En apprenant le contenu de la lettre de madame La Motte, Adeline vit la
nécessité de partir sur-le-champ pour Paris. La vie de La Motte, qui
avait plus que sauvé la sienne; la vie, peut-être, de son bien-aimé
Théodore, dépendait du témoignage qu’elle devait donner: et cette fille,
qui succombait il n’y a qu’un moment sous le poids de la maladie et du
désespoir, qui pouvait à peine lever sa tête languissante, et qui
n’exprimait que les plus faibles accens, actuellement animée par
l’espérance et fortifiée par l’importance des devoirs qu’elle avait à
remplir, se prépara à faire un voyage rapide de plusieurs centaines de
milles.
Théodore la supplia tendrement d’avoir assez d’égards pour sa santé pour
différer ce voyage de quelques jours; mais elle lui dit, avec un sourire
enchanteur, qu’elle était maintenant trop heureuse pour être malade, et
que la même cause qui assurerait son bonheur lui assurerait aussi la
continuation de sa santé. L’espoir, succédant ainsi subitement aux
horreurs du désespoir, avait produit un tel effet sur son esprit, qu’il
avait effacé le choc qu’elle avait ressenti en se croyant fille du
marquis, et toutes les autres réflexions pénibles. Elle ne prévoyait
même pas les obstacles qui pourraient s’élever contre son union avec
Théodore, en cas qu’il obtînt sa grâce.
Il fut déterminé qu’elle partirait dans quelques heures pour Paris avec
Louis, et que Pierre les accompagnerait. Ces heures d’intervalles furent
passées dans la prison avec Laluc et sa famille.
Quand le moment du départ fut arrivé, le courage d’Adeline l’abandonna
de nouveau, et les illusions du bonheur disparurent. Elle ne regarda
plus Théodore comme un homme arraché à la mort; mais elle prit congé de
lui avec le triste pressentiment qu’elle ne le reverrait plus: ce
pressentiment était si fort gravé dans son esprit, qu’elle fut
long-temps à prendre assez de résolution pour lui dire adieu; et, quand
elle l’eut fait et qu’elle eut même quitté l’appartement, elle revint
pour jeter un dernier regard sur lui. En sortant une seconde fois de la
chambre, sa sombre imagination lui représenta Théodore au lieu de
l’exécution, pâle et dans les agonies de la mort; elle tourna encore
vers lui ses yeux languissans; mais ses sens étaient tellement affectés,
qu’en le regardant elle crut voir son visage changer et prendre la
figure d’un spectre. Tout son courage s’évanouit, et telles furent les
angoisses de son cœur, qu’elle résolut de différer son voyage jusqu’au
lendemain, quoique, par ce délai, elle fût obligée de renoncer à la
protection de Louis, à qui l’impatience de joindre son père ne
permettait pas d’y souscrire. Le triomphe de la passion ne fut cependant
pas de longue durée: apaisée encore une fois par l’espérance, sa douleur
se dissipa, la raison reprit son ascendant; elle vit de nouveau la
nécessité de son prompt départ, et reprit assez de résolution pour s’y
soumettre. Laluc aurait voulu l’accompagner pour solliciter de nouveau
la clémence du roi en faveur de son fils; mais son extrême faiblesse et
sa fatigue ne lui permirent pas d’entreprendre un autre voyage.
A la fin, Adeline, le cœur serré, quitta Théodore, malgré les prières
qu’il lui faisait de ne pas se mettre en route dans cet état de
faiblesse, et fut accompagnée jusqu’à l’auberge par Clare et Laluc. La
première se sépara de son amie en répandant un déluge de larmes, et en
témoignant beaucoup d’inquiétude pour sa santé, mais avec l’espérance de
la revoir bientôt. Si Théodore obtenait sa grâce, Laluc était résolu
d’aller chercher Adeline à Paris; mais, en cas du contraire, elle devait
revenir avec Pierre. Il lui dit adieu avec la tendresse d’un père, et
elle lui fit les siens avec toute l’affection filiale, le conjurant, par
ses dernières paroles, de faire attention à sa santé: le sourire
languissant qui parut alors sur son visage sembla lui dire que sa
sollicitude était inutile, et qu’il croyait le rétablissement de sa
santé impossible.
Ainsi Adeline quitta les amis qui lui étaient justement si chers, et
qu’elle avait si récemment trouvés, pour se rendre à Paris où elle était
étrangère, presque sans protection, et où elle était obligée de paraître
en témoignage contre un père qui l’avait persécutée avec la dernière
cruauté. La voiture, en sortant de Vaceau, passa devant la prison: elle
jeta un regard avide de ce côté-là; ses épaisses murailles et ses
fenêtres grillées semblaient détruire toutes ses espérances...... Mais
Théodore y était; et, s’appuyant sur la portière, elle continua de
regarder jusqu’à ce que le détour d’une autre rue l’eût entièrement fait
disparaître à ses yeux. Elle s’enfonça alors dans la voiture; et, cédant
à la tristesse de son cœur, elle pleura en silence. Louis n’était pas
disposé à l’interrompre; ses pensées étaient entièrement occupées de la
situation de son père, et les voyageurs firent plusieurs milles sans
proférer une seule parole.
A Paris, où nous allons maintenant retourner, les recherches faites pour
trouver Jean d’Aunoy avaient été infructueuses. La maison de la Bruyère,
décrite par du Bosse, était inhabitée, et il n’allait plus dans les
endroits qu’il avait coutume de fréquenter, et où les officiers de
police l’avaient épié. Il était même douteux qu’il fût encore en vie,
car il s’était absenté de ses endroits d’habitude long-temps avant le
procès de La Motte; il était donc certain que son absence n’avait pas
été occasionée par ce qui se passait dans les cours de justice.
Dans la solitude de sa prison, le marquis de Montalte eut le loisir de
faire des réflexions sur le passé, et de se repentir de ses crimes; mais
la réflexion et le remords n’étaient pas dans son caractère. Il
éloignait avec impatience tout souvenir susceptible de lui causer de la
tristesse, et s’efforçait, pour l’avenir, de détourner l’ignominie et la
punition qui le menaçaient. L’élégance de sa personne avait tellement
voilé la dépravation de son cœur, qu’il était favori de son souverain,
et c’était sur cette circonstance qu’il fondait l’espoir de sa sûreté.
Il était néanmoins extrêmement fâché de s’être trop précipitamment livré
à l’esprit de vengeance qui l’avait fait accuser La Motte, et l’avait
ainsi entraîné dans une situation dangereuse, pour ne pas dire
fatale....., puisque, si l’on ne trouvait pas Adeline, on le croirait
coupable de sa mort: mais ce qu’il craignait davantage, c’était le
témoignage de d’Aunoy; et, pour prévenir toute possibilité que les
dépositions de ce dernier ne lui nuisissent, il avait employé des
émissaires secrets afin de découvrir le lieu de sa retraite et de le
corrompre. Ceux-ci n’avaient cependant pas eu plus de succès que les
officiers de police, et le marquis commença à la fin à croire qu’il
était véritablement mort.
Cependant La Motte attendait avec impatience l’arrivée de son fils, qui
devait le délivrer de son incertitude concernant Adeline. Son seul
espoir d’échapper au supplice était fondé sur elle, puisque le
témoignage rendu contre lui pouvait être invalidé par la confirmation
qu’elle donnerait de la scélératesse du marquis; et, quand même le
parlement condamnerait La Motte, il pourrait encore implorer la clémence
du roi.
Adeline arriva à Paris après un voyage de plusieurs jours, pendant
lequel elle fut principalement soutenue par les délicates attentions de
Louis, qu’elle plaignait et estimait, quoiqu’elle ne pût l’aimer. Elle
reçut aussitôt la visite de madame La Motte: la rencontre fut touchante
de part et d’autre. Un sentiment de sa conduite passée causait à cette
dernière un embarras que la délicatesse et la bonté d’Adeline auraient
voulu lui épargner; mais le pardon demandé fut accordé avec tant de
sincérité, que madame La Motte devint graduellement plus composée et
moins timide. Elle ne l’aurait cependant pas obtenu si facilement, si
Adeline avait cru que sa conduite eût été volontaire; la conviction de
la contrainte et de la terreur par lesquelles madame La Motte avait été
mue, fut seule capable de l’engager à lui pardonner. Dans cette première
entrevue, elles ne s’arrêtèrent pas sur des sujets particuliers. Madame
La Motte proposa à Adeline de venir loger avec elle près du Châtelet; et
Adeline, qui regardait un hôtel garni comme un logement peu décent pour
une jeune personne, accepta son offre avec plaisir.
Là, madame La Motte lui fit un récit détaillé de la situation de son
mari; et finit par dire que, comme son jugement avait été suspendu
jusqu’à ce que l’on eût pu obtenir quelque certitude des desseins
criminels du marquis, et qu’Adeline pouvait confirmer la plus grande
partie des dépositions de La Motte, il était probable que la cour
allait continuer l’instruction du procès. Elle connut alors toutes les
obligations qu’elle avait à La Motte; car elle avait ignoré jusqu’ici
qu’en la faisant évader, il lui avait sauvé la vie. Son horreur pour le
marquis, qu’elle ne pouvait considérer comme un père, et sa
reconnaissance pour son libérateur, redoublèrent; et il lui tarda de
rendre un témoignage si nécessaire aux espérances de ce dernier. Madame
La Motte lui dit alors qu’elle croyait qu’il n’était pas encore trop
tard pour entrer dans la prison du Châtelet; et, sachant avec quelle
impatience son mari désirait voir Adeline, elle la pria de vouloir bien
s’y rendre avec elle. Adeline, quoique fort harassée et fatiguée, y
consentit. Quand Louis revint de chez M. Nemours, l’avocat de son père,
qu’il s’était empressé d’instruire de son arrivée, ils partirent tous
pour le Châtelet. La vue de la prison rappela si fortement à la mémoire
d’Adeline la situation de Théodore, que ce ne fut qu’avec la plus grande
difficulté qu’elle put se traîner jusqu’à l’appartement de La Motte.
Lorsqu’il l’aperçut, une lueur de joie passa sur son visage; mais
retombant aussitôt dans sa stupeur accoutumée, il jeta tristement les
yeux sur elle et ensuite sur Louis, et poussa un profond gémissement.
Adeline, en qui les dernières actions de La Motte avaient effacé tout
souvenir de ses torts antérieurs, lui fit ses remercîmens de lui avoir
conservé la vie, et exprima avec beaucoup de chaleur le désir qu’elle
avait de lui être utile. Mais sa reconnaissance ne fit que l’accabler
davantage; au lieu de le réconcilier avec lui-même, elle sembla
réveiller le souvenir des desseins criminels auxquels il avait autrefois
aidé, et lui faire plus vivement sentir les remords de sa conscience.
Tâchant de cacher ses émotions, il parla de son danger actuel, et
instruisit Adeline du témoignage qu’elle serait obligée de rendre dans
le procès. Après plus d’une heure de conversation avec La Motte, elle
revint dans ses appartemens, où, malade et fatiguée, elle fit ses
efforts pour oublier ses inquiétudes dans le sommeil.
Le parlement, chargé de ce procès, s’assembla de nouveau quelques jours
après l’arrivée d’Adeline, et les deux témoins qu’attendait le marquis
pour corroborer son témoignage contre La Motte, parurent. Elle fut
conduite toute tremblante au palais, où le premier objet qui frappa ses
yeux fut le marquis de Montalte, qu’elle regarda alors avec des émotions
qui lui étaient tout-à-fait nouvelles, et qui avaient un mélange
d’horreur. Quand du Bosse la vit, il jura que c’était la personne: son
témoignage fut confirmé par les manières d’Adeline; car, en
l’apercevant, elle devint pâle, et un tremblement universel s’empara de
tous ses membres. On ne trouva Jean d’Aunoy nulle part, et ainsi La
Motte fut privé d’un témoin qui pouvait être si essentiel à ses
intérêts. Lorsqu’Adeline fut sommée de parler, elle fit sa déposition
avec clarté et précision; et Pierre, qui l’avait emmenée de l’abbaye,
corrobora son témoignage. Les dépositions produites étaient suffisantes,
dans l’esprit de plusieurs personnes présentes, pour prouver que le
marquis avait eu intention de commettre un meurtre; mais elles ne
suffisaient pas pour invalider le témoignage de ses deux derniers
témoins, qui jurèrent positivement que le vol avait été fait, et que La
Motte était le voleur; en conséquence, ce dernier fut condamné à mort.
En recevant sa sentence, ce malheureux s’évanouit; et les spectateurs,
qui s’étaient singulièrement intéressés à la décision de cette affaire,
exprimèrent leur compassion par un gémissement universel.
Un nouvel objet attira bientôt leur attention, ce fut Jean d’Aunoy qui
parut devant les juges. Mais son témoignage, quand même il aurait été
susceptible de sauver La Motte, arrivait trop tard. Celui-ci fut
reconduit dans la prison; mais Adeline, que cette sentence affligeait
extrêmement, et qui se trouvait indisposée, reçut ordre de rester
pendant l’examen de d’Aunoy. Cet homme avait à la fin été trouvé dans
les prisons d’une ville de province, où ses créanciers l’avaient fait
mettre, et d’où l’argent que le marquis lui avait fait tenir pour
satisfaire aux importunités de du Bosse, n’avait pu le tirer. Cependant
ce dernier, s’imaginant être négligé par le marquis, avait résolu de
s’en venger, tandis que l’argent destiné pour soulager ses besoins avait
été dépensé par d’Aunoy dans les plaisirs et dans la débauche.
Il fut confronté à Adeline et à du Bosse, et on lui commanda d’avouer
tout ce qu’il savait de cette affaire mystérieuse, s’il ne voulait pas
être mis à la question. D’Aunoy, qui ignorait jusqu’à quel point
s’étendaient les soupçons contre le marquis, et qui savait que son
témoignage pouvait le perdre, fut pendant quelque temps très-obstiné;
mais quand on lui donna la question, sa résolution l’abandonna, et il
avoua un crime dont il n’avait pas même été soupçonné.
Il parut qu’en l’année 1642, d’Aunoy, accompagné d’un nommé Martigny et
de François Ballière, avait attendu et saisi, sur le grand chemin, Henri
marquis de Montalte, demi-frère de Philippe; et qu’après l’avoir volé,
et attaché son domestique à un arbre, suivant les ordres qu’ils avaient
reçus, ils l’avaient conduit à l’abbaye de Saint-Clair, dans la forêt de
Fontanville; qu’il avait été détenu dans cet endroit jusqu’à ce qu’on
eût reçu de nouvelles instructions de la part de Philippe de Montalte,
actuellement marquis, qui était alors dans ses terres dans une province
septentrionale de France; que ce dernier avait mandé qu’on le mit à
mort, et que l’infortuné Henri avait été assassiné dans sa chambre trois
semaines après sa détention à l’abbaye.
En entendant cette déposition, Adeline pensa s’évanouir; elle se rappela
le manuscrit qu’elle avait trouvé, et les circonstances extraordinaires
dont cette découverte avait été accompagnée; tous ses membres frémirent
d’horreur, et levant les yeux elle aperçut sur le visage du marquis la
pâleur livide du crime. Elle s’efforça néanmoins de recueillir toutes
ses forces pendant la continuation de l’aveu de ce témoin.
Quand le meurtre fut commis, d’Aunoy était allé trouver son commettant,
qui lui avait donné la récompense dont il était convenu; et quelques
mois après il avait remis entre ses mains la fille du feu marquis,
encore dans l’enfance, qu’il avait conduite dans une partie éloignée du
royaume, où, prenant le nom de Saint-Pierre, il l’avait élevée comme si
elle avait été la sienne, recevant du marquis actuel une pension
considérable pour garder le secret.
Adeline, incapable de résister plus long-temps aux diverses émotions
dont son cœur était agité, s’évanouit. Elle fut transportée hors de la
salle; et, lorsque le désordre occasioné par cet événement fut passé,
Jean d’Aunoy continua. Il dit qu’après la mort de sa femme, Adeline
avait été mise dans un couvent, et ensuite transportée dans un autre, où
le marquis avait voulu lui faire prendre le voile; que son refus
opiniâtre de se faire religieuse avait engagé ce dernier à former le
projet de la faire mourir, et que c’est pour cela qu’elle avait été
conduite à la maison de La Bruyère. D’Aunoy ajouta que, par les ordres
du marquis, il avait fait à du Bosse une fausse histoire de sa
naissance; qu’ayant, au bout de quelque temps, découvert que ses
camarades l’avaient trompé touchant la mort d’Adeline, il les avait
quittés en colère; mais qu’ils avaient unanimement résolu de cacher son
évasion au marquis, afin de jouir de la récompense de leur prétendu
crime. Quelques mois après cette époque, il avait néanmoins reçu une
lettre du marquis, dans laquelle il lui reprochait son infidélité, et
lui promettait une grande récompense s’il voulait dire où était Adeline:
qu’en conséquence de cette lettre, il avait avoué qu’elle avait été
déposée entre les mains d’un étranger, mais qu’il ne savait ni qui il
était, ni où il demeurait.
Sur ces dépositions, Philippe de Montalte fut écroué, comme prévenu
d’avoir fait assassiner Henri son frère; d’Aunoy fut mis dans un cachot
du Châtelet, et du Bosse sommé de paraître comme témoin.
Il est impossible d’exprimer ce que sentit le marquis, en voyant qu’un
procès excité par la vengeance avait ainsi exposé ses crimes aux yeux du
public, et l’avait livré entre les mains de la justice. Les passions qui
l’avaient porté à commettre un crime aussi horrible que celui du
meurtre.....; meurtre d’autant plus atroce, qu’il tombait sur un homme
avec lequel il était uni par les liens du sang et par les habitudes de
l’enfance; les passions, dis-je, qui l’avaient excité à cet abominable
forfait étaient l’ambition et l’amour du plaisir. La première était plus
immédiatement satisfaite par le titre de son frère; la dernière, par
les richesses qui le mettaient à même de se livrer à ses inclinations
voluptueuses.
Le feu marquis de Montalte, père d’Adeline, avait hérité de ses ancêtres
d’un patrimoine insuffisant pour soutenir la splendeur de son rang; mais
il avait épousé l’héritière d’une illustre famille, dont la fortune
suppléait amplement au déficit de la sienne. Il avait eu le malheur de
la perdre, car elle était belle et aimable, peu de temps après la
naissance de sa fille, et c’était alors que le marquis actuel avait
formé le projet infernal d’assassiner son frère. La différence de leurs
caractères empêchait qu’il n’existât entre eux cette affection
réciproque que la parenté semblait exiger. Henri était bienfaisant, doux
et philosophe. L’amour de la vertu régnait dans son cœur; chez lui la
sévérité de la justice était modérée, et non pas affaiblie par la
compassion; il s’était adonné à l’étude des sciences, et avait toujours
cultivé les belles-lettres.
Les actions de Philippe nous ont déjà tracé les principaux traits de son
caractère; quelques qualités brillantes ne servaient qu’à en faire
ressortir davantage la noirceur. Il avait épousé une dame qui, par la
mort de son frère, devait hériter de biens considérables, dont l’abbaye
de Saint-Clair et la maison de campagne sur les bords de la forêt de
Fontanville étaient les principaux. Cependant sa passion pour la
magnificence et la dissipation l’avait bientôt entraîné dans une
multitude de difficultés, et lui avait suggéré combien il serait
avantageux pour lui de posséder le bien de son frère. Il n’y avait que
ce frère et sa fille qui s’opposassent à cette possession; nous avons
déjà raconté comment il s’était débarrassé du premier: il paraît un peu
surprenant qu’il n’ait pas usé des mêmes moyens pour se défaire de la
fille, à moins d’admettre qu’il existe un destin, et qu’elle fut
conservée pour faire punir le meurtre de son père.
Quand on jette un regard rétrograde sur la multitude de dangers auxquels
elle fut exposée, aux vicissitudes qu’elle éprouva depuis son enfance,
il semble que sa conservation est l’ouvrage de quelque chose au-dessus
de la sagesse humaine; et cela nous offre un exemple frappant que la
justice, quoique quelquefois tardive, ne manque jamais d’atteindre les
scélérats.
Tandis que l’infortuné marquis, père d’Adeline, était en prison à
l’abbaye, son frère qui, pour éviter les soupçons, s’était tenu dans le
nord de la France, avait différé l’exécution de son abominable projet,
par une timidité naturelle à un esprit qui n’est pas encore accoutumé à
de pareils attentats. Avant de donner ses derniers ordres, il avait
voulu voir si l’histoire qu’il faisait courir sur la mort de son frère
le mettrait à l’abri de tout soupçon. Elle n’avait que trop bien réussi:
car le domestique, dont l’on n’avait épargné la vie qu’afin qu’il pût
raconter cette histoire, conclut assez naturellement que son maître
avait été assassiné par des brigands; et le paysan qui, quelques heures
après, avait trouvé le domestique blessé, tout ensanglanté, et attaché à
un arbre, qui savait d’ailleurs que cet endroit était infesté de
voleurs, l’avait aussi naturellement crue et en avait en conséquence
répandu le bruit.
Depuis ce temps-là le marquis, à qui l’abbaye de Saint-Clair
appartenait en vertu du droit de sa femme, n’y était venu que deux fois,
et cela à des époques bien éloignées, jusqu’à ce qu’après un intervalle
de plusieurs années il découvrit par hasard que La Motte y habitait. Il
résidait ordinairement à Paris et à sa terre dans le nord, sinon qu’il
passait communément un mois de l’année à sa jolie maison sur le bord de
la forêt. Il tâchait de perdre le souvenir de son crime dans les scènes
variées de la cour et dans la dissipation; mais il y avait des momens où
la voix de la conscience se faisait entendre, quoiqu’elle ne fût pas
long-temps à être ensuite étouffée par le tumulte du monde.
Il est probable que la nuit de son départ précipité de l’abbaye, le
triste et lugubre silence de l’heure, dans un lieu qui avait été le
théâtre de son crime, lui avait rappelé d’une manière trop forte le
souvenir de son frère, et avait suggéré à son imagination des horreurs
qui l’avaient forcé d’abandonner un endroit souillé de ses forfaits.
S’il en est ainsi, il est néanmoins certain que les terreurs de sa
conscience s’étaient évanouies avec l’obscurité de la nuit; car il
était retourné le lendemain à l’abbaye, quoiqu’il soit néanmoins
remarquable qu’il n’ait jamais essayé d’y passer une autre nuit. Mais,
bien qu’il éprouvât des frayeurs momentanées, elles n’étaient jamais
suivies de la pitié ni du repentir; puisque, lorsque la découverte de la
naissance d’Adeline lui eut causé des appréhensions pour sa propre vie,
il n’avait pas hésité à commettre un nouveau crime, et qu’il était
encore disposé à verser le sang humain. Il avait fait cette découverte
par le moyen d’un cachet, portant les armes de sa famille, empreint sur
le billet trouvé par son domestique, et qui lui avait été remis à Caux.
On doit se rappeler qu’après avoir lu ce billet, il allait le jeter loin
de lui avec toute la fureur de la jalousie; mais qu’après l’avoir de
nouveau examiné, il l’avait soigneusement mis dans son portefeuille. La
violente agitation que lui avait causée cette terrible vérité, l’avait
pendant quelque temps privé de tout pouvoir d’agir. Quand il se porta
assez bien pour écrire, il avait écrit à d’Aunoy une lettre, dont nous
avons déjà rapporté le contenu. D’Aunoy lui avait confirmé ses
craintes. Sachant que la mort devait être la punition de son crime, en
cas qu’Adeline parvînt à découvrir sa naissance, et n’osant plus se fier
à un homme qui l’avait déjà trompé, il avait, après quelque
délibération, résolu sa mort. C’est pourquoi il était sur-le-champ parti
pour l’abbaye, et avait donné les ordres que nous avons vus, plutôt par
la crainte d’être compromis, que par le désir de s’emparer de ses biens.
Comme l’histoire du cachet qui avait fait connaître la naissance
d’Adeline est un peu singulière, il ne sera pas hors de propos d’avertir
le lecteur que Jean d’Aunoy l’avait volé au marquis, avec une montre
d’or; il n’avait pas tardé à se défaire de la montre, mais sa femme
avait gardé le cachet comme un joli joujou; et, après sa mort, il avait
été porté au couvent parmi ses hardes. Adeline l’avait soigneusement
conservé, parce qu’il avait appartenu à une femme qu’elle croyait être
sa mère.