.

Vous deviendrez donc mon gendre, je l'espère, et je crois que nous

nous entendrons à merveille. Mais avant tout, avant même de parler de

votre demande à Simonne, je vous dois une confidence... Je ne suis

pas veuf. Je suis séparé de ma femme depuis quinze ans, séparé sans

l'intervention de la justice; mais vous devinerez que les torts de Mme

Daveluy ont dû être bien graves, quand je vous aurai dit qu'elle m'a

entièrement abandonné l'éducation de notre enfant. Moi-même, j'ai

commis une grande faute, celle d'épouser, à plus de quarante ans, une

très jeune fille, d'origine aristocratique, que ma nature un peu rude,

un peu commune,--oui, commune, je me connais bien,--devait froisser

dans toutes ses habitudes, dans tous ses instincts... Enfin, le

mal est fait... Mme Daveluy, qui doit avoir maintenant... voyons...

trente-six ans à peine, habite Lyon, son pays, presque toute l'année,

mais elle entretient avec Simonne une correspondance suivie, et,

pendant les deux mois de printemps qu'elle passe à Paris, elle voit sa

fille tous les deux ou trois jours. Elle l'aime beaucoup, je le sais,

et quels que soient les reproches que je puisse avoir à lui adresser,

ce n'est point une méchante femme. Enfin, je ne marierai pas Simonne

sans que sa mère y consente, et en connaissance de cause... Prenez

quelques jours de réflexion. Voyez si l'aveu que vous venez d'entendre

ne modifie en rien vos projets, si vous persistez à vouloir entrer

dans ma famille. Dans ce cas, j'écrirai... je prendrai sur moi

d'écrire à Mme Daveluy; elle viendra à Paris, vous irez la voir, et,

si vous lui convenez, comme j'en suis certain, ce mariage sera une

chose faite.»

«Je fus touché de la délicatesse de ce brave homme, qui me donnait

ainsi le temps, non seulement de réfléchir, mais de prendre des

informations, et j'écrivis sans retard à Lyon, où j'ai de sûrs amis.

«J'appris par eux que, depuis dix ans, Mme Daveluy vivait dans la

retraite la plus absolue, quoiqu'elle fût encore fort belle, et

qu'elle avait fait oublier, par une conduite irréprochable, l'unique

mais éclatant scandale de sa jeunesse. Mariée à seize ans à M. Daveluy

par les soins d'une mère cupide, et après dix-huit mois d'un

exécrable ménage, elle s'était fait enlever publiquement par un jeune

compositeur de musique, avec qui elle avait vécu à Florence, où il

était mort de la poitrine, cinq ans après. Elle était alors revenue

s'établir à Lyon, auprès d'une vieille tante, et les plus mauvaises

langues de la ville avaient fini par se taire sur son compte, tant sa

vie nouvelle était inattaquable.

«Il eût été injuste de ma part, tu en conviendras, de faire peser sur

une innocente enfant les conséquences d'un malheur de famille très

ancien, très oublié. Après avoir reçu ces renseignements, je déclarai

donc à M. Daveluy que j'étais toujours dans les mêmes résolutions, et

peu de jours après, il me prévint que sa femme attendait ma visite à

Paris, dans une maison de retraite du faubourg Saint-Germain, tenue

par des religieuses, où elle venait d'arriver et où elle avait pris

pension.

«Je vins à Paris, pour faire cette visite, par une de ces

merveilleuses après-midi de fin de Septembre où le calme de

l'atmosphère, la pureté du ciel, la sérénité de la lumière, donnent à

toute la nature quelque chose de solennel. J'allai à pied de la gare

Saint-Lazare à la rue Monsieur, où demeurait Mme Daveluy, et, en

traversant le pont de la Concorde, un des plus beaux sites de Paris,

je fus enivré par la grandeur du spectacle et je ne pus retenir un cri

d'admiration. La chaude et douce splendeur de la journée dorait les

édifices, enflammait les arbres déjà rougis des Tuileries et des

Champs-Élysées, et les rapides bateaux qui agitaient les flots

verts de la Seine roulaient des diamants dans leur sillage. Par une

bizarrerie qu'un impressionnable comme toi comprendra peut-être, je

ne pensai presque pas, pendant toute cette promenade, à mes projets

de mariage, à la démarche importante que j'allais faire, et je

m'abandonnai à la sensation de bien-être qui m'épanouissait le coeur.

«Les religieuses chez qui logeait Mme Daveluy, étaient établies dans

un ancien hôtel du XVIIe siècle, d'assez imposante et sévère tournure.

La soeur tourière, après un regard jeté sur ma carte, me dit que

j'étais attendu, et, me précédant à travers les vastes corridors

du rez-de-chaussée, attristés par un badigeon jaunâtre, elle

m'introduisit dans le salon de réception. C'était une pièce froide

et nue, qu'enlaidissait un banal meuble de velours vert, et qui avait

pour tout ornement un grand Christ de bois grossièrement sculpté,

remplaçant la glace de la cheminée. J'eus un léger frisson, je me

rappelai que celle que je venais voir était une repentie, je songeai

à sa vie de solitude et d'expiation, et, comme j'éprouvais encore un

reste de l'ivresse que m'avait versée la beauté du jour, je comparai

mon sort à celui de cette pauvre femme et je me sentis le coeur plein

de pitié pour elle.

«En ce moment, la porte s'ouvrit, et Mme Daveluy, vêtue d'une robe

sombre, entra dans le salon et vint à moi...

«Ah! mon ami, traite-moi d'insensé, si tu veux, mais l'amour

foudroyant existe. La femme que, toute ma vie, j'avais rêvée,

cherchée, attendue, c'était elle! Je ne te la décrirai pas; on ne

décrit pas un enchantement, un charme. Je ne te décrirai pas ce corps

de Diane qui se trahissait sous l'étoffe noire, et cette tête pâle,

d'un modelé exquis, éclairée par des yeux magiques. Imagine le type de

femme cher à Léonard de Vinci, mais plus tendre, laissant deviner de

la bonté au fond de son mystère; imagine la Joconde qui aurait pleuré!

Son âge? Nul n'aurait pu lui donner un âge. Elle avait l'âge de la

beauté victorieuse, que les larmes n'ont pu altérer et que la douleur

a rendue plus touchante. C'est à peine croyable, mais au premier

regard dont elle m'enveloppa, j'oubliai tout: qui elle était, où nous

étions, et sa fille dont j'avais demandé la main, et le but de ma

visite; et, après l'avoir saluée machinalement, je restai silencieux

devant elle, envahi par une émotion profonde, tout à la sensation

présente, comme on est en rêve.

«Elle s'assit avec une grâce royale, et, m'invitant à en faire autant,

elle prononça quelques mots de politesse. Sa voix me passa sur les

nerfs comme une musique délicieuse.

«Alors elle commença à me parler de Simonne, et il me sembla que mon

beau songe se transformait tout à coup en un cauchemar absurde et

affreux. Cette femme me parlait, comme d'une chose conclue, de mon

mariage avec sa fille; elle me remerciait de ma démarche, tout en

ajoutant qu'elle n'avait que peu de droits sur Simonne et qu'elle s'en

rapportait à la sagesse de M. Daveluy. Elle faisait allusion à son

passé avec un tact parfait, exprimait tendrement ses sentiments

maternels... Et moi, comprenant à peine, moi, fasciné par son regard,

enchanté par le son de sa voix, j'aurais voulu tomber à ses genoux,

couvrir ses mains de baisers et la supplier de disposer de ma vie!

«Elle me parlait les yeux baissés, songeant sans doute que je devais

connaître la faute dont elle avait honte, et une légère, une fugitive

rougeur anima un instant son teint pâle, ainsi qu'un rayon de soleil

sur un glacier. Et moi, pendant ce temps,--je suis un fou, soit!

mais c'est la vérité,--j'imaginais, dans un éclair de pensée, toute

l'existence de cette femme. Oui! j'imaginais son union douloureuse

avec un homme trop vieux et vulgaire, ses souffrances de fleur écrasée

entre les pages d'un grand-livre, je comprenais, j'approuvais son coup

de folie pour un artiste, sa fuite à Florence avec ce musicien qui

était mort là-bas en l'aimant, qui était mort--j'en étais sûr--pour

l'avoir trop aimée. Que dis-je? J'enviais le sort de cet inconnu! Que

n'avais-je eu ses ivresses et sa mort délicieuse? Et j'évoquais la

ville d'art, l'harmonieuse cité toscane; je m'y rêvais, cachant mon

bonheur avec cette maîtresse adorable dans un des mélancoliques logis

du _Lung-Arno_, ne sortant que le soir, son bras pressé contre mon

coeur, par les ruelles tournantes, dans l'ombre des vieux palais, et

revenant très tard au nid d'amour, à travers la solitude nocturne

de la place de la Seigneurie, au murmure des fontaines et sous la

bénédiction des étoiles!

«Mme Daveluy, étonnée de mon silence, leva enfin les yeux sur moi

et me regarda avec surprise. Elle remarqua certainement mon trouble

extrême, et sans doute son instinct féminin lui en révéla le motif,

car sa rougeur augmenta et elle me dit, en faisant un visible effort

pour me regarder en face:

«--Je vous le répète, monsieur, mes torts envers M. Daveluy et la

générosité de sa conduite à mon égard me font un devoir de n'user que

très discrètement des droits qu'il veut bien me laisser sur ma fille.

Cependant, je ne donnerai mon consentement à votre mariage avec

elle que quand vous aurez répondu loyalement, sincèrement, sur votre

honneur, à l'unique question que je veux vous adresser: Aimez-vous

Simonne?»

«Ces paroles directes dissipèrent soudain l'espèce d'hallucination où

m'avait jeté la présence de Mme Daveluy et me ramenèrent au sentiment

de la réalité. Mon honneur interpellé eut horreur d'un mensonge, et,

bravant tout ridicule, je répondis:

«--Je vous ai vue, madame, et je sais seulement à présent combien

un mariage sans amour peut être fécond en malheurs. J'interroge ma

conscience avec anxiété et je n'ose vous répondre oui.»

«Brusquement, Mme Daveluy se leva, alla vers une fenêtre du salon,

l'ouvrit et resta là, debout, en s'appuyant, comme étourdie, sur la

balustrade. J'aperçus par cette fenêtre un de ces jardins cachés,

comme il y en a encore dans le quartier des hôtels et des couvents,

un grand verger dans toute son opulente beauté d'automne. Les branches

des arbres craquaient sous le poids des fruits, et la chaude et

radieuse clarté du soleil de Septembre inondait les frondaisons.

«--Pardonnez-moi,--me dit Mme Daveluy.--Je suis un peu indisposée...

J'étouffais.»

«Je m'approchai d'elle avec empressement. Elle me sembla bien émue,

car sa main se crispait sur la barre d'appui, son sein palpitant

soulevait longuement son corsage, et ses joues, subitement enflammées,

semblaient deux camélias roses. Cette femme m'apparut alors dans

tout le triomphe de sa beauté, que je comparai, par une soudaine

correspondance, au verger mûr qui lui servait de cadre et dont elle

avait la plénitude et la splendeur.

«--Si vous n'aimez pas Simonne d'amour,--dit-elle alors d'une voix

grave,--au nom de Dieu, renoncez à ce projet de mariage et ne vous

laissez influencer par aucune considération, par aucun intérêt.

Croyez-moi. De l'union de deux êtres qui ne s'aiment pas, ou même qui

ne s'aiment pas autant l'un que l'autre, il ne peut résulter que honte

et désespoir.»

«L'image de Simonne était effacée déjà de mon esprit; son nom

retentissait à mon oreille comme celui d'une étrangère.

«--Vous serez obéie,--répondis-je en m'inclinant devant Mme

Daveluy.--Mais je ne voudrais pas vous quitter, madame, sans être

sûr que vous ne m'accusez pas de légèreté et que vous apprécierez la

valeur de ma franchise.»

«Elle me regarda avec ses yeux mystérieux, ses yeux de magicienne,

et me tendit sa main droite. Je la pris dans les miennes, et alors...

alors je sentis que sa main s'abandonnait.

«Oui! je sentis que cette femme éprouvait un trouble égal au mien,

que j'exerçais sur elle le charme qu'elle exerçait sur moi, et

qu'au moment de la séparation,--car il fallait nous séparer, et pour

toujours!--elle sentait, elle aussi, qu'elle m'eût aimé et qu'elle

venait de passer à côté du bonheur.

«Ah! si je m'étais jeté à ses pieds, si je lui avais tout avoué!...

Mais non, elle m'aurait pris pour un aliéné, ou, pis encore, elle

m'aurait repoussé avec indignation, avec horreur... Qui sait,

pourtant?...

«Mme Daveluy dégagea sa main, me dit adieu d'un doux mouvement de tête

et quitta le salon.

«Quelques instants après, j'errais dans les longues avenues qui

avoisinent les Invalides, avec la sensation d'un rêve évanoui, d'un

espoir perdu, et douloureusement offensé par l'ironique magnificence

du ciel d'automne.

«Je ne retournai pas à Saint-Germain. J'envoyai mon ordonnance payer

la note et prendre mes bagages au pavillon Henri IV. J'écrivis, le

soir même, à M. Daveluy, pour me dédire, en lui donnant je ne sais

plus quel mauvais prétexte. J'allai, le lendemain matin, au ministère

de la Guerre, retirer ma demande de prolongation de congé, et, huit

jours après, je rejoignis mon régiment en Algérie. Je n'ai jamais revu

Mlle Simonne, qui s'est mariée, ni Mme Daveluy, qui est morte à

Lyon, l'année dernière, et tu connais maintenant, cher ami, ma seule

tentative de mariage.

«A ton tour, maintenant.»

Contes rapides · 第 19 / 26 题