Revenons actuellement à Pierre La Motte, qui, après être resté quelques
semaines dans la prison de D--y, avait été transféré à Paris, pour y
être jugé en dernier ressort, et où le marquis de Montalte l’avait
suivi, pour témoigner contre lui. Madame La Motte avait accompagné son
mari dans la prison du Châtelet. Ce dernier succombait sous le poids de
ses malheurs; et tous les efforts de sa femme ne pouvaient le tirer de
la torpeur du désespoir. Quand même il serait acquitté de l’accusation
intentée contre lui par le marquis (ce qui n’était guère probable), il
était sur le théâtre de ses premiers crimes; et au moment où il
sortirait des murs de sa prison, ce ne serait probablement que pour être
de nouveau livré entre les mains de la justice.
Les poursuites du marquis n’étaient que trop bien fondées, et leur objet
d’une nature trop sérieuse pour ne pas justifier la terreur de La Motte.
Quelque temps après que ce dernier se fut retiré à l’abbaye de
Saint-Clair, le peu d’argent qui lui restait étant presque épuisé, il
fut tourmenté de la plus cruelle inquiétude sur les moyens de subsister
à l’avenir. Un soir, se promenant seul à cheval dans un endroit isolé de
la forêt, ruminant sur sa détresse présente, et cherchant quelque plan
pour pourvoir aux besoins qui approchaient, il aperçut au milieu des
arbres, à quelque distance, un homme à cheval, qui paraissait n’être
accompagné de personne. Il lui vint dans l’esprit qu’en volant ce
passant il éviterait la misère qui le menaçait. Il y avait déjà
long-temps qu’il s’était écarté des bornes de l’honnêteté..... La fraude
lui était familière,... et cette idée ne fut pas rejetée. Il hésita....
Chaque moment de réflexion donna de nouvelles forces à la tentation;
peut-être ne se présenterait-il jamais une pareille occasion. Il regarda
de tous côtés, et ne vit que ce cavalier, dont l’air annonçait un homme
de condition. La Motte, s’armant de toute sa résolution, s’avança vers
lui et l’attaqua. C’était le marquis de Montalte; il n’avait point
d’armes: mais, sachant que ses domestiques n’étaient pas bien éloignés,
il ne voulut pas se laisser voler. Tandis qu’ils étaient aux prises, La
Motte aperçut plusieurs personnes à cheval qui entraient dans l’avenue;
et, irrité du délai et de l’opposition qu’il rencontrait, il tira de sa
poche un pistolet (qu’il avait toujours sur lui quand il s’écartait de
l’abbaye), et fit feu sur le marquis; celui-ci chancela et tomba sans
mouvement. La Motte eut le temps de lui arracher une brillante étoile de
son habit, quelques bagues de diamans, et de vider ses poches avant que
ses domestiques arrivassent. Ceux-ci furent tellement surpris, qu’au
lieu de poursuivre le voleur, ils s’empressèrent de secourir leur
maître, et La Motte échappa.
Il s’arrêta, avant d’arriver à l’abbaye, à un monceau de ruines appelé
le tombeau, dont nous avons autrefois parlé, pour examiner son butin. Il
consistait en une bourse de soixante-dix louis, une étoile de diamans,
trois bagues de prix, et le portrait du marquis en miniature, orné de
brillans, qu’il destinait à sa maîtresse.
La Motte qui, quelques heures auparavant, était pour ainsi dire dénué
de tout, fit éclater à la vue de ce trésor une joie immodérée; mais elle
ne fut pas de longue durée, quand il réfléchit aux moyens employés pour
l’obtenir, et qu’il avait acheté au prix du sang de son semblable les
richesses qu’il contemplait. Naturellement violent, cette réflexion le
plongea subitement dans le plus grand désespoir. Il se regarda alors
comme un assassin, tressaillit comme un homme qui sort d’un rêve, et il
aurait voulu donner l’univers pour être aussi pauvre et aussi innocent
que peu d’heures auparavant. En examinant le portrait, il en découvrit
la ressemblance, et croyant avoir privé l’original de la vie, il le
contempla avec une douleur inexprimable. L’inquiétude de la crainte
succéda aux horreurs des remords: agité de je ne sais quelle
appréhension, il resta long-temps au tombeau, où il déposa finalement
son trésor, pensant que, si son crime excitait la vigilance de la
justice, il pourrait se faire que l’on fouillât l’abbaye et que l’on
découvrît les bijoux. Il lui fut aisé de cacher l’augmentation de sa
fortune à madame La Motte; car, comme il ne lui avait jamais fait
exactement connaître l’état de ses finances, elle n’avait pas eu le
moindre soupçon de l’extrême pauvreté dont il était menacé; et, comme
leur manière de vivre était la même qu’à l’ordinaire, elle s’imaginait
que les dépenses nécessaires pour l’entretien de la famille provenaient
de la source accoutumée. Il ne lui fut pas aussi facile de se soustraire
aux remords de sa conscience; il devint sombre et rêveur; et les
fréquentes visites qu’il fit au tombeau, où il allait en partie pour
examiner son trésor, mais particulièrement pour se livrer à l’affreux
plaisir de contempler le portrait du marquis, excitèrent la curiosité.
Dans la solitude de la forêt, où il n’y avait aucune variété d’objets
pour renouveler ses idées, celle d’avoir commis un meurtre était
toujours présente à son esprit.--Quand le marquis était arrivé à
l’abbaye, l’étonnement et la terreur de La Motte, car il ne sut d’abord
si c’était l’ombre ou la réalité d’une figure humaine qui paraissait
devant ses yeux, avaient été soudainement suivis de la crainte du
châtiment que méritait le crime qu’il avait commis. Lorsque le marquis,
touché de sa détresse, eut consenti à lui parler en particulier, il
l’avait informé qu’il était né gentilhomme; il avait ensuite fait
mention d’autres circonstances de ses malheurs propres à exciter la
pitié; il avait témoigné une telle horreur de son crime, et fait une
promesse si solennelle de rendre les bijoux qui étaient encore en sa
possession (car il n’avait dépensé qu’une très-petite portion du vol),
que le marquis l’avait enfin entendu avec une espèce de compassion. Ce
sentiment favorable, joint à un motif d’égoïsme, avait induit le marquis
à faire un compromis avec La Motte: ayant des passions violentes et
désordonnées, il avait vu la beauté d’Adeline avec une émotion
singulière, et il résolut de sauver la vie à La Motte, à condition que
celui-ci lui sacrifierait cette malheureuse fille. La Motte n’avait eu
ni assez de courage, ni assez de vertu pour rejeter cette condition.--Il
avait rendu les bijoux, et consenti à livrer l’innocente Adeline; mais
comme il connaissait trop bien son cœur pour croire qu’elle se laissât
facilement séduire, et comme il avait encore pour elle un certain degré
de compassion, il avait tâché d’obtenir du marquis qu’il ne précipitât
pas les choses, et qu’il essayât de détruire peu à peu ses principes et
de gagner son affection; ce dernier avait approuvé et adopté ce plan:
son manque de réussite l’avait engagé à faire usage des stratagèmes dont
il s’était ensuite servi, et à multiplier de cette manière les calamités
d’Adeline.
Telles étaient les circonstances qui avaient réduit La Motte à son état
déplorable. Le jour du jugement était alors arrivé, et il fut conduit de
la prison à la cour de justice, où le marquis parut comme son
accusateur. Après la lecture de l’acte d’accusation, La Motte, selon
l’usage, dit qu’il était innocent; et l’avocat Nemours, qui était chargé
de sa défense, s’efforça ensuite de démontrer que l’accusation, de la
part du marquis de Montalte, était fausse et malicieuse. Dans ce
dessein, il fit mention de la circonstance où ce dernier avait tâché de
persuader à son client d’assassiner Adeline: il avança, outre cela, que
le marquis avait eu des liaisons intimes avec La Motte, plusieurs mois
avant son arrestation; et que ce ne fut qu’après que celui-ci eut
frustré l’attente de son accusateur, en sauvant l’objet de sa vengeance,
que le marquis avait jugé à propos d’accuser La Motte du crime dont il
était actuellement question. Nemours fit voir combien il était
improbable qu’on entretînt une correspondance avec un homme dont on a
été assailli et volé; et il prouva que le marquis avait eu des liaisons
particulières avec La Motte pendant plusieurs mois, après l’époque
indiquée comme celle où le crime avait été commis. Si le marquis avait
eu dessein de poursuivre, pourquoi ne l’avait-il pas fait immédiatement
après la découverte de La Motte? Et, puisqu’il ne l’avait pas fait
alors, qui avait donc pu l’engager à le poursuivre si long-temps après?
Le marquis ne fit aucune réplique à ces argumens; car, comme sa
conduite, sur cet article, avait été guidée par les desseins qu’il avait
sur Adeline, il n’aurait pu la justifier qu’en mettant au jour des
projets qui auraient montré la noirceur de son caractère et milité
contre sa cause. C’est pourquoi il se contenta de faire paraître
plusieurs de ses domestiques pour prouver l’attaque et le vol: ceux-ci
jurèrent sans scrupule que La Motte était le voleur, quoique aucun d’eux
ne l’eût vu que dans l’obscurité, et courant au grand galop. Quand on
les interrogea séparément, ils se contredirent; et conséquemment leur
témoignage fut rejeté: mais comme le marquis avait encore deux autres
témoins à produire, dont on attendait à chaque moment l’arrivée à Paris,
le jugement fut différé, et la cour s’ajourna.
La Motte fut reconduit dans sa prison, dans le même état de désespoir
avec lequel il en était sorti. En passant par une des allées, il vit un
homme qui se rangea pour le laisser passer, et qui le regarda
très-fixement. La Motte crut l’avoir vu auparavant; mais comme il
faisait fort obscur, il n’avait pu distinguer ses traits
qu’imparfaitement: d’ailleurs son esprit était trop agité pour qu’il
prit aucun intérêt à cet individu. Quand il fut passé, cet étranger
demanda au geôlier qui était La Motte. En étant instruit, après lui
avoir fait plusieurs autres questions, il le pria de lui permettre de
lui parler. Comme il n’était en prison que pour dettes sa requête fut
accordée; mais il ne put avoir une entrevue avec lui que le lendemain,
parce que les portes étaient fermées pour la nuit.
La Motte trouva son épouse dans sa chambre, où elle l’avait attendu
depuis quelques heures pour savoir l’issue du procès. Ils désiraient
alors plus que jamais de voir leur fils; mais, comme ce dernier l’avait
fort bien prévu, ils ignoraient son changement de garnison, parce que
les lettres qu’il leur avait adressées à Auboine, sous un nom emprunté,
selon la coutume, étaient restées à la poste. Cette circonstance avait
fait que madame La Motte avait adressé ses lettres à la dernière
résidence de son fils, et qu’en conséquence celui-ci n’était instruit ni
des malheurs de son père, ni de son changement de lieu. Surprise de ne
recevoir aucune réponse, elle en envoya une autre contenant la relation
du procès de son mari, et annonçant combien elle désirait que son fils
obtînt un congé pour se rendre sur-le-champ à Paris. Elle adressa cette
lettre au même endroit, ne sachant où l’adresser ailleurs.
Cependant le sort prochain de La Motte était toujours présent à son
esprit: naturellement faible, et énervé par les plaisirs, il ne
possédait pas la fermeté nécessaire pour envisager de sang-froid ce
moment terrible.
Tandis que ces choses se passaient à Paris, Laluc y arriva sans
accident, après un voyage qu’il n’avait soutenu que par sa grande
résolution. Il se hâta d’aller se jeter aux pieds du roi; et telles
furent les sensations qu’il éprouva, en présentant une requête qui
allait décider du sort de son fils, qu’il n’eut que la force de la
donner, après quoi il s’évanouit. Le roi reçut le placet, et, ayant
donné ordre qu’on prît soin de ce père infortuné, continua son chemin.
On le reporta à son hôtel, où il attendit le résultat de ce dernier
effort.
Adeline, pendant ce temps-là, était restée à Vaceau dans un état
d’anxiété trop violent pour sa complexion délicate; et la maladie qui en
avait été la suite, l’avait presque continuellement retenue dans sa
chambre. Quelquefois elle osait se flatter que le voyage de Laluc aurait
du succès; mais ces courts intervalles de consolation ne servaient qu’à
augmenter, par leur contraste, la grandeur du désespoir dont ils étaient
suivis; et, alternativement tourmentée de ces deux extrêmes, elle
éprouvait un supplice plus cruel que celui que produit un absolu
désespoir.
Quand elle se porta assez bien, elle descendit dans le salon pour
converser avec Louis, qui lui apportait souvent des nouvelles de
Théodore, et qui employait tous les momens qu’il pouvait dérober aux
devoirs de son état, à consoler ses amis affligés. Adeline et Théodore
n’avaient d’espoir qu’en lui pour le peu de soulagement dont ils étaient
susceptibles; et toutes les fois qu’il paraissait, une espèce de plaisir
mélancolique s’emparait de leurs cœurs. Il n’avait pu cacher à Théodore
l’indisposition d’Adeline, puisqu’il avait fallu lui dire les raisons
qui avaient jusqu’ici empêché cette dernière de se conformer au violent
désir qu’il avait de la voir encore une fois. Il parlait
particulièrement à Adeline du courage et de la résignation de son ami,
sans oublier néanmoins de lui faire mention de la tendresse qu’il
exprimait toujours pour elle. Accoutumée à tirer sa seule consolation
de la présence de Louis, et voyant sa constante amitié pour l’homme
qu’elle aimait passionnément, l’estime quelle avait pour lui se changea
en reconnaissance, et continua de s’accroître par degrés.
Le courage qu’il accordait à Théodore au milieu de ses calamités, était
un peu exagéré. Il était impossible que ce dernier pût assez oublier les
liens qui l’attachaient à la vie pour subir son sort avec fermeté; mais
quoiqu’il eût de fréquens et de violens accès de douleurs, il tâchait,
en présence de ses amis, de prendre un air composé et ferme. Il n’avait,
que peu d’espoir au succès du voyage de son père, et cependant cette
faible espérance était suffisante pour tenir son esprit dans toutes les
horreurs de l’incertitude jusqu’après l’événement.
La veille du jour fixé pour l’exécution, Laluc arriva à Vaceau. Adeline
était à sa fenêtre quand la voiture s’approcha de l’auberge; elle le vit
descendre et entrer dans la maison, soutenu de Pierre, dans le dernier
épuisement. Elle ne tira pas un bon augure de son air de langueur; et,
pour ainsi dire, accablée sous le poids de son émotion, elle alla à sa
rencontre. Clare était déjà avec son père quand Adeline entra dans la
chambre. Elle s’approcha de lui; mais, craignant d’apprendre de sa
bouche la confirmation du malheur que son visage semblait annoncer, elle
le regarda d’une manière très-expressive et s’assit, incapable de
prononcer la question qu’elle avait envie de faire. Il tendit la main en
silence, s’enfonça dans son fauteuil, et parut anéanti dans la douleur.
Ses manières confirmèrent toutes les craintes d’Adeline; cette terrible
conviction lui fit à l’instant perdre l’usage de ses sens; elle s’assit
sans mouvement, et pour ainsi dire pétrifiée.
Laluc et Clare étaient trop absorbés par leur propre détresse pour
remarquer sa situation; peu de temps après, elle poussa un profond
soupir et fondit en larmes. Soulagée par ses pleurs, ses esprits
revinrent peu à peu, et elle dit enfin à Laluc: «Il est inutile,
monsieur, de demander le succès de votre voyage; cependant, quand vous
serez en état de le faire, je le souhaiterais......»
Laluc fit un signe de la main.--«Hélas! dit-il, je n’ai rien à dire que
ce que vous ne devinez que trop bien. Mon pauvre Théodore!»--Sa voix
fut étouffée par ses sanglots, et il s’ensuivit pendant quelques momens
les plus pénibles angoisses.
Adeline fut la première qui recouvra assez de présence d’esprit pour
remarquer l’extrême langueur de Laluc, et pour lui procurer des secours.
Elle lui fit préparer des rafraîchissemens, et le pria de vouloir bien
se mettre au lit, et de permettre qu’elle envoyât chercher un médecin,
ajoutant que la fatigue qu’il avait éprouvée exigeait du repos. «Je
voudrais bien qu’il fût en mon pouvoir d’en trouver, ma chère enfant,
dit-il; ce n’est pas dans ce monde que je dois le chercher, mais dans un
monde meilleur, et j’espère que je ne tarderai pas à y être. Mais où est
notre bon ami Louis La Motte? Il faut qu’il nous conduise à la prison de
mon fils.....»
La douleur le suffoqua encore, et l’arrivée de Louis leur apporta à tous
un soulagement dont ils avaient grand besoin. Leurs larmes lui firent
connaître ce qu’il avait envie de savoir. Laluc s’informa sur-le-champ
de son fils; et, après avoir remercié Louis de toutes ses complaisances,
le pria de le conduire à la prison. Louis tâcha de le persuader de
différer sa visite jusqu’au lendemain, et Adeline et Clare se joignirent
à lui, mais Laluc était résolu d’y aller le soir même. «Son temps est
court, dit-il; encore quelques heures, et je ne le verrai plus; au moins
dans ce monde je ne dois pas négliger ces momens précieux. Adeline!
j’avais promis à mon pauvre fils qu’il vous verrait encore une fois;
vous n’êtes pas maintenant en état de soutenir une pareille entrevue. Je
vais essayer de le réconcilier avec ce contre-temps: mais si je ne
réussis pas, et que vous vous portiez mieux demain matin, je suis
persuadé que vous ferez tous vos efforts pour souscrire à ses désirs.»
Adeline regarda avec impatience, et voulut parler. Laluc se leva pour
s’en aller; mais il put à peine gagner la porte de la chambre, où,
faible et épuisé, il s’assit sur une chaise. «Il faut céder à la
nécessité, dit-il, je sens que je ne saurais aller plus loin ce soir:
allez le trouver, La Motte, et dites-lui que je suis un peu indisposé du
voyage, mais que j’irai le voir demain de grand matin. Ne lui donnez
aucune espérance; préparez-le à ce qu’il y a de plus affreux......» Il
y eut un intervalle de silence; à la fin Laluc, se remettant, dit à
Clare de faire préparer son lit, et elle obéit à l’instant. Quand il fut
retiré, Adeline raconta à Louis ce qu’il n’avait que trop compris, le
mauvais succès du voyage de Laluc. «J’avoue, ajouta-t-elle, que je
m’étais quelquefois permis d’espérer, et je sens aujourd’hui doublement
cette calamité. Je crains aussi que M. Laluc ne succombe sous le poids;
il est bien changé depuis son départ pour Paris. Dites-moi votre opinion
avec sincérité.»
Ce changement était si visible, que Louis ne put le nier; mais il
s’efforça d’apaiser ses craintes, en attribuant ce changement, en grande
partie, à la fatigue du voyage. Adeline déclara sa détermination
d’accompagner Laluc pour dire adieu à Théodore. «Je ne sais, dit-elle,
comment je soutiendrai cette entrevue; mais c’est un devoir que je me
dois à moi-même et à lui de le voir encore une fois. Le souvenir d’avoir
négligé de lui donner cette dernière preuve d’affection, me causerait
des remords éternels.»
Après quelque autre conversation sur ce sujet, Louis alla à la prison,
en pensant aux meilleurs moyens de communiquer à son ami la fâcheuse
nouvelle qu’il avait à lui apprendre. Théodore la reçut avec plus de
résignation qu’il ne s’était imaginé: mais il demanda avec impatience
pourquoi il ne voyait pas son père et Adeline; et, étant informé qu’ils
étaient indisposés, son imagination lui suggéra ce qui pouvait arriver
de pis, que son père était mort. Louis fut long-temps à le persuader du
contraire, et à le convaincre qu’Adeline n’était pas dangereusement
malade; cependant, quand il fut assuré qu’il la verrait le lendemain, il
devint plus tranquille. Il pria son ami de ne pas le quitter cette
nuit-là. «Ce sont, ajouta-t-il, les derniers momens que nous ayons à
passer ensemble; je ne puis dormir! restez avec moi, et allégez-en le
fardeau. J’ai besoin de consolation, Louis: à la fleur de mon âge, et
tenant au monde par tous les liens, je ne puis le quitter avec
résignation. Je ne saurais croire à ces histoires de courage
philosophique dont nous entendons parler tous les jours: la sagesse
n’est point en état de nous apprendre à abandonner un bien avec plaisir;
et dans les circonstances où je me trouve, la vie est certainement un
bien.»
La nuit se passa dans une conversation embarrassée, qui fut quelquefois
interrompue par de longs intervalles de silence, et quelquefois par des
accès de désespoir; et la lueur de ce jour, qui devait conduire Théodore
à la mort, perça enfin à travers les grilles de sa prison.
Cependant Laluc passait une nuit terrible et sans sommeil. Il pria le
ciel de lui accorder, ainsi qu’à Théodore, du courage et de la
résignation; mais les angoisses de la crainte étaient trop puissantes
chez lui, et il ne pouvait les subjuguer. L’idée de sa femme, et de ce
qu’elle aurait souffert, si elle avait vécu pour être témoin de la mort
ignominieuse qui attendait son fils, lui revenait sans cesse à l’esprit.
Il semblait que le sort fût contre Théodore, car il est probable que le
roi eût accordé la pétition de ce malheureux père, si le marquis de
Montalte n’avait pas été à la cour quand elle fut présentée. L’air et la
grande affliction du suppliant avaient intéressé le monarque; et, au
lieu de donner le papier à un gentilhomme de la chambre, il l’avait
ouvert. Après avoir jeté les yeux sur le contenu, ayant remarqué que le
criminel était du régiment du marquis de Montalte, il se tourna vers
lui, et s’informa de la nature du délit du coupable. Le marquis fit une
réponse telle qu’on devait s’y attendre, et le roi fut persuadé que
Théodore n’était pas digne de pardon.
Pour revenir à Laluc, qui, selon son désir, avait été éveillé de grand
matin, après avoir passé quelque temps en prières, il descendit dans la
salle, où Louis l’attendait déjà pour le conduire à la prison. Il
paraissait calme et recueilli; mais on voyait sur son visage l’empreinte
du désespoir, ce qui affectait singulièrement son jeune ami. En
attendant Adeline, il parla peu, et sembla faire des efforts pour
parvenir au degré de courage nécessaire pour soutenir la scène
prochaine. Adeline ne paraissant pas, il envoya à la fin quelqu’un pour
la prier de se hâter, et fut informé qu’elle avait été fort mal; mais
qu’elle se remettait. Elle avait effectivement passé la nuit dans une
telle agitation, qu’elle succombait sous le poids de sa douleur; et elle
tâchait alors de recouvrer assez de force et de résignation pour se
soutenir dans ce moment terrible. Chaque instant qui l’en approchait
avait augmenté ses émotions, et il n’y eut que la crainte qu’on ne
l’empêchât de revoir Théodore, qui la rendit capable de lutter contre
les maux réunis de la maladie et de la douleur.
Elle alla enfin, avec Clare, trouver Laluc, qui, s’avançant vers elles
lorsqu’il les vit entrer dans la salle, leur prit à chacune une main en
silence. Quelques momens après, il proposa de partir; et ils montèrent
tous dans une voiture qui les mena à la porte de la prison. La foule
avait déjà commencé à s’assembler, et il s’élevait un murmure confus à
mesure que la voiture s’approchait: c’était une vue bien pénible pour
les amis de Théodore. Louis donna la main à Adeline en descendant; elle
pouvait à peine se soutenir, et, d’un pas tremblant, elle suivit Laluc,
que le geôlier conduisit vers cette partie de la prison où était son
fils. Il était alors huit heures, la sentence ne devait être exécutée
qu’à midi: mais il y avait déjà une garde de soldats dans la cour; et
cette malheureuse compagnie, en passant dans les allées étroites,
rencontra plusieurs officiers qui avaient été faire leurs derniers
adieux à Théodore. En montant l’escalier qui conduisait à son
appartement, l’oreille de Laluc fut frappée d’un cliquetis de chaînes,
et il l’entendit se promener à grands pas dans sa chambre. Ce malheureux
père, accablé par l’idée du moment qui allait lui présenter son fils,
s’arrêta, et fut obligé de s’appuyer sur la rampe. Louis, craignant les
conséquences de son chagrin, dans l’état de faiblesse où il se trouvait,
voulut aller chercher des secours; mais il lui fit signe de rester. «Je
me porte mieux, dit Laluc. O Dieu! soutiens-moi dans cette heure
terrible!» Et, quelques minutes après, il fut en état de continuer.
Quand le guichetier ouvrit la porte, le bruit déchirant des verroux fit
frémir Adeline; mais elle se trouva au même instant en présence de
Théodore, qui vola à sa rencontre, et la retint dans ses bras au moment
où elle allait s’évanouir. Comme sa tête se trouvait appuyée sur son
épaule, il contempla encore une fois ce visage qui lui était si cher,
qui avait si souvent répandu la joie dans son cœur, et qui, quoique pâle
et insensible, lui faisait éprouver des instans de délices. Quand elle
commença à ouvrir les yeux, elle les fixa tristement sur Théodore, qui,
la serrant contre son cœur, ne put lui répondre que par un sourire mêlé
de tendresse et de désespoir; les larmes qu’il s’efforçait de retenir
flottaient dans ses yeux; et pendant un moment il oublia tout, excepté
Adeline. Laluc, qui s’était assis sur le pied du lit, paraissait
insensible à tout ce qui l’environnait, et absorbé dans sa douleur; mais
Clare, qui tenait la main de son frère, et qui avait la tête appuyée sur
son bras, exprimait tout haut les tourmens de son cœur, ce qui excita
l’attention d’Adeline, qui lui dit d’une voix presque éteinte d’épargner
son père. Ses paroles émurent Théodore, qui porta Adeline sur une chaise
et se tourna vers Laluc. «Mon cher enfant, dit Laluc, en lui prenant la
main et en fondant en larmes, mon cher enfant!» Ils pleurèrent tous
deux. Après un long intervalle de silence, il dit: «J’aurais cru pouvoir
supporter cette heure-ci; mais je suis vieux et faible. Dieu connaît mes
efforts pour la résignation et ma confiance en sa bonté.»
Théodore, par un grand et soudain effort d’esprit, prit un air ferme et
composé, et tâcha, par les argumens les plus plausibles, de consoler ses
amis désolés. Laluc parut enfin avoir surmonté sa douleur; s’étant
essuyé les yeux, il dit: «Mon fils, j’aurais dû vous donner un meilleur
exemple, et mieux pratiquer les préceptes de courage que je vous ai si
souvent enseignés: mais cela ne m’arrivera plus; je connais mes devoirs
et je les remplirai.» Adeline poussa un profond soupir et continua de
pleurer.
«Consolez-vous, ma chère amie, nous ne nous séparerons que pour un
temps, dit Théodore en baisant les larmes qui coulaient le long de ses
joues; et, joignant sa main à celle de son père, il la recommanda
fortement à la protection de ce dernier. «Recevez-la, ajouta-t-il, comme
le legs le plus précieux que je puisse vous laisser; regardez-la comme
votre fille. Elle vous consolera, quand je ne serai plus; elle fera plus
que suppléer à la perte de votre fils.»
Laluc l’assura qu’il regardait déjà et continuerait de regarder Adeline
comme sa fille. Pendant ces heures d’affliction, il s’efforça de
dissiper les terreurs de la mort, en inspirant à son fils une confiance
religieuse. Sa conversation fut pieuse, raisonnable et consolante: ce ne
furent pas les froides expressions de l’esprit, mais les sentimens d’un
cœur qui aimait et pratiquait depuis long-temps les purs préceptes du
christianisme, et qui en tirait alors une consolation que rien de
terrestre ne saurait dispenser.
«Vous êtes jeune, mon fils, dit-il; vous n’avez pas encore commis de
grands crimes, vous pouvez donc envisager la mort sans terreur, car son
approche n’est terrible qu’aux coupables. Je sens que je ne vous
survivrai pas long-temps; et j’espère qu’un Dieu de miséricorde nous
fera rencontrer dans un état où le chagrin est inconnu, _où le fils de
la justice guérira nos blessures_!» En parlant ainsi, il levait les
yeux au ciel; les larmes roulaient dans ses yeux, qui rayonnaient d’une
douce et fervente dévotion, et son visage avait la dignité d’un être
supérieur.
«Ne négligeons pas ces momens terribles, dit Laluc en se levant; que nos
prières réunies montent vers celui qui a seul le pouvoir de nous
consoler!» Ils se mirent tous à genoux, et il pria avec cette simple et
sublime éloquence qu’inspire la vraie piété. Quand il se leva, il
embrassa ses enfans l’un après l’autre; et, lorsqu’il vint à Théodore,
il s’arrêta, le fixa avec une expression de tendresse et de douleur, et
fut pendant quelque temps incapable de parler. Théodore ne put supporter
cette vue; il se mit la main devant les yeux, et fit d’inutiles efforts
pour étouffer les violens sanglots qui le déchiraient. Recouvrant à la
fin l’usage de la parole, il pria son père de le laisser. «Cet état est
trop violent pour nous, dit-il, ne le prolongeons pas davantage. Le
temps s’approche;.... permettez-moi de me composer. La mort n’a de cruel
que la séparation d’avec ce que nous avons de plus cher; quand cela est
passé, la mort n’est rien.»
«Je ne vous quitterai pas, mon fils, répliqua Laluc. Ma pauvre fille
s’en ira; mais quant à moi je veux être avec vous dans vos derniers
momens.» Théodore sentit que cela serait trop pour eux deux, et fit
usage de tous les argumens que la raison put lui suggérer, pour engager
son père à renoncer à son dessein. Mais il resta ferme dans sa
résolution. «Je ne souffrirai pas que la considération des souffrances
que je puis endurer, dit Laluc, me fasse abandonner mon enfant dans le
moment où il aura le plus besoin de mon soutien. Il est de mon devoir de
vous accompagner, et rien ne m’en empêchera.»
Théodore saisit les paroles de Laluc: «Puisque vous voulez, dit-il, que
je me soutienne dans ma dernière heure, je vous prie de n’en pas être
témoin: votre présence, mon tendre père, me dépouillerait de tout mon
courage...., ferait évanouir le peu de résolution que je pourrais avoir.
N’ajoutez pas à mes souffrances la vue de votre détresse; mais
permettez-moi d’oublier, s’il est possible, le cher parent qu’il me faut
quitter pour toujours!» Les pleurs coulèrent de nouveau. Laluc continua
de le regarder fixement. A la fin, il dit: «Eh bien! soit; puisque ma
présence vous ferait peine, je n’irai pas.» Il dit cela d’une voix
entrecoupée. Après un intervalle de quelques momens, il embrassa encore
Théodore....... «Il faut nous séparer, dit-il, il _faut_ nous séparer;
mais ce n’est que pour un temps; nous ne tarderons pas à nous rejoindre
dans un monde plus parfait! O Dieu! tu vois jusqu’au fond de mon
cœur;.... tu vois tout ce qu’il éprouve dans ce cruel moment!» La
douleur le suffoqua de nouveau. Il serra Théodore dans ses bras; et, à
la fin, paraissant recueillir toute sa force, il répéta: «Il _faut_ nous
séparer..... Oh! mon fils, adieu pour toujours dans ce monde! que Dieu,
dans sa miséricorde, veuille bien vous soutenir et vous accorder sa
bénédiction!»
Il se tourna pour quitter la prison; mais, épuisé par sa douleur, il
tomba dans une chaise qui se trouvait près de la porte qu’il voulait
ouvrir. Théodore, le désespoir peint sur le visage, fixait tour à tour
son père, Clare et Adeline qu’il serrait dans son sein; et leurs larmes
se mêlaient ensemble. «Est-ce donc la dernière fois, s’écria-t-il, que
je contemple ce visage? ne le reverrai-je jamais?.... Jamais! ô douleur
inexprimable! Encore une fois, ajouta-t-il, encore une seule fois! en
lui baisant la joue;» mais elle était insensible et aussi froide que le
marbre.
Louis, qui avait quitté la chambre peu après l’arrivée de Laluc, afin de
ne pas interrompre, par sa présence, leurs tristes adieux, y revint.
Adeline leva la tête, et ayant aperçu celui qui était entré, la plongea
de nouveau dans le sein de Théodore.
Louis parut fort agité. Laluc se leva: «Il faut nous en aller, dit-il;
Adeline, ma chère, faites un effort..... Clare..... mes enfans...
partons..... Cependant, encore un dernier..... un dernier embrassement,
et alors!.....» Louis s’avança et lui prit la main: «Mon cher monsieur,
j’ai quelque chose à dire; cependant je crains de parler.--Que
voulez-vous dire? reprit Laluc avec précipitation, aucun nouveau malheur
ne saurait m’affliger dans ce moment: ne craignez pas de vous
expliquer.--Je suis très-aise de n’avoir pas cette nouvelle épreuve à
vous faire subir, répliqua Louis. Je vous ai vu supporter la plus
grande affliction avec courage; pourrez-vous soutenir la joie de
l’espoir?» Laluc regarda Louis avec un air de surprise. «Parlez! dit-il
d’une voix faible.» Adeline leva la tête, et, tremblante entre la
crainte et l’espérance, considéra Louis, comme si elle avait voulu
pénétrer dans son âme. Il lui sourit d’un air de satisfaction.
«Est-il..... oh! est-il possible? s’écria-t-elle en revenant à la
vie!.... il est sauvé, il est sauvé!» Elle n’en dit pas davantage, mais
courut vers Laluc qui s’évanouissait dans sa chaise, tandis que Théodore
et Clare prièrent Louis tout d’une voix de les délivrer de cette cruelle
incertitude.
Il les informa qu’il avait obtenu du commandant un sursis pour Théodore,
jusqu’à ce que le roi eût fait connaître sa dernière volonté; et cela,
en conséquence d’une lettre qu’il avait reçue de sa mère dans la
matinée, par laquelle elle l’instruisait de quelques circonstances
extraordinaires qui avaient paru dans le cours d’un procès actuellement
pendant au parlement de Paris, qui compromettait tellement la réputation
du marquis de Montalte, qu’il était possible qu’on obtînt la grâce de
Théodore.
Ces paroles passèrent avec la rapidité de l’éclair dans le cœur de ses
auditeurs. Laluc revint à lui; et cette prison qui, il n’y a qu’un
moment, offrait une scène de désespoir, ne retentit plus que de cris de
joie et de reconnaissance. Laluc, levant les mains vers le ciel, dit: ce
Grand Dieu! soutiens-moi dans ce moment, comme tu m’as déjà
soutenu!..... pourvu que mon fils vive, je mourrai en paix.»
Il embrassa Théodore; et, se rappelant les angoisses de son dernier
embrassement, des larmes de reconnaissance et de joie coulèrent le long
de ses joues, et lui firent éprouver des sensations contraires. Ce
sursis momentané produisit, à la vérité, un effet si merveilleux et un
si grand espoir pour l’avenir, que la grâce absolue du criminel n’aurait
pas, pour l’instant, causé un plaisir plus vif; mais, après les
premières émotions, l’incertitude du sort de Théodore reparut dans toute
sa force. Adeline ne fit pas mention de ses sentimens à ce sujet; mais
Clare déplora ouvertement la possibilité que son frère fût encore
arraché d’entre leurs bras, et que leur allégresse fût changée en
douleur. Un regard d’Adeline l’arrêta. Cependant la joie devint
tellement la passion dominante du moment, que les ombres que la
réflexion jetait sur leurs espérances, s’évanouirent comme les vapeurs
du matin devant les rayons du soleil, et il n’y eut que Louis qui parut
distrait et rêveur.
Quand ils furent un peu remis, Louis les informa que le contenu de la
lettre de madame La Motte l’obligeait de partir sur-le-champ pour Paris,
et que les nouvelles dont il avait à leur faire part regardaient
particulièrement Adeline, qui jugerait sans doute nécessaire de s’y
rendre aussi, dès que sa santé le lui permettrait. Il lut alors à ses
auditeurs impatiens les passages de sa lettre susceptibles de développer
ce qu’il avançait; mais comme madame La Motte avait omis plusieurs
circonstances importantes qu’il est nécessaire de connaître, voici ce
qui s’était dernièrement passé à Paris.
On doit se rappeler que le premier jour du procès, La Motte, en allant
de la cour de justice à sa prison, avait vu un homme dont il avait cru
reconnaître les traits, quoiqu’il ne l’eût aperçu que dans l’obscurité;
et que ce même homme, après s’être informé du nom de La Motte, avait
demandé à lui parler. Le jour suivant, le geôlier avait accédé à sa
demande; et on peut se figurer la surprise de La Motte, quand, au plus
grand jour de son appartement, il reconnut le même individu des mains
duquel il avait reçu Adeline.
Ayant trouvé madame La Motte dans la chambre, il dit qu’il avait quelque
chose d’important à communiquer, et désira qu’on le laissât seul avec le
prisonnier. Lorsqu’elle fut retirée, il dit à La Motte qu’il avait
appris qu’il était poursuivi par le marquis de Montalte. La Motte lui
répondit qu’oui. «Je sais que c’est un scélérat, dit l’étranger; votre
cas est désespéré. Souhaitez-vous de vivre?»
«Est-ce là une question à faire!»
«Je suis informé que votre procès continue demain. Je suis actuellement
prisonnier pour dettes; mais si vous pouvez m’obtenir la permission de
paraître à la cour de justice avec vous, et une promesse de la part des
juges que ce que je révélerai ne me compromettra pas, je découvrirai
des choses qui confondront le susdit marquis: je prouverai que c’est un
scélérat, et l’on jugera alors jusqu’à quel point son témoignage contre
vous peut être valable.»
La Motte, qui avait alors un grand intérêt à l’entendre, le pria de
s’expliquer: et cet homme commença une longue histoire des malheurs qui
l’avaient obligé de donner les mains aux projets du marquis: mais il
s’arrêta tout d’un coup, et dit: «Je m’expliquerai plus au long quand
j’aurai obtenu de la cour la promesse que je demande; jusqu’alors je ne
puis en dire davantage.»
La Motte ne put s’empêcher de témoigner des doutes sur la vérité de ses
assertions, et une espèce de curiosité de connaître les raisons qui
l’engageaient à devenir l’accusateur du marquis.--«Quant à ces motifs,
répliqua l’individu, ils sont fort naturels; il n’est pas aisé de se
voir maltraité sans en avoir du ressentiment, surtout par un scélérat à
qui on a rendu des services.» La Motte s’efforça, par intérêt pour cet
individu, de modérer la violence avec laquelle il s’exprimait. «Je me
moque bien qu’on m’entende,» ajouta l’étranger; mais cependant il parla
plus bas: «Je le répète.... le marquis a eu de mauvais procédés à mon
égard.--Il y a assez long-temps que je lui garde le secret. Il ne pense
pas qu’il soit important de s’assurer de mon silence, autrement il
aurait soulagé mes besoins. Je suis en prison pour dettes, et je lui ai
fait demander des secours. Puisqu’il n’a pas jugé à propos de m’en faire
passer, qu’il en subisse les conséquences. Je vous réponds qu’il ne
tardera pas à se repentir d’avoir excité mon ressentiment.»
Les doutes de La Motte furent alors dissipés; il eut encore une fois
devant lui la perspective de la vie; et il assura du Bosse (tel était le
nom de l’étranger), avec beaucoup de chaleur, qu’il dirait à son avocat
de faire tous ses efforts pour obtenir qu’il pût paraître en justice,
ainsi que la promesse qu’il exigeait. Après quelque autre conversation
ils se quittèrent.