Adeline, dans la compagnie de personnes aussi chéries, ne tarda pas à se
défaire de cette mélancolie que lui avait causée le sort de son père;
elle recouvra toute sa vivacité naturelle; et quand elle eut quitté les
habits lugubres que sa piété filiale lui avait fait prendre, elle donna
sa main à Théodore. La cérémonie du mariage, célébrée à Saint-Maur, fut
honorée de la présence du comte et de la comtesse D......; et Laluc eut
le bonheur d’assurer, le même jour, les flatteuses destinées de ses deux
enfans. Lorsque la cérémonie fut terminée, il les bénit et les embrassa
tous avec les larmes de l’amour paternel. «Je te rends grâces, ô grand
Dieu! dit-il, de m’avoir permis de voir cette heure-ci; quand il te
plaira de me rappeler de ce monde, je le quitterai sans regret.»
«Puissiez-vous vivre long-temps pour bénir vos enfans! répliqua
Adeline.» Clare baisa la main de son père, et pleura: «Oh! oui,
long-temps! répéta-t-elle d’une voix presque éteinte.» Laluc sourit
d’un air de complaisance, et tourna la conversation vers un sujet moins
touchant.
Cependant le temps s’approchait où Laluc jugeait nécessaire de retourner
aux devoirs de sa paroisse, dont il avait été si long-temps absent.
Mademoiselle Laluc qui l’avait soigné à Montpellier pendant sa maladie,
et qui depuis était retournée en Savoie, se plaignait aussi de la
solitude à laquelle elle était réduite; et c’était pour son frère un
nouveau motif de hâter son départ. Théodore et Adeline, qui ne pouvaient
supporter l’idée de se séparer de ce vénérable parent, s’efforcèrent de
lui persuader d’abandonner son château, et de vivre en France avec eux;
mais il était fortement attaché à Leloncourt. Depuis plusieurs années,
il faisait la consolation et le bonheur de ses paroissiens; ils le
respectaient et l’aimaient comme un père; il les regardait comme ses
enfans. L’attachement qu’ils lui avaient témoigné le jour de son départ,
n’était pas non plus oublié; il avait fait une grande impression sur son
esprit, et il ne pouvait soutenir l’idée de les abandonner au moment où
le ciel venait de le combler de ses bienfaits. «Il est doux de vivre
pour eux, dit-il, et je veux aussi mourir au milieu d’eux.» Un sentiment
d’une nature encore plus attrayante (que le philosophe incrédule ne lui
donne pas le nom de faiblesse, et que l’homme du monde ne le regarde pas
comme impossible), un sentiment plus tendre encore l’attirait à
Leloncourt: c’est que les restes de son épouse y reposaient.
Laluc ne voulant pas rester en France, Théodore et Adeline, pour qui les
plaisirs variés et tumultueux que Paris offrait, étaient inférieurs aux
plaisirs domestiques et à la compagnie choisie de Leloncourt, résolurent
de l’accompagner avec M. et madame Verneuil. Adeline arrangea ses
affaires de manière à pouvoir se passer de résider en France; et, après
avoir pris un congé affectueux du comte et de la comtesse D...., ainsi
que de M. Amand, qui avait recouvré un peu de sa gaîté ordinaire, elle
partit avec ses amis pour la Savoie.
Les sourires les plus délicieux se précipitaient sur le visage de Clare,
à mesure qu’elle s’approchait des scènes chéries des plaisirs de son
enfance; et Théodore, regardant souvent à la portière, voyait avec un
enthousiasme patriotique les paysages magnifiques et variés qu’offraient
successivement les différentes montagnes.
Il était tard lorsqu’ils arrivèrent à quelques milles de Leloncourt; et
la grande route, tournant autour d’une roche escarpée, leur offrit la
vue du lac et de la paisible habitation de Laluc. Une exclamation de
joie de toute la compagnie annonça cette découverte, et un rayon de
plaisir étincela dans tous les yeux.
Laluc félicita sa famille sur son heureuse arrivée dans ses foyers, et
remercia en silence l’Être Suprême de lui avoir permis d’y retourner
ainsi. Adeline continua de contempler ces objets bien connus; et
réfléchissant aux vicissitudes de chagrin et de plaisir qu’elle avait
éprouvées depuis qu’elle les avait vus, au changement merveilleux de sa
condition, son cœur s’épanouissait de plaisir et de reconnaissance. Elle
regardait Théodore, qu’elle avait pleuré dans ces mêmes lieux comme
perdu pour toujours, qui, lorsqu’elle l’avait retrouvé, avait été sur le
point de lui être arraché par une mort ignominieuse, mais qui
maintenant était assis à ses côtés, à l’abri de tout danger, et son
époux chéri, la gloire de sa famille et la sienne; et tandis que les
larmes qui coulaient de ses yeux exprimaient la sensibilité de son cœur,
un sourire de tendresse au-dessus de toute expression lui faisait
connaître les sensations qu’elle éprouvait. Il lui serra doucement la
main, et lui répondit par un regard plein d’amour.
Pierre, qui s’avança alors en galopant près de la voiture, le visage
rayonnant de joie et avec un air d’importance, interrompit une série de
sentimens devenue pour ainsi dire trop intéressante. «Ah! mon cher
maître, s’écria-t-il, soyez le bienvenu encore une fois dans votre pays!
Voici le village; Dieu le conserve! Il vaut un million de Paris. Grâces
soient rendues à saint Jacques! nous sommes tous arrivés sains et
saufs.»
Cette effusion de joie de la part de l’honnête Pierre fut reçue avec le
retour qu’elle méritait. A mesure qu’ils s’approchèrent du lac, ils
entendirent le son de la musique prolongé par les eaux, et aperçurent
bientôt une grande troupe de villageois assemblés sur le vert gazon qui
descendait jusqu’au bord du lac, revêtus de leurs habits des dimanches
et dansant ensemble. C’était la soirée d’un jour de fête. Les vieillards
étaient assis à l’ombre des arbres qui couvraient cette petite éminence,
mangeant du lait et des fruits, et regardant sauter leurs fils et leurs
filles au son du tambourin et de la musette, auquel se joignaient les
sons plus doux de la mandoline.
Pierre parut le premier, et il fut aussitôt environné d’une foule de ses
compatriotes qui, apprenant que leur bien-aimé pasteur approchait,
coururent au-devant de lui. Leurs vives et sincères expressions de joie
remplirent le cœur de Laluc de la plus douce satisfaction: il les reçut
avec la tendresse d’un père, et ne put s’empêcher de répandre des larmes
à cette marque de leur attachement. Quand les jeunes paysans et
paysannes eurent appris son arrivée, la joie devint si générale, que,
conduits par le tambourin et la musette, ils dansèrent devant la voiture
jusqu’au château, où ils l’accueillirent de nouveau, lui et sa famille,
par les airs les plus gais. Ils furent reçus à la porte du château par
mademoiselle Laluc; et jamais compagnie ne se revît avec plus de
contentement.
Comme la soirée était superbe, on soupa dans le jardin. Quand le repas
fut fini, Clare, dont la joie était au comble, proposa de danser au
clair de la lune. «Cela serait délicieux, dit-elle; les rayons de la
lune tremblent déjà sur les eaux. Voyez quel courant de lumière ils
répandent à travers le lac, et comme ils brillent autour de ce petit
promontoire à gauche. La fraîcheur de la nuit invite également à la
danse.»
Ils consentirent tous à sa proposition. «Et qu’on fasse aussi entrer les
bonnes gens qui nous ont si bien accueillis, dit Laluc, ils partageront
_tous_ notre bonheur. Il y a de la religion à rendre les autres heureux,
et la reconnaissance doit nous rendre dévots. Pierre, apportez plus de
vin, et mettez des tables sous les arbres.» Pierre vola; et, tandis que
l’on plaçait des chaises et des tables sous les arbres, Clare alla
chercher son luth favori, le luth qui lui avait autrefois causé tant de
plaisir, et dont Adeline avait souvent tiré des expressions
mélancoliques. La main légère de Clare parcourut toutes les cordes, et,
en tirant des sons pleins de tendresse, elle chanta l’air suivant.