I
Ridées, luisantes, noircies de plus d'un coup de feu, les pommes
cuites mijotaient sur un petit fourneau de faïence, à la porte d'une
humble fruiterie de la rue de Seine, et elles étaient destinées, selon
toute apparence, à constituer le dessert de quelque ménage d'ouvriers,
lorsque la comédienne Sylvandire, la grande coquette de l'Odéon, qui
passait dans sa victoria, aperçut le petit fourneau et fut prise d'un
caprice étrange.
Au grand ébahissement de la vieille fruitière, l'élégante voiture
s'arrêta devant la boutique, la belle dame en descendit, déganta
sa main droite, et, sans gêne aucune, encombrant le trottoir de sa
toilette tapageuse, elle se mit à manger une, deux, trois pommes
cuites, avec un appétit tout populaire.
En ce moment, un homme déjà vieux, mais grand, fort, et portant haut
la tête, qui arrivait, en mâchonnant un gros cigare et les mains
plongées dans les poches de son paletot, orné d'un large ruban rouge,
passa tout près de l'actrice, la reconnut et partit d'un bruyant éclat
de rire.
--«Comment, Sylvandire, tu aimes tant que cela les pommes cuites! Toi,
une actrice!»
Elle se retourna et reconnut la barbe teinte et la face audacieuse du
célèbre auteur dramatique César Maugé, du satirique amer et effronté,
dont chaque pièce est un triomphe et un scandale, et qui s'est fait
adorer de la société moderne comme un ruffian par une fille, en la
cravachant.
--«Un souvenir d'enfance, mon cher maître,--répondit gaîment la grande
coquette en faisant une révérence comique au pacha théâtral.--Cela me
rappelle l'époque où je portais mes cheveux dans un filet de
chenille rouge et où je logeais chez papa, qui était cordonnier rue
Ménilmontant, et qui me fichait des calottes quand je ne rentrais
du bal Favié que le lendemain à midi... On n'a pas toujours été une
grande _artisse_,--continua-t-elle avec un horrible accent de blague
faubourienne;--on n'a pas toujours avalé sa langue en compagnie
d'un empaillé de prince russe qui vous appelle «madame» jusque
sur l'oreiller, et, vous voyez, mon cher, on ne rougit pas de son
origine... Les pommes cuites et Ugène!... J'avais un Ugène, alors...
C'était le bon temps!»
La cynique boutade de la coquine fit sourire l'homme de théâtre, vieux
Parisien corrompu.
--«Et il paraît que tu as eu un succès fou dans la _Petite
Baronne_,--dit-il à la comédienne, qui, ayant payé la vieille
fruitière, était remontée dans sa victoria et reboutonnait son gant.
--Vous n'étiez donc pas à la «première»?--s'écria-t-elle, étonnée.
--Non. Je ne vais presque jamais à l'Odéon.
--Eh bien, venez donc voir ça... Je vous assure, ça vaut le voyage...
Adieu.»
César Maugé mentait. Il avait si bien vu Sylvandire dans la _Petite
Baronne_, qu'il songeait à lui confier un rôle; mais il n'était pas
encore tout à fait décidé et il craignait de se compromettre.
La vérité, c'est que, depuis deux mois, tout le public était amoureux
de la grande coquette, qui, chaque soir, opérait ce miracle de remplir
l'Odéon de jeunes «clubmen» en gilets à coeur. Cet engouement du Paris
blasé--légitime, par hasard, car Sylvandire est une fille atroce, mais
une exquise comédienne,--était surtout causé par le regard dont elle
soulignait le mot «peut-être» à la fin du troisième acte de la _Petite
Baronne_. Ce regard, chef-d'oeuvre de perversité et de «bovarisme»,
ce regard qui exprimait et résumait toute la poésie malsaine de
l'adultère, avait suffi pour transformer le provincial Odéon en
rendez-vous élégant, en centre de la «haute vie». Surpris d'abord et
ahuri par le succès, le directeur n'avait pas tardé à reprendre ses
esprits et s'était mis à la hauteur de la situation. Pour remplir les
longs entr'actes de la _Petite Baronne_,--la pièce, jolie d'ailleurs,
se composait de quatre petits tableaux, de vingt-cinq à trente minutes
chacun,--il avait rétabli l'orchestre; non le vieil orchestre odéonien
qui râpait des valses surannées, mais un double quatuor de virtuoses
choisis, jouant avec un ensemble parfait un peu de bonne musique
et berçant les conversations des mondaines, en train de picorer des
fruits glacés dans leurs loges, au gazouillement des fauvettes
d'Haydn et des rossignols de Mozart.--S'il n'eût pas tremblé pour sa
subvention et redouté la commission du budget, ce directeur, à qui
les fumées du succès montaient à la tête, aurait fait imprimer sur son
affiche,--sur la grave et classique affiche de l'Odéon,--pour mieux
annoncer le «clou» de la _Petite Baronne_: «_Tous les soirs, à onze
heures moins un quart, le_ «regard» _de Mademoiselle Sylvandire._»
Or, le jour de la «soixante-cinquième», la comédienne était en train
de faire son changement du «trois»,--l'acte du _regard_,--et la
délicieuse brune, épaules et bras nus, baissait la tête pour enfiler
la robe que lui présentait l'habilleuse, lorsque César Maugé entra
dans sa loge, brusquement, ayant à peine frappé à la porte.
L'actrice poussa un petit cri. Mais l'auteur dramatique--une vieille
connaissance--la baisa sur le croquant de l'oreille, par égard pour
le maquillage; puis, après avoir allumé un cigare au bec de gaz de
la toilette, il se laissa tomber sur le canapé, ôta son chapeau, et,
tournant ses yeux d'acier vers la comédienne:
«Sylvandire,--lui dit-il,--veux-tu jouer ici le premier rôle de ma
nouvelle pièce?... Oui, celle que je destinais au Vaudeville?»
Autant aurait valu demander à un desservant de village s'il voulait
être pape.
Sylvandire eut un éblouissement. Laissant la robe béante sur les bras
tendus de l'habilleuse, elle sauta sur le canapé auprès de l'auteur
célèbre, lui jeta les bras au cou, et, presque nue, la gorge hors du
corset, ouvrant dans un sourire libertin la grenade mûre de sa bouche,
elle s'écria:
«Si je veux!»
Mais, le lâchant aussitôt et s'éloignant de lui d'un bond, elle
ajouta, d'une voix froide:
«A quelle condition?»
Maugé laissa éclater son gros rire; puis, une fois calmé, tirant une
bouffée de son cigare, il reprit:
«Tu es décidément une fille d'esprit... Enfile ta robe et écoute-moi.»
Et, comme elle se hâtait d'agrafer son corsage:
«A propos, et les pommes cuites de la rue de Seine?--demanda-t-il.
--Eh bien, elles sont très bonnes,--répondit Sylvandire,--et j'en
mange tous les jours, en revenant de la répétition.»