Comme le jour tombait,--un jour de Janvier, couleur de
cendre,--j'avais posé ma plume et je m'étais assis au coin du feu.
Dans la chambre, chauffée depuis de longues heures, où le nuage de
fumée de mes cigarettes augmentait l'obscurité crépusculaire, je
m'abandonnais, tout en tisonnant, à la sensation de fatigue heureuse
qui suit une séance de bon travail. Un coup de sonnette me tira de ma
rêverie.
--«Il y a là,--me dit ma servante avec ce ton dédaigneux que prennent
involontairement les domestiques pour annoncer des visiteurs de mince
apparence,--il y a là une dame en noir, accompagnée d'un petit garçon,
qui désire parler à Monsieur.»
Je donnai l'ordre d'introduire, et, une minute après, je vis
s'avancer, dans la pénombre, un groupe lamentable.
Elle devait être encore jeune, cette grande et lugubre veuve, car le
chétif garçonnet,--son fils, évidemment,--qui se serrait contre sa
jupe noire, pouvait avoir dix ans à peine; mais tous deux, la mère
et l'enfant, étaient si usés, si flétris par la misère, que la femme
semblait hors d'âge et l'enfant déjà vieux. Ils s'approchaient,
marchant sur le profond tapis avec la lenteur timide et silencieuse
des malheureux, glissant presque; et, quand ils s'arrêtèrent devant
moi, dans le brouillard obscur de la chambre, pâles, tout en noir,
l'ample voile de la veuve les enveloppant d'une auréole de ténèbres,
je frissonnai comme devant deux spectres.
--«A qui ai-je l'honneur?...» dis-je, en indiquant un fauteuil.
La pauvre femme s'assit, attira son petit garçon près d'elle, et me
répondit d'une voix basse et douce:
«Je suis la veuve d'Agricol Mallet... On m'a dit, monsieur, que vous
l'aviez un peu connu autrefois... avant la guerre... et je venais
savoir si vous voudriez bien... enfin, vous prier de souscrire à ses
oeuvres posthumes.»
Agricol Mallet! A ce nom, mon esprit fut traversé par un tourbillon
de souvenirs. Je le revis, tel qu'il m'était apparu pour la première
fois, au café de Lisbonne, à cette table des «politiques», où le
fameux Michel Polanceau, aujourd'hui député, chef de groupe, et
désigné pour présider le prochain cabinet radical, prophétisait
tous les soirs, à l'heure de l'absinthe, la chute des Bonaparte et
l'imminente révolution. Agricol Mallet! Parbleu! ce brun à tête de
romain, le plus violent et le plus exalté disciple de Polanceau,
celui qui, à chaque motion incendiaire du tribun, secouait, d'un geste
héroïque, sa lourde chevelure et faisait frissonner les verres et les
dominos en frappant du poing la table de marbre. Un naïf et généreux
coeur, ivre de mots sonores! Je me rappelais...
Dès le 4 Septembre, il avait pris la casquette noire et le remingnton
du franc-tireur, s'était battu, au Bourget, comme un enragé, puis, à
la fin du grand siège, il avait été gagné, lui, comme tant d'autres,
par cette fièvre obsidionale qui tourna en folie, au 18 Mars, et il
avait fini par tomber, criblé de balles, un képi de commandant fédéré
sur la tête et une ceinture rouge autour du ventre,--à vingt-trois
ans, malheureux enfant!--sur la barricade du Château-d'Eau.
Agricol Mallet! Oui, je l'avais un peu connu, et je l'estimais pour la
noble et dure existence qu'il menait alors, pour sa courageuse misère
de poète, marié par amour à vingt ans et vendant au cachet son grec et
son latin, afin de nourrir sa femme et son nouveau-né. Il avait donc
laissé des oeuvres posthumes?... Mais parfaitement! Je me souvenais.
Un soir, il m'avait lu deux ou trois poèmes, des vers élégiaques et
murgériformes, avec une petite note tendre, toujours la même,--comme
celle du crapaud,--mais sincère; et même je m'étais dit qu'il avait
bien tort de préférer le bonnet rouge de Marianne au bonnet fleuri de
Musette, et qu'au fond ce buveur de sang était un buveur de lait.
En ce moment,--il faisait presque nuit dans mon cabinet,--la bonne
apporta une lampe, et je pus mieux voir la veuve du commandant fédéré.
Elle était tragique.
On avait froid rien qu'à regarder sa robe et son châle, d'un noir
sale; et son navrant chapeau de crêpe, d'où s'échappaient quelques
mèches de cheveux blonds desséchés, semblait presser et amaigrir
l'ovale, jadis pur, de ce triste visage, meurtri par la souffrance.
Les grands yeux, d'un bleu faïence, étaient encore jolis et touchants,
malgré la patte d'oie et la poche aux larmes. Vieille à trente ans,
Mme Mallet faisait le dos rond à la façon des femmes du peuple souvent
battues. D'une main, elle maintenait sur son genou un paquet assez
volumineux, enveloppé dans un journal, et de l'autre, avec un geste
maternel, elle serrait contre elle son fils, enfant chlorotique, qui
avait l'air d'avoir grandi en prison. Le détail le plus douloureux,
c'étaient les gants de la pauvre veuve, d'horribles gants de castor
noir, blanchis aux coutures et crevés au bout des doigts.
Saisi d'une vive pitié, je dis à Mme Mallet que je n'avais pas oublié
son mari, et je la priai de disposer de moi.
Elle défit alors son paquet, qui contenait une demi-douzaine de
volumes à couverture rouge, et elle m'en offrit un.
--«Puisque vous avez la bonté de souscrire,--me dit-elle,--voici votre
exemplaire, monsieur.»
Je jetai un regard sur le titre, imprimé en caractères d'un noir
profond sur papier sang de boeuf; il était ainsi libellé: _Agricol
Mallet. Oeuvres Posthumes, avec une préface de Michel Polanceau,
député._
--«Ah!--murmurai-je,--M. Polanceau a fait une préface.»
Dans le groupe républicain du café de Lisbonne, auquel je m'étais
jadis mêlé par hasard, moi, littérateur inoffensif, il m'avait
toujours déplu, le Polanceau, avec sa tête ronde aux dures moustaches
de sous-officier méchant. Parmi cette jeunesse exaltée, lui seul
était calme, mais d'un calme chargé de haine: un verre d'eau froide,
empoisonnée. Excellent professeur de droit, il avait cependant été
refusé à la soutenance de sa thèse de doctorat, à cause des opinions
socialistes qu'elle contenait et qu'il défendit énergiquement devant
les maîtres. Très brave, il avait déjà tué un homme, dans un duel au
pistolet. Par son éloquence bilieuse, faite de logique et d'amertume,
il s'imposait comme un chef futur à la table des «politiques»; mais,
tandis que ces têtes chaudes rêvaient de combats et de triomphes,
lui ne méditait que vengeance. Il dressait d'avance les listes de
suspects. A la «prochaine», il faudrait arrêter celui-ci, faire passer
celui-là en cour martiale. C'était un de ces révolutionnaires qui, dès
que l'émeute éclate, marchent sur la préfecture de police et signent
d'abord des mandats d'arrestation; car l'habitude des sociétés
secrètes donne ce goût dépravé, et dans tout conspirateur il y a du
mouchard. Comme Agricol Mallet, comme plusieurs autres camarades qui
devaient tâter du bagne ou de l'exil, Polanceau, lui aussi, s'était
jeté dans la Commune; mais, heureux ou habile, il en était sorti
en temps opportun, les mains pures de sang, un peu comme celles de
Ponce-Pilate. Enfin, nommé député et votant avec l'extrême opposition
de gauche, il avait rapidement pris,--ayant, en somme, du mérite, et
beaucoup,--une place très importante à la Chambre. Encore une crise
ministérielle, et certainement ce serait son tour de tenir la queue de
la poêle.
--«Mais oui,--disait la veuve du fédéré, de cette voix brisée qui
faisait mal à entendre, M. Polanceau a écrit la préface des poésies
posthumes de mon pauvre mari... Dam! c'était tout ce qu'il pouvait
pour nous... Vous le savez, il n'est pas bien avec les gens au
pouvoir...»
Cependant, j'avais remis à la pauvre femme le prix de ma souscription.
Je n'osai faire plus; après tout, elle ne mendiait pas. Puis, comme
elle s'était brusquement levée, je la reconduisis en lui adressant
quelques paroles de sympathie, et, resté seul, je parcourus le petit
livre.
A coup sûr, les frères et amis qui l'auraient acheté de confiance,
attirés par le nom de l'auteur et la maculature écarlate, n'en
auraient pas eu pour leur argent. Celui qui, dans la vie réelle, avait
conduit au feu les hirsutes et farouches combattants de la Commune, ne
savait mener, en imagination, que les brebis de la Deshoulières; et,
sauf quelques ïambes déclamatoires, mal imités d'Auguste Barbier,--la
seule pièce vraiment mauvaise du volume,--on ne trouvait là que des
vers printaniers, jolis et frais comme des pâquerettes, écrits par
Agricol pour sa jeune femme, auprès du berceau de leur petit enfant.
Ils allaient au coeur quand même, bien qu'un peu faiblots, ces poèmes
inspirés par la lune de miel, où le nom de la bien-aimée reparaissait
à chaque page. _Sonnet pour Cécile_.--_A ma chère Cécile_. Le poète y
racontait ses uniques et pures amours, gentiment, simplement, avec
une pointe de réalisme qui ne déplaisait pas. C'était sa première
rencontre avec la jeune fille, dans une soirée bourgeoise à verres
d'orgeat; et les regards furtivement échangés sous l'abat-jour,
pendant la partie de vingt-et-un; et le premier baiser sur le front,
aux jeux innocents. On suivait ainsi l'humble roman. Ils se mariaient,
les amoureux, ils se mettaient en ménage et ils s'aimaient, dans
leur petit logement au cinquième, en haut de Montmartre, pareils à un
couple de chardonnerets en cage chez une ouvrière qui n'a pas toujours
de quoi leur acheter du mouron. Bien des fois, le poète l'avouait, on
avait remplacé le dessert par un baiser.
En lisant ces gracieuses confidences, on devinait qu'Agricol,
«l'irréconciliable», comme on disait alors, avait dû souvent oublier
les grands principes et se laisser tout bêtement vivre. Certes! il
avait été heureux le soir de l'élection de Rochefort, mais moins que
le jour où, se voyant à la tête de quelques économies, il avait pu
offrir à sa Cécile l'armoire à glace, ambitieux idéal de toutes les
grisettes; et, au retour des chasses aux violettes qu'ils faisaient
ensemble dans les bois de Vélizy, au premier printemps, le
révolutionnaire ne se fâchait pas, j'en suis sûr, quand sa chère
femme, épuisée de fatigue, se laissait tomber dans le grand fauteuil,
et, n'ayant pas même la force de se lever pour serrer son modeste
chapeau de paille, en coiffait sans façon le buste en plâtre de la
République, à portée de sa main, sur la cheminée... Et cette aimable
idylle avait fini en mélodrame sanglant! Et ce doux jeune homme,
père de famille avant d'être majeur, que les commères du quartier
regardaient avec un sourire attendri, quand, se promenant à côté de sa
femme,--une enfant presque,--il poussait devant lui la petite voiture
où dormait le bébé, ce naïf poète avait commandé une bande d'ivrognes
incendiaires et s'était fait tuer pour une loque rouge! N'était-ce pas
révoltant? Oh! l'infamie, la bêtise des rages politiques!... Et, les
yeux chatouillés de larmes, le coeur battant trop fort, je fermai
nerveusement le volume.
Je revis alors la couverture rouge et le nom de Polanceau.
Qu'avait-il pu dire, celui-là, le fanatique, à propos de ces chansons
d'oiseau parisien? Qu'avait-il pu y comprendre?
Rien. Un coup d'oeil rapide jeté sur la préface du député radical
m'en fournit la preuve. Pas un cri jailli du coeur, pas une ligne ou
tremblât l'émotion, mais des phrases ronflantes, où vibrait comme un
écho lointain des feux de peloton de la guerre civile. De nouvelles
élections étaient proches, et cette tartine, qu'avaient dû reproduire
tous les journaux populaires, puait la réclame. De la peau de ce mort,
le candidat s'était fait un tambour pour battre la caisse devant son
programme. Écoeuré, je jetai le livre.
D'ailleurs, l'heure du dîner était venue; et comme, en ce temps-là,
je rendais compte des premières représentations dans un journal et
versais, tous les Lundis, danaïde littéraire, mon urne de prose dans
le puits sans fond du feuilleton, je fis ma toilette tout de suite
après le café et me rendis à la Comédie-Française, où l'on reprenait
je ne sais quelle comédie de Scribe.
Le premier personnage que j'aperçus de loin, en entrant au foyer du
public, ce fut Michel Polanceau.
Debout aux pieds de la statue de Voltaire et entouré d'un groupe
de gens communs, qu'à leurs habits de coupe provinciale on devinait
députés, il pérorait, mis correctement, rajeuni, malgré ses tempes
grisonnantes, transfiguré par le succès,--superbe! Mon Dieu, oui!
l'ancien sectaire du café de Lisbonne, qui tenait du «sous-off» par
ses moustaches et du pion par ses lunettes, était devenu presque
élégant, et à son commencement d'embonpoint majestueux et truffé, on
pressentait le ministre de demain.
Je ne pus que le reconnaître d'un coup d'oeil. Le grelottement de la
sonnette électrique annonçait le lever du rideau.
Mais à peine fus-je installé dans mon fauteuil, à l'orchestre, qu'un
léger rire, venant d'une baignoire voisine, me fit tourner la tête; et
là, dans l'ombre cythéréenne de la loge, je distinguai--derrière une
belle personne qui a été bien jolie en 62, quand elle appartenait,
s'il vous plaît, à un prince royal,--l'austère profil du citoyen
Polanceau, lequel gobait une cerise confite que lui offrait en riant
la demoiselle.
La toile se leva. Mais ce soir-là, moins que jamais, je ne pus
m'intéresser aux amours du jeune premier en sucre et de l'ingénue en
robe rose. Je revoyais la table des «politiques» et ce pauvre écervelé
d'Agricol buvant l'éloquence à la glace du tribun d'estaminet, et je
songeais au coin sinistre du Père-Lachaise où pourrissent, pêle-mêle,
les communards du dernier combat, et où Mme Mallet, en haillons de
deuil, va parfois déposer une maigre couronne; je l'évoquais surtout
dans ma pensée, la lamentable veuve, son paquet de volumes sous
l'aisselle, traînant son maladif enfant par les boues de Paris et
usant ses vieux gants de solliciteuse à tous les cordons de sonnette;
et je croyais encore l'entendre, en parlant de la préface de Polanceau
aux poésies de son mari, me dire, de sa voix de fantôme, avec sa
pitoyable candeur: «C'était tout ce qu'il pouvait pour nous.»
En effet, le citoyen Polanceau a fait cette préface, et il se croit
sans doute très généreux envers la mémoire de son ami... Pouah!