Du Bosse obtint enfin la permission de paraître en justice, avec
promesse que ce qu’il pourrait dire ne serait pas à sa charge; et il
accompagna La Motte devant les juges.
Lorsque cet homme parut, plusieurs personnes présentes observèrent la
confusion du marquis de Montalte, et La Motte particulièrement, qui tira
de là un présage favorable pour lui-même.
Quand du Bosse fut interrogé, il informa la cour que, dans la nuit du 21
avril de l’année précédente, un appelé Jean d’Aunoy, qu’il connaissait
depuis plusieurs années, était venu chez lui; qu’après avoir conversé
pendant quelque temps sur leur situation, d’Aunoy lui avait dit qu’il
connaissait un moyen par lequel du Bosse pourrait changer toute sa
pauvreté en richesse; mais qu’il n’en dirait pas davantage, à moins
qu’il ne fût certain qu’il voulût l’adopter. L’état de détresse dans
lequel se trouvait alors du Bosse, lui avait fait désirer de connaître
quel était ce moyen qui devait ainsi le tirer d’embarras; il avait prié
son ami, avec chaleur, de s’expliquer; et, au bout de quelque temps,
d’Aunoy s’était ouvert à lui. Il dit qu’il était chargé, par un seigneur
(qu’il informa ensuite du Bosse être le marquis de Montalte), d’enlever
une jeune fille du couvent, et de la conduire dans une maison à quelques
lieues de Paris. «Je connaissais bien la maison qu’il me décrivit,
ajouta du Bosse, car j’y avais été plusieurs fois avec d’Aunoy, qui y
demeurait pour se soustraire aux poursuites de ses créanciers, quoiqu’il
passât souvent la nuit à Paris.» Il ne voulut rien découvrir davantage
de son projet, mais dit qu’il aurait besoin d’aides, et que si moi et
mon frère, mort depuis, voulions le joindre, celui qui l’employait
n’épargnerait pas l’argent, et que nous serions bien récompensés. Je
désirai en savoir davantage; mais il s’opiniâtra à garder le silence; et
lorsque je lui eus dit que je m’aviserais et que j’en parlerais à mon
frère, il s’en alla.
Quand il revint, la nuit suivante, mon frère et moi acceptâmes ses
offres, et nous l’accompagnâmes en conséquence chez lui. Il nous dit
alors que la jeune demoiselle qu’il devait amener dans cet endroit,
était une fille naturelle du marquis de Montalte et d’une religieuse du
couvent des Ursulines; que sa femme avait pris l’enfant le jour de sa
naissance, et avait eu une bonne pension pour l’élever comme le sien, ce
qu’elle avait fait jusqu’au jour de sa mort; que cette fille avait alors
été mise au couvent, et destinée à prendre le voile; mais que,
lorsqu’elle fut d’âge à faire des vœux, elle avait constamment refusé de
les faire; que cette circonstance avait tellement irrité le marquis,
que, dans sa colère, il avait ordonné que, si elle persistait dans son
opiniâtreté, il fallait la retirer du couvent, et s’en défaire d’une
manière ou d’une autre, puisqu’en vivant dans le monde, sa naissance
pourrait être découverte, et qu’en conséquence, sa mère, qu’il aimait
encore, serait condamnée à expier son crime par une mort terrible.
Du Bosse fut interrompu dans sa narration par l’avocat du marquis, qui
soutint qu’il était illégal et indécent de rapporter de pareilles
circonstances, afin d’inculper son client. On lui répondit que cela
n’était ni illégal ni indécent, parce que les circonstances qui
mettaient au jour le caractère du marquis atténuaient son témoignage
contre La Motte. On permit à du Bosse de continuer.
D’Aunoy lui dit alors que le marquis lui avait ordonné de la mettre à
mort; mais qu’accoutumé à la voir depuis son enfance, il n’avait pas eu
la force d’exécuter cet ordre, et l’en avait informé par lettre. Le
marquis lui avait alors commandé de trouver quelqu’un qui voulût le
faire, et que c’était pour cela qu’il avait besoin de nous. Mon frère et
moi n’étions pas assez méchans pour commettre un pareil forfait, et nous
le dîmes à d’Aunoy. Je ne pus même m’empêcher de lui demander pourquoi
le marquis voulait faire mourir son enfant, plutôt que d’exposer sa mère
à être condamnée à mort. Il répondit que le marquis n’avait jamais vu
son enfant, et que conséquemment il n’était pas à supposer qu’il eût
beaucoup d’amitié pour elle, et encore moins qu’il l’aimât plus qu’il
n’aimait sa mère.
Du Bosse continua de raconter combien lui et son frère avaient fait
d’efforts pour attendrir d’Aunoy sur le sort de la fille du marquis, et
ajouta qu’ils lui persuadèrent enfin d’écrire de nouveau et de plaider
sa cause. D’Aunoy était allé à Paris pour attendre la réponse, les
laissant avec la jeune demoiselle à une maison dans la Bruyère, où ils
étaient convenus de rester, en apparence pour exécuter les ordres qu’ils
pourraient recevoir, mais, dans le fait, pour sauver la victime dévouée
à la destruction.
Il est probable que du Bosse, dans cet endroit, ne découvrit pas son
véritable dessein, puisqu’en supposant qu’il eût eu intention de
commettre un meurtre, il était naturel qu’il fît ses efforts pour le
cacher: quoi qu’il en soit, il assura que, dans la nuit du 26 avril, il
reçut ordre, de la part de d’Aunoy, d’assassiner la fille, qu’il avait
ensuite remise entre les mains de La Motte.
La Motte écouta cette relation avec le plus grand étonnement; quand il
sut qu’Adeline était fille du marquis, et qu’il se rappela le crime que
celui-ci avait eu dessein de commettre, il frémit d’horreur. Il continua
alors l’histoire, et ajouta une relation de ce qui s’était passé à
l’abbaye entre lui et le marquis, et du dessein de ce dernier de faire
périr Adeline; donnant pour preuve de la malice des poursuites
actuelles, qu’elles n’avaient été commencées qu’après qu’il eut délivré
Adeline des mains du marquis. Il conclut néanmoins en disant, que, comme
le marquis avait sur-le-champ envoyé des émissaires après elle, il était
possible qu’elle eût encore été victime de sa vengeance.
Le conseil du marquis essaya de nouveau de faire rejeter ce témoignage;
mais ses objections ne furent point admises par les juges. Tout le monde
remarqua l’agitation extraordinaire de M. de Montalte pendant le récit
de du Bosse et de La Motte. La cour suspendit le jugement de ce dernier,
mit sur-le-champ le marquis en état d’arrestation, et donna ordre de
faire chercher Adeline (nom qui lui avait été donné par sa nourrice) et
Jean d’Aunoy.
En conséquence, le marquis fut arrêté au nom du roi, et envoyé en prison
jusqu’à ce qu’Adeline parût, ou qu’il fût prouvé qu’elle avait été
assassinée par ses ordres, et jusqu’à ce que d’Aunoy confirmât ou
invalidât le témoignage de La Motte.
Madame La Motte, qui avait à la fin découvert la garnison de son fils,
l’avait instruit de la situation de son père, et des progrès de la
procédure; et comme elle croyait qu’Adeline, si elle avait eu le bonheur
d’échapper aux émissaires du marquis, était encore en Savoie, elle
écrivit à Louis d’obtenir un congé et de l’emmener à Paris, où sa
présence était immédiatement nécessaire pour confirmer les dépositions
des témoins, et probablement pour sauver la vie de La Motte.
Aussitôt que Louis eut reçu cette lettre, qui était arrivée le jour que
Théodore devait être exécuté, il était allé chez le commandant pour
demander un sursis, jusqu’à ce que la dernière volonté du roi fût
connue. Il avait fondé sa requête sur l’arrestation du marquis de
Montalte, et avait montré la lettre qu’il venait de recevoir. Le
commandant avait volontiers accordé un sursis; et Louis, qui, à
l’arrivée de cette lettre, n’avait pas voulu en communiquer le contenu à
Théodore, de peur de lui donner de fausses espérances, se hâta de lui
apporter cette consolante nouvelle.