Sur le sable des mers quels sylphes ont laissé
Ce dédale de pas légèrement tracé?
Pour leurs danses de nuit, quelles ombres subtiles
Ont préféré ces lieux?...... Quels fantômes agiles,
Sans redouter la vague, ont effleuré les eaux?
Ils ont fui!..... Sous quels cieux? dans quels climats nouveaux?
Ils ont fui du soleil l’importune lumière.
Ici, tout est muet, consterné, solitaire;
Un désert!.... Bons esprits, revenez sur ce bord,
Venez de vos ébats le réjouir encor!
Je les appelle en vain!.... Jusques à l’heure sombre
Où Phébé versera son pâle jour dans l’ombre,
Leur belle souveraine, et ses suivans légers,
N’abandonneront point leurs odorans vergers.
Mais lorsque de retour, l’obscurité profonde
Dans un vaste silence aura plongé le monde;
Quand les flambeaux du ciel rallumeront leurs feux,
La troupe ici viendra renouveler ses jeux,
Et voltiger en cercle et bondir en cadence.
Une tendre musique animera leur danse:
Écho les redira, ces sons pleins de douceurs;
Je serai de la fête!... Aimables enchanteurs,
Pour les profanes yeux vous êtes invisibles:
Mais vous apparaissez aux poètes sensibles.
Oh! menez-moi bien loin, dans un vallon sacré,
Baigné de claires eaux, d’ombrages entouré.
En quels lieux voulez-vous établir votre empire?
Quels qu’ils soient, je vous suis; vous allez me conduire.
Au fond d’un bois désert, sur le bord d’un ruisseau,
Où les jeunes boutons des arbres en berceau,
Tendres objets des soins de votre aimable reine,
Embaument le zéphyr dont la féconde haleine
Échauffe leur rosée, et prêts à s’échapper
N’attendent qu’un rayon pour se développer.
Là, reprenant le cours de vos rondes magiques,
Vous dansez aux accords des chalumeaux rustiques.
Philomèle y répond par un chant de douleur;
Vos charmes de son nid repoussent l’oiseleur,
Et sa voix, bien souvent, quand le bal se disperse,
Dans la coupe d’un lys vous attire et vous berce;
Douce fleur! assortie à votre doux sommeil,
Et qui vous défendra des rayons du soleil.
Quand Phébé disparaît, quand l’aube nous éclaire,
Si vous ne fuyez pas sur un autre hémisphère,
Dans les bourgeons des fleurs mollement renfermés,
Vous bravez du midi les rayons enflammés,
Et la seule rosée avec la nuit tranquille
Peut vous faire quitter la paix de cet asile.
Mais vos enchantemens, vos scènes, je les vois!
La terre tout-à-coup s’entr’ouvre devant moi.
Votre palais s’élève, un dôme le couronne;
Ses arcades sans fin, d’un jaspe qui rayonne,
Percent du bois profond les ombrages épais,
Et jettent sur les eaux leurs mobiles reflets.
Au son des instrumens je vois s’ouvrir les portes,
Et sortir des esprits les légères cohortes.
La joie est dans leurs pas et sourit dans leurs yeux;
L’or couvre leurs habits, les perles leurs cheveux,
L’or qu’ils ont retiré des cavernes profondes,
Les perles que leur main déroba sous les ondes.
Beaux fantômes, salut! salut, sylphes charmans!
Vous me dévoilez donc vos doux amusemens!....
Mais, hélas! le jour vient, vous refuyez encore!
De la jeunesse ainsi le prisme nous décore
Des biens que nous rêvons le pays enchanté,
Et tout fuit au grand jour de la réalité.
M. Amand, après avoir fait connaître la cause de son chagrin, fut
plusieurs jours sans visiter Laluc. A la fin, Adeline le rencontra, dans
une de ses promenades solitaires, sur le rivage. Il était pâle et
abattu, et parut fort agité quand il la vit; c’est pourquoi elle tâcha
de l’éviter. Mais il redoubla le pas et l’accosta; il lui dit qu’il
avait dessein de quitter Nice sous peu de jours. «Le climat ne m’a fait
aucun bien, ajouta-t-il. Hélas! quel climat peut soulager les maux du
cœur? Je voudrais perdre, dans une variété de scènes nouvelles, le
souvenir d’un bonheur passé; mais je fais d’inutiles efforts: je suis
partout inquiet et malheureux.» Adeline essaya de l’encourager à espérer
beaucoup du temps et du changement de lieu. «Le temps émousse les peines
les plus aiguës du chagrin, dit-elle; je le sais par expérience.»
Néanmoins, tandis qu’elle parlait, les larmes qui coulaient de ses yeux
contredisaient les paroles qui sortaient de sa bouche. «Vous avez été
malheureuse, Adeline! Oui....... Je m’en suis aperçu au premier instant
où je vous ai vue. Le sourire de compassion que vous m’accordâtes, me
convainquit que vous saviez ce que c’était que de souffrir.» L’air de
désespoir avec lequel il parlait, lui fit craindre une scène semblable à
celle dont elle avait dernièrement été témoin, et elle parla d’autre
chose; mais il revint aussitôt au même sujet. «Vous me dites d’espérer
beaucoup du temps!... Mon épouse!..... ma chère épouse!...» Les paroles
lui restèrent sur la langue. «Il y a actuellement plusieurs mois que je
l’ai perdue... Cependant il semble que ce ne soit que d’hier.» Adeline
sourit, faiblement. «--Vous ne pouvez guère juger encore de l’effet du
temps; cependant il faut tout espérer.» Il branla la tête. «--Mais je
vous trouble encore de mes infortunes; pardonnez cet égoïsme continuel.
Il y a dans la pitié des honnêtes gens une consolation que rien autre
chose ne saurait donner; cela doit faire mon excuse. Puissiez-vous,
Adeline, n’en jamais avoir besoin! Ah! ces larmes!....» Adeline les
essuya sur-le-champ. M. Amand s’abstint de la presser sur ce sujet, et
entama aussitôt une conversation sur des choses indifférentes. Ils
revinrent vers le château; mais, Laluc étant sorti, M. Amand la quitta à
la porte. Adeline se retira dans sa chambre, accablée de ses propres
chagrins et de ceux de son aimable ami.
Il y avait près de trois semaines qu’ils étaient à Nice; et la maladie
de Laluc paraissant plutôt augmenter que diminuer, le médecin lui avoua
de bonne foi qu’il n’avait guère d’espoir au climat, et lui conseilla
d’essayer l’effet d’un voyage de mer, ajoutant que, si cette expérience
ne réussissait pas, l’air de Montpellier était plus propre à lui donner
du soulagement que celui de Nice. Laluc reçut cet avis désintéressé avec
un mélange de reconnaissance et de chagrin. Les circonstances qui lui
avaient causé tant de répugnance à quitter la Savoie, l’affligeaient
bien davantage d’être obligé de prolonger son absence et d’augmenter ses
dépenses; mais les liens de l’affection qui l’attachaient à sa famille,
et l’amour de la vie qui nous abandonne si rarement, l’emportèrent sur
les considérations d’un second ordre; et il se détermina à longer les
côtes de la Méditerranée jusqu’au Languedoc, où, si le voyage ne
répondait pas à son attente, il pourrait débarquer et aller à
Montpellier.
Quand M. Amand apprit que Laluc avait dessein de quitter Nice dans peu
de jours, il résolut de ne point partir avant lui. Pendant cet
intervalle, il n’eut pas assez de résolution pour renoncer à la
conversation fréquente d’Adeline, quoique sa présence, en lui rappelant
la mémoire de son épouse, lui donnât plus de peine que de consolation.
C’était un cadet d’une ancienne famille de France, qui avait été marié
environ un an avec une femme à laquelle il avait été long-temps attaché,
et qui était morte en couches. L’enfant avait suivi sa mère, et laissé
son malheureux père en proie à la douleur, qui avait si fort attaqué sa
santé, que les médecins avaient jugé à propos de l’envoyer à Nice. Il
n’avait cependant éprouvé aucun soulagement de l’air de Nice, et il
avait pris la résolution d’aller plus avant dans l’Italie, quoiqu’il ne
trouvât plus aucun intérêt à ces scènes charmantes qui, dans des jours
plus heureux, et avec celle qu’il regrettait toujours, lui auraient
causé le plus grand plaisir... Il ne cherchait plus alors qu’à divertir
ses pensées, ou plutôt à les détourner d’un objet qui avait autrefois
fait ses délices.
Laluc, ayant fait son plan, loua un petit vaisseau, et s’embarqua
quelques jours après avec une faible espérance, et dit adieu aux rivages
de l’Italie et aux Alpes, cherchant sur un nouvel élément cette santé
qui s’était jusqu’ici soustraite à ses recherches.
M. Amand prit un triste congé de ses nouveaux amis, qu’il accompagna
jusqu’à la mer. Quand il donna la main à Adeline pour la mettre à bord,
il avait le cœur trop plein pour pouvoir lui dire adieu; mais il resta
long-temps sur le rivage, suivant des yeux sa course sur les eaux, et
agitant son chapeau jusqu’à ce que ses larmes ne lui permirent plus de
rien voir. Le vent poussa légèrement le vaisseau en pleine mer, et
Adeline se vit environnée des eaux de l’Océan. Le rivage semblait se
reculer, les montagnes diminuer de grandeur, les vives couleurs de leur
paysage se confondre; et, en peu de temps, la figure de M. Amand
disparut. La ville de Nice, son château et son port s’évanouirent à
leur tour; et il ne resta plus que le pourpre des montagnes aux
extrémités de l’horizon. Elle soupira en le regardant, et, les yeux
remplis de larmes, dit: «Ainsi s’évanouit ma perspective de bonheur; et
celle que j’ai de l’avenir ressemble à l’immensité de l’Océan dont je
suis environnée.» Elle avait le cœur serré, et elle se déroba aux
observateurs en allant dans la partie la plus retirée du vaisseau, où
elle donna un libre cours à ses larmes, en regardant le vaisseau fendre
les flots écumans. L’eau était si limpide, qu’elle apercevait les rayons
du soleil se balancer à une considérable profondeur, et des poissons de
toutes les couleurs contempler la lumière du milieu des flots. Nombre de
plantes marines étendaient leurs feuilles vigoureuses sur les rochers du
fond, et la richesse de leur verdure formait un superbe contraste avec
le rouge brillant du corail dont elles étaient entremêlées.
La côte lointaine disparut enfin. Adeline contempla, avec la plus
sublime émotion, l’immense étendue des eaux; elle semblait être lancée
dans un nouveau monde; la grandeur, l’immensité de cette vue l’étonnait
et la confondait: elle douta pendant un moment de la réalité de la
boussole, et crut qu’il était impossible à un vaisseau de trouver aucun
rivage à travers une mer sans bornes; et lorsqu’elle réfléchit qu’il ne
se trouvait qu’une planche entre elle et la mort, une sensation de
terreur fit place à celle du sublime, et elle se hâta de détourner les
yeux de la perspective, et ses pensées du sujet.