«Ton histoire, mon cher Dulac,--dis-je en ravivant d'un coup de
pincettes le feu qui s'assoupissait,--ton histoire est celle d'un
homme passionné; la mienne est celle d'un homme délicat. La Fontaine
l'a dit: «Les délicats sont malheureux,» et il a exprimé ce jour-là,
comme toujours, une pensée bien fine et bien vraie.
«Tu te souviens peut-être qu'en 1873--je n'avais que trente ans alors
et mes camarades avaient la bonté de m'appeler le beau Georges--je
fus envoyé en qualité de second secrétaire auprès du baron de N...,
ministre de France en Danemark. Ce vieux diplomate de carrière, homme
excellent, sans ambition, paternel pour les jeunes gens placés sous
ses ordres, et qui n'a jamais eu d'autres ridicules que sa perruque
acajou, occupait depuis quinze ans le poste de Copenhague. Il avait
adopté les moeurs danoises, qui sont pleines de bonhomie, et il était
connu et estimé de tout le monde. Que de coups de chapeau n'a-t-il pas
donnés quand il traversait le Kongs'Nitor, ou quand il allait, tous
les soirs, entre huit et neuf heures, au Jardin-Tivoli, prendre une
«délicatesse», comme on dit là-bas, c'est-à-dire manger une côtelette
de veau, arrosée de deux ou trois chopes? A combien de voyageurs de
distinction n'a-t-il pas fait admirer les nobles et froides statues
du Musée Thorwaldsen et l'épée de fer de Charles XII, qu'on garde
pieusement dans les galeries de Fréderiksborg?
«Le baron de N..., comme tous les hommes vraiment bons, aimait
beaucoup la jeunesse, et il me prit tout de suite en grande affection.
Non seulement il me patronna dans la haute société, comme c'était
un peu son devoir, mais il voulut m'introduire chez ses amis
particuliers. C'est ainsi qu'il me présenta chez la comtesse de
Hansberg, où il faisait son whist deux fois par semaine.
«Veuve d'un chambellan du roi et médiocrement fortunée, Mme de
Hansberg, beauté jadis célèbre, avouait quarante-cinq printemps et
vivait avec sa fille Elsa, très jolie personne, disait-on, mais à peu
près sans dot. Dans de pareilles conditions, n'est-ce pas? ce salon
aurait été désert à Paris. A Copenhague, tout au contraire, on
considérait comme un très grand honneur d'être admis chez la comtesse;
car, là-bas, on croit encore pour de bon à l'aristocratie, et Mme de
Hansberg était effroyablement noble. Oui! dans ce temps de blasons à
vendre, elle aurait pu être admise d'emblée chez les chanoinesses de
Remiremont, dans ce célèbre chapitre où, sous l'ancien régime, les
filles de France n'entraient que par ordre du roi et par exception
spéciale, attendu qu'elles n'avaient pas, du côté maternel, le nombre
de quartiers nécessaires, à cause du mariage d'Henri IV et de Marie de
Médicis, horrible mésalliance, il faut en convenir.
«Le Nord, héraldique et féodal, est plein de respect pour ces choses.
Fort entichée de sa noblesse, très exigeante à cet égard pour les
gens qu'elle daignait recevoir, Mme de Hansberg n'était donc jamais
entourée que d'une société scrupuleusement choisie, et peu de
roturiers comme ton serviteur peuvent se vanter d'avoir bu ses tasses
de thé.
«Je ne suis pas vaniteux et je me serais fort bien passé de cet
honneur, sans l'aimable insistance de mon chef, qui prétendait que ce
salon était indispensable à connaître pour un jeune diplomate. Je crus
d'ailleurs faire plaisir au baron en l'accompagnant, et il me présenta
dans les formes à la comtesse.
«Elle me fut antipathique au premier abord. Cette ancienne belle,
poudrée par coquetterie et ayant assez grand air, mais très flétrie en
somme, me reçut cérémonieusement, au coin de sa cheminée, du fond d'un
fauteuil à écusson, presque un trône, et sans cesser de tourner un
grand rouet d'ivoire, ainsi qu'une châtelaine du temps des croisades.
Cette mise en scène prétentieuse, tranchons le mot, ce cabotinage,
me déplut souverainement, et les lugubres groupes de vieillards à
cravates gourmées assis aux tables de jeu allaient me faire prendre
décidément la maison en grippe, quand la fille de la comtesse, Mlle
Elsa, entra dans le salon.
«J'évoquerai d'un seul trait cette suave apparition. Figure-toi
Ophélie en robe de deuil.
«Depuis deux mois que j'étais à Copenhague, j'avais eu le temps de
me blaser un peu sur la beauté blonde. Là-bas, les trois quarts des
femmes ont des yeux pâles et des cheveux couleur de blé, et la fille
de chambre qui vous apporte l'eau chaude pour votre barbe ressemble
plus ou moins à la Nilson de notre jeune temps.
«Sans doute, la grande et svelte enfant qui venait d'entrer, et qui
inclinait respectueusement son front sous le baiser de sa mère, avait
le type scandinave, elle aussi; mais elle en réalisait la perfection
même, l'idéal absolu. Rappelle-toi les madones des vitraux, les
saintes des livres d'heures enluminés. Elsa avait leur grâce un peu
raide et si pure, leur chasteté céleste. Ses cheveux, du ton des vieux
louis d'or, étaient tressés en une seule nate, ronde et lourde, qui
pendait derrière elle jusqu'au milieu de sa jupe noire,--ces dames
étaient en deuil,--et sa souplesse de cygne, sa légèreté de fantôme,
surtout ses yeux d'un vert bleuâtre, ses yeux de turquoise malade,
évoquaient tout ce qu'il y a de divin dans ce mot: une vierge.
«M. de N... me présenta à Mlle Elsa. Elle avait la voix de sa beauté,
une voix qui vous caressait le coeur. Dès qu'elle m'eut parlé,
dès qu'elle m'eut souri, le grand machiniste qui s'appelle l'amour
exécuta, dans le salon de Mme de Hansberg, un prodigieux changement
à vue. La morgue ridicule de la comtesse installée dans sa cathèdre
armoriée se transforma en dignité aristocratique, et mon imagination
prêta un air bienveillant aux vieux messieurs hauts sur cravates qui
s'absorbaient dans les combinaisons du whist sous la livide clarté des
abat-jour verts. J'étais amoureux, mon ami, follement amoureux de Mlle
Elsa, et, dès ce soir-là, la maison de sa mère, dont je devins l'hôte
assidu, me parut être le seul lieu du monde où la vie fût supportable.
«Va! je ne regretterai jamais toutes les peines que m'a causées ce
sentiment, né en une minute, étouffé aujourd'hui, hélas! mais qui seul
est capable de conserver encore chaud un petit foyer dans le tas de
cendres de mon coeur, et dont le souvenir ressuscité--tu peux t'en
apercevoir--fait trembler ma voix en ce moment même. Avoir trente ans,
c'est-à-dire être sorti sain et sauf, mais meurtri, des orages de
la première jeunesse, connaître le néant des passions de tête et des
passions sensuelles, avoir subi leurs dégoûts et leurs amertumes, et
puis, tout à coup, aimer purement une très jeune fille, rien n'est
plus exquis! Les meilleurs instants de ma vie sont ceux que
j'ai passés chez Mme de Hansberg, assis à côté de Mlle Elsa, lui
parlant--et seulement pour avoir la joie qu'elle me répondît--d'un
rien, d'un conte d'Andersen que je venais de lire, de ma promenade à
cheval, sous les beaux hêtres de Kronborg, devant l'horizon du Sund.
«Que c'est bon d'aimer avec ce respect profond, ce désintéressement
parfait, d'être éperdument heureux pour tout un jour parce qu'il vous
a semblé que l'être adoré a eu pour vous, la veille, une bonté dans le
regard, une douceur dans la voix! Vois-tu! j'ai été alors dans un
état d'âme qui, lorsque j'y pense, me relève à mes propres yeux et me
paraît racheter toutes les impuretés de mon existence. O merveilles
morales de l'amour innocent, de l'amour sans désir! Je ne voulais, je
n'espérais rien de cette enfant divine. Mon coeur débordait d'une joie
ineffable à la seule pensée qu'elle existait, voilà tout! et que je
pouvais approcher d'elle, la voir et l'entendre. Quand je me suis dit
qu'elle était une femme, qu'elle pourrait peut-être m'aimer, qu'il
n'était pas impossible qu'un jour mes lèvres effleurassent son
front,--oh! rien de plus,--eh bien, moque-toi de moi, tant que tu
voudras, mais tout d'abord cette idée m'a fait honte et j'en ai rougi.
Lorsque je prenais congé d'elle et qu'elle me tendait timidement la
main, cela me paraissait une faveur sans prix et dont j'étais indigne.
La seule présence d'Elsa me jetait dans une extase pareille à celle
que la prière doit procurer aux mystiques, créait autour de moi une
atmosphère de rêve. Qu'elle soit à jamais bénie, l'enfant qui m'a fait
vivre ainsi pendant quelque temps et près de qui je me suis senti si
heureux, si doux et si pur!
«Un petit nombre de jeunes gens venaient chez Mme de Hansberg, et
tous étaient des géants blonds, d'une lourdeur d'esprit et de corps
désagréablement germanique, sans séduction aucune. Je m'aperçus
bientôt--avec quelles délices!--qu'Elsa préférait ma société à la leur
et me traitait avec une bienveillance marquée. Ce coeur candide ne se
rendait probablement pas compte de ce qui se passait en lui, mais une
fleur de sympathie s'y épanouissait pour moi.
«Être aimé d'elle, quel espoir! Je ne le conçus cependant que mêlé à
une terrible inquiétude. Mme de Hansberg, je te l'ai dit, avait
tous les préjugés et les dédains aristocratiques. Malgré ma fortune
respectable, malgré mes débuts dans la «carrière» qui avaient été très
brillants, cette femme altière voudrait-elle donner Elsa à un jeune
homme de bonne famille, mais qui s'appelait Georges Plessy, tout
court? Je n'osais guère l'espérer. Pourtant la comtesse paraissait
aimer beaucoup sa fille unique, et elle s'humaniserait peut-être
devant une inclination manifeste. C'était ma seule chance de succès.
D'ailleurs, je n'avais qu'un parti à prendre, faire ma demande, et
sans retard; car je me serais reproché comme une mauvaise action de
laisser croître, d'entretenir dans le coeur d'Elsa un sentiment qui
aurait pu devenir une douleur pour elle, au cas où il aurait jeté des
racines profondes et où Mme de Hansberg m'eût repoussé malgré tout.
«Mon chef respecté, mon vieil ami le baron de N..., s'offrait à moi
comme un conseiller naturel. L'excellent homme, chez qui trente ans
de vie diplomatique n'avaient pas éteint la sensibilité, accueillit
ma confidence avec la bonté la plus touchante. Je fus éloquent, sans
doute, en lui parlant de mon amour et de mes craintes, car, lorsque
j'eus fini, le baron était très ému et fut obligé d'essuyer les verres
de ses lunettes.
«--Je n'ai pas toujours porté perruque, mon cher enfant,--me dit-il
enfin avec un triste sourire,--j'ai connu ce tourment-là, il y a bien
longtemps, et je voudrais vous donner de l'espérance. Malheureusement,
la comtesse est comme le don Carlos d'Hernani... Vous vous rappelez
les beaux vers d'Hugo:
_L'Empereur est pareil à l'aigle, sa compagne;
A la place du coeur il n'a qu'un écusson._
J'ai bien peur que vous ne vous heurtiez à un invincible parti-pris...
Enfin, ne vous découragez pas encore. J'ai quelque influence sur
l'esprit de Mme de Hansberg et je lui parlerai ce soir.»
«La réponse fut telle que je la redoutais, polie, mais formelle.
«Jamais, et pour rien au monde, la comtesse ne consentirait à ce que
sa fille se mésalliât.» Le pauvre baron avait plaidé vainement pendant
deux heures. Il dut me rapporter, en propres termes, le cruel refus,
et l'atroce sensation que j'éprouvai en ce moment-là doit être celle
d'un homme à qui l'on coupe le visage d'un coup de cravache.
«Les larmes vinrent ensuite... Oui! mon cher, j'ai pleuré sur l'épaule
de mon vieil ami, et je n'en rougis point. N'a pas qui veut pleuré
d'amour.
«Je ne pouvais rester à Copenhague. Je demandai et obtins un congé. Le
jour de mon départ, le baron, qui me conduisit à la gare et eut pitié
de ma mortelle tristesse, me dit, au dernier moment:
«--Mon ami, je n'ai pas le courage de vous cacher une chose qui va
vous faire à la fois peine et plaisir... Je suis allé hier chez ces
dames... Elsa est triste.»
«Ainsi, la chère enfant m'aurait aimé! Je m'en doutais bien un peu;
mais il n'y avait pas là de consolation pour moi, puisque notre union
était impossible.
«Je revins à Paris, j'y cherchai l'oubli dans de violentes
distractions, et six mois après avoir quitté le Danemark, j'appris le
mariage de Mlle de Hansberg avec un jeune russe, le prince Babéloff.
Elle avait obéi à un désir, à un ordre de sa mère, sans aucun doute.
Pouvais-je lui en vouloir?... Une enfant!
«Je fus nommé à Lisbonne et je m'y ennuyai pendant une longue année.
Le grand soleil augmente et exaspère la mélancolie. Enfin, dans l'été
de 75, je pris un nouveau congé, dont je passai la durée à Trouville.
«Ce fut là qu'un matin, prenant le café en compagnie d'un de mes
collègues, sous la tente du casino, je lus dans le journal local,
parmi les noms des voyageurs de distinction récemment arrivés à
l'hôtel des Roches-Noires, celui de la princesse Babéloff.
«Mon coeur se mit à battre avec violence. Mais était-ce bien Elsa qui
se trouvait si près de moi? J'interrogeai mon compagnon, homme très
mondain, ayant des relations cosmopolites, et je sus par lui--tu
devines mon émotion--que la princesse Babéloff, logée depuis cinq ou
six jours aux Roches-Noires, était en effet Mlle Elsa de Hansberg et
qu'elle n'avait été mariée que pendant un an à peine, son mari ayant
été tué par accident, dans une chasse. Mon camarade ajouta que la
princesse avait aussi perdu sa mère et qu'elle voyageait pour se
distraire de ses récents chagrins, seulement accompagnée d'une vieille
parente, duègne sans importance. La princesse ne devait passer qu'une
semaine à Trouville et retournerait ensuite en Danemark.
«Donc Elsa était veuve, libre de toute influence, ne dépendant que
d'elle-même, et je me rappelais soudain que, dix-huit mois auparavant,
elle avait été affligée, elle avait souffert d'être séparée de moi.
Un immense espoir m'envahissait. Je voulais la revoir, la revoir
sur-le-champ. Quittant brusquement mon compagnon, je rentrai chez moi
et j'écrivis à la princesse une lettre respectueuse, m'autorisant du
hasard qui nous rapprochait pour lui dire combien je prenais part à
son double deuil et quel fidèle sentiment j'avais gardé pour elle.
Mon messager m'apporta une réponse immédiate, une lettre timbrée d'une
couronne princière, hélas! mais écrite par Elsa elle-même, d'une de
ces longues et grosses écritures qui couvrent quatre pages en quelques
mots. C'était une simple assurance qu'on aurait grand plaisir à me
revoir et une invitation à venir le soir même. Aussitôt après dîner,
je me rendis aux Roches-Noires par la plage. La nuit montait, une
calme et chaude nuit d'été, sans un souffle. Déjà quelques étoiles
scintillaient dans le ciel et l'on entendait dans l'ombre la profonde
respiration de la mer. Tous mes souvenirs de Copenhague me revenaient
en foule. Je revivais les longues soirées passées en admiration devant
Elsa, je l'évoquais, blonde en robe noire, fixant doucement sur mes
yeux ses yeux clairs, dans sa chaste attitude de sainte de missel.
J'allais la revoir... Était-ce possible?...
«Enfin, j'arrivai à l'hôtel; le domestique me conduisit au premier
étage, ouvrit une porte. J'entrai, glacé d'émotion, défaillant
presque, dans un petit salon très éclairé, et je vis Elsa qui se
levait pour me recevoir, Elsa restée la même, absolument la même,
comme jadis si blanche et si blonde dans sa robe de deuil, avec ses
yeux pâles, ayant gardé intacte sa grâce virginale.
«Elle me tendit la main, cette main qu'autrefois je me croyais à peine
digne d'effleurer, et je la pris en m'inclinant; elle m'accueillit
avec quelques mots de bienvenue, et je reconnus sa chère voix. Oui!
pendant un instant, mon illusion fut complète. Je crus retrouver la
jeune fille que j'avais si purement, si idéalement aimée!
«Mais, dès le premier mot que je prononçai, le charme fut rompu. Je me
rappelai qu'il fallait lui dire et je lui dis en effet «Madame», et ce
titre me rappela la réalité, dissipa ma chimère. Je regardai sa main
que je retenais encore dans la mienne, et j'y vis un anneau nuptial.
«Ah! mon cher ami, cette entrevue a été l'heure la plus amère de ma
vie. Je m'étais assis près d'Elsa, j'essayais de lui adresser quelques
mots de condoléance sur la mort de sa mère, et elle me répondait avec
embarras, se souvenant sans doute combien la comtesse avait été dure
pour moi. Ni l'un ni l'autre nous ne prenions souci de nos paroles
machinales, et tous les deux ensemble, j'en suis certain, nous nous
abîmions dans des pensées qui nous rongeaient le coeur. Elsa avait
surpris mon regard sur son anneau, et, quand j'avais reporté mes yeux
sur les siens, j'y avais retrouvé une affreuse expression de détresse.
Puis cette phrase lui échappa: «Depuis la mort du prince...», et elle
vit éclater tant de douleur sur mon visage, qu'elle s'interrompit
toute confuse.
«Nous comprîmes alors qu'il y avait entre nous un abîme, quelque chose
d'irréparable, et combien toute explication serait superflue. A
la moindre allusion faite au passé, nous aurions éclaté en larmes
impuissantes. A quoi bon?... Comme dans le salon de Mme de Hansberg,
à Copenhague, nous étions l'un près de l'autre, libres tous les deux,
semblables physiquement aux amoureux d'autrefois, et cependant il nous
était aussi impossible de ranimer notre ancien sentiment que d'imposer
silence au rythme lointain de la mer qui parvenait jusqu'à nous par
la fenêtre ouverte, ou que d'éteindre une des étoiles qui étincelaient
dans le ciel nocturne.
«Notre entretien stupidement banal en apparence, mais dont chaque mot
contenait un infini de plainte et de regret, dura un quart d'heure à
peine. J'eus le courage de me lever le premier; elle en fit autant en
m'annonçant qu'elle quitterait Trouville le lendemain matin, et je la
quittai sans avoir touché de nouveau sa main où brillait sa bague de
veuve.
«Une fois dehors, devant la façade noire de l'hôtel, dont une seule
fenêtre était éclairée, je restai un instant immobile sur la plage
dans le grandiose silence de la nuit, et je sentis en moi un vide
immense se creuser. Soudain, là-bas, dans l'obscurité, une lame de
fond poussa son long sanglot; et c'est pour moi une certitude qu'à
cet instant précis, Elsa dans sa chambre solitaire et moi sur la
plage déserte, nous avons exhalé le même soupir, le profond soupir de
l'éternel adieu.»