CHAPITRE XI.

Adeline, dans la compagnie de personnes aussi chéries, ne tarda pas à se

défaire de cette mélancolie que lui avait causée le sort de son père;

elle recouvra toute sa vivacité naturelle; et quand elle eut quitté les

habits lugubres que sa piété filiale lui avait fait prendre, elle donna

sa main à Théodore. La cérémonie du mariage, célébrée à Saint-Maur, fut

honorée de la présence du comte et de la comtesse D......; et Laluc eut

le bonheur d’assurer, le même jour, les flatteuses destinées de ses deux

enfans. Lorsque la cérémonie fut terminée, il les bénit et les embrassa

tous avec les larmes de l’amour paternel. «Je te rends grâces, ô grand

Dieu! dit-il, de m’avoir permis de voir cette heure-ci; quand il te

plaira de me rappeler de ce monde, je le quitterai sans regret.»

«Puissiez-vous vivre long-temps pour bénir vos enfans! répliqua

Adeline.» Clare baisa la main de son père, et pleura: «Oh! oui,

long-temps! répéta-t-elle d’une voix presque éteinte.» Laluc sourit

d’un air de complaisance, et tourna la conversation vers un sujet moins

touchant.

Cependant le temps s’approchait où Laluc jugeait nécessaire de retourner

aux devoirs de sa paroisse, dont il avait été si long-temps absent.

Mademoiselle Laluc qui l’avait soigné à Montpellier pendant sa maladie,

et qui depuis était retournée en Savoie, se plaignait aussi de la

solitude à laquelle elle était réduite; et c’était pour son frère un

nouveau motif de hâter son départ. Théodore et Adeline, qui ne pouvaient

supporter l’idée de se séparer de ce vénérable parent, s’efforcèrent de

lui persuader d’abandonner son château, et de vivre en France avec eux;

mais il était fortement attaché à Leloncourt. Depuis plusieurs années,

il faisait la consolation et le bonheur de ses paroissiens; ils le

respectaient et l’aimaient comme un père; il les regardait comme ses

enfans. L’attachement qu’ils lui avaient témoigné le jour de son départ,

n’était pas non plus oublié; il avait fait une grande impression sur son

esprit, et il ne pouvait soutenir l’idée de les abandonner au moment où

le ciel venait de le combler de ses bienfaits. «Il est doux de vivre

pour eux, dit-il, et je veux aussi mourir au milieu d’eux.» Un sentiment

d’une nature encore plus attrayante (que le philosophe incrédule ne lui

donne pas le nom de faiblesse, et que l’homme du monde ne le regarde pas

comme impossible), un sentiment plus tendre encore l’attirait à

Leloncourt: c’est que les restes de son épouse y reposaient.

Laluc ne voulant pas rester en France, Théodore et Adeline, pour qui les

plaisirs variés et tumultueux que Paris offrait, étaient inférieurs aux

plaisirs domestiques et à la compagnie choisie de Leloncourt, résolurent

de l’accompagner avec M. et madame Verneuil. Adeline arrangea ses

affaires de manière à pouvoir se passer de résider en France; et, après

avoir pris un congé affectueux du comte et de la comtesse D...., ainsi

que de M. Amand, qui avait recouvré un peu de sa gaîté ordinaire, elle

partit avec ses amis pour la Savoie.

Les sourires les plus délicieux se précipitaient sur le visage de Clare,

à mesure qu’elle s’approchait des scènes chéries des plaisirs de son

enfance; et Théodore, regardant souvent à la portière, voyait avec un

enthousiasme patriotique les paysages magnifiques et variés qu’offraient

successivement les différentes montagnes.

Il était tard lorsqu’ils arrivèrent à quelques milles de Leloncourt; et

la grande route, tournant autour d’une roche escarpée, leur offrit la

vue du lac et de la paisible habitation de Laluc. Une exclamation de

joie de toute la compagnie annonça cette découverte, et un rayon de

plaisir étincela dans tous les yeux.

Laluc félicita sa famille sur son heureuse arrivée dans ses foyers, et

remercia en silence l’Être Suprême de lui avoir permis d’y retourner

ainsi. Adeline continua de contempler ces objets bien connus; et

réfléchissant aux vicissitudes de chagrin et de plaisir qu’elle avait

éprouvées depuis qu’elle les avait vus, au changement merveilleux de sa

condition, son cœur s’épanouissait de plaisir et de reconnaissance. Elle

regardait Théodore, qu’elle avait pleuré dans ces mêmes lieux comme

perdu pour toujours, qui, lorsqu’elle l’avait retrouvé, avait été sur le

point de lui être arraché par une mort ignominieuse, mais qui

maintenant était assis à ses côtés, à l’abri de tout danger, et son

époux chéri, la gloire de sa famille et la sienne; et tandis que les

larmes qui coulaient de ses yeux exprimaient la sensibilité de son cœur,

un sourire de tendresse au-dessus de toute expression lui faisait

connaître les sensations qu’elle éprouvait. Il lui serra doucement la

main, et lui répondit par un regard plein d’amour.

Pierre, qui s’avança alors en galopant près de la voiture, le visage

rayonnant de joie et avec un air d’importance, interrompit une série de

sentimens devenue pour ainsi dire trop intéressante. «Ah! mon cher

maître, s’écria-t-il, soyez le bienvenu encore une fois dans votre pays!

Voici le village; Dieu le conserve! Il vaut un million de Paris. Grâces

soient rendues à saint Jacques! nous sommes tous arrivés sains et

saufs.»

Cette effusion de joie de la part de l’honnête Pierre fut reçue avec le

retour qu’elle méritait. A mesure qu’ils s’approchèrent du lac, ils

entendirent le son de la musique prolongé par les eaux, et aperçurent

bientôt une grande troupe de villageois assemblés sur le vert gazon qui

descendait jusqu’au bord du lac, revêtus de leurs habits des dimanches

et dansant ensemble. C’était la soirée d’un jour de fête. Les vieillards

étaient assis à l’ombre des arbres qui couvraient cette petite éminence,

mangeant du lait et des fruits, et regardant sauter leurs fils et leurs

filles au son du tambourin et de la musette, auquel se joignaient les

sons plus doux de la mandoline.

Pierre parut le premier, et il fut aussitôt environné d’une foule de ses

compatriotes qui, apprenant que leur bien-aimé pasteur approchait,

coururent au-devant de lui. Leurs vives et sincères expressions de joie

remplirent le cœur de Laluc de la plus douce satisfaction: il les reçut

avec la tendresse d’un père, et ne put s’empêcher de répandre des larmes

à cette marque de leur attachement. Quand les jeunes paysans et

paysannes eurent appris son arrivée, la joie devint si générale, que,

conduits par le tambourin et la musette, ils dansèrent devant la voiture

jusqu’au château, où ils l’accueillirent de nouveau, lui et sa famille,

par les airs les plus gais. Ils furent reçus à la porte du château par

mademoiselle Laluc; et jamais compagnie ne se revît avec plus de

contentement.

Comme la soirée était superbe, on soupa dans le jardin. Quand le repas

fut fini, Clare, dont la joie était au comble, proposa de danser au

clair de la lune. «Cela serait délicieux, dit-elle; les rayons de la

lune tremblent déjà sur les eaux. Voyez quel courant de lumière ils

répandent à travers le lac, et comme ils brillent autour de ce petit

promontoire à gauche. La fraîcheur de la nuit invite également à la

danse.»

Ils consentirent tous à sa proposition. «Et qu’on fasse aussi entrer les

bonnes gens qui nous ont si bien accueillis, dit Laluc, ils partageront

_tous_ notre bonheur. Il y a de la religion à rendre les autres heureux,

et la reconnaissance doit nous rendre dévots. Pierre, apportez plus de

vin, et mettez des tables sous les arbres.» Pierre vola; et, tandis que

l’on plaçait des chaises et des tables sous les arbres, Clare alla

chercher son luth favori, le luth qui lui avait autrefois causé tant de

plaisir, et dont Adeline avait souvent tiré des expressions

mélancoliques. La main légère de Clare parcourut toutes les cordes, et,

en tirant des sons pleins de tendresse, elle chanta l’air suivant.

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 27 / 29 题