CHAPITRE VI.

Revenons actuellement à Pierre La Motte, qui, après être resté quelques

semaines dans la prison de D--y, avait été transféré à Paris, pour y

être jugé en dernier ressort, et où le marquis de Montalte l’avait

suivi, pour témoigner contre lui. Madame La Motte avait accompagné son

mari dans la prison du Châtelet. Ce dernier succombait sous le poids de

ses malheurs; et tous les efforts de sa femme ne pouvaient le tirer de

la torpeur du désespoir. Quand même il serait acquitté de l’accusation

intentée contre lui par le marquis (ce qui n’était guère probable), il

était sur le théâtre de ses premiers crimes; et au moment où il

sortirait des murs de sa prison, ce ne serait probablement que pour être

de nouveau livré entre les mains de la justice.

Les poursuites du marquis n’étaient que trop bien fondées, et leur objet

d’une nature trop sérieuse pour ne pas justifier la terreur de La Motte.

Quelque temps après que ce dernier se fut retiré à l’abbaye de

Saint-Clair, le peu d’argent qui lui restait étant presque épuisé, il

fut tourmenté de la plus cruelle inquiétude sur les moyens de subsister

à l’avenir. Un soir, se promenant seul à cheval dans un endroit isolé de

la forêt, ruminant sur sa détresse présente, et cherchant quelque plan

pour pourvoir aux besoins qui approchaient, il aperçut au milieu des

arbres, à quelque distance, un homme à cheval, qui paraissait n’être

accompagné de personne. Il lui vint dans l’esprit qu’en volant ce

passant il éviterait la misère qui le menaçait. Il y avait déjà

long-temps qu’il s’était écarté des bornes de l’honnêteté..... La fraude

lui était familière,... et cette idée ne fut pas rejetée. Il hésita....

Chaque moment de réflexion donna de nouvelles forces à la tentation;

peut-être ne se présenterait-il jamais une pareille occasion. Il regarda

de tous côtés, et ne vit que ce cavalier, dont l’air annonçait un homme

de condition. La Motte, s’armant de toute sa résolution, s’avança vers

lui et l’attaqua. C’était le marquis de Montalte; il n’avait point

d’armes: mais, sachant que ses domestiques n’étaient pas bien éloignés,

il ne voulut pas se laisser voler. Tandis qu’ils étaient aux prises, La

Motte aperçut plusieurs personnes à cheval qui entraient dans l’avenue;

et, irrité du délai et de l’opposition qu’il rencontrait, il tira de sa

poche un pistolet (qu’il avait toujours sur lui quand il s’écartait de

l’abbaye), et fit feu sur le marquis; celui-ci chancela et tomba sans

mouvement. La Motte eut le temps de lui arracher une brillante étoile de

son habit, quelques bagues de diamans, et de vider ses poches avant que

ses domestiques arrivassent. Ceux-ci furent tellement surpris, qu’au

lieu de poursuivre le voleur, ils s’empressèrent de secourir leur

maître, et La Motte échappa.

Il s’arrêta, avant d’arriver à l’abbaye, à un monceau de ruines appelé

le tombeau, dont nous avons autrefois parlé, pour examiner son butin. Il

consistait en une bourse de soixante-dix louis, une étoile de diamans,

trois bagues de prix, et le portrait du marquis en miniature, orné de

brillans, qu’il destinait à sa maîtresse.

La Motte qui, quelques heures auparavant, était pour ainsi dire dénué

de tout, fit éclater à la vue de ce trésor une joie immodérée; mais elle

ne fut pas de longue durée, quand il réfléchit aux moyens employés pour

l’obtenir, et qu’il avait acheté au prix du sang de son semblable les

richesses qu’il contemplait. Naturellement violent, cette réflexion le

plongea subitement dans le plus grand désespoir. Il se regarda alors

comme un assassin, tressaillit comme un homme qui sort d’un rêve, et il

aurait voulu donner l’univers pour être aussi pauvre et aussi innocent

que peu d’heures auparavant. En examinant le portrait, il en découvrit

la ressemblance, et croyant avoir privé l’original de la vie, il le

contempla avec une douleur inexprimable. L’inquiétude de la crainte

succéda aux horreurs des remords: agité de je ne sais quelle

appréhension, il resta long-temps au tombeau, où il déposa finalement

son trésor, pensant que, si son crime excitait la vigilance de la

justice, il pourrait se faire que l’on fouillât l’abbaye et que l’on

découvrît les bijoux. Il lui fut aisé de cacher l’augmentation de sa

fortune à madame La Motte; car, comme il ne lui avait jamais fait

exactement connaître l’état de ses finances, elle n’avait pas eu le

moindre soupçon de l’extrême pauvreté dont il était menacé; et, comme

leur manière de vivre était la même qu’à l’ordinaire, elle s’imaginait

que les dépenses nécessaires pour l’entretien de la famille provenaient

de la source accoutumée. Il ne lui fut pas aussi facile de se soustraire

aux remords de sa conscience; il devint sombre et rêveur; et les

fréquentes visites qu’il fit au tombeau, où il allait en partie pour

examiner son trésor, mais particulièrement pour se livrer à l’affreux

plaisir de contempler le portrait du marquis, excitèrent la curiosité.

Dans la solitude de la forêt, où il n’y avait aucune variété d’objets

pour renouveler ses idées, celle d’avoir commis un meurtre était

toujours présente à son esprit.--Quand le marquis était arrivé à

l’abbaye, l’étonnement et la terreur de La Motte, car il ne sut d’abord

si c’était l’ombre ou la réalité d’une figure humaine qui paraissait

devant ses yeux, avaient été soudainement suivis de la crainte du

châtiment que méritait le crime qu’il avait commis. Lorsque le marquis,

touché de sa détresse, eut consenti à lui parler en particulier, il

l’avait informé qu’il était né gentilhomme; il avait ensuite fait

mention d’autres circonstances de ses malheurs propres à exciter la

pitié; il avait témoigné une telle horreur de son crime, et fait une

promesse si solennelle de rendre les bijoux qui étaient encore en sa

possession (car il n’avait dépensé qu’une très-petite portion du vol),

que le marquis l’avait enfin entendu avec une espèce de compassion. Ce

sentiment favorable, joint à un motif d’égoïsme, avait induit le marquis

à faire un compromis avec La Motte: ayant des passions violentes et

désordonnées, il avait vu la beauté d’Adeline avec une émotion

singulière, et il résolut de sauver la vie à La Motte, à condition que

celui-ci lui sacrifierait cette malheureuse fille. La Motte n’avait eu

ni assez de courage, ni assez de vertu pour rejeter cette condition.--Il

avait rendu les bijoux, et consenti à livrer l’innocente Adeline; mais

comme il connaissait trop bien son cœur pour croire qu’elle se laissât

facilement séduire, et comme il avait encore pour elle un certain degré

de compassion, il avait tâché d’obtenir du marquis qu’il ne précipitât

pas les choses, et qu’il essayât de détruire peu à peu ses principes et

de gagner son affection; ce dernier avait approuvé et adopté ce plan:

son manque de réussite l’avait engagé à faire usage des stratagèmes dont

il s’était ensuite servi, et à multiplier de cette manière les calamités

d’Adeline.

Telles étaient les circonstances qui avaient réduit La Motte à son état

déplorable. Le jour du jugement était alors arrivé, et il fut conduit de

la prison à la cour de justice, où le marquis parut comme son

accusateur. Après la lecture de l’acte d’accusation, La Motte, selon

l’usage, dit qu’il était innocent; et l’avocat Nemours, qui était chargé

de sa défense, s’efforça ensuite de démontrer que l’accusation, de la

part du marquis de Montalte, était fausse et malicieuse. Dans ce

dessein, il fit mention de la circonstance où ce dernier avait tâché de

persuader à son client d’assassiner Adeline: il avança, outre cela, que

le marquis avait eu des liaisons intimes avec La Motte, plusieurs mois

avant son arrestation; et que ce ne fut qu’après que celui-ci eut

frustré l’attente de son accusateur, en sauvant l’objet de sa vengeance,

que le marquis avait jugé à propos d’accuser La Motte du crime dont il

était actuellement question. Nemours fit voir combien il était

improbable qu’on entretînt une correspondance avec un homme dont on a

été assailli et volé; et il prouva que le marquis avait eu des liaisons

particulières avec La Motte pendant plusieurs mois, après l’époque

indiquée comme celle où le crime avait été commis. Si le marquis avait

eu dessein de poursuivre, pourquoi ne l’avait-il pas fait immédiatement

après la découverte de La Motte? Et, puisqu’il ne l’avait pas fait

alors, qui avait donc pu l’engager à le poursuivre si long-temps après?

Le marquis ne fit aucune réplique à ces argumens; car, comme sa

conduite, sur cet article, avait été guidée par les desseins qu’il avait

sur Adeline, il n’aurait pu la justifier qu’en mettant au jour des

projets qui auraient montré la noirceur de son caractère et milité

contre sa cause. C’est pourquoi il se contenta de faire paraître

plusieurs de ses domestiques pour prouver l’attaque et le vol: ceux-ci

jurèrent sans scrupule que La Motte était le voleur, quoique aucun d’eux

ne l’eût vu que dans l’obscurité, et courant au grand galop. Quand on

les interrogea séparément, ils se contredirent; et conséquemment leur

témoignage fut rejeté: mais comme le marquis avait encore deux autres

témoins à produire, dont on attendait à chaque moment l’arrivée à Paris,

le jugement fut différé, et la cour s’ajourna.

La Motte fut reconduit dans sa prison, dans le même état de désespoir

avec lequel il en était sorti. En passant par une des allées, il vit un

homme qui se rangea pour le laisser passer, et qui le regarda

très-fixement. La Motte crut l’avoir vu auparavant; mais comme il

faisait fort obscur, il n’avait pu distinguer ses traits

qu’imparfaitement: d’ailleurs son esprit était trop agité pour qu’il

prit aucun intérêt à cet individu. Quand il fut passé, cet étranger

demanda au geôlier qui était La Motte. En étant instruit, après lui

avoir fait plusieurs autres questions, il le pria de lui permettre de

lui parler. Comme il n’était en prison que pour dettes sa requête fut

accordée; mais il ne put avoir une entrevue avec lui que le lendemain,

parce que les portes étaient fermées pour la nuit.

La Motte trouva son épouse dans sa chambre, où elle l’avait attendu

depuis quelques heures pour savoir l’issue du procès. Ils désiraient

alors plus que jamais de voir leur fils; mais, comme ce dernier l’avait

fort bien prévu, ils ignoraient son changement de garnison, parce que

les lettres qu’il leur avait adressées à Auboine, sous un nom emprunté,

selon la coutume, étaient restées à la poste. Cette circonstance avait

fait que madame La Motte avait adressé ses lettres à la dernière

résidence de son fils, et qu’en conséquence celui-ci n’était instruit ni

des malheurs de son père, ni de son changement de lieu. Surprise de ne

recevoir aucune réponse, elle en envoya une autre contenant la relation

du procès de son mari, et annonçant combien elle désirait que son fils

obtînt un congé pour se rendre sur-le-champ à Paris. Elle adressa cette

lettre au même endroit, ne sachant où l’adresser ailleurs.

Cependant le sort prochain de La Motte était toujours présent à son

esprit: naturellement faible, et énervé par les plaisirs, il ne

possédait pas la fermeté nécessaire pour envisager de sang-froid ce

moment terrible.

Tandis que ces choses se passaient à Paris, Laluc y arriva sans

accident, après un voyage qu’il n’avait soutenu que par sa grande

résolution. Il se hâta d’aller se jeter aux pieds du roi; et telles

furent les sensations qu’il éprouva, en présentant une requête qui

allait décider du sort de son fils, qu’il n’eut que la force de la

donner, après quoi il s’évanouit. Le roi reçut le placet, et, ayant

donné ordre qu’on prît soin de ce père infortuné, continua son chemin.

On le reporta à son hôtel, où il attendit le résultat de ce dernier

effort.

Adeline, pendant ce temps-là, était restée à Vaceau dans un état

d’anxiété trop violent pour sa complexion délicate; et la maladie qui en

avait été la suite, l’avait presque continuellement retenue dans sa

chambre. Quelquefois elle osait se flatter que le voyage de Laluc aurait

du succès; mais ces courts intervalles de consolation ne servaient qu’à

augmenter, par leur contraste, la grandeur du désespoir dont ils étaient

suivis; et, alternativement tourmentée de ces deux extrêmes, elle

éprouvait un supplice plus cruel que celui que produit un absolu

désespoir.

Quand elle se porta assez bien, elle descendit dans le salon pour

converser avec Louis, qui lui apportait souvent des nouvelles de

Théodore, et qui employait tous les momens qu’il pouvait dérober aux

devoirs de son état, à consoler ses amis affligés. Adeline et Théodore

n’avaient d’espoir qu’en lui pour le peu de soulagement dont ils étaient

susceptibles; et toutes les fois qu’il paraissait, une espèce de plaisir

mélancolique s’emparait de leurs cœurs. Il n’avait pu cacher à Théodore

l’indisposition d’Adeline, puisqu’il avait fallu lui dire les raisons

qui avaient jusqu’ici empêché cette dernière de se conformer au violent

désir qu’il avait de la voir encore une fois. Il parlait

particulièrement à Adeline du courage et de la résignation de son ami,

sans oublier néanmoins de lui faire mention de la tendresse qu’il

exprimait toujours pour elle. Accoutumée à tirer sa seule consolation

de la présence de Louis, et voyant sa constante amitié pour l’homme

qu’elle aimait passionnément, l’estime quelle avait pour lui se changea

en reconnaissance, et continua de s’accroître par degrés.

Le courage qu’il accordait à Théodore au milieu de ses calamités, était

un peu exagéré. Il était impossible que ce dernier pût assez oublier les

liens qui l’attachaient à la vie pour subir son sort avec fermeté; mais

quoiqu’il eût de fréquens et de violens accès de douleurs, il tâchait,

en présence de ses amis, de prendre un air composé et ferme. Il n’avait,

que peu d’espoir au succès du voyage de son père, et cependant cette

faible espérance était suffisante pour tenir son esprit dans toutes les

horreurs de l’incertitude jusqu’après l’événement.

La veille du jour fixé pour l’exécution, Laluc arriva à Vaceau. Adeline

était à sa fenêtre quand la voiture s’approcha de l’auberge; elle le vit

descendre et entrer dans la maison, soutenu de Pierre, dans le dernier

épuisement. Elle ne tira pas un bon augure de son air de langueur; et,

pour ainsi dire, accablée sous le poids de son émotion, elle alla à sa

rencontre. Clare était déjà avec son père quand Adeline entra dans la

chambre. Elle s’approcha de lui; mais, craignant d’apprendre de sa

bouche la confirmation du malheur que son visage semblait annoncer, elle

le regarda d’une manière très-expressive et s’assit, incapable de

prononcer la question qu’elle avait envie de faire. Il tendit la main en

silence, s’enfonça dans son fauteuil, et parut anéanti dans la douleur.

Ses manières confirmèrent toutes les craintes d’Adeline; cette terrible

conviction lui fit à l’instant perdre l’usage de ses sens; elle s’assit

sans mouvement, et pour ainsi dire pétrifiée.

Laluc et Clare étaient trop absorbés par leur propre détresse pour

remarquer sa situation; peu de temps après, elle poussa un profond

soupir et fondit en larmes. Soulagée par ses pleurs, ses esprits

revinrent peu à peu, et elle dit enfin à Laluc: «Il est inutile,

monsieur, de demander le succès de votre voyage; cependant, quand vous

serez en état de le faire, je le souhaiterais......»

Laluc fit un signe de la main.--«Hélas! dit-il, je n’ai rien à dire que

ce que vous ne devinez que trop bien. Mon pauvre Théodore!»--Sa voix

fut étouffée par ses sanglots, et il s’ensuivit pendant quelques momens

les plus pénibles angoisses.

Adeline fut la première qui recouvra assez de présence d’esprit pour

remarquer l’extrême langueur de Laluc, et pour lui procurer des secours.

Elle lui fit préparer des rafraîchissemens, et le pria de vouloir bien

se mettre au lit, et de permettre qu’elle envoyât chercher un médecin,

ajoutant que la fatigue qu’il avait éprouvée exigeait du repos. «Je

voudrais bien qu’il fût en mon pouvoir d’en trouver, ma chère enfant,

dit-il; ce n’est pas dans ce monde que je dois le chercher, mais dans un

monde meilleur, et j’espère que je ne tarderai pas à y être. Mais où est

notre bon ami Louis La Motte? Il faut qu’il nous conduise à la prison de

mon fils.....»

La douleur le suffoqua encore, et l’arrivée de Louis leur apporta à tous

un soulagement dont ils avaient grand besoin. Leurs larmes lui firent

connaître ce qu’il avait envie de savoir. Laluc s’informa sur-le-champ

de son fils; et, après avoir remercié Louis de toutes ses complaisances,

le pria de le conduire à la prison. Louis tâcha de le persuader de

différer sa visite jusqu’au lendemain, et Adeline et Clare se joignirent

à lui, mais Laluc était résolu d’y aller le soir même. «Son temps est

court, dit-il; encore quelques heures, et je ne le verrai plus; au moins

dans ce monde je ne dois pas négliger ces momens précieux. Adeline!

j’avais promis à mon pauvre fils qu’il vous verrait encore une fois;

vous n’êtes pas maintenant en état de soutenir une pareille entrevue. Je

vais essayer de le réconcilier avec ce contre-temps: mais si je ne

réussis pas, et que vous vous portiez mieux demain matin, je suis

persuadé que vous ferez tous vos efforts pour souscrire à ses désirs.»

Adeline regarda avec impatience, et voulut parler. Laluc se leva pour

s’en aller; mais il put à peine gagner la porte de la chambre, où,

faible et épuisé, il s’assit sur une chaise. «Il faut céder à la

nécessité, dit-il, je sens que je ne saurais aller plus loin ce soir:

allez le trouver, La Motte, et dites-lui que je suis un peu indisposé du

voyage, mais que j’irai le voir demain de grand matin. Ne lui donnez

aucune espérance; préparez-le à ce qu’il y a de plus affreux......» Il

y eut un intervalle de silence; à la fin Laluc, se remettant, dit à

Clare de faire préparer son lit, et elle obéit à l’instant. Quand il fut

retiré, Adeline raconta à Louis ce qu’il n’avait que trop compris, le

mauvais succès du voyage de Laluc. «J’avoue, ajouta-t-elle, que je

m’étais quelquefois permis d’espérer, et je sens aujourd’hui doublement

cette calamité. Je crains aussi que M. Laluc ne succombe sous le poids;

il est bien changé depuis son départ pour Paris. Dites-moi votre opinion

avec sincérité.»

Ce changement était si visible, que Louis ne put le nier; mais il

s’efforça d’apaiser ses craintes, en attribuant ce changement, en grande

partie, à la fatigue du voyage. Adeline déclara sa détermination

d’accompagner Laluc pour dire adieu à Théodore. «Je ne sais, dit-elle,

comment je soutiendrai cette entrevue; mais c’est un devoir que je me

dois à moi-même et à lui de le voir encore une fois. Le souvenir d’avoir

négligé de lui donner cette dernière preuve d’affection, me causerait

des remords éternels.»

Après quelque autre conversation sur ce sujet, Louis alla à la prison,

en pensant aux meilleurs moyens de communiquer à son ami la fâcheuse

nouvelle qu’il avait à lui apprendre. Théodore la reçut avec plus de

résignation qu’il ne s’était imaginé: mais il demanda avec impatience

pourquoi il ne voyait pas son père et Adeline; et, étant informé qu’ils

étaient indisposés, son imagination lui suggéra ce qui pouvait arriver

de pis, que son père était mort. Louis fut long-temps à le persuader du

contraire, et à le convaincre qu’Adeline n’était pas dangereusement

malade; cependant, quand il fut assuré qu’il la verrait le lendemain, il

devint plus tranquille. Il pria son ami de ne pas le quitter cette

nuit-là. «Ce sont, ajouta-t-il, les derniers momens que nous ayons à

passer ensemble; je ne puis dormir! restez avec moi, et allégez-en le

fardeau. J’ai besoin de consolation, Louis: à la fleur de mon âge, et

tenant au monde par tous les liens, je ne puis le quitter avec

résignation. Je ne saurais croire à ces histoires de courage

philosophique dont nous entendons parler tous les jours: la sagesse

n’est point en état de nous apprendre à abandonner un bien avec plaisir;

et dans les circonstances où je me trouve, la vie est certainement un

bien.»

La nuit se passa dans une conversation embarrassée, qui fut quelquefois

interrompue par de longs intervalles de silence, et quelquefois par des

accès de désespoir; et la lueur de ce jour, qui devait conduire Théodore

à la mort, perça enfin à travers les grilles de sa prison.

Cependant Laluc passait une nuit terrible et sans sommeil. Il pria le

ciel de lui accorder, ainsi qu’à Théodore, du courage et de la

résignation; mais les angoisses de la crainte étaient trop puissantes

chez lui, et il ne pouvait les subjuguer. L’idée de sa femme, et de ce

qu’elle aurait souffert, si elle avait vécu pour être témoin de la mort

ignominieuse qui attendait son fils, lui revenait sans cesse à l’esprit.

Il semblait que le sort fût contre Théodore, car il est probable que le

roi eût accordé la pétition de ce malheureux père, si le marquis de

Montalte n’avait pas été à la cour quand elle fut présentée. L’air et la

grande affliction du suppliant avaient intéressé le monarque; et, au

lieu de donner le papier à un gentilhomme de la chambre, il l’avait

ouvert. Après avoir jeté les yeux sur le contenu, ayant remarqué que le

criminel était du régiment du marquis de Montalte, il se tourna vers

lui, et s’informa de la nature du délit du coupable. Le marquis fit une

réponse telle qu’on devait s’y attendre, et le roi fut persuadé que

Théodore n’était pas digne de pardon.

Pour revenir à Laluc, qui, selon son désir, avait été éveillé de grand

matin, après avoir passé quelque temps en prières, il descendit dans la

salle, où Louis l’attendait déjà pour le conduire à la prison. Il

paraissait calme et recueilli; mais on voyait sur son visage l’empreinte

du désespoir, ce qui affectait singulièrement son jeune ami. En

attendant Adeline, il parla peu, et sembla faire des efforts pour

parvenir au degré de courage nécessaire pour soutenir la scène

prochaine. Adeline ne paraissant pas, il envoya à la fin quelqu’un pour

la prier de se hâter, et fut informé qu’elle avait été fort mal; mais

qu’elle se remettait. Elle avait effectivement passé la nuit dans une

telle agitation, qu’elle succombait sous le poids de sa douleur; et elle

tâchait alors de recouvrer assez de force et de résignation pour se

soutenir dans ce moment terrible. Chaque instant qui l’en approchait

avait augmenté ses émotions, et il n’y eut que la crainte qu’on ne

l’empêchât de revoir Théodore, qui la rendit capable de lutter contre

les maux réunis de la maladie et de la douleur.

Elle alla enfin, avec Clare, trouver Laluc, qui, s’avançant vers elles

lorsqu’il les vit entrer dans la salle, leur prit à chacune une main en

silence. Quelques momens après, il proposa de partir; et ils montèrent

tous dans une voiture qui les mena à la porte de la prison. La foule

avait déjà commencé à s’assembler, et il s’élevait un murmure confus à

mesure que la voiture s’approchait: c’était une vue bien pénible pour

les amis de Théodore. Louis donna la main à Adeline en descendant; elle

pouvait à peine se soutenir, et, d’un pas tremblant, elle suivit Laluc,

que le geôlier conduisit vers cette partie de la prison où était son

fils. Il était alors huit heures, la sentence ne devait être exécutée

qu’à midi: mais il y avait déjà une garde de soldats dans la cour; et

cette malheureuse compagnie, en passant dans les allées étroites,

rencontra plusieurs officiers qui avaient été faire leurs derniers

adieux à Théodore. En montant l’escalier qui conduisait à son

appartement, l’oreille de Laluc fut frappée d’un cliquetis de chaînes,

et il l’entendit se promener à grands pas dans sa chambre. Ce malheureux

père, accablé par l’idée du moment qui allait lui présenter son fils,

s’arrêta, et fut obligé de s’appuyer sur la rampe. Louis, craignant les

conséquences de son chagrin, dans l’état de faiblesse où il se trouvait,

voulut aller chercher des secours; mais il lui fit signe de rester. «Je

me porte mieux, dit Laluc. O Dieu! soutiens-moi dans cette heure

terrible!» Et, quelques minutes après, il fut en état de continuer.

Quand le guichetier ouvrit la porte, le bruit déchirant des verroux fit

frémir Adeline; mais elle se trouva au même instant en présence de

Théodore, qui vola à sa rencontre, et la retint dans ses bras au moment

où elle allait s’évanouir. Comme sa tête se trouvait appuyée sur son

épaule, il contempla encore une fois ce visage qui lui était si cher,

qui avait si souvent répandu la joie dans son cœur, et qui, quoique pâle

et insensible, lui faisait éprouver des instans de délices. Quand elle

commença à ouvrir les yeux, elle les fixa tristement sur Théodore, qui,

la serrant contre son cœur, ne put lui répondre que par un sourire mêlé

de tendresse et de désespoir; les larmes qu’il s’efforçait de retenir

flottaient dans ses yeux; et pendant un moment il oublia tout, excepté

Adeline. Laluc, qui s’était assis sur le pied du lit, paraissait

insensible à tout ce qui l’environnait, et absorbé dans sa douleur; mais

Clare, qui tenait la main de son frère, et qui avait la tête appuyée sur

son bras, exprimait tout haut les tourmens de son cœur, ce qui excita

l’attention d’Adeline, qui lui dit d’une voix presque éteinte d’épargner

son père. Ses paroles émurent Théodore, qui porta Adeline sur une chaise

et se tourna vers Laluc. «Mon cher enfant, dit Laluc, en lui prenant la

main et en fondant en larmes, mon cher enfant!» Ils pleurèrent tous

deux. Après un long intervalle de silence, il dit: «J’aurais cru pouvoir

supporter cette heure-ci; mais je suis vieux et faible. Dieu connaît mes

efforts pour la résignation et ma confiance en sa bonté.»

Théodore, par un grand et soudain effort d’esprit, prit un air ferme et

composé, et tâcha, par les argumens les plus plausibles, de consoler ses

amis désolés. Laluc parut enfin avoir surmonté sa douleur; s’étant

essuyé les yeux, il dit: «Mon fils, j’aurais dû vous donner un meilleur

exemple, et mieux pratiquer les préceptes de courage que je vous ai si

souvent enseignés: mais cela ne m’arrivera plus; je connais mes devoirs

et je les remplirai.» Adeline poussa un profond soupir et continua de

pleurer.

«Consolez-vous, ma chère amie, nous ne nous séparerons que pour un

temps, dit Théodore en baisant les larmes qui coulaient le long de ses

joues; et, joignant sa main à celle de son père, il la recommanda

fortement à la protection de ce dernier. «Recevez-la, ajouta-t-il, comme

le legs le plus précieux que je puisse vous laisser; regardez-la comme

votre fille. Elle vous consolera, quand je ne serai plus; elle fera plus

que suppléer à la perte de votre fils.»

Laluc l’assura qu’il regardait déjà et continuerait de regarder Adeline

comme sa fille. Pendant ces heures d’affliction, il s’efforça de

dissiper les terreurs de la mort, en inspirant à son fils une confiance

religieuse. Sa conversation fut pieuse, raisonnable et consolante: ce ne

furent pas les froides expressions de l’esprit, mais les sentimens d’un

cœur qui aimait et pratiquait depuis long-temps les purs préceptes du

christianisme, et qui en tirait alors une consolation que rien de

terrestre ne saurait dispenser.

«Vous êtes jeune, mon fils, dit-il; vous n’avez pas encore commis de

grands crimes, vous pouvez donc envisager la mort sans terreur, car son

approche n’est terrible qu’aux coupables. Je sens que je ne vous

survivrai pas long-temps; et j’espère qu’un Dieu de miséricorde nous

fera rencontrer dans un état où le chagrin est inconnu, _où le fils de

la justice guérira nos blessures_!» En parlant ainsi, il levait les

yeux au ciel; les larmes roulaient dans ses yeux, qui rayonnaient d’une

douce et fervente dévotion, et son visage avait la dignité d’un être

supérieur.

«Ne négligeons pas ces momens terribles, dit Laluc en se levant; que nos

prières réunies montent vers celui qui a seul le pouvoir de nous

consoler!» Ils se mirent tous à genoux, et il pria avec cette simple et

sublime éloquence qu’inspire la vraie piété. Quand il se leva, il

embrassa ses enfans l’un après l’autre; et, lorsqu’il vint à Théodore,

il s’arrêta, le fixa avec une expression de tendresse et de douleur, et

fut pendant quelque temps incapable de parler. Théodore ne put supporter

cette vue; il se mit la main devant les yeux, et fit d’inutiles efforts

pour étouffer les violens sanglots qui le déchiraient. Recouvrant à la

fin l’usage de la parole, il pria son père de le laisser. «Cet état est

trop violent pour nous, dit-il, ne le prolongeons pas davantage. Le

temps s’approche;.... permettez-moi de me composer. La mort n’a de cruel

que la séparation d’avec ce que nous avons de plus cher; quand cela est

passé, la mort n’est rien.»

«Je ne vous quitterai pas, mon fils, répliqua Laluc. Ma pauvre fille

s’en ira; mais quant à moi je veux être avec vous dans vos derniers

momens.» Théodore sentit que cela serait trop pour eux deux, et fit

usage de tous les argumens que la raison put lui suggérer, pour engager

son père à renoncer à son dessein. Mais il resta ferme dans sa

résolution. «Je ne souffrirai pas que la considération des souffrances

que je puis endurer, dit Laluc, me fasse abandonner mon enfant dans le

moment où il aura le plus besoin de mon soutien. Il est de mon devoir de

vous accompagner, et rien ne m’en empêchera.»

Théodore saisit les paroles de Laluc: «Puisque vous voulez, dit-il, que

je me soutienne dans ma dernière heure, je vous prie de n’en pas être

témoin: votre présence, mon tendre père, me dépouillerait de tout mon

courage...., ferait évanouir le peu de résolution que je pourrais avoir.

N’ajoutez pas à mes souffrances la vue de votre détresse; mais

permettez-moi d’oublier, s’il est possible, le cher parent qu’il me faut

quitter pour toujours!» Les pleurs coulèrent de nouveau. Laluc continua

de le regarder fixement. A la fin, il dit: «Eh bien! soit; puisque ma

présence vous ferait peine, je n’irai pas.» Il dit cela d’une voix

entrecoupée. Après un intervalle de quelques momens, il embrassa encore

Théodore....... «Il faut nous séparer, dit-il, il _faut_ nous séparer;

mais ce n’est que pour un temps; nous ne tarderons pas à nous rejoindre

dans un monde plus parfait! O Dieu! tu vois jusqu’au fond de mon

cœur;.... tu vois tout ce qu’il éprouve dans ce cruel moment!» La

douleur le suffoqua de nouveau. Il serra Théodore dans ses bras; et, à

la fin, paraissant recueillir toute sa force, il répéta: «Il _faut_ nous

séparer..... Oh! mon fils, adieu pour toujours dans ce monde! que Dieu,

dans sa miséricorde, veuille bien vous soutenir et vous accorder sa

bénédiction!»

Il se tourna pour quitter la prison; mais, épuisé par sa douleur, il

tomba dans une chaise qui se trouvait près de la porte qu’il voulait

ouvrir. Théodore, le désespoir peint sur le visage, fixait tour à tour

son père, Clare et Adeline qu’il serrait dans son sein; et leurs larmes

se mêlaient ensemble. «Est-ce donc la dernière fois, s’écria-t-il, que

je contemple ce visage? ne le reverrai-je jamais?.... Jamais! ô douleur

inexprimable! Encore une fois, ajouta-t-il, encore une seule fois! en

lui baisant la joue;» mais elle était insensible et aussi froide que le

marbre.

Louis, qui avait quitté la chambre peu après l’arrivée de Laluc, afin de

ne pas interrompre, par sa présence, leurs tristes adieux, y revint.

Adeline leva la tête, et ayant aperçu celui qui était entré, la plongea

de nouveau dans le sein de Théodore.

Louis parut fort agité. Laluc se leva: «Il faut nous en aller, dit-il;

Adeline, ma chère, faites un effort..... Clare..... mes enfans...

partons..... Cependant, encore un dernier..... un dernier embrassement,

et alors!.....» Louis s’avança et lui prit la main: «Mon cher monsieur,

j’ai quelque chose à dire; cependant je crains de parler.--Que

voulez-vous dire? reprit Laluc avec précipitation, aucun nouveau malheur

ne saurait m’affliger dans ce moment: ne craignez pas de vous

expliquer.--Je suis très-aise de n’avoir pas cette nouvelle épreuve à

vous faire subir, répliqua Louis. Je vous ai vu supporter la plus

grande affliction avec courage; pourrez-vous soutenir la joie de

l’espoir?» Laluc regarda Louis avec un air de surprise. «Parlez! dit-il

d’une voix faible.» Adeline leva la tête, et, tremblante entre la

crainte et l’espérance, considéra Louis, comme si elle avait voulu

pénétrer dans son âme. Il lui sourit d’un air de satisfaction.

«Est-il..... oh! est-il possible? s’écria-t-elle en revenant à la

vie!.... il est sauvé, il est sauvé!» Elle n’en dit pas davantage, mais

courut vers Laluc qui s’évanouissait dans sa chaise, tandis que Théodore

et Clare prièrent Louis tout d’une voix de les délivrer de cette cruelle

incertitude.

Il les informa qu’il avait obtenu du commandant un sursis pour Théodore,

jusqu’à ce que le roi eût fait connaître sa dernière volonté; et cela,

en conséquence d’une lettre qu’il avait reçue de sa mère dans la

matinée, par laquelle elle l’instruisait de quelques circonstances

extraordinaires qui avaient paru dans le cours d’un procès actuellement

pendant au parlement de Paris, qui compromettait tellement la réputation

du marquis de Montalte, qu’il était possible qu’on obtînt la grâce de

Théodore.

Ces paroles passèrent avec la rapidité de l’éclair dans le cœur de ses

auditeurs. Laluc revint à lui; et cette prison qui, il n’y a qu’un

moment, offrait une scène de désespoir, ne retentit plus que de cris de

joie et de reconnaissance. Laluc, levant les mains vers le ciel, dit: ce

Grand Dieu! soutiens-moi dans ce moment, comme tu m’as déjà

soutenu!..... pourvu que mon fils vive, je mourrai en paix.»

Il embrassa Théodore; et, se rappelant les angoisses de son dernier

embrassement, des larmes de reconnaissance et de joie coulèrent le long

de ses joues, et lui firent éprouver des sensations contraires. Ce

sursis momentané produisit, à la vérité, un effet si merveilleux et un

si grand espoir pour l’avenir, que la grâce absolue du criminel n’aurait

pas, pour l’instant, causé un plaisir plus vif; mais, après les

premières émotions, l’incertitude du sort de Théodore reparut dans toute

sa force. Adeline ne fit pas mention de ses sentimens à ce sujet; mais

Clare déplora ouvertement la possibilité que son frère fût encore

arraché d’entre leurs bras, et que leur allégresse fût changée en

douleur. Un regard d’Adeline l’arrêta. Cependant la joie devint

tellement la passion dominante du moment, que les ombres que la

réflexion jetait sur leurs espérances, s’évanouirent comme les vapeurs

du matin devant les rayons du soleil, et il n’y eut que Louis qui parut

distrait et rêveur.

Quand ils furent un peu remis, Louis les informa que le contenu de la

lettre de madame La Motte l’obligeait de partir sur-le-champ pour Paris,

et que les nouvelles dont il avait à leur faire part regardaient

particulièrement Adeline, qui jugerait sans doute nécessaire de s’y

rendre aussi, dès que sa santé le lui permettrait. Il lut alors à ses

auditeurs impatiens les passages de sa lettre susceptibles de développer

ce qu’il avançait; mais comme madame La Motte avait omis plusieurs

circonstances importantes qu’il est nécessaire de connaître, voici ce

qui s’était dernièrement passé à Paris.

On doit se rappeler que le premier jour du procès, La Motte, en allant

de la cour de justice à sa prison, avait vu un homme dont il avait cru

reconnaître les traits, quoiqu’il ne l’eût aperçu que dans l’obscurité;

et que ce même homme, après s’être informé du nom de La Motte, avait

demandé à lui parler. Le jour suivant, le geôlier avait accédé à sa

demande; et on peut se figurer la surprise de La Motte, quand, au plus

grand jour de son appartement, il reconnut le même individu des mains

duquel il avait reçu Adeline.

Ayant trouvé madame La Motte dans la chambre, il dit qu’il avait quelque

chose d’important à communiquer, et désira qu’on le laissât seul avec le

prisonnier. Lorsqu’elle fut retirée, il dit à La Motte qu’il avait

appris qu’il était poursuivi par le marquis de Montalte. La Motte lui

répondit qu’oui. «Je sais que c’est un scélérat, dit l’étranger; votre

cas est désespéré. Souhaitez-vous de vivre?»

«Est-ce là une question à faire!»

«Je suis informé que votre procès continue demain. Je suis actuellement

prisonnier pour dettes; mais si vous pouvez m’obtenir la permission de

paraître à la cour de justice avec vous, et une promesse de la part des

juges que ce que je révélerai ne me compromettra pas, je découvrirai

des choses qui confondront le susdit marquis: je prouverai que c’est un

scélérat, et l’on jugera alors jusqu’à quel point son témoignage contre

vous peut être valable.»

La Motte, qui avait alors un grand intérêt à l’entendre, le pria de

s’expliquer: et cet homme commença une longue histoire des malheurs qui

l’avaient obligé de donner les mains aux projets du marquis: mais il

s’arrêta tout d’un coup, et dit: «Je m’expliquerai plus au long quand

j’aurai obtenu de la cour la promesse que je demande; jusqu’alors je ne

puis en dire davantage.»

La Motte ne put s’empêcher de témoigner des doutes sur la vérité de ses

assertions, et une espèce de curiosité de connaître les raisons qui

l’engageaient à devenir l’accusateur du marquis.--«Quant à ces motifs,

répliqua l’individu, ils sont fort naturels; il n’est pas aisé de se

voir maltraité sans en avoir du ressentiment, surtout par un scélérat à

qui on a rendu des services.» La Motte s’efforça, par intérêt pour cet

individu, de modérer la violence avec laquelle il s’exprimait. «Je me

moque bien qu’on m’entende,» ajouta l’étranger; mais cependant il parla

plus bas: «Je le répète.... le marquis a eu de mauvais procédés à mon

égard.--Il y a assez long-temps que je lui garde le secret. Il ne pense

pas qu’il soit important de s’assurer de mon silence, autrement il

aurait soulagé mes besoins. Je suis en prison pour dettes, et je lui ai

fait demander des secours. Puisqu’il n’a pas jugé à propos de m’en faire

passer, qu’il en subisse les conséquences. Je vous réponds qu’il ne

tardera pas à se repentir d’avoir excité mon ressentiment.»

Les doutes de La Motte furent alors dissipés; il eut encore une fois

devant lui la perspective de la vie; et il assura du Bosse (tel était le

nom de l’étranger), avec beaucoup de chaleur, qu’il dirait à son avocat

de faire tous ses efforts pour obtenir qu’il pût paraître en justice,

ainsi que la promesse qu’il exigeait. Après quelque autre conversation

ils se quittèrent.

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 21 / 29 题