CHAPITRE VIII.

En apprenant le contenu de la lettre de madame La Motte, Adeline vit la

nécessité de partir sur-le-champ pour Paris. La vie de La Motte, qui

avait plus que sauvé la sienne; la vie, peut-être, de son bien-aimé

Théodore, dépendait du témoignage qu’elle devait donner: et cette fille,

qui succombait il n’y a qu’un moment sous le poids de la maladie et du

désespoir, qui pouvait à peine lever sa tête languissante, et qui

n’exprimait que les plus faibles accens, actuellement animée par

l’espérance et fortifiée par l’importance des devoirs qu’elle avait à

remplir, se prépara à faire un voyage rapide de plusieurs centaines de

milles.

Théodore la supplia tendrement d’avoir assez d’égards pour sa santé pour

différer ce voyage de quelques jours; mais elle lui dit, avec un sourire

enchanteur, qu’elle était maintenant trop heureuse pour être malade, et

que la même cause qui assurerait son bonheur lui assurerait aussi la

continuation de sa santé. L’espoir, succédant ainsi subitement aux

horreurs du désespoir, avait produit un tel effet sur son esprit, qu’il

avait effacé le choc qu’elle avait ressenti en se croyant fille du

marquis, et toutes les autres réflexions pénibles. Elle ne prévoyait

même pas les obstacles qui pourraient s’élever contre son union avec

Théodore, en cas qu’il obtînt sa grâce.

Il fut déterminé qu’elle partirait dans quelques heures pour Paris avec

Louis, et que Pierre les accompagnerait. Ces heures d’intervalles furent

passées dans la prison avec Laluc et sa famille.

Quand le moment du départ fut arrivé, le courage d’Adeline l’abandonna

de nouveau, et les illusions du bonheur disparurent. Elle ne regarda

plus Théodore comme un homme arraché à la mort; mais elle prit congé de

lui avec le triste pressentiment qu’elle ne le reverrait plus: ce

pressentiment était si fort gravé dans son esprit, qu’elle fut

long-temps à prendre assez de résolution pour lui dire adieu; et, quand

elle l’eut fait et qu’elle eut même quitté l’appartement, elle revint

pour jeter un dernier regard sur lui. En sortant une seconde fois de la

chambre, sa sombre imagination lui représenta Théodore au lieu de

l’exécution, pâle et dans les agonies de la mort; elle tourna encore

vers lui ses yeux languissans; mais ses sens étaient tellement affectés,

qu’en le regardant elle crut voir son visage changer et prendre la

figure d’un spectre. Tout son courage s’évanouit, et telles furent les

angoisses de son cœur, qu’elle résolut de différer son voyage jusqu’au

lendemain, quoique, par ce délai, elle fût obligée de renoncer à la

protection de Louis, à qui l’impatience de joindre son père ne

permettait pas d’y souscrire. Le triomphe de la passion ne fut cependant

pas de longue durée: apaisée encore une fois par l’espérance, sa douleur

se dissipa, la raison reprit son ascendant; elle vit de nouveau la

nécessité de son prompt départ, et reprit assez de résolution pour s’y

soumettre. Laluc aurait voulu l’accompagner pour solliciter de nouveau

la clémence du roi en faveur de son fils; mais son extrême faiblesse et

sa fatigue ne lui permirent pas d’entreprendre un autre voyage.

A la fin, Adeline, le cœur serré, quitta Théodore, malgré les prières

qu’il lui faisait de ne pas se mettre en route dans cet état de

faiblesse, et fut accompagnée jusqu’à l’auberge par Clare et Laluc. La

première se sépara de son amie en répandant un déluge de larmes, et en

témoignant beaucoup d’inquiétude pour sa santé, mais avec l’espérance de

la revoir bientôt. Si Théodore obtenait sa grâce, Laluc était résolu

d’aller chercher Adeline à Paris; mais, en cas du contraire, elle devait

revenir avec Pierre. Il lui dit adieu avec la tendresse d’un père, et

elle lui fit les siens avec toute l’affection filiale, le conjurant, par

ses dernières paroles, de faire attention à sa santé: le sourire

languissant qui parut alors sur son visage sembla lui dire que sa

sollicitude était inutile, et qu’il croyait le rétablissement de sa

santé impossible.

Ainsi Adeline quitta les amis qui lui étaient justement si chers, et

qu’elle avait si récemment trouvés, pour se rendre à Paris où elle était

étrangère, presque sans protection, et où elle était obligée de paraître

en témoignage contre un père qui l’avait persécutée avec la dernière

cruauté. La voiture, en sortant de Vaceau, passa devant la prison: elle

jeta un regard avide de ce côté-là; ses épaisses murailles et ses

fenêtres grillées semblaient détruire toutes ses espérances...... Mais

Théodore y était; et, s’appuyant sur la portière, elle continua de

regarder jusqu’à ce que le détour d’une autre rue l’eût entièrement fait

disparaître à ses yeux. Elle s’enfonça alors dans la voiture; et, cédant

à la tristesse de son cœur, elle pleura en silence. Louis n’était pas

disposé à l’interrompre; ses pensées étaient entièrement occupées de la

situation de son père, et les voyageurs firent plusieurs milles sans

proférer une seule parole.

A Paris, où nous allons maintenant retourner, les recherches faites pour

trouver Jean d’Aunoy avaient été infructueuses. La maison de la Bruyère,

décrite par du Bosse, était inhabitée, et il n’allait plus dans les

endroits qu’il avait coutume de fréquenter, et où les officiers de

police l’avaient épié. Il était même douteux qu’il fût encore en vie,

car il s’était absenté de ses endroits d’habitude long-temps avant le

procès de La Motte; il était donc certain que son absence n’avait pas

été occasionée par ce qui se passait dans les cours de justice.

Dans la solitude de sa prison, le marquis de Montalte eut le loisir de

faire des réflexions sur le passé, et de se repentir de ses crimes; mais

la réflexion et le remords n’étaient pas dans son caractère. Il

éloignait avec impatience tout souvenir susceptible de lui causer de la

tristesse, et s’efforçait, pour l’avenir, de détourner l’ignominie et la

punition qui le menaçaient. L’élégance de sa personne avait tellement

voilé la dépravation de son cœur, qu’il était favori de son souverain,

et c’était sur cette circonstance qu’il fondait l’espoir de sa sûreté.

Il était néanmoins extrêmement fâché de s’être trop précipitamment livré

à l’esprit de vengeance qui l’avait fait accuser La Motte, et l’avait

ainsi entraîné dans une situation dangereuse, pour ne pas dire

fatale....., puisque, si l’on ne trouvait pas Adeline, on le croirait

coupable de sa mort: mais ce qu’il craignait davantage, c’était le

témoignage de d’Aunoy; et, pour prévenir toute possibilité que les

dépositions de ce dernier ne lui nuisissent, il avait employé des

émissaires secrets afin de découvrir le lieu de sa retraite et de le

corrompre. Ceux-ci n’avaient cependant pas eu plus de succès que les

officiers de police, et le marquis commença à la fin à croire qu’il

était véritablement mort.

Cependant La Motte attendait avec impatience l’arrivée de son fils, qui

devait le délivrer de son incertitude concernant Adeline. Son seul

espoir d’échapper au supplice était fondé sur elle, puisque le

témoignage rendu contre lui pouvait être invalidé par la confirmation

qu’elle donnerait de la scélératesse du marquis; et, quand même le

parlement condamnerait La Motte, il pourrait encore implorer la clémence

du roi.

Adeline arriva à Paris après un voyage de plusieurs jours, pendant

lequel elle fut principalement soutenue par les délicates attentions de

Louis, qu’elle plaignait et estimait, quoiqu’elle ne pût l’aimer. Elle

reçut aussitôt la visite de madame La Motte: la rencontre fut touchante

de part et d’autre. Un sentiment de sa conduite passée causait à cette

dernière un embarras que la délicatesse et la bonté d’Adeline auraient

voulu lui épargner; mais le pardon demandé fut accordé avec tant de

sincérité, que madame La Motte devint graduellement plus composée et

moins timide. Elle ne l’aurait cependant pas obtenu si facilement, si

Adeline avait cru que sa conduite eût été volontaire; la conviction de

la contrainte et de la terreur par lesquelles madame La Motte avait été

mue, fut seule capable de l’engager à lui pardonner. Dans cette première

entrevue, elles ne s’arrêtèrent pas sur des sujets particuliers. Madame

La Motte proposa à Adeline de venir loger avec elle près du Châtelet; et

Adeline, qui regardait un hôtel garni comme un logement peu décent pour

une jeune personne, accepta son offre avec plaisir.

Là, madame La Motte lui fit un récit détaillé de la situation de son

mari; et finit par dire que, comme son jugement avait été suspendu

jusqu’à ce que l’on eût pu obtenir quelque certitude des desseins

criminels du marquis, et qu’Adeline pouvait confirmer la plus grande

partie des dépositions de La Motte, il était probable que la cour

allait continuer l’instruction du procès. Elle connut alors toutes les

obligations qu’elle avait à La Motte; car elle avait ignoré jusqu’ici

qu’en la faisant évader, il lui avait sauvé la vie. Son horreur pour le

marquis, qu’elle ne pouvait considérer comme un père, et sa

reconnaissance pour son libérateur, redoublèrent; et il lui tarda de

rendre un témoignage si nécessaire aux espérances de ce dernier. Madame

La Motte lui dit alors qu’elle croyait qu’il n’était pas encore trop

tard pour entrer dans la prison du Châtelet; et, sachant avec quelle

impatience son mari désirait voir Adeline, elle la pria de vouloir bien

s’y rendre avec elle. Adeline, quoique fort harassée et fatiguée, y

consentit. Quand Louis revint de chez M. Nemours, l’avocat de son père,

qu’il s’était empressé d’instruire de son arrivée, ils partirent tous

pour le Châtelet. La vue de la prison rappela si fortement à la mémoire

d’Adeline la situation de Théodore, que ce ne fut qu’avec la plus grande

difficulté qu’elle put se traîner jusqu’à l’appartement de La Motte.

Lorsqu’il l’aperçut, une lueur de joie passa sur son visage; mais

retombant aussitôt dans sa stupeur accoutumée, il jeta tristement les

yeux sur elle et ensuite sur Louis, et poussa un profond gémissement.

Adeline, en qui les dernières actions de La Motte avaient effacé tout

souvenir de ses torts antérieurs, lui fit ses remercîmens de lui avoir

conservé la vie, et exprima avec beaucoup de chaleur le désir qu’elle

avait de lui être utile. Mais sa reconnaissance ne fit que l’accabler

davantage; au lieu de le réconcilier avec lui-même, elle sembla

réveiller le souvenir des desseins criminels auxquels il avait autrefois

aidé, et lui faire plus vivement sentir les remords de sa conscience.

Tâchant de cacher ses émotions, il parla de son danger actuel, et

instruisit Adeline du témoignage qu’elle serait obligée de rendre dans

le procès. Après plus d’une heure de conversation avec La Motte, elle

revint dans ses appartemens, où, malade et fatiguée, elle fit ses

efforts pour oublier ses inquiétudes dans le sommeil.

Le parlement, chargé de ce procès, s’assembla de nouveau quelques jours

après l’arrivée d’Adeline, et les deux témoins qu’attendait le marquis

pour corroborer son témoignage contre La Motte, parurent. Elle fut

conduite toute tremblante au palais, où le premier objet qui frappa ses

yeux fut le marquis de Montalte, qu’elle regarda alors avec des émotions

qui lui étaient tout-à-fait nouvelles, et qui avaient un mélange

d’horreur. Quand du Bosse la vit, il jura que c’était la personne: son

témoignage fut confirmé par les manières d’Adeline; car, en

l’apercevant, elle devint pâle, et un tremblement universel s’empara de

tous ses membres. On ne trouva Jean d’Aunoy nulle part, et ainsi La

Motte fut privé d’un témoin qui pouvait être si essentiel à ses

intérêts. Lorsqu’Adeline fut sommée de parler, elle fit sa déposition

avec clarté et précision; et Pierre, qui l’avait emmenée de l’abbaye,

corrobora son témoignage. Les dépositions produites étaient suffisantes,

dans l’esprit de plusieurs personnes présentes, pour prouver que le

marquis avait eu intention de commettre un meurtre; mais elles ne

suffisaient pas pour invalider le témoignage de ses deux derniers

témoins, qui jurèrent positivement que le vol avait été fait, et que La

Motte était le voleur; en conséquence, ce dernier fut condamné à mort.

En recevant sa sentence, ce malheureux s’évanouit; et les spectateurs,

qui s’étaient singulièrement intéressés à la décision de cette affaire,

exprimèrent leur compassion par un gémissement universel.

Un nouvel objet attira bientôt leur attention, ce fut Jean d’Aunoy qui

parut devant les juges. Mais son témoignage, quand même il aurait été

susceptible de sauver La Motte, arrivait trop tard. Celui-ci fut

reconduit dans la prison; mais Adeline, que cette sentence affligeait

extrêmement, et qui se trouvait indisposée, reçut ordre de rester

pendant l’examen de d’Aunoy. Cet homme avait à la fin été trouvé dans

les prisons d’une ville de province, où ses créanciers l’avaient fait

mettre, et d’où l’argent que le marquis lui avait fait tenir pour

satisfaire aux importunités de du Bosse, n’avait pu le tirer. Cependant

ce dernier, s’imaginant être négligé par le marquis, avait résolu de

s’en venger, tandis que l’argent destiné pour soulager ses besoins avait

été dépensé par d’Aunoy dans les plaisirs et dans la débauche.

Il fut confronté à Adeline et à du Bosse, et on lui commanda d’avouer

tout ce qu’il savait de cette affaire mystérieuse, s’il ne voulait pas

être mis à la question. D’Aunoy, qui ignorait jusqu’à quel point

s’étendaient les soupçons contre le marquis, et qui savait que son

témoignage pouvait le perdre, fut pendant quelque temps très-obstiné;

mais quand on lui donna la question, sa résolution l’abandonna, et il

avoua un crime dont il n’avait pas même été soupçonné.

Il parut qu’en l’année 1642, d’Aunoy, accompagné d’un nommé Martigny et

de François Ballière, avait attendu et saisi, sur le grand chemin, Henri

marquis de Montalte, demi-frère de Philippe; et qu’après l’avoir volé,

et attaché son domestique à un arbre, suivant les ordres qu’ils avaient

reçus, ils l’avaient conduit à l’abbaye de Saint-Clair, dans la forêt de

Fontanville; qu’il avait été détenu dans cet endroit jusqu’à ce qu’on

eût reçu de nouvelles instructions de la part de Philippe de Montalte,

actuellement marquis, qui était alors dans ses terres dans une province

septentrionale de France; que ce dernier avait mandé qu’on le mit à

mort, et que l’infortuné Henri avait été assassiné dans sa chambre trois

semaines après sa détention à l’abbaye.

En entendant cette déposition, Adeline pensa s’évanouir; elle se rappela

le manuscrit qu’elle avait trouvé, et les circonstances extraordinaires

dont cette découverte avait été accompagnée; tous ses membres frémirent

d’horreur, et levant les yeux elle aperçut sur le visage du marquis la

pâleur livide du crime. Elle s’efforça néanmoins de recueillir toutes

ses forces pendant la continuation de l’aveu de ce témoin.

Quand le meurtre fut commis, d’Aunoy était allé trouver son commettant,

qui lui avait donné la récompense dont il était convenu; et quelques

mois après il avait remis entre ses mains la fille du feu marquis,

encore dans l’enfance, qu’il avait conduite dans une partie éloignée du

royaume, où, prenant le nom de Saint-Pierre, il l’avait élevée comme si

elle avait été la sienne, recevant du marquis actuel une pension

considérable pour garder le secret.

Adeline, incapable de résister plus long-temps aux diverses émotions

dont son cœur était agité, s’évanouit. Elle fut transportée hors de la

salle; et, lorsque le désordre occasioné par cet événement fut passé,

Jean d’Aunoy continua. Il dit qu’après la mort de sa femme, Adeline

avait été mise dans un couvent, et ensuite transportée dans un autre, où

le marquis avait voulu lui faire prendre le voile; que son refus

opiniâtre de se faire religieuse avait engagé ce dernier à former le

projet de la faire mourir, et que c’est pour cela qu’elle avait été

conduite à la maison de La Bruyère. D’Aunoy ajouta que, par les ordres

du marquis, il avait fait à du Bosse une fausse histoire de sa

naissance; qu’ayant, au bout de quelque temps, découvert que ses

camarades l’avaient trompé touchant la mort d’Adeline, il les avait

quittés en colère; mais qu’ils avaient unanimement résolu de cacher son

évasion au marquis, afin de jouir de la récompense de leur prétendu

crime. Quelques mois après cette époque, il avait néanmoins reçu une

lettre du marquis, dans laquelle il lui reprochait son infidélité, et

lui promettait une grande récompense s’il voulait dire où était Adeline:

qu’en conséquence de cette lettre, il avait avoué qu’elle avait été

déposée entre les mains d’un étranger, mais qu’il ne savait ni qui il

était, ni où il demeurait.

Sur ces dépositions, Philippe de Montalte fut écroué, comme prévenu

d’avoir fait assassiner Henri son frère; d’Aunoy fut mis dans un cachot

du Châtelet, et du Bosse sommé de paraître comme témoin.

Il est impossible d’exprimer ce que sentit le marquis, en voyant qu’un

procès excité par la vengeance avait ainsi exposé ses crimes aux yeux du

public, et l’avait livré entre les mains de la justice. Les passions qui

l’avaient porté à commettre un crime aussi horrible que celui du

meurtre.....; meurtre d’autant plus atroce, qu’il tombait sur un homme

avec lequel il était uni par les liens du sang et par les habitudes de

l’enfance; les passions, dis-je, qui l’avaient excité à cet abominable

forfait étaient l’ambition et l’amour du plaisir. La première était plus

immédiatement satisfaite par le titre de son frère; la dernière, par

les richesses qui le mettaient à même de se livrer à ses inclinations

voluptueuses.

Le feu marquis de Montalte, père d’Adeline, avait hérité de ses ancêtres

d’un patrimoine insuffisant pour soutenir la splendeur de son rang; mais

il avait épousé l’héritière d’une illustre famille, dont la fortune

suppléait amplement au déficit de la sienne. Il avait eu le malheur de

la perdre, car elle était belle et aimable, peu de temps après la

naissance de sa fille, et c’était alors que le marquis actuel avait

formé le projet infernal d’assassiner son frère. La différence de leurs

caractères empêchait qu’il n’existât entre eux cette affection

réciproque que la parenté semblait exiger. Henri était bienfaisant, doux

et philosophe. L’amour de la vertu régnait dans son cœur; chez lui la

sévérité de la justice était modérée, et non pas affaiblie par la

compassion; il s’était adonné à l’étude des sciences, et avait toujours

cultivé les belles-lettres.

Les actions de Philippe nous ont déjà tracé les principaux traits de son

caractère; quelques qualités brillantes ne servaient qu’à en faire

ressortir davantage la noirceur. Il avait épousé une dame qui, par la

mort de son frère, devait hériter de biens considérables, dont l’abbaye

de Saint-Clair et la maison de campagne sur les bords de la forêt de

Fontanville étaient les principaux. Cependant sa passion pour la

magnificence et la dissipation l’avait bientôt entraîné dans une

multitude de difficultés, et lui avait suggéré combien il serait

avantageux pour lui de posséder le bien de son frère. Il n’y avait que

ce frère et sa fille qui s’opposassent à cette possession; nous avons

déjà raconté comment il s’était débarrassé du premier: il paraît un peu

surprenant qu’il n’ait pas usé des mêmes moyens pour se défaire de la

fille, à moins d’admettre qu’il existe un destin, et qu’elle fut

conservée pour faire punir le meurtre de son père.

Quand on jette un regard rétrograde sur la multitude de dangers auxquels

elle fut exposée, aux vicissitudes qu’elle éprouva depuis son enfance,

il semble que sa conservation est l’ouvrage de quelque chose au-dessus

de la sagesse humaine; et cela nous offre un exemple frappant que la

justice, quoique quelquefois tardive, ne manque jamais d’atteindre les

scélérats.

Tandis que l’infortuné marquis, père d’Adeline, était en prison à

l’abbaye, son frère qui, pour éviter les soupçons, s’était tenu dans le

nord de la France, avait différé l’exécution de son abominable projet,

par une timidité naturelle à un esprit qui n’est pas encore accoutumé à

de pareils attentats. Avant de donner ses derniers ordres, il avait

voulu voir si l’histoire qu’il faisait courir sur la mort de son frère

le mettrait à l’abri de tout soupçon. Elle n’avait que trop bien réussi:

car le domestique, dont l’on n’avait épargné la vie qu’afin qu’il pût

raconter cette histoire, conclut assez naturellement que son maître

avait été assassiné par des brigands; et le paysan qui, quelques heures

après, avait trouvé le domestique blessé, tout ensanglanté, et attaché à

un arbre, qui savait d’ailleurs que cet endroit était infesté de

voleurs, l’avait aussi naturellement crue et en avait en conséquence

répandu le bruit.

Depuis ce temps-là le marquis, à qui l’abbaye de Saint-Clair

appartenait en vertu du droit de sa femme, n’y était venu que deux fois,

et cela à des époques bien éloignées, jusqu’à ce qu’après un intervalle

de plusieurs années il découvrit par hasard que La Motte y habitait. Il

résidait ordinairement à Paris et à sa terre dans le nord, sinon qu’il

passait communément un mois de l’année à sa jolie maison sur le bord de

la forêt. Il tâchait de perdre le souvenir de son crime dans les scènes

variées de la cour et dans la dissipation; mais il y avait des momens où

la voix de la conscience se faisait entendre, quoiqu’elle ne fût pas

long-temps à être ensuite étouffée par le tumulte du monde.

Il est probable que la nuit de son départ précipité de l’abbaye, le

triste et lugubre silence de l’heure, dans un lieu qui avait été le

théâtre de son crime, lui avait rappelé d’une manière trop forte le

souvenir de son frère, et avait suggéré à son imagination des horreurs

qui l’avaient forcé d’abandonner un endroit souillé de ses forfaits.

S’il en est ainsi, il est néanmoins certain que les terreurs de sa

conscience s’étaient évanouies avec l’obscurité de la nuit; car il

était retourné le lendemain à l’abbaye, quoiqu’il soit néanmoins

remarquable qu’il n’ait jamais essayé d’y passer une autre nuit. Mais,

bien qu’il éprouvât des frayeurs momentanées, elles n’étaient jamais

suivies de la pitié ni du repentir; puisque, lorsque la découverte de la

naissance d’Adeline lui eut causé des appréhensions pour sa propre vie,

il n’avait pas hésité à commettre un nouveau crime, et qu’il était

encore disposé à verser le sang humain. Il avait fait cette découverte

par le moyen d’un cachet, portant les armes de sa famille, empreint sur

le billet trouvé par son domestique, et qui lui avait été remis à Caux.

On doit se rappeler qu’après avoir lu ce billet, il allait le jeter loin

de lui avec toute la fureur de la jalousie; mais qu’après l’avoir de

nouveau examiné, il l’avait soigneusement mis dans son portefeuille. La

violente agitation que lui avait causée cette terrible vérité, l’avait

pendant quelque temps privé de tout pouvoir d’agir. Quand il se porta

assez bien pour écrire, il avait écrit à d’Aunoy une lettre, dont nous

avons déjà rapporté le contenu. D’Aunoy lui avait confirmé ses

craintes. Sachant que la mort devait être la punition de son crime, en

cas qu’Adeline parvînt à découvrir sa naissance, et n’osant plus se fier

à un homme qui l’avait déjà trompé, il avait, après quelque

délibération, résolu sa mort. C’est pourquoi il était sur-le-champ parti

pour l’abbaye, et avait donné les ordres que nous avons vus, plutôt par

la crainte d’être compromis, que par le désir de s’emparer de ses biens.

Comme l’histoire du cachet qui avait fait connaître la naissance

d’Adeline est un peu singulière, il ne sera pas hors de propos d’avertir

le lecteur que Jean d’Aunoy l’avait volé au marquis, avec une montre

d’or; il n’avait pas tardé à se défaire de la montre, mais sa femme

avait gardé le cachet comme un joli joujou; et, après sa mort, il avait

été porté au couvent parmi ses hardes. Adeline l’avait soigneusement

conservé, parce qu’il avait appartenu à une femme qu’elle croyait être

sa mère.

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 23 / 29 题