Depuis ces dix dernières années, il n'y a certainement pas eu de plus
vive surprise dans le monde des lettres que l'apparition du charmant
volume de prose, tout simplement intitulé _Lettres d'Amour_, qu'a
publié chez Alphonse Lemerre le poète Marius Cabannes, et qui est
arrivé en peu de mois à sa soixantième édition.
Fils d'un cultivateur des environs de Bayonne, Marius Cabannes a
débarqué, il y a sept ou huit ans, dans un petit hôtel garni de la
rue Racine, avec quatre louis dans son gousset et un gros manuscrit
de poèmes au fond de sa malle. Cet homme du Midi, ambitieux et pauvre,
qui, pendant l'interminable voyage en «troisième», s'était nourri d'un
pot de confit d'oie et d'un pain de quatre livres emportés de son
pays natal, marchait, lui cent millième, à la conquête de Paris. Il
comptait, pour réussir, un peu sur ses vers, écrits en l'honneur du
Béarn et du pays Basque, et beaucoup sur sa soif de célébrité, sa
souplesse gasconne, son talent de déclamateur et sa brune et jolie
tête d'Arabe, à la barbe en fourche, aux yeux de chèvre amoureuse.
Tout de suite, ce gracieux et rusé compagnon prit pied dans le
quartier Latin. Gagnant sa vie au moyen de quelques leçons,--son
oncle, le curé, avait fait de lui un passable humaniste,--il
triomphait tous les soirs dans un café du boulevard Saint-Michel,
fréquenté par des compatriotes, où il récitait ses poèmes d'une belle
voix de médium, avec le geste du Rouget de l'Isle des images et le
regard inspiré des cabotins.
Les vers de Marius Cabannes étaient-ils bons ou mauvais? Nul n'aurait
pu le dire. Ils sonnaient bien, étaient tortillés à l'avant-dernière
mode parnassienne, et l'habile garçon n'ignorait aucun des secrets de
la prosodie nouvelle, bousculant l'hémistiche tout comme un autre et
rimant en prétérit. Les pièces étaient convenablement composées, les
strophes harmonieuses. On y voyait défiler, en descriptions assez
justes de dessin et de couleur, les scènes et les paysages de là-bas;
et c'était, chez tous les étudiants de Pau ou de Dax installés devant
les pyramides de soucoupes, un rugissement de plaisir quand Marius,
adossé au poêle de l'établissement, annonçait avant de les déclamer
ses poèmes par leurs titres: _Aux Pyrénées_. _Les Joueurs de pelote_.
_A Henri Quatre_. _Une Soirée à Biarritz_. _Au bord du Gave_.
_L'Écarteur landais_. _La Lame de fond_. _A Saint-Jean-de-Luz_, etc.
Un public plus désintéressé se serait-il aperçu qu'il n'y avait là
aucune sincérité, aucune palpitation, que tous ces morceaux--c'est le
mot qui convient pour parler des vers de Cabannes--étaient à la glace,
fabriqués de parti pris comme des vers latins? Peut-être. Mais Marius,
excellent diseur, était aussi très capable d'éblouir les critiques
les plus sévères par sa voix chaude, que faisait trembler une émotion
factice, et par son faux air d'homme de génie.
Ce simili-poète, qui avait en lui l'étoffe d'un diplomate, ne devait
pas s'attarder, on le pense bien, à des succès de cénacle. Il joua
des coudes, et vigoureusement, dans la cohue parisienne, fit d'utiles
relations, s'accouda, pour déclamer ses vers, à toutes les cheminées
littéraires, se surpassa dans ce genre à un dîner de la _Cigale_
présidé par un ministre méridional, obtint, du coup, une place dans
les bureaux de l'Instruction publique, séduisit enfin un éditeur et
publia ses _Poèmes Béarnais_.
La redoutable épreuve de l'impression ne leur fut pas favorable, du
moins aux yeux des véritables connaisseurs. Tout nus sur le papier
blanc, dépouillés de la chaleur artificielle dont les échauffait
la voix de baryton de Marius, ils apparurent tels qu'ils étaient
en réalité, froids comme cadavres et creux comme radis. Malgré les
nombreuses réclames obtenues par l'auteur, qui se multiplia et fit
«donner» tous les journalistes nés au delà de la Loire, l'infortuné
libraire, qui avait eu la témérité d'imprimer les _Poèmes Béarnais_ à
ses dépens, n'en vendit pas deux cents exemplaires sur mille.
Marius Cabannes souffrit beaucoup, sans doute, de cet insuccès; mais
il eut l'adresse de s'en servir, de s'en faire même une parure.
Il alla plus que jamais dans le monde, où il affectait la fière
mélancolie du poète méconnu et où il accusait la société moderne d'une
cruelle indifférence pour le grand art. Souriant avec amertume quand
on lui demandait de dire quelques vers, il se faisait beaucoup prier,
cédait toujours néanmoins, et grâce à son admirable organe et à son
talent d'acteur, il animait un de ses froids poèmes, lui «faisait
un sort», comme on dit dans l'argot des coulisses, et forçait les
applaudissements. De cette façon, Marius finit par se constituer un
groupe d'admirateurs, peu nombreux, mais enthousiastes, composé
de ceux qui n'avaient pas lu ses vers et les lui avaient seulement
entendu réciter.
Les femmes, séduites par son joli visage, à qui la tristesse allait
bien, le plaignirent et s'intéressèrent à lui. Il élargit le cercle de
ses connaissances, assista, silencieux et l'oeil fatal, à beaucoup de
dîners en ville, obtint de l'avancement à son ministère, fut aimé
d'un bas-bleu qui avait de l'influence. L'Académie française, bonne et
indulgente personne, accorda l'un de ses prix aux _Poèmes Béarnais_,
que le secrétaire perpétuel, dans son aimable discours, appela un
«bel effort.» Bref, sans parvenir à la notoriété, Marius se créa
tout doucement une petite réputation latente, et tira tout le parti
possible de son piteux livre.
Il eut le grand tort, au bout de trois ans, d'en mettre au jour un
second. Ses _Pyrénéennes_ furent trouvées, par les gens de goût,
encore plus vides et plus ennuyeuses que les _Poèmes Béarnais_. Peu
ou point de réclames. Cette fois, les camarades de la presse firent la
sourde oreille aux sollicitations de Marius. On commençait même, dans
les salons littéraires, à se moquer un peu de celui qu'on appelait «le
beau diseur», et les malveillants murmuraient déjà les mots fâcheux
de «raté» et de «fruit sec», lorsque, brusquement, deux mois après
l'échec radical de ses malencontreuses _Pyrénéennes_, Marius Cabannes
publia ce pur et délicat chef-d'oeuvre qui a nom: _Lettres d'Amour_.
L'étonnement fut immense. Il n'y avait pas à dire, mon bel ami, depuis
la Religieuse Portugaise et Mlle de Lespinasse, on n'avait rien lu
de plus sincère, de plus touchant, de plus passionné. Ce n'était
pas l'insupportable roman par lettres.--Non! trop éloquente Julie de
Rousseau. Non! Corinne à turban.--C'était bien plus simple que cela.
Une très pauvre sous-maîtresse, gagnant son pain dans une institution
de jeunes demoiselles, n'avait qu'une demi-journée de liberté par
semaine; cette demi-journée, elle la passait avec son amant, un
étudiant-poète aussi pauvre qu'elle, vivant dans un taudis du quartier
latin; et, follement amoureuse, pensant à lui sans cesse, elle lui
écrivait, dans le silencieux ennui de la classe, devant les fillettes
penchées sur leurs devoirs. La correspondance ne durait pas longtemps.
Quelques mois à peine. Elle commençait le lendemain du jour où
l'imprudente enfant avait donné son coeur et le reste,--quel sublime
cri d'amour! quel hymne de joie!--et elle finissait par le douloureux
et suprême appel de l'abandonnée qui va mourir de l'abandon. Quarante
lettres, voilà tout. Mais quel livre! La vérité même, une tranche
toute saignante de la vie. Et le style! Fougueux, emballé, incorrect,
mais avec des trouvailles divines, des coups de génie féminin, et
coulant sur la page, pur et chaud comme le sang d'une veine coupée.
Quel bruit dans le Landerneau littéraire! Marius Cabannes fut illustre
en quinze jours. A la bonne heure, disait-on à la brasserie où se
réunissaient les jeunes naturalistes, voilà du «coudoyé», du «sous
les yeux». Exquis! délicieux! chantaient les femmes du monde, dans
les thés de cinq heures. Le nouveau Planche de la «Revue» avait sans
retard maçonné un article, ponctué de «que si» et de «tout de même
que», dans lequel il plaçait le «livre récent» entre la _Princesse de
Clèves_ et _Manon Lescaut_; et, en descendant l'escalier de l'Institut
au bras d'un confrère, Jean Borel, le vieux critique aveugle,
qui s'était fait lire la veille les Lettres d'Amour, s'écriait:
«Attention! Voilà un écrivain!» du ton dont il eût entonné le _Nunc
dimittis_. Les «déliquescents» eux-mêmes, tout en regrettant, dans
le livre frais éclos, l'absence complète de symbolisme, étaient
légèrement troublés.
Seuls, quelques esprits chagrins se demandaient avec stupéfaction
comment un poète aussi mécanique, aussi médiocre que Marius Cabannes,
avait pu écrire ces pages de feu, où tout le coeur d'une femme était
deviné. Quoi! On était, la veille, un versificateur, un «livresque»,
un rhétoricien, on cuisinait des descriptions à la sauce moderne,
à peu près comme un abbé Delille qui aurait lu Victor Hugo, et
puis,--changement à vue!--du jour au lendemain, parce qu'on
avait lâché les vers pour la prose, on trouvait du premier coup
l'originalité, l'émotion, la vie, les cris du coeur? Allons donc! Ce
n'était pas possible. Il y avait quelque chose là-dessous.
Ce n'était pas possible, en effet, et voilà tout le mystère. Les
_Lettres d'Amour_ n'étaient pas de Marius Cabannes.
Peu de jours après son arrivée à Paris, un dimanche, par une de ces
claires matinées du milieu de l'automne où l'on se meut à l'aise
dans une atmosphère très douce, Marius se promenait dans le jardin du
Luxembourg. Malgré la beauté du jour et de l'heure, il était triste.
Des quelques personnes à qui il était recommandé et chez qui il avait
déposé ses lettres d'introduction, aucune ne lui avait encore donné
signe de vie, et des quatre-vingts francs, son unique capital, qu'il
possédait en débarquant, il ne lui restait plus que trois pièces de
cent sous. Voulant épargner ses dernières cartouches, il avait déjeuné
sur le pouce, tout en flânant le long des terrasses, d'un bout de
saucisson et d'un morceau de pain, et, comme il lui restait une boule
de mie, il était venu jusqu'au bord du bassin et il endettait le reste
de son pain aux cygnes.
Il avait alors remarqué, à quelques pas de lui, une jeune fille
vêtue plus que modestement, l'air oisif, un doigt dans un livre, qui
regardait comme lui l'eau dormante. Elle était petite, bien faite,
avait un visage à la Greuze et de grands yeux pleins de lumière. Du
premier regard, on reconnaissait en elle une nature affinée, délicate,
et elle avait l'air si «comme il faut», malgré sa «confection» à bon
marché et son pauvre chapeau de paille brune sans un ruban!
Pourquoi Marius et cette jeune fille, en dépit de toutes les
convenances, se rapprochèrent-ils peu à peu? Comment eurent-ils en
même temps un sourire? Comment se parlèrent-ils enfin de ce qu'ils
avaient sous les yeux, des cygnes gourmands, de la pure splendeur du
ciel? Sans doute parce qu'ils étaient malheureux et seuls au monde.
Il leur sembla qu'ils s'étaient toujours connus. Ils s'éloignèrent
du bassin, marchant côte à côte et causant comme d'anciens amis; ils
remontèrent sur la terrasse, cherchèrent d'instinct un banc à l'écart
sous les arbres, s'y assirent, échangèrent des confidences.
Elle s'appelait Anna, elle était orpheline, et, durement traitée par
des parents avares dans la petite ville de Champagne où elle était
née, elle avait demandé son pain à son brevet d'institutrice, et
après avoir erré de pensionnat en pensionnat, elle était maintenant
sous-maîtresse dans une assez bonne maison, boulevard Montparnasse,
où elle gagnait cinquante francs par mois, avec la nourriture et le
logement. Elle n'était libre que le dimanche, dans l'après-midi, et ne
connaissant personne à Paris, elle visitait les musées, les jours
de mauvais temps, ou se promenait dans les jardins publics quand il
faisait beau, et elle emportait toujours, l'enfant solitaire qu'elle
était, un livre qui lui tenait compagnie.
Marius prit celui qu'elle avait à la main et lut le titre. C'était le
_Myosotis_ d'Hégésippe Moreau.
Il lui dit alors qu'il était poète, lui aussi, et combien il
se sentait perdu dans la grande ville. Elle le plaignit avec de
caressantes paroles et voulut connaître quelques-uns de ses vers.
Marius, de sa voix profonde qui était encore plus belle quand il la
contenait, lui récita les seules strophes sincèrement émues qu'il ait
trouvées dans sa vie. Il les avait écrites, la veille au soir, à la
lueur de sa bougie d'hôtel, dans sa chambre froide et nue, et c'était
un sanglot de douleur dont Anna admira l'éloquence sans en sentir
l'égoïsme. Quand Marius eut fini, elle avait les yeux pleins de
larmes.
Ils ne songeaient plus à se séparer. Ils restèrent ensemble ainsi,
s'asseyant sur les bancs ou suivant les longues allées, jusqu'à la
tombée du jour, quand le vent du soir fit frémir sur le sol et chassa
devant leurs pas les premières feuilles mortes. Anna devait rentrer
à six heures à son pensionnat, mais on ne se quitta pas sans s'être
promis de se revoir le dimanche suivant.
Tous deux furent exacts au rendez-vous; et ce fut encore une belle
journée, déjà plus froide, qu'ils passèrent dans le jardin, plus
dépouillé, jusqu'à la nuit, qui vint plus vite. Leur causerie était
souvent coupée de longs silences pendant lesquels ils faisaient
ensemble le même rêve. Timides, ils n'avaient pas encore parlé
d'amour, mais la pauvre fille aimait déjà, et Marius, hélas! croyait
aimer.
Le dimanche d'après, l'hiver était venu tout à fait et une pluie fine
et glaciale lavait les squelettes noirs des grands arbres. Ce jour-là,
il la décida à venir chez lui, dans cette chambre meublée de la rue
Racine où il ne rentrait jamais, le soir, sans avoir envie de pleurer,
tant elle était lugubre, avec son carrelage mal caché par un vieux
tapis, son sale fauteuil de velours jaunâtre, son papier à fleurs
déchiré par places, et tant il était dégoûté de voir, accrochée au mur
en face du pied de son lit, une horrible gravure à la manière noire,
qui représentait le _Naufrage de la Méduse_.
Elle leur devint bientôt un paradis, la hideuse chambre, car ce fut là
qu'ils s'aimèrent. Tous les dimanches matins, Marius y mettait le luxe
et la joie du pauvre en allumant un grand feu, et bientôt après, Anna
y apportait le parfum de sa jeunesse épanouie et du petit bouquet de
violettes, piqué à son corsage. Elle s'était donnée absolument sans
se marchander, la pauvre enfant sans famille, sans protections, sans
amis, qui se croyait privilégiée entre toutes les femmes puisqu'elle
était aimée d'un poète; elle s'était donnée corps et âme, à jamais, et
comme elle ne pouvait passer que quelques heures par semaine avec son
amant, elle voulut du moins être toute à lui en pensée le plus
souvent possible, et elle commença à lui écrire chaque jour, tout en
surveillant l'étude des pensionnaires, ces tendres, ces naïves, ces
adorables lettres, embaumées par les fleurs de son sentiment, et qu'il
comparait, le littérateur,--quand il les lisait, le matin, un coude
dans l'oreiller, en fumant sa première cigarette,--au flot de roses
s'échappant du tablier brusquement ouvert d'Élisabeth de Hongrie.
Marius fut d'abord bien aise, sans doute, d'avoir cette jolie
maîtresse, point gênante, «hebdomadaire», comme il la qualifia un
jour en racontant son aventure à un camarade. Il prit même quelquefois
plaisir à lire ces pages brûlantes où flambait à chaque ligne un
vrai mot d'amoureuse. Celui-ci, par exemple: «Quand je me dis
intérieurement ton nom, il me semble que ma pensée sourit.» Mais, au
fond, le froid méridional n'aimait point Anna. Bientôt, ces longues
épîtres, auxquelles il ne prenait pourtant même pas la peine de
répondre, l'importunèrent, et il les jeta, sans les ouvrir, au fond
d'un tiroir. Puis Anna elle-même l'ennuya. Il avait été présenté à
une comédienne de l'Odéon, qui semblait avoir un caprice pour ses yeux
languissants et sa barbe fourchue; il rêvait déjà de lui écrire un
rôle, d'arriver au théâtre par son entremise. Marius prit donc le
parti de rompre avec Anna. Il le fit avec une indigne brutalité, dans
une scène où il laissa éclater tout son cynisme et toute sa dureté
de fils de paysan; et la pauvre enfant s'en alla la tête basse, les
membres cassés, frappée au coeur, tuée.
Il n'entendit plus parler d'elle, ne s'en inquiéta nullement, absorbé
qu'il était par le rude combat de la vie, par ses efforts d'intrigant
et de faux poète. Enfin, six mois après, il reçut une lettre d'Anna,
la dernière, datée de l'hôpital Cochin, où la malheureuse fille se
mourait de chagrin et de consomption; lettre admirable, débordante de
miséricorde et de générosité, où la martyre pardonnait à son bourreau,
où toutes les blessures qu'il lui avait faites devenaient des bouches
pour crier encore: «Je t'aime!»
Le sec et méchant coeur de Marius fut un peu remué, malgré tout. Le
poète fut assez heureux pour arriver à temps à l'hôpital et recueillir
son pardon sur la bouche expirante de sa maîtresse, et empêcher que ce
corps charmant n'échouât sur la table d'amphithéâtre. Il mit même sa
montre en gage et loua pour la morte un terrain de cinq ans au Champ
des Navets.
Seulement,--oh! par hasard,--il avait gardé les lettres.
Et, plusieurs années plus tard, quand l'insuccès de ses _Pyrénéennes_
fut bien constaté, même pour lui, un soir d'hiver qu'il se chauffait
mélancoliquement les tibias, il se les rappela, ces lettres; il les
retrouva parmi ses paperasses, les relut, en comprit la touchante
beauté...
Et il les a copiées de sa main, publiées comme de lui, et le voilà
presque passé grand homme!
C'est ainsi. Le misérable a vendu la dépouille de sa victime. Plagiat
compliqué de meurtre et de vol. C'est la pire des infamies! Mais,
qui sait? Si les morts s'occupent des vivants, Anna pardonne encore à
Marius; car elle l'aime pour l'éternité, et elle est heureuse de lui
être encore bonne à quelque chose... Il se dit cela pour s'excuser,
et il ne se trompe peut-être pas. Les coeurs aimants doivent conserver
jusque dans l'autre vie leurs incroyables faiblesses.
D'ailleurs, les remords tourmentent-ils Marius? Bah! n'a-t-il pas
assez de vanité pour se convaincre qu'inspirer un livre ou l'écrire,
cela revient au même?
Quoi qu'il en soit, Marius Cabannes a vitement profité de son
triomphe. Il est devenu l'époux d'une riche héritière à qui les
_Lettres d'Amour_ avaient tourné la tête, et il donne aujourd'hui
d'excellents dîners. Aussi, son ambition n'a-t-elle plus de limites.
On assure même que, l'autre nuit, quelqu'un l'a reconnu, debout dans
le clair de lune, au milieu du Pont des Arts, devant l'Institut, et
que, montrant le poing à la célèbre coupole, Marius murmurait entre
ses dents le fameux défi de Rastignac:
«A nous deux, maintenant!»