A Table

Quand le maître d'hôtel,--oh! quel ventre respectable dans l'ample

gilet de casimir! quelle face digne et rouge, bien encadrée de favoris

blancs! un physique de pair d'Angleterre, je vous assure!--quand

l'imposant maître d'hôtel eut ouvert à deux battants la porte du salon

et annoncé d'une belle voix de basse chantante, à la fois sonore et

respectueuse: «Le dîner de Madame la comtesse est servi», on posa

les chapeaux sur l'angle des consoles, les personnages les plus

considérables offrirent le bras aux dames, et tous passèrent dans la

salle à manger, silencieux, presque recueillis, comme à la procession.

Le couvert étincelait. Que de fleurs! que de lumières! Chaque invité

trouvait sa place sans difficulté; dès qu'il avait lu son nom sur le

carton glacé, tout de suite, un grand laquais en bas de soie poussait

derrière lui, avec douceur, une moelleuse chaise brodée de la couronne

comtale. Quatorze convives, pas davantage: quatre jeunes femmes, en

grand décolleté, et dix hommes, appartenant à l'aristocratie du sang

ou du mérite, qui avaient mis, ce soir-là, tous leurs ordres, en

l'honneur d'un diplomate étranger, assis à la droite de la maîtresse

de la maison. Des paquets de petites décorations pendaient en

breloques aux boutonnières; sous le revers de deux ou trois habits

noirs, brillaient des plaques de diamants; une lourde croix de

commandeur s'étalait sur le plastron empesé d'un général cravaté de

rouge. Quant aux dames, elles avaient arboré toutes les splendeurs de

leurs écrins.

L'élégante, l'exquise réunion! Et quelle atmosphère de bien-être dans

la salle haute, chauffée à point et ornée, sur ses quatre panneaux,

de grandes natures mortes dans le goût magnifique d'autrefois, où

s'écroulaient des fruits, des venaisons, des victuailles de toutes

sortes. Le service se faisait sans bruit: les domestiques semblaient

glisser sur le tapis épais, le sommelier nommait les vins à l'oreille

des convives sur le ton de la confidence et comme s'il leur révélait

un secret dont sa vie aurait dépendu.

Dès le potage,--un consommé tout ensemble onctueux et énergique, qui

vous emplissait l'estomac de force et de jeunesse,--les causeries

entre voisins avaient commencé. Sans doute, ce furent d'abord des

banalités qu'on échangea à demi-voix. Mais quelle politesse dans

les sobres gestes! Quelle bienveillance dans les regards et dans

les sourires! D'ailleurs, aussitôt après le Château Yquem, l'esprit

flamba. Ces hommes, vieux ou très murs pour la plupart, tous

remarquables par la naissance ou par le talent, ayant beaucoup

vécu, pleins d'expérience et de souvenirs, étaient faits pour la

conversation, et la beauté des femmes présentes leur inspirait le

désir de briller, excitait leurs intelligences courtoisement rivales.

De jolis mots pétillèrent, des saillies soudaines prirent leur vol,

des entretiens à deux, à trois personnes, se formèrent. Un fameux

voyageur, au teint bronzé, récemment revenu du fond des déserts,

contait à ses deux voisins une chasse aux éléphants, sans fanfaronnade

aucune, avec autant de tranquillité que s'il eût parlé de tirer des

lapins. Plus loin, le fin profil à cheveux blancs d'un savant illustre

se penchait gaîment vers la comtesse, qui l'écoutait en riant, très

svelte et très blonde, les yeux jeunes et étonnés, avec un collier de

splendides émeraudes sur sa poitrine de beauté professionnelle, à la

gorge basse comme celle de la Vénus de Médicis.

Décidément, ce dîner somptueux promettait d'être charmant aussi.

L'ennui, cet hôte trop fréquent des fêtes mondaines, ne viendrait

pas s'asseoir à cette table. Ces heureux allaient passer une heure

délicieuse, jouir par tous les pores, par tous les sens.

Or, à cette même table, au bas bout de cette table, à la place la plus

modeste, un homme encore jeune, le moins qualifié, le plus obscur de

tous ceux qui étaient là, un homme d'imagination et de rêverie, un

de ces songe-creux en qui il y a du philosophe et du poète, restait

silencieux.

Admis dans la haute société à la faveur de son renom d'artiste,

aristocrate de nature, mais sans vanité, issu du peuple et ne

l'oubliant pas, il respirait voluptueusement cette fleur de

civilisation qui s'appelle la bonne compagnie. Il sentait, plus

et mieux qu'un autre, combien tout, dans ce milieu,--le charme

des femmes, l'esprit des hommes, et le couvert étincelant, et

l'ameublement de la salle, jusqu'au vin blanc velouté dont il venait

de mouiller ses lèvres,--combien tout était rare et choisi; et il

se réjouissait qu'un concours de choses aussi aimables et aussi

harmonieuses existât. Il était comme plongé dans un bain d'optimisme.

Il trouvait bon qu'il y eût, au moins quelquefois, au moins quelque

part, dans ce triste monde, des êtres à peu près heureux. Pourvu

qu'ils fussent accessibles à la pitié, charitables,--et ils l'étaient

très probablement, ces satisfaits,--qui gênaient-ils, quel mal

faisaient-ils? Oh! la belle et consolante chimère de croire qu'à

ceux-ci la vie faisait grâce, qu'ils gardaient toujours--ou presque

toujours--cette lumière douce et gaie dans le regard, ce sourire

à demi épanoui sur la bouche, qu'ils avaient supprimé, autant que

possible, de leur existence, les besoins impérieux et déshonorants,

les infirmités abjectes!

Celui que nous appellerons «le Rêveur» en était là de ses réflexions,

quand le maître d'hôtel, le superbe maître d'hôtel, arriva de l'office

avec solennité, portant sur un grand plat d'argent un turbot de

dimension fabuleuse, un de ces poissons phénomènes comme on n'en voit

que dans les tableaux anciens représentant la Pêche miraculeuse,

ou encore à l'étalage de Chevet, devant une rangée de gamins ébahis

s'écrasant le bout du nez contre la vitre.

On servit. Mais lorsque le Rêveur eut devant lui, sur son assiette,

un morceau du monstrueux turbot, la légère odeur de marée évoqua,

dans son esprit enclin aux correspondances subites, ce coin de la côte

bretonne, ce très misérable village de marins où il s'était attardé,

l'autre automne, jusqu'à l'équinoxe, et où il avait assisté à de si

furieux coups de mer. Il se rappela tout à coup cette nuit effroyable

où les bateaux n'avaient pas pu rentrer à l'échouage, cette nuit

qu'il avait passée sur le môle, mêlé au groupe des femmes consternées,

debout dans l'embrun qui ruisselait sur son visage et dans le vent

froid et furieux qui semblait vouloir lui arracher ses habits. Quelle

vie que celle de ces pauvres gens! Combien il y en avait là-bas, des

veuves, jeunes et vieilles, portant pour toujours le châle noir, et

qui s'en allaient, dès le petit jour, avec des tiaulées d'enfants,

gagner leur pain,--oh! rien que du pain!--en travaillant, dans l'odeur

nauséabonde de l'huile chaude, aux sardineries. Il revoyait par le

souvenir l'église, dominant le village, à mi-côte de la falaise,

l'église, dont le clocher était badigeonné de blanc, pour indiquer

aux bateaux venant du large la passe entre les récifs, et il revoyait

aussi, dans l'herbe courte du cimetière, broutée par de maigres

moutons, les pierres tombales sur lesquelles se répétait si souvent

cette inscription sinistre: _Mort en mer... Mort en mer... Mort en

mer..._

L'énorme turbot avait le goût le plus fin, le plus savoureux, et le

jus de crevettes dont il était assaisonné prouvait que le chef de M.

le Comte avait dû suivre les cours de cuisine du Café Anglais et en

profiter. Car notre civilisation raffinée en est à ce point. On prend

ses degrés dans la science culinaire. Il y a des docteurs en rôti et

des bacheliers ès sauces. Tous les convives mangeaient vivement,

avec des gestes délicats, mais sans rien manifester en faveur du mets

exceptionnel, par bon ton et par habitude de la chère exquise.

Le Rêveur, lui, n'avait plus d'appétit. Il était encore en pensée

avec ses Bretons, avec les gens de mer qui avaient peut-être pêché ce

magnifique turbot. Il se rappelait ce lendemain de tempête, ce matin

pluvieux et gris, où, se promenant devant les lourdes lames couleur de

plomb, il avait rencontré sous ses pas et reconnu le corps de ce vieux

marin père de famille disparu en mer depuis trois jours, cette lugubre

épave, échouée dans le varech et dans l'écume, si navrante à voir avec

ses cheveux gris de noyé, pleins de sable et de coquillages.

Un grand frisson lui passa dans le coeur.

Mais les laquais avaient déjà enlevé les assiettes, fait disparaître

toute trace du poisson géant; et, tandis qu'on servait un autre plat,

les dîneurs élégants et frivoles avaient repris leurs causeries. La

faim étant déjà un peu apaisée, ils s'animaient, parlaient avec plus

d'abandon. De légers rires couraient. Oh! la charmante et gracieuse

compagnie.

Alors, le Rêveur, l'hôte silencieux, fut pris d'une tristesse

infinie; car tout ce qu'il faut de travail et de douleur pour créer le

confortable et le bien-être venait de surgir devant son imagination.

Pour que ces hommes du monde puissent être vêtus seulement d'un mince

frac en plein Décembre, pour que ces femmes montrent leurs bras et

leurs épaules, le calorifère répand dans la chambre la chaleur d'une

matinée de printemps. Mais qui donc a fourni la houille? Le damné

du pays noir, l'ouvrier souterrain qui vit dans l'enfer des

mines.--Combien la peau de cette jeune dame est blanche et fraîche

pour émerger ainsi, victorieusement, de ce corsage de satin rose. Mais

qui donc l'a tissé, ce satin? L'araignée humaine de Lyon, le

canut toujours à son métier dans les maisons lépreuses de la

Croix-Rousse.--Elle porte à ses mignonnes oreilles deux admirables

perles, la jeune dame. Quel orient! Quelle transparence opaline! Et

presque sphériques! La perle que Cléopâtre avala, après l'avoir fait

dissoudre dans du vinaigre, et qui valait dix mille grands sesterces,

n'était pas plus pure. Mais sait-elle, la jeune dame, que tout là-bas,

à Ceylan, sur les bancs d'huîtres perlières d'Arippo et de Condatchy,

les Indiens de la Compagnie des Indes plongent à douze brasses de

profondeur, héroïquement, un pied dans le lourd étrier de pierre qui

les entraîne au fond, un couteau dans la main gauche pour combattre le

requin?

Mais quoi! On est belle et coquette. La salle à manger est chaude et

parfumée. On y peut dîner gaîment, demi-nue et très parée, en flirtant

avec son voisin. Quel rapport, je vous le demande, peut-on avoir avec

un ouvrier ténébreux qui pioche à cinquante pieds sous terre, avec un

tisseur ankylosé devant sa machine, avec un sauvage qui saute dans

la mer et parfois la rougit de son sang? Pourquoi penserait-on à ces

choses tristes et laides? Quelle absurdité!

Cependant, le Rêveur est poursuivi par son idée fixe.

Depuis un instant, sans y prendre garde, machinalement, il a émietté

sur la nappe un peu du petit pain doré qui est placé près de son

assiette. Oh! c'est un aliment de fantaisie, insignifiant dans un tel

repas. Il fait songer au mot naïf de la grande dame sur les misérables

affamés: «Qu'ils mangent de la brioche!» Pourtant ce joli gâteau,

c'est du pain tout de même, du pain fait avec de la farine, qu'on

a faite elle-même avec du blé. Mon Dieu, oui, c'est du pain, tout

bonnement, du pain, comme la miche du paysan, comme la boule de son du

troupier; et pour qu'il arrive là, sur la table du riche, il a fallu

le patient labeur de bien des pauvres.

Le paysan a labouré, semé, récolté. Il a poussé sa charrue ou conduit

sa herse dans les terres grasses, sous les froides aiguilles de la

pluie d'automne; il s'est réveillé, plein de terreur pour son champ,

quand il tonnait, la nuit; il a tremblé en voyant passer les gros

nuages violets, chargés de grêle; il est sorti, sec et noir, de

l'énorme travail et des sueurs épuisantes de la moisson.

Et quand le vieux meunier, tordu par les rhumatismes qu'il a attrapés

dans les brumes de la rivière, a envoyé la farine à Paris, les forts

de la Halle, aux grands chapeaux blancs, ont porté les sacs écrasants

sur leurs larges dos, et, la nuit dernière encore, dans la cave du

boulanger, les geindres ont râlé jusqu'au matin.

Oui, vraiment! Il a coûté tous ces efforts et toutes ces peines, le

petit pain rompu distraitement par ces mains blanches de patriciens.

C'est maintenant une obsession pour l'incorrigible Rêveur. Les

délicatesses de ce repas ne lui rappellent que les souffrances

humaines. Tout à l'heure, quand le sommelier lui a versé un verre de

chambertin, ne s'est-il pas souvenu que certains ouvriers verriers

deviennent phtisiques à force de souffler des bouteilles?

Allons! c'est ridicule. Il sait bien que le monde est ainsi fait! Un

économiste lui rirait au nez. Est-ce qu'il deviendrait socialiste, par

hasard? Il y aura toujours des riches et des pauvres, comme il y aura

toujours des hommes bien plantés et des bossus.

D'ailleurs, les heureux qu'il a devant lui ne le sont pas injustement.

Ce ne sont point de vulgaires favoris du Veau d'or, des parvenus

égoïstes et grossiers. Le grand seigneur qui préside la table porte

avec honneur et dignité un nom mêlé à toutes les gloires de la France.

Ce général aux moustaches grises est un héros, et il a chargé avec

l'intrépidité d'un Murat, à Rezonville. Ce peintre, ce poète, ont

fidèlement servi l'Art et la Beauté. Ce chimiste, fils de ses oeuvres,

qui a débuté dans la vie comme garçon pharmacien et qu'aujourd'hui le

monde savant écoute comme un oracle, est simplement un homme de génie.

Ces nobles femmes sont généreuses et bonnes, et, avec un courage

discret, elles vont souvent plonger leurs belles mains jusqu'au fond

des infortunes. Pourquoi ces êtres d'élite n'auraient-ils pas des

jouissances d'exception?

Il se dit, le Rêveur, qu'il a été injuste. C'étaient de vieux

sophismes, bons tout au plus pour les clubs de faubourgs, qui se sont

réveillés dans sa mémoire et dont il a été dupe. Est-ce possible! Il a

honte de lui-même.

Mais le dîner touche à sa fin, et tandis que les laquais remplissent

une dernière fois les coupes de vin de Champagne, le silence

s'établit. Les convives sentent la fatigue de la digestion qui

commence. Le Rêveur les regarde alors l'un après l'autre, et tous ces

visages ont une expression blasée et assouvie qui l'inquiète et qui le

dégoûte. Un sentiment obscur, inexprimable,--mais si amer!--proteste

quand même, au fond de son coeur, contre ces repus; et, quand on se

lève enfin de table, il se répète tout bas, obstinément:

«Oui! ils sont dans leur droit..... Mais, savent-ils, savent-ils

bien que leur luxe est fait de tant de misères?... Y pensent-ils

quelquefois?... Y pensent-ils aussi souvent qu'il faudrait?... Y

pensent-ils?»

Contes rapides · 第 13 / 26 题