I
Par une de ces soirées tristes et vides comme il y en a trop dans
l'existence des vieux garçons, nous nous acoquinions au coin de mon
feu, mon ami le commandant Dulac et moi. Assis dans le grand fauteuil,
Dulac assujétissait de temps en temps son monocle et ne quittait pas
du regard la fournaise de charbon de terre, comme s'il eût aperçu
quelque chose de très intéressant au fond de ses grottes ardentes;
moi, j'étais sur la chaise basse, à l'autre angle de la cheminée, et
je parcourais distraitement le journal du soir, que mon domestique
venait d'apporter.
Dulac est mon plus vieil ami. A Louis-le-Grand, où nous étions
ensemble en sixième, lui «potache», moi externe libre, je lui achetais
chez l'herboriste des feuilles de mûrier pour les vers à soie
qu'il élevait dans son pupitre. Du temps qu'il était lieutenant
d'artillerie, je lui ai évité le désagrément de se brûler la cervelle,
en lui prêtant quelques billets de mille francs pour payer une dette
de jeu dans les délais.
A l'époque où je dévorais l'héritage de mon oncle avec Blanche Cluny,
l'ingénue du Vaudeville, Dulac, le brave garçon, dont Blanche était
devenue amoureuse folle et qu'elle poursuivait de ses obsessions, a
poussé le scrupule jusqu'à permuter avec un de ses camarades de la
division d'Oran, pour résister à la tentation de tromper un ami. Ces
choses-là ne s'oublient pas. Aussi nous aimons-nous beaucoup, bien
que, depuis l'âge de vingt-cinq ans, nous ayons été presque toujours
séparés, lui vivant dans de lointaines garnisons ou faisant campagne,
moi étudiant dans diverses capitales, en qualité d'attaché, puis de
secrétaire d'ambassade, le néant diplomatique.
Quand j'ai pu enfin revenir définitivement à Paris et m'enterrer
dans les bureaux des Affaires étrangères, j'ai retrouvé Dulac,--dont
l'avancement n'avait pas été plus brillant que le mien, chef
d'escadron dans un régiment d'artillerie caserné à l'École militaire.
Depuis lors, nous nous sommes beaucoup vus. Nous avons le même âge:
quarante-trois ans. La jolie moustache noire de Dulac est grise
aujourd'hui, et la première apparition d'un rhumatisme goutteux l'a
obligé, l'été dernier, à faire une saison à Contrexéville; il se
congestionne un peu et vieillit en rouge. Moi, je vieillis en jaune.
Elle n'existe plus, cette pâleur romantique qui--je peux le dire à
présent sans fatuité--a causé jadis quelques ravages à Lisbonne et
à Vienne. De plus, j'ai l'estomac un peu fatigué par la cuisine
internationale. Nous ne sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre, il n'y
a pas à dire mon coeur. C'est le moment où une amitié de derrière les
fagots comme la nôtre devient rare et précieuse. Une ou deux fois par
semaine, Dulac vient dîner en tête-à-tête avec moi, dans mon petit
entresol de la rue de Mailly. Oh! un dîner bien sage, où l'on se
régale d'un joli poulet de grain rôti au bois et d'une délicate
bouteille de vrai vin de Bordeaux, que la cuisinière a soin de faire
tiédir sur le poêle de la salle à manger, une demi-heure avant de
servir le potage. Enfin, après le café,--oh! pas de cognac, plus
jamais de cognac, hélas!--nous tisonnons les souvenirs de jeunesse.
Henri me rappelle alors nos timides amours de rhétoriciens pour cette
jolie pâtissière de la rue Soufflot, et les indigestions d'éclairs et
de babas que nous nous donnions afin de la contempler pendant un quart
d'heure. Moi, je lui remets en mémoire notre fameuse partie carrée
à la foire de Saint-Cloud. Nous étions allés là, lui en uniforme de
polytechnicien, moi tout fier de mon premier chapeau gris d'étudiant
qui suit la mode, et nous accompagnions deux folâtres modistes en
robes d'été, des robes voyantes comme des affiches. Tout marcha
d'abord à merveille. Une cartomancienne fit le grand jeu à ces
demoiselles et leur annonça qu'un brun--c'était Dulac--et qu'un
blond--c'était moi-même--étaient remplis des intentions les plus
sérieuses à leur endroit. Au tir à la carabine, les deux jeunes
personnes décapitèrent un grand nombre de pipes, et la grande
Mathilde, celle qui m'intéressait plus particulièrement, eut même la
bonne fortune de pulvériser la coquille d'oeuf dansant au sommet du
jet d'eau. Mais tout se gâta quand nous fûmes sur les chevaux de bois.
Car nous y montâmes, nous eûmes l'imprudence d'y monter, côte à côte
avec les modistes en robes éclatantes, et à peine le cirque mécanique
se fut-il ébranlé au son de l'orgue,--qui rugissait l'air alors
célèbre de la _Femme à barbe_,--ô confusion! j'aperçus à deux pas de
moi, au premier rang des badauds, mon correspondant à Paris, le
vieil ami de ma famille, le respectable M. Toupet-Laprune, notaire
honoraire, dont le regard me foudroyait à travers ses lunettes
d'or. Et aucun moyen de se dérober, de fuir! Et les chevaux de bois
tournaient toujours!... Il y a de cela vingt-trois ans; mais je
n'entends jamais l'air de la _Femme à barbe_ sans un frisson de
terreur rétrospective.
Quand nous sommes au coin du feu, le commandant et moi, nous nous
remémorons ordinairement toutes ces juvéniles folies; mais,
l'autre soir,--je ne sais quel vent de spleen avait soufflé sous
la porte,--nous étions moroses et silencieux. Dulac s'obstinait à
regarder le feu à travers son monocle, et moi, plein d'ennui, je
broutais la prose de la feuille du soir, allant du premier-Paris--où
l'Angleterre était menacée, si elle n'écoutait pas les conseils du
journaliste, de perdre son empire des Indes--jusqu'aux réclames de
la troisième page, qui préconisaient, tout pêle-mêle, un cirage, un
château à vendre, un roman à clef plein d'allusions transparentes,
une pommade pour développer les appas du beau sexe, et une agence
héraldique tenant comptoir ouvert de blasons et de généalogies.
Tout à coup, mon regard tomba sur les nouvelles parlementaires, et je
m'écriai brusquement:
«Ah! ah! cher ami, voici une nouvelle qui nous intéresse.»
Dulac m'interrogea du regard, et je lui lus les lignes suivantes:
«La difficulté où se trouve la Chambre d'équilibrer nos finances
va remettre à l'ordre du jour l'impôt sur les célibataires. On
nous assure que M. Écorcheboeuf, le sympathique député de la gauche
radicale, a l'intention de soulever de nouveau cette question dans la
prochaine séance de la Commission du budget.»
Le commandant haussa les épaules.
--«Quelle sottise!--murmura-t-il entre ses dents.--Comme si, pour se
marier, il suffisait toujours d'en avoir envie.
--Comment?--fis-je, étonné.--Je te croyais un célibataire endurci,
imperméable. Tu as donc eu envie de te marier?
--Oui, j'ai pensé une fois au mariage. Et toi-même?
--Eh bien, moi aussi!... Une fois.
--Et ça n'a pas réussi?
--Ça n'a pas réussi.
--Alors, nos deux projets se font pendant comme deux lions de faïence
à la porte d'une maison de campagne... Mais comment diable ne nous
sommes-nous jamais fait cette confidence, nous qui n'avons rien de
secret l'un pour l'autre?
--C'est vrai, mon commandant... Et puisque la conversation languit ce
soir et que notre baromètre moral est à grande mélancolie, échangeons
nos romans conjugaux, veux-tu?... Mais le mien n'est pas gai, je t'en
préviens.
--Le mien non plus, et tu vas en juger,--dit le
commandant.--Laisse-moi allumer un cigare, et je commence: