La première fois que le jeune compositeur Félix Travel, avec la
permission de son médecin, le docteur Damain, se regarda dans la
glace, il poussa un cri de surprise épouvantée.
Comme il était changé, grand Dieu! Quelle maigreur! La peau collée
aux pommettes! Et ce teint jaune, et ces yeux meurtris! Sans doute,
il savait bien qu'il avait été très malade. Il avait eu la fièvre, le
délire, tout le tremblement. On lui avait brûlé le dos et la poitrine
avec des vésicatoires. Une pleurésie, c'est toujours grave. Mais il
n'aurait jamais cru que quinze jours de souffrances l'eussent à ce
point ravagé. Et puis, comme il se sentait faible! C'était inquiétant
aussi, ce point douloureux qui le brûlait, là, au-dessous de
l'omoplate, du côté droit. Oh! non, il n'était pas guéri. Qui sait?
Devait-il jamais guérir? Le docteur ne cherchait-il pas à le tromper,
quand il lui avait dit, le matin même, d'un air joyeux, trop joyeux:
«Allons! essayez de vous lever un peu aujourd'hui. Vous voilà tiré
d'affaire.» Tiré d'affaire? Avec cette mine de déterré? Ah! il
en était loin. Comme c'était pénible, cette sensation de vide et
d'épuisement dans son cerveau, dans toute sa personne! Et cet hiver
qui n'en finissait plus! Cette neige fondue qu'il voyait, derrière les
vitres de sa fenêtre, tomber avec lenteur! Bon! une quinte, à présent!
Et encore une petite tache de rouille sur son mouchoir. Tousse!
tousse! Est-ce qu'il allait devenir phtisique? Quelle anxiété!
Et le pauvre malade, seul au coin du feu, ses pâles et maigres mains
crispées aux bras de son fauteuil, s'enfonçait, s'abîmait dans sa
noire mélancolie.
Mourir! A vingt-six ans! Au lendemain de son premier triomphe
d'artiste, quand un sourire de la gloire le payait enfin de tant de
travail et de privations! Ah! ce serait affreux!
Et, dans un coup de mémoire, rapide comme un éclair, il revoyait tout
son passé de misère. C'était d'abord sa mère qu'il évoquait, sa
mère veuve, maîtresse de solfège et de piano dans les pensionnats de
troisième ordre, courant le cachet à travers Paris, son rouleau
de toile cirée sous le bras, dans son deuil éternel de pauvresse.
Avait-elle assez trimé, la vaillante et courageuse femme, pour élever
son fils unique, lui permettre de suivre les cours du Conservatoire,
faire de lui un bon musicien! Avait-elle assez roulé par tous les
temps, marchant sous la pluie avec des bottines qui prenaient l'eau,
ou cahotée dans les puants omnibus! Que de peine et que de bravoure!
Il se rappelait l'affreux petit logement, au fond des Batignolles, où
il la rejoignait tous les soirs, et où il la trouvait, rentrée à peine
et déjà cuisinant le dîner à la hâte, sans avoir même pris le temps
d'ôter son vieux chapeau de tulle noir, tout roussi par le soleil
et les averses. Comme c'était triste et laid, ce mobilier en ruine,
éreinté par les changements de garnison du père, un officier sans
fortune, épousé jadis par amour, et mort, jeune encore, d'un accident
de cheval, sans que sa veuve pût obtenir l'aumône d'un bureau de
tabac.
Enfin la pauvre femme succombait à la besogne, comme une haridelle de
fiacre qui tombe dans les brancards, et le laissait orphelin à seize
ans, sans un parent, sans un protecteur, trop heureux d'avoir, pour
ne pas mourir de faim, un pupitre de contre-basse à l'orchestre de la
Gaîté. Oh! sa vie pendant dix ans, depuis lors! Quel navrant abandon!
quelle misère triviale! quelle chasse ignoble à la leçon bon marché, à
la pièce de quarante sous mise dans la main! Brrr! il valait mieux ne
plus y songer, arriver tout de suite à l'heure radieuse de sa vie.
Une mélodie de lui tombait par hasard sous les yeux de la Kauffman, la
grande cantatrice. Elle s'en éprenait, la chantait partout, et, en
un hiver, Félix Travel devenait presque célèbre. Le directeur de
l'Opéra-Comique, rencontré dans un concert, lui demandait quelque
chose. Le jeune homme avait justement un acte fini, tout prêt, tout
orchestré, sa _Nuit d'Étoiles_, un délicieux poème, où le pauvre
garçon avait répandu tout ce qu'il avait dû refouler jusque-là dans
son coeur de jeunesse et d'amour.
Quel succès! Il croit entendre les énormes soupirs de la foule
charmée, les salves de bravos furieux, son nom acclamé. C'est fini, la
pauvreté, c'est fini, la solitude! Le voilà fameux! Dès le lendemain
de la première représentation, il change, chez une bouquetière, le
billet de mille francs qu'un éditeur lui a donné la veille, comme
acompte sur le prix de sa partition, et il porte pour dix louis de
fleurs au cimetière Montmartre, sur la tombe de la maman. Les journaux
saluent son oeuvre comme l'aurore d'un talent rare. Sur la première
page de _L'Illustration_, son portrait est gravé, et tout Paris est
amoureux déjà de sa fine et charmante tête de page florentin. Enfin!
il va donc jouir un peu de la vie, savoir ce que signifie le mot
bonheur...
Eh bien, non! La maladie est là qui le guette et qui empêchera tout.
Depuis quelque temps, il est enroué, il tousse. Un soir, il se couche,
tout mal à l'aise, avec un grand frisson. C'est la fièvre, c'est la
pleurésie. Ah! il les connaît, les journées si longues et si mornes
passées, la nuque sur l'oreiller, à regarder une mouche marchant
au plafond ou à compter les petits bouquets de fleurs du papier de
tenture; il les connaît, les nuits d'insomnie, où le délire fait
passer tant de fantômes dans le halo de la veilleuse. Et maintenant
que le voilà debout,--convalescent, dit le médecin, allons donc!--son
visage reflété dans la glace lui fait peur; il sent qu'il est plus
malade que jamais, qu'il devient poitrinaire, qu'il va mourir... Sous
ses fenêtres, dans la rue, où la neige fait le désert et le silence,
un orgue de Barbarie joue l'air de sa _Sérénade_, que la Kauffman a
mise en vogue, l'an dernier. C'est la réputation populaire, c'est la
gloire des rues qui commence pour lui. Et il va mourir, tout jeune,
à la veille de tant de joies, comme un naufragé qui a longtemps
et désespérément nagé vers la côte et qu'une dernière lame écrase
bêtement contre un rocher. Non, Dieu est injuste!
Le lendemain matin, le médecin revient voir son malade, et, après
qu'il l'a bien examiné, ausculté, tâté:
«Eh bien?»--lui dit brusquement le jeune homme, assis sur son lit,
les bras croisés. Et dans son regard direct, froid, presque dur, le
docteur Damain, vieil homme de pratique et d'expérience, discerne la
profonde inquiétude, l'angoisse, la peur de la mort.
--«Eh bien,--répond-il avec rondeur, tout en remettant ses gants,--eh
bien, mon mignon, il vous faut tout simplement deux ou trois mois de
convalescence, à ne rien faire, dans le Midi. Et puisque vous avez
quelque argent, vous allez partir le plus tôt possible. Pas pour
Nice ni tout ce côté-là. Vous y retrouveriez les Parisiens, un tas de
plaisirs et d'occasions de fatigue. Non. Ce qu'il vous faut, c'est
un coin bien retiré avec du soleil, quelque chose comme la
Petite-Provence des Tuileries, vous savez, où il n'y a que des
nourrices et des vieux rentiers à tabatières. Ce n'est pas gai, je
sais bien, pour un jeune cadet qui sort des pages et qui doit avoir
envie de montrer son épaulette; mais c'est nécessaire. Tenez! si vous
étiez tout à fait raisonnable, vous iriez à Amélie-les-Bains, dans
les Pyrénées-Orientales. Un trou de montagne, presque africain, bien
abrité du vent du nord; et l'aloès pousse tout le long de la route
de Perpignan. Le pays est superbe, et, sans les pantalons rouges qui
sèchent aux fenêtres de l'hôpital militaire, ce serait déjà plein
d'Anglais. Je suis allé par là autrefois, et j'y ai pris mon café
dehors, un premier Janvier. On y vit à bon compte, ce qui est à
considérer. Allez voir un peu le pic du Canigou, les gaves, les vieux
ponts romains et les olivettes. Voici tout à l'heure le mois de Mars;
vous resterez là-bas jusqu'à la fin d'avril, et vous nous reviendrez
tout à fait grand garçon, avec quelques refrains de contrebandiers,
quelques jolies chansons catalanes... Est-ce convenu?»
En écoutant le docteur, Félix Travel renaît à l'espoir.
Oui, le Midi, le repos dans un doux climat où l'on respire la vie
et la santé, les lentes promenades avec la caresse du soleil sur les
épaules. Oui, c'est cela, c'est bien cela qu'il lui faut.
--«Et quand pourrai-je me mettre en route?--demande-t-il vivement.
--Mais tout de suite, dans trois ou quatre jours. J'irai vous
installer moi-même en wagon... Et, puisque vous vous arrêterez un
peu à Perpignan, pour vous reposer du voyage, qui est long, je vous
donnerai un mot d'introduction pour une brave dame que j'ai soignée,
il y a quelques années, et tirée, ma foi, d'un assez mauvais pas. Oh!
ce ne sera pas très amusant pour vous. La comtesse de Pujade est une
grande dévote, je vous en préviens, et sa fillette, qui doit porter
aujourd'hui des jupes longues, va certainement plus souvent à la messe
qu'au bal. N'importe! je vous adresse à de bonnes femmes, qui pourront
vous être utiles à l'occasion.»
Vite, une malle, des couvertures! Cette perspective d'un prochain
voyage a tout à fait remonté le moral du convalescent. Il lui semble
qu'il n'a plus qu'à partir pour être guéri. Ne va-t-il pas mieux déjà?
Aujourd'hui il est resté levé assez longtemps, il a rouvert son piano,
causé presque gaîment avec des amis qui le visitaient. Les forces lui
reviennent, positivement. Il est en état de supporter les vingt
heures d'express. Enfin! le voilà bien commodément installé dans un
compartiment de première classe, la bouillotte sous ses pieds, un
plaid sur ses genoux, avec tout ce qu'il lui faut dans son sac de
cuir, un roman anglais, du vin de Bordeaux, des sandwiches.
--«En voiture! en voiture!» crient les hommes d'équipe, sur le quai de
la gare d'Orléans.
Et le docteur Damain, le vieil ami de Félix, l'embrasse, lui serre la
main une dernière fois.
--«Prenez bien garde aux courants d'air... Bon voyage!»
Le train s'ébranle, très doucement d'abord, fait résonner les plaques
tournantes, puis, tout de suite, accélère sa marche, prend son furieux
galop ferré. Déjà il a jeté ses gros flocons de fumée aux fenêtres des
faubourgs, où sèchent des linges, il a franchi le rempart à l'herbe
pelée, laissé derrière lui les jardins maraîchers de la banlieue; et
Félix Travel, essuyant de temps en temps la buée de la vitre avec
son gant, éprouve une joie enfantine à voir de la vraie campagne,
les champs d'un vert sombre où fondent les dernières neiges et d'où
s'envolent des bandes de corbeaux, les collines lointaines dans la
brume, les vastes espaces du ciel gris de Février. Il ne tousse pas,
il ne souffre plus. Dans l'après-midi, après qu'on a passé la Loire
et ses bancs de sable, tandis qu'on court à travers les grands
châtaigniers sans feuilles et les robustes paysages du Poitou, voici
que, dans les nuages, apparaissent les cotillons bleus, et que toute
la nature se met à sourire. A Bordeaux, c'est le beau temps tout à
fait; et dans la rade, un instant aperçue, le soleil, qui se couche
dans un ciel pur, dore les vergues des navires. Distrait et excité par
le voyage, Félix a oublié ses angoisses de malade; il se sent léger,
comme poussé par le vent de l'espérance.
Après avoir dîné à la gare Saint-Jean, il s'endort d'un profond
sommeil dans une voiture de la ligne du Midi. A peine est-il troublé
deux ou trois fois pendant la nuit par des voix de cuivre, des creux
du midi, qui crient: «Toulouge» ou «Montoban.» C'est seulement le
lever du soleil qui le réveille, une aurore splendide, une gerbe de
diamants qui éclate et jaillit dans l'azur. Cette fois, il y est,
dans le Midi, et pour de bon; il peut baisser la glace, aspirer l'air
chaud, regarder, avec l'étonnement de l'homme du Nord, le feuillage en
demi-deuil des oliviers et les routes sèches où courent des trombes de
poussière blonde. Enfin le conducteur du train annonce, en ouvrant les
portières: «Perpignein!... Perpignein.» On est arrivé.
Le voyageur jette un regard aux créneaux roussis du Castillet, qui
datent de Charles-Quint, et aux platanes géants de la promenade,
penchés pour toujours, avec une inclinaison de cinquante degrés, par
l'effort prolongé du mistral. Puis l'omnibus du chemin de fer, dont
les chevaux font sonner sous leurs sabots le vieux pont-levis de
Vauban, conduit rapidement Félix Travel à travers quelques rues
tortueuses et le dépose à l'hôtel. Dans son impatiente curiosité de
voyageur novice, le jeune homme déjeune en hâte, assis tout seul au
bout de la table d'hôte, dont la malpropreté et la détestable cuisine
à la graisse sont déjà bien espagnoles; puis, après avoir vainement
essayé d'amollir dans son dernier verre de vin un biscuit, qui doit
dater de Charles-Quint, lui aussi, comme le Castillet, il sort pour
voir la ville et faire sa visite à cette comtesse de Pujade pour qui
le docteur Damain lui a donné une lettre d'introduction.
Cette dame habite précisément à quelques pas de l'hôtel, dans une
ruelle pareille à un torrent desséché, une maison étroite et farouche
ayant à peu près l'air d'une prison, avec des «miradores» grillés
comme à Séville ou à Tolède. Félix tire la chaîne de fer toute
rouillée qui pend auprès de la porte,--une porte basse et ronde,
percée d'un judas, garnie de ferrures et de gros clous rébarbatifs,
une de ces portes qui ne semblent pas faites pour s'ouvrir,--et la
voit s'entre-bâiller, après une assez longue attente, pour lui montrer
la face ridée et le bonnet monastique d'une vieille servante aux yeux
de morte.
--«Madame la comtesse de Pujade?--demande le voyageur.
--Madame la comtesse et sa fille sont à la messe.
--Je ne reste qu'un jour ici... Aurai-je chance de rencontrer ces
dames, un peu plus tard?
--Je ne saurais vous dire.»
L'accueil n'est pas engageant. Félix ne peut donc que laisser à la
servante sa carte et la lettre du docteur.
--«Ma foi,--pense-t-il en s'éloignant,--si j'en juge par la lugubre
apparence de ce logis et par la tête de la domestique, qui ressemble
à une vieille machine à prières pour veiller les morts, j'aime autant
avoir trouvé visage de bois... A quoi pensait le brave docteur en
m'adressant à ces béguines?»
D'ailleurs, vingt pas plus loin, son impression fâcheuse est dissipée;
car, au bout de la rue, brusquement, il débouche sur une petite place
pleine de bruit et de soleil. Là, devant le portail d'une église,
sculpté et vermiculé du haut en bas comme une écorce de melon, se
tient un joli marché, qui embaume le citron et la rose. Un coin
d'Espagne, en vérité, où vibre le sonore patois catalan. L'artiste
parisien, qui voyage pour la première fois de sa vie, reste ébloui
devant ce spectacle pittoresque et nouveau. Ah! les beaux écroulements
d'oranges, de tomates et de poivrons! La jeune marchande à qui il
achète une botte d'oeillets a les yeux noirs de la marquise d'Amaëgui,
et ce montagnard à ceinture rouge, qui fume sa cigarette, accoudé sur
sa mule au ventre rasé et toute harnachée de pompons et de sonnailles,
est beau comme un contrebandier des temps romantiques. A la bonne
heure! En voilà de la lumière, de la couleur et de la joie! Grisé,
enchanté, Félix Travel s'attarde à flâner parmi cette foule bruyante;
il se promène là pendant plus d'une heure, lentement, délicieusement,
dans la bonne chaleur du soleil qui lui pique le dos et les reins. Il
se sent toujours un peu faible, c'est vrai, mais jamais il n'a eu
plus goût à la vie. Ce Midi, tout de même! Mais c'est un miracle, une
résurrection! Mais il est en pleine convalescence! Quel bonheur!
Pourtant, il a passé la nuit en wagon, il a sommeil, et lorsqu'il
rentre à l'hôtel pour se jeter une heure ou deux sur son lit, le
garçon lui présente une lettre que vient d'envoyer Mme de Pujade.
Elle prie M. Félix Travel de venir dîner chez elle, le soir même, sans
cérémonie; elle sera flattée, dit-elle, de connaître l'auteur de la
_Sérénade_ et de la _Nuit d'Étoiles_, et heureuse de parler avec lui
du docteur Damain, à qui elle doit la vie, etc., etc. Tout cela, dit
en quelques lignes courtoises, un peu sèches, sur un papier à lettre
orné d'une couronne comtale.
Félix se rappelle alors la maison à physionomie inhospitalière, et
ce que le docteur Damain lui a dit sur l'extrême dévotion de Mme
de Pujade; et il est pris d'une singulière timidité. Saura-t-il se
conduire correctement dans un milieu aussi aristocratique? Célèbre
d'hier, il n'est pas encore allé dans le monde. Jusqu'ici il a vécu
comme un pauvre qu'il était, tout près du peuple, il n'a jamais de sa
vie vu de près une dame noble, une dévote. Et cependant, impossible
de refuser sans impolitesse. Ah! il se serait bien passé de la
recommandation du docteur. Dans quel guêpier son vieil ami l'a-t-il
fourré?
Aussi est-ce avec une secrète émotion qu'un instant avant l'heure
convenue, le musicien, ayant fait toilette, se présente de nouveau
devant la maison lugubre. Mais, cette fois, la vieille servante à
mine de soeur tourière ouvre la porte sans difficulté, et après avoir
introduit le jeune homme dans le «salon de compagnie», comme on dit
à Perpignan, se retire en annonçant qu'elle va prévenir Madame la
comtesse.
Malgré les lumières et le feu, il y fait froid, dans ce salon, le
froid spécial aux pièces ordinairement inhabitées. Les lourds meubles
de tapisserie, droits et raides comme des meubles d'églises, sont
rangés avec une désolante symétrie, et la nudité des boiseries claires
s'orne d'une unique gravure, magnifiquement encadrée, le portrait
du pape Pie IX, sanctifié de sa signature autographe. Pas un objet
d'intimité ou de souvenir; rien de féminin. Félix songe que si
l'extérieur du logis lui a semblé morose, l'intérieur est franchement
hostile. Les deux grosses lampes sur la cheminée, les bougies du
lustre à pendeloques de verre, les bûches enflammées dans le foyer,
semblent se dire: «Quel est cet intrus, pour qui on nous a allumées?»
Et voilà que le pauvre garçon frissonne et que sa gêne redouble.
Tout à coup, une porte s'ouvre. C'est la comtesse, suivie de sa fille.
Longue, jaune, sèche, en deuil éternel, avec un «tour» de cheveux d'un
noir impitoyable, Mme de Pujade a peut-être été une brune élégante,
du temps où le duvet qui ombrage sa lèvre supérieure ne s'était pas
encore décidé à devenir de véritables moustaches. Elles ajoutent
encore à la sévérité de toute sa personne, de ses mains à mitaines,
de son sourire au-dessous de zéro. Félix serait consterné par cette
apparition, s'il ne s'apercevait tout de suite--il a vingt-six ans, ne
l'oublions pas--que la jeune personne entrée dans le salon derrière la
comtesse est très jolie, malgré son air un peu gauche et sa robe mal
faite.
--«Ma fille Thérésine,»--a dit Mme de Pujade.
Et tout en répondant de son mieux aux compliments empesés que la
comtesse lui adresse sur ses tout récents succès, Félix, toujours
fort intimidé et assis au bord de sa chaise, admire à la dérobée cette
Thérésine, dont le teint de pêche et les beaux yeux noirs, modestement
baissés, lui rappellent les Vierges de Murillo qu'il a vues au Louvre,
ces Vierges si charmantes, si humaines avec un rien d'idéal, et dans
lesquelles il y a un peu de la madone et beaucoup de la grisette
madrilène.
--«Vous partez donc, dès demain matin pour Amélie?--demanda la
comtesse au voyageur.
--Oui, madame. Le docteur Damain m'assure que j'ai besoin d'un repos
absolu.
--Nous regretterons de ne pas vous posséder davantage, monsieur.
Mais le docteur a raison. Perpignan n'est pas un bon séjour pour les
convalescents, et le vent du nord y est fort dangereux.»
En ce moment un coup de sonnette retentit.
--«C'est Monseigneur!--dit Mlle Thérésine.
--Oui,--ajoute sa mère.--Vous allez dîner, monsieur, avec notre
vénérable ami, Monseigneur Calou, des Missions étrangères, dont les
pieux voyages en Indo-Chine ont épuisé les forces, et qui s'est retiré
ici, dans sa ville natale. Il a désiré faire votre connaissance, car
il aime beaucoup la musique, et ma fille lui a déchiffré au piano
votre partition.»
Un évêque, à présent! Félix est pris de peur, positivement. Le voilà
aux prises avec tout ce qu'il y a de plus collet-monté dans le monde,
la noblesse et le haut clergé. Un évêque! Il n'en a vu qu'un, crosse à
la main et mitre en tête, à Sainte-Marie des Batignolles, l'évêque
qui lui a touché la joue le jour de sa confirmation. Saura-t-il se
comporter convenablement avec un prince de l'Église?... Ah! que le
diable emporte le docteur!
Par bonheur, Mgr Calou a, sous ses cheveux blancs, une bonne et
joviale figure de vieillard sanguin, et il tend sans façon au jeune
homme qu'on lui présente, et qui s'attendait presque à être béni, sa
main gantée de violet.
--«Le voici donc,--s'écrie-t-il avec un cordial accent méridional,--le
voici donc, ce jeune malade qui vient demander sa guérison à notre
soleil... Il fera son devoir, n'en doutez pas, mon cher enfant, et
vous pourrez bientôt vous remettre au travail, nous charmer de nouveau
par vos belles compositions... Mais le dîner est servi. A table!»
En effet, la porte de la salle à manger vient de s'ouvrir. L'évêque y
pénètre en marchant à côté de Mme de Pujade; Félix offre son bras à
la jolie Mlle Thérésine; et, dès que Monseigneur a expédié le
_Benedicite_, on attaque le potage.
Le dîner est excellent, un dîner de province, copieux et délicat; et,
après le coup du médecin, Félix, bien qu'encore un peu interloqué
par les moustaches de la comtesse et la croix pectorale de l'ancien
missionnaire, commence à se rassurer. C'est stupide, après tout, sa
confusion et son silence; il doit se montrer aimable, il ne veut pas
laisser la réputation d'un imbécile ou d'un sauvage. D'ailleurs, le
milieu dans lequel il se trouve lui semble déjà plus sympathique. Il
commence à croire qu'on s'intéresse à lui. On lui parle de ce qu'il
aime, de son art; on lui fait raconter la première représentation
de sa _Nuit d'Étoiles_. Et il répond, l'artiste, il s'anime, il
s'abandonne. A des mots ingénus, à de gentilles plaisanteries qui lui
ont échappé, on a ri, mais avec plaisir, sans ironie et sans malice.
Alors il s'épanouit, il cède au besoin des confidences, il dit, avec
une naïve éloquence, sa jeunesse si solitaire et si douloureuse, les
joies du succès inattendu.
--«Ainsi, vous êtes tombé malade, au lendemain de votre premier
bonheur,»--lui dit Mme de Pujade; et elle a un: «Pauvre jeune homme!»
plein de bonté.
Et le vieux prêtre le regarde avec des yeux bienveillants, et lui
remplit gaîment son verre.
--«Encore un peu de bourgogne, monsieur le convalescent. Cela ne peut
que vous faire du bien.»
Mais ce qui réconcilie tout à fait le voyageur avec ses hôtes, ce qui
lui rend la confiance, ce qui excite sa verve, c'est la présence de
Mlle Thérésine. Car il s'aperçoit qu'il ne lui déplaît pas, qu'elle
a doucement souri à toutes ses saillies, que ses beaux yeux noirs
aux longs cils retroussés se sont plusieurs fois levés sur lui, et
que--non! ce n'est pas une illusion, il en est sûr,--il vient d'y
surprendre un regard infiniment doux, presque attendri.
Ah! l'aimable repas! La bonne hôtesse! Le brave homme d'évêque! Et la
charmante jeune fille, surtout! La charmante jeune fille!
Mais, tandis que la servante change les assiettes, dans une de ces
minutes de silence inexpliqué où les gens du peuple disent: «Il passe
un ange,» soudain,--et par hasard, oh! par pur hasard,--Félix Travel
voit son visage reflété dans un miroir, là, sur la muraille, en face
de lui.
Son visage! Mais est-ce vraiment son visage? Est-ce bien lui, ce jeune
homme si maigre, aux yeux caves, au teint plombé? Comment! Il a donc
toujours aussi mauvaise mine? Et toutes ses terreurs lui reviennent
aussitôt. Une cruelle pensée traverse son esprit. Les attentions, les
prévenances de ses hôtes, ce n'est pas à lui particulièrement qu'elles
s'adressent, c'est au malade, c'est au poitrinaire qui a déjà la mort
sur la figure. Était-il fou de s'imaginer que cette provinciale
sèche et altière, que ce vieux prélat, que cette silencieuse et
aristocratique enfant, pouvaient porter un tel intérêt à un pauvre
diable de musicien, sans fortune, à peine célèbre, sorti hier de la
bohème! Non! ce qu'il prenait pour de la sympathie, ce n'est que de
la pitié. Si la comtesse met tant d'insistance à lui faire accepter
ce blanc de poulet, si Monseigneur, de sa main blanche et grasse où
brille l'émeraude pastorale, lui verse si paternellement ce chambertin
de derrière les fagots, c'est par compassion pour son état; ils en
feraient autant, dans une de leurs charitables visites à l'hôpital,
pour le premier mendiant venu. Oui! c'est évident. Il comprend
les choses, il s'explique tout, maintenant. On le traite comme un
moribond!
Et cette jeune fille?
Elle aussi, sans doute, éprouve seulement pour lui la banale
commisération qu'elle aurait devant tout autre malade. N'allait-il
pas s'imaginer qu'il l'avait charmée dès la première rencontre, qu'il
éveillait peut-être en elle un sentiment obscur et doux? Insensé! Fat
et insensé!
Et, comme il jette sur elle un regard irrité, presque méchant, il
découvre une indicible tristesse dans les beaux yeux de Thérésine,
dans ses beaux yeux mouillés, en ce moment, par deux larmes mal
contenues.
Oh! l'affreuse amertume!
Ainsi, il ne s'est peut-être pas trompé. Peut-être cette ignorante
et candide enfant, enfouie jusque-là au fond de cette province, dans
cette maison claustrale, a-t-elle senti tout à l'heure son coeur
tressaillir pour la première fois. Et maintenant elle est navrée en
songeant que ce jeune homme dont la vue la trouble, qu'elle va aimer,
qu'elle aime déjà, n'a plus que quelques mois, que quelques jours à
vivre. Ces larmes qui lui viennent aux yeux, c'est le regret de son
espoir d'amour, à peine né, si tôt déçu. Le malheureux qu'il est! Une
femme le pleure, en sa présence, de son vivant!
C'est fini. Le charme est rompu. Rempli d'horreur, le coeur battant à
grands coups, Félix Travel tombe alors dans un morne silence. A toutes
les obligeantes questions de ses hôtes, il ne répond que par des
monosyllabes, des phrases confuses. Fuir! il ne pense plus qu'à fuir!
Dès qu'on se lève de table, il s'excuse avec maladresse, se déclare
plus souffrant. Et ce prêtre et ces femmes, avec leurs façons
affectueuses, leurs recommandations inquiètes, lui deviennent odieux.
«Enveloppez-vous bien... Prenez garde de prendre froid.» Oh! les gens
importuns!
Enfin, le voilà dehors, libre. Il s'en va, cherchant à reconnaître son
chemin dans les rues noires et désertes de la vieille ville, sous la
claire et froide nuit d'étoiles; et, grelottant sous ses habits, seul,
tout seul avec l'exécrable peur de la mort, il se dit tout haut à
lui-même et se répète sans cesse, comme un monomane:
«Perdu! Je suis perdu!»
Deux mois après, complètement guéri par le bon soleil et l'air salubre
des montagnes, Félix Travel, en repassant par Perpignan, était, une
seconde fois, invité à dîner avec l'évêque chez Mme de Pujade;--et
c'était à qui le féliciterait sur son bon appétit et sur sa belle
mine.
Épanoui de se porter si bien, le musicien voit, à présent, les choses
comme elles sont. Il est dans une bonne maison de province, mal
meublée, c'est vrai, mais où la chère est exquise. Mgr Calou a la
rondeur et la bonhomie d'un vieil aumônier de régiment; et la comtesse
elle-même, malgré ses airs guindés, laisse apparaître, de temps en
temps, un sourire de brave femme sous ses moustaches.
Il n'a plus de timidité, aujourd'hui, le voyageur; il se montre
amusant, spirituel, et, quand il regarde, par hasard, le miroir en
face de lui, il y reconnaît son visage--celui d'un joli garçon, ma
foi!--tout radieux de santé et de jeunesse. Ah! quelle joie de vivre!
Non! pourtant, il a un souci. Les yeux de Mlle Thérésine évitent à
présent de se tourner vers lui: elle les tient obstinément baissés sur
son assiette. Pourquoi cette réserve excessive? S'est-elle dit qu'elle
ne doit pas s'intéresser à un jeune homme qui n'est point de son
monde, à un artiste qui passe; ou bien est-ce Félix qui s'est fait
illusion, la dernière fois?
Il ne le saura jamais. Demain, il part pour ne plus revenir.
Mais--l'homme est si inconséquent, si bizarre!--voilà que le
convalescent épanoui est pris d'une mélancolie soudaine. Il se
rappelle les beaux regards de Vierge de Murillo fixés si doucement sur
lui, les beaux regards de madone et de grisette pleins de pitié et de
larmes, et, pour un peu, il songerait presque:
«Décidément, je ne suis plus malade... Quel dommage!»