Des premiers feux d’amour que l’empire a de charmes
Quand ce dieu nous sourit, le front paré de fleurs,
Lorsque dans ses beaux yeux mouillés de douces larmes,
Éclatent du plaisir les rayons enchanteurs!
Il prend dans son chemin l’espérance pour guide,
La bonne foi les suit pour tomber dans ses rets;
L’imagination aide au charme perfide,
Et du trompeur encor embellit les attraits.
«Des premiers feux d’amour que l’empire a de charmes!»
Plus on rêve à ses fers, plus on est enchaîné;
Et le fourbe, orgueilleux du succès de ses armes,
Nous décoche à la fin son trait empoisonné.
M. Amand s’arrêta: il parut suffoqué, et à la fin versa un torrent de
larmes, quitta l’instrument et marcha précipitamment vers l’autre bout
de la terrasse. Adeline, sans faire semblant de remarquer son agitation,
se leva et s’appuya sur la muraille, au bas de laquelle un groupe de
pêcheurs était fort occupé à lever un filet. Il retourna quelques momens
après, avec un air plus composé et plus calme. «Pardonnez cette étrange
conduite, dit-il, je ne puis l’excuser qu’en en avouant la cause. Quand
vous saurez, madame, que mes larmes coulent pour la mémoire d’une femme
qui vous ressemblait beaucoup, et qui m’est ravie pour toujours, vous ne
pourrez vous empêcher de me plaindre.» La voix lui manqua, il s’arrêta.
Adeline gardait le silence.
«Le luth, ajouta-t-il, était son instrument favori, et, lorsque vous en
avez tiré de si tristes accens, il semblait qu’elle était devant moi.
Mais, hélas! pourquoi vous tourmenter de la connaissance de mes peines!
Elle n’est plus, elle est partie pour toujours! Et vous, Adeline,.....
vous.....» Il s’interrompit; et Adeline, jetant sur lui un regard
d’intérêt, remarqua dans ses yeux un désordre qui l’alarma. «Ces sortes
de souvenirs sont trop douloureux, dit-elle, retournons à la maison; M.
Laluc est probablement de retour.»--«Oh, non! répliqua M. Amand;
non,...... ce vent me rafraîchit. Combien de fois, à pareille heure,
ai-je conversé avec _elle_, comme je converse actuellement avec vous!
Tels étaient les doux sons de sa voix,.... telle était l’expression
indicible de son visage.»--Adeline l’interrompit. «Permettez-moi de vous
représenter l’état de votre santé..... Le serein n’est pas bon pour les
malades.» Il resta les mains jointes, et parut ne pas l’entendre. Elle
prit le luth pour s’en aller, et passa doucement les doigts sur les
cordes. Ces sons le rappelèrent à lui-même: il leva les yeux et les fixa
long-temps sur les siens, dans une extase d’admiration. «Faut-il que je
vous laisse ici? dit-elle en souriant, et en se tenant dans une attitude
pour s’en aller.--Je vous supplie de jouer encore une fois l’air que je
viens d’entendre, dit M. Amand d’une voix précipitée.--Sûrement;» et
elle commença sur-le-champ. Il s’appuya sur un palmier, dans une
attitude de profonde attention; et, à mesure que les sons se perdaient
dans les airs, son visage se dépouillait graduellement de son expression
égarée et il fondait en larmes. Il continua de pleurer en silence,
jusqu’à ce qu’elle eût fini de chanter; et il fut quelque temps avant de
pouvoir lui dire: «Adeline, je ne puis assez vous remercier de cette
complaisance. Mon âme a repris son assiette; vous avez soulagé un cœur
blessé. Accordez-moi une nouvelle faveur; promettez-moi de ne jamais
parler de ce dont vous avez ce soir été témoin, et je m’efforcerai de ne
plus blesser votre sensibilité par la répétition d’une pareille scène.»
Adeline lui fit la promesse qu’il exigeait; et M. Amand lui ayant serré
la main, en jetant sur elle un regard mélancolique, il quitta le
jardin, et elle ne le revit plus de la soirée.
Il y avait près de quinze jours que Laluc était à Nice; et sa santé, au
lieu de s’améliorer, paraissait plutôt aller en déclinant. Cependant il
voulait faire une plus longue expérience du climat. L’air, qui n’avait
produit sur lui aucun effet, avait rétabli Adeline; la variété et la
nouveauté des scènes des environs amusaient son esprit, quoiqu’elles
fussent insuffisantes pour dissiper la langueur de sa mélancolie; la
compagnie, en détournant son attention de l’objet de son chagrin, lui
causait un soulagement passager; mais la violence de ses efforts la
laissait en général plus accablée: c’était dans le calme de la solitude,
dans la contemplation tranquille des beautés de la nature, que son
esprit recouvrait sa vigueur, et que son cœur s’ouvrait à quelques
consolations.
Elle avait coutume de se lever de bonne heure, et d’aller sur le rivage,
pour jouir, dans la fraîcheur et le silence du matin, des beautés
vivifiantes de la nature, et respirer l’air pur de la mer. Tous les
objets paraissaient alors avec l’empreinte des plus vives couleurs. La
mer azurée, le ciel rayonnant, les bateaux éloignés des pêcheurs, avec
la blancheur de leurs voiles, et la voix des matelots apportée par
intervalles sur les ailes des vents, étaient des circonstances qui
ranimaient ses esprits; et un jour, cédant à ce goût qu’elle avait
toujours eu pour la poésie, elle répéta les vers suivans: