Depuis deux semaines, César Maugé venait tous les soirs à l'Odéon, et,
caché dans l'ombre d'une baignoire, il étudiait le jeu de Sylvandire.
Car, on n'en pouvait plus douter, c'était une «étoile» qui se levait;
et il n'avait plus qu'à retirer sa pièce du Vaudeville.
Mais la comédienne n'était pas toujours en scène dans la _Petite
Baronne_, et, pendant ses absences, l'auteur dramatique, n'écoutant
plus cette prose, qu'il savait par coeur, s'amusait à observer, pour
tuer le temps, non la salle, qu'il ne voyait pas du fond de sa loge,
mais les musiciens du petit orchestre rétabli par le directeur en
l'honneur de la pièce en vogue.
Quant au chef, Maugé le connaissait bien. C'était le vieux et savant
symphoniste Tirmann, réduit par le besoin à courir le cachet et à
tenir le bâton dans les petits théâtres; Tirmann, l'émule de Berlioz,
qui aura la même destinée que Berlioz, et dont l'unique opéra, la
_Reine des Amazones_, sifflé à Paris il y a une vingtaine d'années,
deviendra un jour classique. César Maugé, homme à succès, n'aimant
que le succès, murmura dédaigneusement le mot «raté», en apercevant
au fauteuil le profil d'aigle déplumé du vieil homme de génie étriqué
dans sa redingote de pauvre.
Les autres musiciens n'offraient pas des types bien remarquables,--pas
plus le premier violon, avec sa cravate blanche en foulard et sa
chevelure fougueuse de photographe, que la contre-basse, vieillard
chauve et résigné, prisant avec bruit, ou que la flûte, gagiste de
régiment, à dures moustaches de gendarme.
Un seul des exécutants intéressa l'observateur, dès le premier coup
d'oeil.
C'était l'alto, un tout jeune homme,--vingt ans à peine,--adorable
visage d'éphèbe blond et rose, aux sombres yeux bleus, que ses longs
cheveux ondulés et bouffants faisaient ressembler aux personnages des
portraits de Bernardino Luini. Un véritable artiste, à coup sûr, et
dont l'ardeur se trahissait rien que par la crispation de sa petite
main maigre sur le manche de son instrument. Pauvrement, mais
proprement vêtu, il se tenait assis avec modestie, son alto sur la
cuisse, attendant le signal du chef, sans parler à ses camarades, sans
regarder la salle, comme absorbé par une pensée intime et profonde,
avec quelque chose dans toute sa personne de grave, de fier et de pur.
Si sceptique, si dur de coeur que fût ce pourri de Maugé, il fut
frappé par cette fraîche et charmante apparition, d'autant plus qu'en
observant le musicien au moment où Sylvandire venait d'entrer en
scène, il remarqua que le regard du jeune homme s'attachait avidement
sur la splendide créature, et s'emplissait d'une tendresse infinie.
C'était évident. Cet enfant au teint de vierge aimait l'actrice d'une
passion sans espoir.
Deux jours après, rencontrant Tirmann sur le boulevard Montmartre,
Maugé interrogea le chef d'orchestre sur le compte du jeune musicien.
--«Amédée?--s'écria le vieux maître avec enthousiasme.--Un charmant
enfant! Mon meilleur élève!... Retenez ce nom-là: Amédée Marin... Ce
sera celui d'un sincère, et, je l'espère bien, d'un grand artiste...
Et honnête garçon, et fils excellent!... Sa mère est fruitière rue de
Seine et gagne à peu près sa vie; mais, comme la bonne femme devient
vieille et ne peut plus se lever de grand matin, c'est Amédée qui
ouvre la boutique dès six heures et qui allume le fourneau aux pommes
cuites, en hiver... Ce qui ne l'empêche pas de veiller des nuits
entières devant son pupitre et de comprendre la sublime musique de
Bach aussi bien que moi.»
César Maugé fut flatté de ne s'être point trompé. Vraiment, c'était
«quelqu'un», ce joli gamin qui brûlait d'une flamme timide pour
Sylvandire.
--«Est-ce bête, la jeunesse!--songeait le vieux sultan de coulisses
au fond de sa baignoire, tout en regardant Amédée extasié devant son
idole.--Dire que ce malheureux petit croque-notes s'imagine peut-être
qu'une actrice est une femme et que Sylvandire est capable d'un
sentiment!... Sylvandire, qui, à vingt ans, avait déjà ruiné un
banquier juif et qui remettrait Jésus en croix pour voler un rôle à
une camarade!... Hein! comme il la dévore des yeux... Mon Dieu! est-ce
bête, ces jeunes gens, est-ce bête!...»
Soudain, une idée singulière et perverse fit éclosion dans l'esprit
du dramaturge. Les femmes de théâtre n'étaient-elles pas toutes à sa
discrétion, Sylvandire la première? S'il n'en usait pas, c'est qu'il
avait dételé depuis longtemps. Eh bien, il s'amuserait à réaliser le
rêve du musicien; il jetterait Amédée dans les bras de cette femme,
que le jeune homme ne pouvait voir, admirer, désirer que de loin, au
delà de la rampe, barrière infranchissable. Et ensuite on verrait ce
qu'il adviendrait de la conjonction de cet innocent et doux être et de
cette fille qui n'avait pas plus de sensibilité qu'un négrier.
Comment? C'était bien simple. César Maugé ne donnerait son rôle
nouveau à Sylvandire qu'à cette condition-là. Il la connaissait,
elle accepterait tout de suite.--Ce serait drôle, n'est-ce pas? Le
contraire de don Salluste montrant la reine à Ruy Blas. Le fils de la
fruitière chez qui Sylvandire allait manger des pommes cuites aurait,
pour quelque temps du moins, la plus magnifique courtisane de Paris.
Et Maugé souriait à son projet avec une espèce d'ignoble bonté.
C'est pourquoi, le soir où il était venu fumer un cigare dans la
loge de Sylvandire, la comédienne laissa tomber son regard--le fameux
«regard» du troisième acte--sur le petit musicien de l'orchestre, qui,
épouvanté de bonheur, ferma les yeux et crut qu'il allait mourir.