Vers le soir, le capitaine, pour éviter les corsaires de Barbarie, porta
sur la côte de France, et Adeline aperçut à la lueur du soleil couchant
les rivages de la Provence, parsemés d’arbres et de riche verdure.
Laluc, languissant et malade, s’était retiré dans la chambre où Clare
prenait soin de lui. Le pilote à la barre du gouvernail, dirigeant le
vaisseau à travers les flots bruyans; et un matelot, les bras croisés,
appuyé contre le mât, chantant de temps en temps quelques tristes
couplets, étaient les seules personnes qu’il y eût sur le tillac,
excepté Adeline.--Cette dernière contemplait en silence le soleil
couchant, qui donnait une couleur jaunâtre aux vagues et aux voiles,
légèrement enflées par l’haleine du vent qui commençait alors à tomber.
Le soleil se plongea enfin dans l’Océan, et le crépuscule s’empara de
toute la scène, permettant encore de voir la côte obscure, et donnant un
air majestueux à la vaste étendue des eaux.
A mesure que les ombres s’épaissirent, la scène devint encore plus
silencieuse. Le matelot même avait cessé de chanter; on n’entendait plus
que le cliquetis des vagues contre le vaisseau, et leur plus faible
murmure sur les cailloux du rivage. L’esprit d’Adeline était d’accord
avec le calme de la nuit: le bruit des flots lui inspira une mélancolie
tranquille, et elle était assise dans la plus profonde rêverie. Le
moment présent lui rappela son voyage sur le Rhône, quand, fuyant les
poursuites du marquis de Montalte, elle avait fait de si grands efforts
pour se soustraire à la triste destinée qu’il lui réservait. Alors comme
aujourd’hui, elle avait vu la nuit étendre insensiblement son voile sur
la nature; et elle se rappelait des sensations désagréables qui avaient
accompagné l’impression que ces objets avaient occasionée. Alors elle
n’avait pas d’amis,..... pas d’asile;..... elle n’était pas sûre de
pouvoir échapper aux poursuites de son ennemi. Actuellement elle avait
de tendres amis,..... une retraite assurée,..... et n’éprouvait pas les
terreurs dont elle était alors agitée... Mais néanmoins elle se
trouvait toujours malheureuse. Le souvenir de Théodore,..... de
Théodore qui l’avait si tendrement aimée, qui avait tant souffert pour
elle, et dont le sort lui était aussi inconnu que lorsqu’elle avait
remonté le Rhône, lui causait de continuelles angoisses. Elle paraissait
plus éloignée que jamais de la possibilité d’apprendre de ses nouvelles:
quelquefois elle concevait une faible espérance qu’il avait échappé à la
malice de son persécuteur; mais quand elle considérait la haine et la
vengeance de ce dernier, et la sévérité de la loi contre une attaque
faite sur un officier supérieur, cette lueur d’espérance s’évanouissait,
et la laissait dans les pleurs et dans le désespoir. Elle resta dans
cette situation jusqu’à ce que la lune sortit du sein de l’Océan, et
répandit son lustre vacillant sur la surface des eaux: mais bientôt le
silence de la nuit lui laissa entendre une si douce harmonie, qu’elle
ressemblait plutôt à la musique des dieux qu’à celle des mortels.....
Elle frappait son oreille d’une manière si tendre, si agréable, qu’elle
la fit subitement passer de son état de détresse à celui de l’espoir et
de l’amour. Elle pleura de nouveau;.... mais elle n’aurait pas échangé
de pareilles larmes pour celles du plaisir et de la joie. Elle regarda
autour d’elle, mais n’aperçut ni vaisseau ni chaloupe; et comme ces sons
mélodieux se prolongeaient sur les ailes des vents, elle crut qu’ils
partaient du rivage. Quelquefois la brise les emportait dans le
lointain, et les rapportait ensuite avec une douceur languissante. Les
chaînons de l’air ainsi rompus, c’était plutôt de la musique que de la
mélodie qui frappait ses oreilles; jusqu’à ce que, le vaisseau
s’approchant graduellement de la côte, elle distingua les notes d’une
chanson qui lui était familière. Elle tâcha en vain de se rappeler où
elle l’avait entendue: cependant son cœur battait presque
involontairement de quelque chose de ressemblant à l’espérance. Elle
continua d’écouter jusqu’à ce que la brise eût de nouveau enlevé les
sons. Elle s’aperçut alors, avec regret, que le vaisseau s’en éloignait;
et à la fin, ils ne tremblèrent plus que faiblement sur les vagues, se
perdirent à une grande distance et ne furent plus entendus. Elle resta
long-temps sur le tillac, ne voulant point renoncer à l’espoir de les
entendre encore, et l’imagination toujours pleine de leur douce
harmonie; mais à la fin elle se retira dans la chambre, accablée d’un
chagrin que l’occasion ne semblait pas justifier.
La santé de Laluc s’amenda dans la traversée, ses esprits se ranimèrent;
et quand le vaisseau entra dans cette partie de la Méditerranée, appelée
le golfe de Lyon, il se trouva assez bien pour monter sur le tillac, et
jouir de la belle perspective qu’offraient les rivages mouvans de la
Provence, qui se joignent aux côtes éloignées du Languedoc. Adeline et
Clare, qui le regardaient avec inquiétude, se réjouirent de le voir
mieux portant; et les tendres souhaits de cette dernière lui faisaient
déjà anticiper sa parfaite guérison. Adeline avait trop souvent été
trompée dans son attente pour s’abandonner aussi facilement à l’espoir
de son amie; cependant elle comptait beaucoup sur l’effet d’un pareil
voyage.
Après un agréable voyage de quelques jours, le rivage de la Provence
s’éloigna, et celui du Languedoc, qui bordait depuis long-temps
l’horizon, devint le grand objet de la scène, les matelots s’approchant
du port où ils étaient destinés. Ils débarquèrent dans l’après-midi à
une petite ville située au pied d’une colline bien boisée, commandant à
droite une vue de la mer, et à gauche les riches plaines du Languedoc,
ornées du pourpre des vignobles. Laluc résolut de différer son voyage
jusqu’au jour suivant, alla à une petite auberge qu’on lui indiqua à
l’extrémité de la ville, et tâcha de se contenter des commodités qu’elle
pouvait offrir.
Sur le soir, la beauté du temps et le désir de voir de nouvelles scènes
engagèrent Adeline à la promenade. Laluc, étant fatigué, ne voulut pas
sortir, et Clare lui tint compagnie. Adeline dirigea ses pas vers le
bois qui s’élevait du bord de la mer, et gagna le sommet de l’éminence.
Quand elle y fut parvenue, et qu’elle découvrit la sombre cime des
arbres dans les perspectives étendues et variées, elle demeura dans une
extase qu’il est impossible d’exprimer; et, sans faire attention à la
fuite du temps, resta jusqu’à ce que le soleil eut quitté l’horizon, et
le crépuscule jeté son voile majestueux sur les montagnes. Il n’y avait
plus que la mer qui réfléchissait la splendeur mourante de l’occident.
Adeline, s’abandonnant au plaisir d’émotions tendres et agréables,
répéta les vers qui suivent:
L’aimable demi-jour, avant-coureur de l’ombre,
Sur la pourpre des monts verse une teinte sombre;
La lumière s’enfuit, et laisse sans couleurs
Des bois et des vallons les tableaux enchanteurs.
Toutefois, à travers l’obscurité nouvelle,
La mer à l’occident d’un feu pur étincelle;
Et de rayons encor l’horizon couronné,
Forme au palais du soir un dôme illuminé.
A mes pensers rêveurs cette image si chère,
Je veux la voir du haut de ce roc solitaire,
La voir jusqu’au moment où le cristal des eaux
Répétera du ciel les nocturnes flambeaux;
Où la lune, épanchant sa lumière empruntée,
Fera briller au loin cette écume argentée
Dont le retour des flots, l’un par l’autre pressés,
Lave les sables d’or qui les ont repoussés.
A travers le silence aucun son ne m’arrive,
Hors le son de la vague expirant sur la rive,
Ou les chants du rameur prolongés dans les airs,
Ou l’aviron lointain qui bat les flots amers.
Doux repos! puisse ainsi mon dernier jour se clore,
Et du jour éternel me présager l’aurore!
Adeline quitta les hauteurs, et suivit un sentier étroit qui conduisait
au rivage: son esprit était alors plus particulièrement susceptible de
belles impressions, et le chant mélodieux du rossignol excita de
nouveau son enthousiasme.