Revenons maintenant à la suite de notre narration, et à Adeline qui fut
transportée de la cour de justice chez madame La Motte. Cette dernière
était cependant au Châtelet avec son mari, éprouvant toutes les
angoisses que la sentence prononcée contre lui pouvait lui faire sentir.
La délicate Adeline, depuis si long-temps harassée par la douleur et la
fatigue, succombait pour ainsi dire sous le poids des différentes
émotions occasionées par la découverte de sa naissance. Elles étaient
dans ce moment trop compliquées pour être susceptibles d’une analyse. De
l’état d’orpheline, vivant des bienfaits des autres, sans famille,
n’ayant que peu d’amis, et poursuivie par un ennemi cruel et puissant,
elle se trouvait soudainement la fille d’une illustre maison et
héritière de biens immenses. Mais elle apprenait en même temps que son
père avait été assassiné, assassiné à la fleur de son âge, assassiné par
les ordres d’un frère; obligée de comparaître contre ce frère et de
causer la mort de son oncle, en faisant punir le meurtrier de son père.
Lorsqu’elle se rappelait le manuscrit si singulièrement trouvé, et
qu’elle considérait que les larmes qu’elle avait alors répandues étaient
des larmes qui avaient coulé pour les souffrances d’un père, il est
impossible d’imaginer les émotions qu’elle éprouvait. Les circonstances
qui avaient accompagné la découverte de ces papiers ne lui parurent plus
avoir été l’effet du hasard, mais celui d’une puissance surnaturelle,
dont les desseins sont grands et justes. «O mon père! s’écriait-elle,
vos derniers souhaits sont accomplis; le cœur sensible que vous désiriez
pour faire connaître vos souffrances les vengera.»
Lorsque madame La Motte revint, Adeline s’efforça, comme à l’ordinaire,
de réprimer ses propres émotions, afin d’apaiser l’affliction de son
amie. Elle raconta ce qui s’était passé dans la cour de justice après le
départ de La Motte, et par ce moyen jeta une lueur momentanée de
satisfaction dans le cœur affligé de cette misérable femme. Adeline prit
tous les moyens possibles de recouvrer le manuscrit. Elle fut informée
que La Motte, dans le trouble de son départ, l’avait laissé, avec
plusieurs autres choses, à l’abbaye. Cette circonstance lui causa
beaucoup de chagrin, d’autant plus qu’elle croyait que ces papiers
pourraient être de la plus grande importance dans l’instruction du
procès: elle résolut néanmoins, en cas qu’elle parvînt à recouvrer ses
droits, de faire chercher ce manuscrit avec le plus grand soin.
Sur le soir, Louis rejoignit ces deux affligées; il venait de quitter
son père, qu’il avait laissé plus tranquille qu’il n’avait encore été
depuis la fatale sentence. Après un souper triste et silencieux, ils se
séparèrent pour la nuit, et Adeline eut le loisir de méditer sur les
découvertes de ce jour plein d’événemens. Les souffrances de feu son
père, telles qu’elle les avait lues tracées de sa _propre main_,
faisaient la plus grande impression sur son esprit. Leur récit l’avait
autrefois tellement affectée, et avait si fort intéressé son
imagination, que sa mémoire lui rappelait actuellement toutes les
particularités dont il était fait mention. Mais quand elle
réfléchissait qu’elle avait été dans la chambre où son père avait
éprouvé tant de maux, où même il avait été immolé, et qu’elle avait
probablement vu le poignard qui l’avait frappé, qu’elle l’avait vu
empreint de rouille, d’une rouille ensanglantée, il lui était impossible
d’adoucir l’agonie et l’horreur de son âme.
Le jour suivant, Adeline reçut ordre de se préparer pour le procès du
marquis de Montalte, qui devait commencer aussitôt que les témoins
seraient rassemblés. Parmi ceux-ci était l’abbesse du couvent qui
l’avait reçue des mains de d’Aunoy; madame La Motte, qui était présente
quand du Bosse avait forcé son mari à prendre Adeline; et Pierre qui
avait non-seulement été témoin de cette circonstance, mais qui l’avait
transportée de l’abbaye en Savoie, afin de la soustraire aux desseins du
marquis. La disposition de la loi empêchait La Motte et Théodore de
rendre leur témoignage.
Lorsque La Motte fut instruit de la découverte de la naissance
d’Adeline, et que son père avait été assassiné à l’abbaye de
Saint-Clair, il se souvint sur-le-champ et fit mention à sa femme du
squelette qu’il avait trouvé dans la chambre en pierres allant aux
cellules souterraines. L’état dans lequel il l’avait trouvé caché dans
un coffre au fond d’une chambre obscure bien fermée, ne laissa aucun
doute ni à l’un ni à l’autre que ce ne fussent les restes du feu
marquis. Cependant madame La Motte résolut de ne pas choquer Adeline par
le récit de cette circonstance, jusqu’à ce qu’il fût nécessaire de la
déclarer.
A mesure que le moment d’instruire ce procès s’approcha, la détresse et
l’agitation d’Adeline augmentèrent. Quoique la justice demandât la vie
du meurtrier, et quoique la tendresse et la pitié que lui inspirait
l’idée de son père la pressassent de venger sa mort, elle ne pouvait
sans horreur se regarder comme l’instrument de cette justice qui devait
priver son semblable de l’existence; et il y avait des temps où elle
désirait que le secret de sa naissance n’eût jamais été révélé. Si cette
sensibilité, dans les circonstances particulières où elle se trouvait,
était une faiblesse, c’était au moins une faiblesse vertueuse, et qui,
comme telle, mérite d’être respectée.
Les nouvelles qu’elle recevait de Vaceau, au sujet de la santé de M.
Laluc, n’étaient guère propres à la tranquilliser. Les symptômes dont
Clare faisait mention semblaient annoncer qu’il était dans le dernier
degré d’une consomption; et son chagrin et celui de Théodore, à cette
occasion, étaient peints dans ses lettres avec cette vivacité éloquente
qui lui était si naturelle. Adeline aimait et respectait Laluc, à cause
de son propre mérite, et de la tendresse paternelle qu’il lui avait
témoignée; mais il lui devenait encore plus cher, parce qu’il était père
de Théodore, et l’intérêt qu’elle prenait à sa santé n’était pas
inférieur à celui de ses enfans. Ce qui augmentait encore son chagrin,
c’était la réflexion qu’elle avait peut-être contribué à abréger ses
jours, car elle ne savait que trop bien que la douleur que lui avait
causée l’état dans lequel elle avait eu le malheur de plonger Théodore,
avait aggravé ses infirmités actuelles. La même cause l’avait aussi
empêchée de chercher dans le climat de Montpellier le soulagement qu’on
lui avait fait espérer. Quand elle considérait la condition de ses amis,
cette considération l’accablait, il lui semblait que c’était sa
destinée d’entraîner dans le malheur tous ceux qui lui étaient le plus
chers. Quant à La Motte, quels que fussent ses vices, et quels que
pussent être les desseins dans lesquels il avait autrefois trempé contre
elle, ils se trouvaient tous effacés par le service qu’il lui avait
finalement rendu; et elle croyait qu’il était autant de son devoir
d’intercéder en sa faveur, qu’elle s’y sentait portée d’inclination.
Dans sa situation présente, elle n’avait cependant guère d’espoir de
succès; mais en cas que le procès, duquel dépendait le rétablissement de
son rang, de sa fortune, et conséquemment de son influence, fût décidé
en sa faveur, elle avait résolu de se jeter aux pieds du roi, et, en
plaidant la cause de Théodore, de demander la grâce de La Motte.
Quelques jours avant l’instruction du procès, on vint annoncer à Adeline
qu’un étranger désirait lui parler; et lorsqu’elle entra dans la chambre
où il était, elle reconnut M. Verneuil. Son visage exprima tout à la
fois sa surprise et sa satisfaction de cette visite inattendue; et elle
lui demanda, quoique avec peu d’espoir d’une réponse affirmative, s’il
avait eu des nouvelles de M. Laluc. «Je l’ai vu, dit M. Verneuil;
j’arrive de Vaceau: mais je suis fâché de n’avoir rien de satisfaisant à
vous apprendre sur sa santé. Il est bien changé depuis la première fois
que je l’ai vu.»
Adeline put à peine retenir ses larmes; car ces paroles lui rappelèrent
le souvenir des malheurs qui avaient occasioné ce changement déplorable.
M. Verneuil lui remit un paquet de Clare; en le lui présentant, il dit:
«Outre cette recommandation auprès de vous, j’ai un droit d’un autre
genre que je m’honore de réclamer, et qui justifiera peut-être la
permission que je demande de vous parler de vos affaires.»--Adeline
s’inclina, et M. Verneuil, avec l’air de la plus tendre sollicitude,
ajouta qu’il avait entendu parler des dernières affaires du parlement de
Paris, et de la découverte qui la regardait de si près. «Je ne sais,
dit-il, si je dois vous féliciter, ou m’attrister avec vous dans cette
situation critique. J’espère au moins que vous croirez que je prends la
plus grande part à tout ce qui vous concerne, et je ne puis me refuser
le plaisir de vous instruire que j’étais parent, quoique éliogné, de
feu la marquise votre mère; car je ne puis douter que ce ne fût _votre
mère_.»
Adeline se leva précipitamment, et s’avança vers M. de Verneuil; la
surprise et la satisfaction ranimèrent son visage. «Est-il bien vrai que
je voie un parent? dit-elle d’une voix douce et tremblante, et un parent
que je puis regarder comme ami?» Les larmes lui vinrent aux yeux, et
elle reçut en silence l’embrassement de M. Verneuil. Pendant quelque
temps, son émotion ne lui permit pas de parler.
Cette découverte était aussi agréable à Adeline qu’elle était
inattendue; elle qui depuis sa tendre enfance avait été abandonnée à des
étrangers; elle qui avait toujours passé pour orpheline, qui n’avait
connu un père que depuis si peu de temps, mais qui ne l’avait trouvé que
dans la personne du plus cruel de ses ennemis. Après avoir combattu
quelque temps les différentes émotions qui se précipitaient vers son
cœur, elle demanda permission à M. Verneuil de se retirer, jusqu’à ce
qu’elle fût un peu remise. Il voulut prendre congé; mais elle le pria de
rester.
L’intérêt que M. Verneuil prenait à ce qui regardait Laluc, intérêt
fortifié par l’estime toujours croissante qu’il avait conçue pour Clare,
l’avait attiré à Vaceau, où il avait été informé de la naissance et de
la situation singulière d’Adeline. Après avoir appris ces
particularités, il était aussitôt parti pour Paris, afin d’offrir sa
protection et son assistance à sa nouvelle parente, et de tâcher, s’il
était possible, d’être utile à Théodore.
Adeline revint peu de temps après, et put alors soutenir une
conversation sur sa famille. M. Verneuil lui offrit son appui et ses
soins, en cas qu’ils fussent nécessaires. «Mais je me fie, ajouta-t-il,
à la justice de votre cause, et j’espère qu’elle n’aura pas besoin
d’aide. Vos traits prouveront suffisamment votre naissance à ceux qui
connaissaient la feue marquise. Pour preuve que dans ce cas-ci mon
jugement n’est pas influencé par le préjugé, la ressemblance m’a frappé
lorsque je vous ai vue en Savoie, quoique je ne connusse la marquise que
par son portrait; et je crois avoir dit à M. Laluc que vous me rappeliez
souvent la mémoire d’une parente décédée. Vous pouvez vous-même en
juger, ajouta M. Verneuil, en tirant une miniature de sa poche; c’était
là votre mère.»
Adeline changea de visage, reçut avidement le portrait, le contempla
long-temps en silence, les yeux baignés de larmes. Ce n’était pas la
ressemblance qu’elle considérait, mais le visage...., la douce et belle
figure de sa mère, dont les yeux bleus, pleins d’une douce tendresse,
semblaient inclinés sur les siens, tandis qu’un doux sourire folâtrait
sur ses lèvres. Adeline pressa le portrait contre les siennes, et le
contempla encore en silence. A la fin elle dit, en poussant un profond
soupir: «_C’était_ sûrement là ma mère. Oh! si elle avait _vécu_! mon
pauvre père! vous n’auriez pas péri!» Cette réflexion l’accabla, et elle
fondit en larmes. M. Verneuil n’interrompit pas sa douleur, mais lui
prit la main et s’assit sans rien dire auprès d’elle, jusqu’à ce qu’elle
fût plus calmée. Regardant encore le portrait, elle le lui présenta en
hésitant. «Non, dit-il, il est avec celle à qui il appartient.» Elle le
remercia avec un sourire d’une douceur au-delà de toute expression; et
après quelque conversation sur son procès, dans lequel elle pria M.
Verneuil de l’aider de sa présence, celui-ci se retira, en demandant
permission de continuer ses visites.
Adeline ouvrit alors le paquet, et vit encore une fois les caractères
bien connus de Théodore; elle éprouva pendant un moment les mêmes
sensations que si elle eût été en sa présence, et une rougeur
involontaire se répandit sur son visage; elle rompit le cachet d’une
main tremblante, et lut les plus tendres assurances et les sollicitudes
les plus affectueuses de son amour. Elle s’arrêta souvent pour prolonger
les douces émotions produites par ces promesses réitérées; mais, tandis
que des larmes de tendresse roulaient dans ses yeux, le souvenir cruel
de son triste état se présentait, et les faisait amèrement couler dans
son sein.
Il la félicitait, avec une délicatesse toute particulière, de la
perspective qu’elle avait alors devant elle; il exprimait tout ce qui
pouvait contribuer à l’animer et à la soutenir; mais il évitait de
s’arrêter sur sa propre situation, excepté pour témoigner sa
reconnaissance du zèle et de la tendresse de son commandant, et pour
lui dire qu’il ne désespérait pas d’obtenir sa grâce.
Cet espoir, quoique exprimé faiblement, et dans le dessein évident de
consoler Adeline, ne manquait pas de produire l’effet désiré. Elle
cédait à son influence enchanteresse, et oubliait pour un temps les
divers sujets de soins et d’inquiétude dont elle était environnée.
Théodore ne parlait pas beaucoup de la santé de son père; ce qu’il en
disait n’était pas aussi décourageant que les récits de Clare, laquelle,
moins soigneuse de cacher une vérité qui devait faire de la peine à
Adeline, exprimait, sans réserve, toutes ses appréhensions et tous ses
sentimens.