Le jour du procès attendu avec tant d’impatience, et dont dépendait le
sort de tant d’individus, arriva enfin. Adeline, accompagnée de M.
Verneuil et de madame La Motte, parut pour poursuivre le marquis de
Montalte; et d’Aunoy, du Bosse, Louis La Motte, et plusieurs autres
personnes, furent témoins dans sa cause. Les juges étaient les plus
distingués de France; et les avocats, de part et d’autre, des hommes du
plus grand talent. Dans une cause de cette importance, on peut bien
s’imaginer que le palais fut rempli de gens de distinction, et le
spectacle qu’il offrit était vraiment solennel et magnifique.
Quand Adeline parut devant le tribunal, son émotion, plus puissante que
tout l’art de la dissimulation, ajoutant à la dignité naturelle de son
maintien l’expression d’une douce timidité, la rendit encore plus
intéressante, et lui attira la pitié et l’admiration de toute
l’assemblée. Quand elle se hasarda de lever les yeux, elle s’aperçut que
le marquis n’était pas encore arrivé; et, tandis qu’elle attendait sa
présence en tremblant, un murmure confus s’éleva dans une partie
éloignée de la salle. Ses esprits pensèrent alors l’abandonner; la
certitude de voir bientôt devant elle l’assassin de son père la glaça
d’effroi, et ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté qu’on l’empêcha
de s’évanouir. Un bruit sourd se répandit alors dans l’auditoire, et
l’on aperçut un mouvement de confusion qui ne tarda pas à se communiquer
au tribunal même. Plusieurs de ses membres se levèrent; quelques-uns
sortirent de la salle: tout annonçait une scène de désordre; et le bruit
parvint à la fin jusqu’à Adeline que le marquis de Montalte se mourait,
Un temps considérable se passa dans cette incertitude; mais le désordre
continua, le marquis n’arrivait pas; et, sur la demande d’Adeline, M.
Verneuil alla recueillir des renseignemens plus positifs.
Il suivit une foule de monde qui ne précipitait vers le Châtelet, et
parvint, avec quelque difficulté, dans la prison; mais le concierge,
qu’il avait gagné pour entrer, ne put lui donner aucune information
certaine sur le sujet de ses recherches; et, comme il était obligé de
rester à son poste, il ne put que lui enseigner vaguement le lieu où
était le marquis. Les cours étaient désertes; mais, à mesure qu’il
avança, il entendit quelques voix, et aperçut bientôt quelques individus
qui couraient vers un escalier au-delà d’un long passage voûté; il les
suivit, et apprit qu’effectivement le marquis était à l’article de la
mort. L’escalier était plein: il tâcha de pénétrer à travers la foule;
et, après bien des efforts et des difficultés, il parvint à la porte
d’une antichambre qui communiquait à l’appartement où était le marquis,
et dont sortaient plusieurs personnes.
Là il apprit que l’objet de ses recherches était déjà mort. Cependant M.
Verneuil poussa jusqu’à la chambre où était le marquis, sur un lit
environné d’officiers de justice, et de deux notaires qui paraissaient
avoir pris ses dépositions. Son visage était noir et empreint des
horreurs de la mort. M. Verneuil détourna les yeux, offensé de ce
spectacle, et fut informé par les personnes qu’il interrogea, que le
marquis était mort par le poison.
Il paraît que, convaincu de n’avoir rien a espérer de l’issue du procès,
il avait pris ce moyen d’éviter une mort ignominieuse. Dans les derniers
momens de sa vie, tandis qu’il était tourmenté du souvenir de ses
crimes, il résolut de les atténuer autant qu’il était en lui. Après
avoir avalé le poison, il avait aussitôt envoyé chercher un confesseur
et deux notaires, et avait mis hors de toute contestation les droits
d’Adeline, lui laissant, outre cela, un legs considérable.
En conséquence de ces dépositions, elle fut, peu de temps après,
formellement reconnue comme fille et héritière de Henri de Montalte, et
elle recouvra les grands biens de son père. Elle alla se jeter aux pieds
du roi pour demander la grâce de Théodore et de La Motte. Le caractère
du premier, la cause dans laquelle il avait risqué sa vie, et la raison
qui lui avait attiré la haine du marquis, étaient des choses notoires et
si évidentes, qu’il est plus que probable que le monarque aurait accordé
son pardon à une personne moins aimable qu’Adeline de Montalte. Théodore
Laluc obtint non-seulement sa grâce, mais, en considération de sa
louable conduite envers Adeline, il fut élevé peu après à un grade
considérable dans l’armée.
Quant à La Motte, qui avait été pleinement convaincu de vol, et qui
avait aussi été accusé du crime qui l’avait forcé à quitter Paris, il
fut impossible d’obtenir sa grâce: les vives sollicitations d’Adeline,
et la considération du service qu’il lui avait rendu, firent néanmoins
adoucir sa sentence, et il fut condamné au bannissement. Cette
indulgence ne lui aurait cependant guère servi, si la générosité
d’Adeline n’avait pas étouffé d’autres poursuites qu’on allait faire
contre lui, et ne lui avait pas accordé une somme plus que suffisante
pour maintenir sa famille dans un pays étranger. Une conduite si noble
eut un tel effet sur son cœur, qui avait plutôt péché par faiblesse que
par une dépravation naturelle, et lui inspira tant de remords des
complots qu’il avait autrefois tramés contre sa bienfaitrice, que ses
premières habitudes lui devinrent odieuses, et que son caractère
recouvra graduellement les traits qu’il n’aurait probablement jamais
perdus, s’il n’avait pas été exposé aux plaisirs attrayans de la
capitale.
La conduite que venait de tenir Adeline changea, pour ainsi dire, en
adoration l’amour que Louis avait eu pour elle; mais il renonça même à
la faible espérance qu’il avait jusqu’ici chérie; et, comme le pardon de
Théodore rendait ce sacrifice nécessaire, il s’y soumit sans répugnance.
Il résolut néanmoins de chercher dans l’absence la tranquillité qu’il
avait perdue, et de faire consister son bonheur dans celui de deux
personnes qu’il aimait à si juste titre.
La veille de leur départ, La Motte et sa famille prirent un congé
très-affectueux d’Adeline: ils passèrent en Angleterre, où La Motte
avait dessein de s’établir; et Louis, voulant s’éloigner de ses charmes,
partit le même jour pour son régiment.
Adeline resta quelque temps à Paris pour arranger ses affaires; elle fut
présentée par M. Verneuil au petit nombre de parens éloignés qui
restaient de sa famille. De ce nombre étaient le comte et la comtesse
D....., et ce M. Amand qui avait si fort excité sa pitié et son estime
dans la ville de Nice. La dame dont il regrettait la mort était de la
famille de Montalte; et la ressemblance qu’il avait trouvée entre ses
traits et ceux d’Adeline, sa cousine, n’était pas entièrement l’effet de
l’imagination. La mort de son frère l’avait subitement rappelé d’Italie;
mais Adeline eut la satisfaction d’observer que cette tristesse
accablante dont il était autrefois oppressé, avait fait place à une
espèce de résignation tranquille, et que son visage était souvent
empreint d’un rayon de gaîté.
Le comte et la comtesse D...., que sa bonté et ses charmes avaient fort
intéressés, l’invitèrent à regarder leur maison comme la sienne, tant
qu’elle resterait à Paris.
Son premier soin fut de faire transporter les restes de son père, de
l’abbaye de Saint-Clair, dans le caveau où reposaient ses ancêtres. On
fit le procès à d’Aunoy, qui fut regardé comme assassin, et exécuté. Au
lieu du supplice, il avait déclaré où étaient cachés les restes du
marquis; c’était dans la chambre en pierres de l’abbaye, dont nous avons
déjà fait mention. M. Verneuil accompagna les officiers chargés d’en
faire la recherche, et vit porter les cendres du marquis à Saint-Maur,
l’une de ses terres, dans une province septentrionale. Elles y furent
déposées avec la pompe funèbre convenable à son rang. Adeline les suivit
en grand deuil; et, ce dernier devoir payé à la mémoire de son père,
elle devint plus calme et plus résignée. Le manuscrit où était tracée la
relation de ses souffrances avait été trouvé à l’abbaye, et rendu à
Adeline par M. Verneuil, et elle le conserva avec le pieux enthousiasme
que méritait un dépôt si sacré.
A son retour à Paris, elle trouva Théodore Laluc arrivé de Montpellier.
Le plaisir de cette rencontre fut un peu troublé par les nouvelles qu’il
apportait de la santé de son père, dont l’extrême danger l’avait seul
empêché de voler auprès d’Adeline, dès l’instant où il avait obtenu sa
liberté, pour la remercier de lui avoir conservé la vie. Elle le reçut
alors comme l’homme à qui elle devait sa conservation, et comme l’amant
qui méritait et possédait effectivement toute sa tendresse. Le souvenir
des circonstances dans lesquelles ils s’étaient dernièrement rencontrés,
et de leurs angoisses mutuelles, rendait plus délicieuse la félicité des
momens actuels, puisque, n’ayant plus devant les yeux l’affreuse
perspective d’une mort ignominieuse et d’une séparation éternelle, ils
n’apercevaient dans l’avenir que des jours rians qui les attendaient, où
ils pourraient marcher ensemble dans les sentiers fleuris de la vie. Le
contraste que leur offraient la mémoire du passé et la vue du présent,
leur arrachait souvent des larmes de tendresse et de reconnaissance; et
le doux sourire qui semblait vouloir chasser du visage d’Adeline ces
larmes de douleur, pénétrait le cœur de Théodore, et lui rappela une
petite chanson qu’il lui avait autrefois chantée dans des circonstances
différentes. Il prit un luth qui était sur la table, et, en touchant les
cordes harmonieuses, il fit entendre les paroles suivantes.