CHAPITRE IX.

Revenons maintenant à la suite de notre narration, et à Adeline qui fut

transportée de la cour de justice chez madame La Motte. Cette dernière

était cependant au Châtelet avec son mari, éprouvant toutes les

angoisses que la sentence prononcée contre lui pouvait lui faire sentir.

La délicate Adeline, depuis si long-temps harassée par la douleur et la

fatigue, succombait pour ainsi dire sous le poids des différentes

émotions occasionées par la découverte de sa naissance. Elles étaient

dans ce moment trop compliquées pour être susceptibles d’une analyse. De

l’état d’orpheline, vivant des bienfaits des autres, sans famille,

n’ayant que peu d’amis, et poursuivie par un ennemi cruel et puissant,

elle se trouvait soudainement la fille d’une illustre maison et

héritière de biens immenses. Mais elle apprenait en même temps que son

père avait été assassiné, assassiné à la fleur de son âge, assassiné par

les ordres d’un frère; obligée de comparaître contre ce frère et de

causer la mort de son oncle, en faisant punir le meurtrier de son père.

Lorsqu’elle se rappelait le manuscrit si singulièrement trouvé, et

qu’elle considérait que les larmes qu’elle avait alors répandues étaient

des larmes qui avaient coulé pour les souffrances d’un père, il est

impossible d’imaginer les émotions qu’elle éprouvait. Les circonstances

qui avaient accompagné la découverte de ces papiers ne lui parurent plus

avoir été l’effet du hasard, mais celui d’une puissance surnaturelle,

dont les desseins sont grands et justes. «O mon père! s’écriait-elle,

vos derniers souhaits sont accomplis; le cœur sensible que vous désiriez

pour faire connaître vos souffrances les vengera.»

Lorsque madame La Motte revint, Adeline s’efforça, comme à l’ordinaire,

de réprimer ses propres émotions, afin d’apaiser l’affliction de son

amie. Elle raconta ce qui s’était passé dans la cour de justice après le

départ de La Motte, et par ce moyen jeta une lueur momentanée de

satisfaction dans le cœur affligé de cette misérable femme. Adeline prit

tous les moyens possibles de recouvrer le manuscrit. Elle fut informée

que La Motte, dans le trouble de son départ, l’avait laissé, avec

plusieurs autres choses, à l’abbaye. Cette circonstance lui causa

beaucoup de chagrin, d’autant plus qu’elle croyait que ces papiers

pourraient être de la plus grande importance dans l’instruction du

procès: elle résolut néanmoins, en cas qu’elle parvînt à recouvrer ses

droits, de faire chercher ce manuscrit avec le plus grand soin.

Sur le soir, Louis rejoignit ces deux affligées; il venait de quitter

son père, qu’il avait laissé plus tranquille qu’il n’avait encore été

depuis la fatale sentence. Après un souper triste et silencieux, ils se

séparèrent pour la nuit, et Adeline eut le loisir de méditer sur les

découvertes de ce jour plein d’événemens. Les souffrances de feu son

père, telles qu’elle les avait lues tracées de sa _propre main_,

faisaient la plus grande impression sur son esprit. Leur récit l’avait

autrefois tellement affectée, et avait si fort intéressé son

imagination, que sa mémoire lui rappelait actuellement toutes les

particularités dont il était fait mention. Mais quand elle

réfléchissait qu’elle avait été dans la chambre où son père avait

éprouvé tant de maux, où même il avait été immolé, et qu’elle avait

probablement vu le poignard qui l’avait frappé, qu’elle l’avait vu

empreint de rouille, d’une rouille ensanglantée, il lui était impossible

d’adoucir l’agonie et l’horreur de son âme.

Le jour suivant, Adeline reçut ordre de se préparer pour le procès du

marquis de Montalte, qui devait commencer aussitôt que les témoins

seraient rassemblés. Parmi ceux-ci était l’abbesse du couvent qui

l’avait reçue des mains de d’Aunoy; madame La Motte, qui était présente

quand du Bosse avait forcé son mari à prendre Adeline; et Pierre qui

avait non-seulement été témoin de cette circonstance, mais qui l’avait

transportée de l’abbaye en Savoie, afin de la soustraire aux desseins du

marquis. La disposition de la loi empêchait La Motte et Théodore de

rendre leur témoignage.

Lorsque La Motte fut instruit de la découverte de la naissance

d’Adeline, et que son père avait été assassiné à l’abbaye de

Saint-Clair, il se souvint sur-le-champ et fit mention à sa femme du

squelette qu’il avait trouvé dans la chambre en pierres allant aux

cellules souterraines. L’état dans lequel il l’avait trouvé caché dans

un coffre au fond d’une chambre obscure bien fermée, ne laissa aucun

doute ni à l’un ni à l’autre que ce ne fussent les restes du feu

marquis. Cependant madame La Motte résolut de ne pas choquer Adeline par

le récit de cette circonstance, jusqu’à ce qu’il fût nécessaire de la

déclarer.

A mesure que le moment d’instruire ce procès s’approcha, la détresse et

l’agitation d’Adeline augmentèrent. Quoique la justice demandât la vie

du meurtrier, et quoique la tendresse et la pitié que lui inspirait

l’idée de son père la pressassent de venger sa mort, elle ne pouvait

sans horreur se regarder comme l’instrument de cette justice qui devait

priver son semblable de l’existence; et il y avait des temps où elle

désirait que le secret de sa naissance n’eût jamais été révélé. Si cette

sensibilité, dans les circonstances particulières où elle se trouvait,

était une faiblesse, c’était au moins une faiblesse vertueuse, et qui,

comme telle, mérite d’être respectée.

Les nouvelles qu’elle recevait de Vaceau, au sujet de la santé de M.

Laluc, n’étaient guère propres à la tranquilliser. Les symptômes dont

Clare faisait mention semblaient annoncer qu’il était dans le dernier

degré d’une consomption; et son chagrin et celui de Théodore, à cette

occasion, étaient peints dans ses lettres avec cette vivacité éloquente

qui lui était si naturelle. Adeline aimait et respectait Laluc, à cause

de son propre mérite, et de la tendresse paternelle qu’il lui avait

témoignée; mais il lui devenait encore plus cher, parce qu’il était père

de Théodore, et l’intérêt qu’elle prenait à sa santé n’était pas

inférieur à celui de ses enfans. Ce qui augmentait encore son chagrin,

c’était la réflexion qu’elle avait peut-être contribué à abréger ses

jours, car elle ne savait que trop bien que la douleur que lui avait

causée l’état dans lequel elle avait eu le malheur de plonger Théodore,

avait aggravé ses infirmités actuelles. La même cause l’avait aussi

empêchée de chercher dans le climat de Montpellier le soulagement qu’on

lui avait fait espérer. Quand elle considérait la condition de ses amis,

cette considération l’accablait, il lui semblait que c’était sa

destinée d’entraîner dans le malheur tous ceux qui lui étaient le plus

chers. Quant à La Motte, quels que fussent ses vices, et quels que

pussent être les desseins dans lesquels il avait autrefois trempé contre

elle, ils se trouvaient tous effacés par le service qu’il lui avait

finalement rendu; et elle croyait qu’il était autant de son devoir

d’intercéder en sa faveur, qu’elle s’y sentait portée d’inclination.

Dans sa situation présente, elle n’avait cependant guère d’espoir de

succès; mais en cas que le procès, duquel dépendait le rétablissement de

son rang, de sa fortune, et conséquemment de son influence, fût décidé

en sa faveur, elle avait résolu de se jeter aux pieds du roi, et, en

plaidant la cause de Théodore, de demander la grâce de La Motte.

Quelques jours avant l’instruction du procès, on vint annoncer à Adeline

qu’un étranger désirait lui parler; et lorsqu’elle entra dans la chambre

où il était, elle reconnut M. Verneuil. Son visage exprima tout à la

fois sa surprise et sa satisfaction de cette visite inattendue; et elle

lui demanda, quoique avec peu d’espoir d’une réponse affirmative, s’il

avait eu des nouvelles de M. Laluc. «Je l’ai vu, dit M. Verneuil;

j’arrive de Vaceau: mais je suis fâché de n’avoir rien de satisfaisant à

vous apprendre sur sa santé. Il est bien changé depuis la première fois

que je l’ai vu.»

Adeline put à peine retenir ses larmes; car ces paroles lui rappelèrent

le souvenir des malheurs qui avaient occasioné ce changement déplorable.

M. Verneuil lui remit un paquet de Clare; en le lui présentant, il dit:

«Outre cette recommandation auprès de vous, j’ai un droit d’un autre

genre que je m’honore de réclamer, et qui justifiera peut-être la

permission que je demande de vous parler de vos affaires.»--Adeline

s’inclina, et M. Verneuil, avec l’air de la plus tendre sollicitude,

ajouta qu’il avait entendu parler des dernières affaires du parlement de

Paris, et de la découverte qui la regardait de si près. «Je ne sais,

dit-il, si je dois vous féliciter, ou m’attrister avec vous dans cette

situation critique. J’espère au moins que vous croirez que je prends la

plus grande part à tout ce qui vous concerne, et je ne puis me refuser

le plaisir de vous instruire que j’étais parent, quoique éliogné, de

feu la marquise votre mère; car je ne puis douter que ce ne fût _votre

mère_.»

Adeline se leva précipitamment, et s’avança vers M. de Verneuil; la

surprise et la satisfaction ranimèrent son visage. «Est-il bien vrai que

je voie un parent? dit-elle d’une voix douce et tremblante, et un parent

que je puis regarder comme ami?» Les larmes lui vinrent aux yeux, et

elle reçut en silence l’embrassement de M. Verneuil. Pendant quelque

temps, son émotion ne lui permit pas de parler.

Cette découverte était aussi agréable à Adeline qu’elle était

inattendue; elle qui depuis sa tendre enfance avait été abandonnée à des

étrangers; elle qui avait toujours passé pour orpheline, qui n’avait

connu un père que depuis si peu de temps, mais qui ne l’avait trouvé que

dans la personne du plus cruel de ses ennemis. Après avoir combattu

quelque temps les différentes émotions qui se précipitaient vers son

cœur, elle demanda permission à M. Verneuil de se retirer, jusqu’à ce

qu’elle fût un peu remise. Il voulut prendre congé; mais elle le pria de

rester.

L’intérêt que M. Verneuil prenait à ce qui regardait Laluc, intérêt

fortifié par l’estime toujours croissante qu’il avait conçue pour Clare,

l’avait attiré à Vaceau, où il avait été informé de la naissance et de

la situation singulière d’Adeline. Après avoir appris ces

particularités, il était aussitôt parti pour Paris, afin d’offrir sa

protection et son assistance à sa nouvelle parente, et de tâcher, s’il

était possible, d’être utile à Théodore.

Adeline revint peu de temps après, et put alors soutenir une

conversation sur sa famille. M. Verneuil lui offrit son appui et ses

soins, en cas qu’ils fussent nécessaires. «Mais je me fie, ajouta-t-il,

à la justice de votre cause, et j’espère qu’elle n’aura pas besoin

d’aide. Vos traits prouveront suffisamment votre naissance à ceux qui

connaissaient la feue marquise. Pour preuve que dans ce cas-ci mon

jugement n’est pas influencé par le préjugé, la ressemblance m’a frappé

lorsque je vous ai vue en Savoie, quoique je ne connusse la marquise que

par son portrait; et je crois avoir dit à M. Laluc que vous me rappeliez

souvent la mémoire d’une parente décédée. Vous pouvez vous-même en

juger, ajouta M. Verneuil, en tirant une miniature de sa poche; c’était

là votre mère.»

Adeline changea de visage, reçut avidement le portrait, le contempla

long-temps en silence, les yeux baignés de larmes. Ce n’était pas la

ressemblance qu’elle considérait, mais le visage...., la douce et belle

figure de sa mère, dont les yeux bleus, pleins d’une douce tendresse,

semblaient inclinés sur les siens, tandis qu’un doux sourire folâtrait

sur ses lèvres. Adeline pressa le portrait contre les siennes, et le

contempla encore en silence. A la fin elle dit, en poussant un profond

soupir: «_C’était_ sûrement là ma mère. Oh! si elle avait _vécu_! mon

pauvre père! vous n’auriez pas péri!» Cette réflexion l’accabla, et elle

fondit en larmes. M. Verneuil n’interrompit pas sa douleur, mais lui

prit la main et s’assit sans rien dire auprès d’elle, jusqu’à ce qu’elle

fût plus calmée. Regardant encore le portrait, elle le lui présenta en

hésitant. «Non, dit-il, il est avec celle à qui il appartient.» Elle le

remercia avec un sourire d’une douceur au-delà de toute expression; et

après quelque conversation sur son procès, dans lequel elle pria M.

Verneuil de l’aider de sa présence, celui-ci se retira, en demandant

permission de continuer ses visites.

Adeline ouvrit alors le paquet, et vit encore une fois les caractères

bien connus de Théodore; elle éprouva pendant un moment les mêmes

sensations que si elle eût été en sa présence, et une rougeur

involontaire se répandit sur son visage; elle rompit le cachet d’une

main tremblante, et lut les plus tendres assurances et les sollicitudes

les plus affectueuses de son amour. Elle s’arrêta souvent pour prolonger

les douces émotions produites par ces promesses réitérées; mais, tandis

que des larmes de tendresse roulaient dans ses yeux, le souvenir cruel

de son triste état se présentait, et les faisait amèrement couler dans

son sein.

Il la félicitait, avec une délicatesse toute particulière, de la

perspective qu’elle avait alors devant elle; il exprimait tout ce qui

pouvait contribuer à l’animer et à la soutenir; mais il évitait de

s’arrêter sur sa propre situation, excepté pour témoigner sa

reconnaissance du zèle et de la tendresse de son commandant, et pour

lui dire qu’il ne désespérait pas d’obtenir sa grâce.

Cet espoir, quoique exprimé faiblement, et dans le dessein évident de

consoler Adeline, ne manquait pas de produire l’effet désiré. Elle

cédait à son influence enchanteresse, et oubliait pour un temps les

divers sujets de soins et d’inquiétude dont elle était environnée.

Théodore ne parlait pas beaucoup de la santé de son père; ce qu’il en

disait n’était pas aussi décourageant que les récits de Clare, laquelle,

moins soigneuse de cacher une vérité qui devait faire de la peine à

Adeline, exprimait, sans réserve, toutes ses appréhensions et tous ses

sentimens.

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 24 / 29 题