Dans le village de Leloncourt, célèbre par sa situation pittoresque au
pied des Alpes de Savoie, vivait Arnaud Laluc, ecclésiastique, descendu
d’une ancienne famille de France, qui, à cause de la décadence de sa
fortune, avait été obligé de chercher une retraite en Suisse, dans un
siècle où la violence des guerres civiles pardonnait rarement au vaincu.
Il était curé du village, et autant aimé pour la piété et la
bienveillance du chrétien, que respecté pour la dignité et l’élévation
du philosophe. Sa philosophie était celle de la nature, dirigée par le
bon sens. Il méprisait le jargon des écoles modernes et les absurdités
pompeuses des systèmes qui ont ébloui leurs disciples sans les éclairer,
et les ont dirigés sans les convaincre.
Il avait un esprit pénétrant, des vues étendues; et ses systèmes,
semblables à sa religion, étaient simples, raisonnables et sublimes. Les
habitans de sa paroisse le regardaient comme un père, parce que, tandis
que ses préceptes éclairaient leur esprit, son exemple leur pénétrait le
cœur.
Dans sa jeunesse, Laluc avait perdu une femme qu’il aimait tendrement.
Cet événement avait répandu une teinte douce et intéressante de
mélancolie sur son caractère, qui était restée lorsque le temps eut
adouci le souvenir qui en avait été la cause. La philosophie lui avait
fortifié l’âme sans lui endurcir le cœur; elle l’avait rendu capable de
résister aux rigueurs de l’affliction, plutôt que de les surmonter.
Le malheur lui avait appris, par une espèce de sympathie, à être
sensible aux malheurs des autres. Le revenu de sa cure était médiocre;
et ce qui lui restait des biens divisés et réduits de ses ancêtres,
n’était guère susceptible de l’augmenter. Quoiqu’il ne fût pas toujours
en son pouvoir de fournir aux besoins de l’indigent, sa tendre
compassion et sa sainte conversation ne manquaient jamais de donner
quelque consolation à l’affligé. Dans ces occasions, les tendres et
délicates émotions de son âme lui ont souvent fait dire que, si le
voluptueux avait une fois éprouvé ces sensations, il ne pourrait jamais
renoncer au plaisir de faire du bien.--«L’ignorance des vrais plaisirs,
disait-il, conduit plus souvent au vice que la tentation des faux.»
Laluc avait un fils et une fille qui étaient trop jeunes quand leur mère
mourut, pour regretter sa perte. Il les aimait avec une tendresse
particulière, comme les enfans d’une femme dont il ne cessait jamais de
déplorer la mort; et, pendant quelque temps, son seul amusement fut
d’observer le développement graduel de leur esprit enfantin et de les
plier à la vertu. Il renfermait sa douleur profonde au fond de son
cœur; il ne troublait jamais les autres de ses lamentations, et il ne
faisait même que très-rarement mention de sa femme. Son chagrin était
trop pur pour l’œil vulgaire. Il se retirait souvent dans la vaste
solitude des montagnes; et, au milieu de cette scène formidable et
majestueuse, il se rappelait la mémoire du passé, et s’abandonnait au
plaisir de la douleur. Après ses petites excursions, il était toujours
plus paisible et plus satisfait. Une douce tranquillité, qui approchait
même du bonheur, se répandait dans toute son âme, et ses manières se
ressentaient d’une plus grande portion de bienveillance. En contemplant
ses enfans, et en les baisant tendrement, il laissait quelquefois
échapper une larme; mais c’était une larme de tendre regret, qui n’avait
aucune teinte des noires qualités de la douleur et qui était précieuse
pour son cœur.
Après la mort de sa femme, il avait pris chez lui une sœur non mariée,
fille honnête et sensée, qui s’intéressait beaucoup au bonheur de son
frère. Ses attentions pleines de tendresse et sa conduite judicieuse
avaient prévenu l’effet du temps, pour apaiser sa douleur, et les soins
assidus qu’elle prodiguait à ses enfans, en prouvant la bonté de son
âme, la rendaient encore plus chère à son frère.
Ce fut avec un plaisir inexprimable que ce dernier crut apercevoir dans
les traits naissans de Clare la ressemblance de sa mère. Elle ne tarda
pas à développer la même délicatesse dans ses manières et la même
douceur de caractère; et, à mesure qu’elle avança en âge, ses actions
lui rappelaient si vivement son épouse, qu’elles le plongeaient dans des
rêveries qui absorbaient toute son âme.
Il passait sa vie dans la tranquillité, occupé des devoirs de sa
paroisse, de l’éducation de ses enfans et de recherches philosophiques.
La tendre mélancolie, dont l’affliction avait empreint son âme, lui
était devenue chère par une longue habitude, et il ne l’aurait pas
échangée pour le rêve le plus brillant d’un bonheur chimérique. Quand il
était vexé par quelque incident momentané, il trouvait sa consolation en
reportant ses pensées vers celle qu’il avait si tendrement aimée; et,
cédant à une douce tristesse que le vulgaire appelle romanesque, il
recouvrait graduellement sa tranquillité. C’était là le plaisir secret
auquel il avait recours, la jouissance solitaire qui dissipait les
chagrins et les vexations du moment, qui élevait son âme au-dessus de ce
monde trompeur, pour lui offrir la perspective d’un monde plus sublime.
Son château était situé sur les bords d’un petit lac presque environné
de montagnes d’une hauteur prodigieuse, dont les bizarres saillies
formaient une vue singulièrement sublime et majestueuse.
A côté du lac, presque vis-à-vis le château, les montagnes semblaient se
reculer, et laissaient apercevoir une longue chaîne des Alpes variées,
et les ombres innombrables qu’offraient ces dernières. Les unes
couvertes de brouillards couleur de ciel, les autres ayant une teinte de
beau pourpre, et d’autres ne présentant qu’un jour partiel, donnaient un
coloris enchanteur au reste de la scène.
Le bonheur de Laluc était de voir ses enfans heureux; et, dans une de
ses excursions à Genève, où il était allé visiter des parens de feu sa
femme, il acheta un luth pour Clare. Elle le reçut avec une
reconnaissance au-delà de toute expression; et, ayant appris un air,
elle vola vers ses chers acacias, et le joua tant de fois, qu’elle
oublia toute autre chose, ses petits devoirs domestiques, ses livres, le
dessin: l’heure même que son père dévouait à son instruction, et où elle
se rendait, avec son frère, dans la bibliothèque, afin d’y partager ses
leçons; cette heure-là, dis-je, fut également oubliée. Laluc ne disait
rien. Mademoiselle Laluc n’était pas contente que sa nièce négligeât ses
devoirs domestiques, et voulait la réprimander; mais Laluc la pria de
n’en rien faire. «Souffrez, dit-il, que l’expérience lui fasse connaître
son erreur; les préceptes ne convainquent guère les jeunes gens.»
Mademoiselle répondit que l’expérience était un précepteur bien lent.
«Mais aussi il est sûr! répliqua Laluc; et c’est souvent le plus prompt
de tous. Au reste, quand l’expérience ne peut pas nous causer de maux
sérieux, il vaut mieux se fier à elle.»
Clare passa le second jour comme le premier, et le troisième comme le
second. Elle savait alors jouer plusieurs airs; elle vint trouver son
père, et lui répéta ce qu’elle avait appris.
A souper, la crème n’était pas faite, et il n’y avait pas de fruits sur
la table. Laluc en demanda la raison. Clare s’en ressouvint et rougit.
Elle remarqua que son frère était absent, mais elle ne dit rien. Vers la
fin du repas, il parut. Son visage exprimait une satisfaction
extraordinaire; mais il s’assit sans rien dire. Clare lui demanda ce qui
l’avait empêché de venir souper, et apprit qu’il avait été chez une
pauvre famille du voisinage, pour lui porter les secours que son père
lui accordait par semaine. Laluc avait confié le soin de cette famille à
sa fille, et elle devait leur porter leur petit nécessaire la veille;
mais elle n’avait pensé qu’à la musique.
«Comment avez-vous trouvé la femme, dit Laluc y son fils? Plus mal,
répondit-il; car elle n’avait pas reçu ses médecines régulièrement, et
les enfans n’avaient rien ou presque rien à manger aujourd’hui.»
Clare fut fâchée. «Rien à manger! se dit-elle. J’ai été pendant toute la
journée à jouer du luth sous les acacias, sur les bords du lac.» Son
père fit semblant de ne point observer son émotion, mais se tourna vers
son fils. «Quand je l’ai quittée, elle allait beaucoup mieux, dit ce
dernier; les médecines que je lui ai portées l’ont soulagée, et j’sai eu
le plaisir de voir faire un bon souper à ses enfans.»
Clare, peut-être pour la première fois, envia son plaisir; elle avait le
cœur gros, et elle garda le silence. «Rien à manger aujourd’hui!
pensait-elle.»
Elle se retira tristement dans sa chambre. La douce sérénité avec
laquelle elle avait coutume d’aller se coucher était évanouie; car elle
ne pouvait plus se rappeler le jour passé, avec satisfaction.
«Quel dommage, dit-elle, qu’une chose qui m’est si agréable me cause
tant de peine! Ce luth fait mes délices et mon tourment!» Cette
réflexion excita bien des mouvemens dans son sein; mais elle s’endormit
avant de prendre aucun parti.
Elle s’éveilla le lendemain de grand matin, et attendit avec impatience
les progrès du jour. Le soleil paraissant enfin, elle se leva; et,
résolue d’expier sa première négligence par tous les moyens possibles,
elle vola vers la chaumière.
Elle y resta pendant un temps considérable; et, quand elle revint au
château, son visage avait recouvré sa sérénité accoutumée. Elle prit
néanmoins la résolution de ne point toucher son luth de la journée.
En attendant le déjeuner, elle s’occupa à lier les fleurs et à élaguer
les branches redondantes; elle se trouva, sans s’en apercevoir,
au-dessous de ses chers acacias, sur le bord du lac. «Ah! dit-elle en
soupirant, que l’air que j’appris hier ferait un bon effet sur l’eau!»
Mais elle se rappela sa résolution, et arrêta les pas qu’elle avait
involontairement faits vers le château. Elle se rendit auprès de son
père à la bibliothèque, à l’heure ordinaire, et vit, par le discours
qu’il tint à son frère sur les lectures des deux jours précédens,
qu’elle avait perdu des leçons bien intéressantes. Elle pria son père de
lui dire de quoi il était question; mais il répliqua avec calme qu’elle
avait préféré un autre amusement pendant la discussion du sujet, et
qu’il fallait qu’elle se résignât à l’ignorer. «Vous voudriez, dit-il,
recueillir la récompense de l’étude dans les amusemens de l’oisiveté;
apprenez à être raisonnable...., et n’espérez point pouvoir réunir les
contraires.»
Clare sentit la justesse de ce reproche, et se ressouvint de son luth.
«Qu’il a été cause de bien du mal! dit-elle en soupirant. Oui, je suis
déterminée à ne pas le toucher aujourd’hui; je prouverai que je suis en
état de résister à une inclination, quand je vois que cela est
nécessaire.» Ainsi résolue, elle s’appliqua à l’étude avec plus
d’assiduité qu’à l’ordinaire.
Elle tint ferme dans sa résolution, et, vers la fin du jour, alla dans
le jardin pour se délasser. La soirée était calme et extraordinairement
belle; l’on n’entendait, par intervalle, que le faible bruit des
feuilles (ce qui rendait le silence plus majestueux), et les murmures
éloignés des torrens qui roulaient à travers les rochers. En regardant
des bords du lac le soleil s’éclipser derrière les Alpes, dont le
sommet avait une teinte d’or et de pourpre; en considérant les derniers
rayons de la lumière, réfléchis sur la surface des eaux qui n’étaient
pas agitées par le moindre souffle, elle poussa un soupir. «Oh! que le
son de mon luth, dit-elle, serait actuellement agréable dans cet
endroit, et tandis que tout est si tranquille autour de moi!»
La tentation fut trop grande pour Clare; elle courut au château, revint
avec l’instrument vers les acacias. Elle joua à l’ombre de leurs
feuillages, jusqu’à ce que l’obscurité de la nuit eût fait disparaître
les environs; mais la lune parut, et, répandant une lueur tremblante sur
le lac, rendit la scène plus intéressante.
Il fut impossible de quitter un endroit si enchanteur; Clare répéta
plusieurs fois ses airs favoris. La beauté de la nature excita tout son
génie; elle n’avait jamais auparavant joué avec tant d’expression; et
elle écoutait avec ravissement les notes qui languissaient sur la
surface des eaux, et se perdaient ensuite dans le lointain. Elle était
enchantée. «Non, il n’y avait rien de plus délicieux que de jouer du
luth sous ces acacias, sur le bord du lac et au clair de la lune!»
Quand elle revint au château, le souper était fini. Laluc avait remarqué
Clare, et n’avait pas voulu qu’on l’interrompît.
Quand l’enthousiasme fut passé, elle se souvint qu’elle avait manqué à
sa résolution, et cette réflexion lui fit de la peine. «Je me vantais,
dit-elle, de pouvoir résister à mes penchans, et j’ai eu la faiblesse de
céder à leur impulsion. Mais quel mal ai-je fait ce soir en y cédant? Je
n’ai négligé aucun devoir, puisque je n’en avais aucun à remplir. De
quoi donc puis-je m’accuser? Il aurait été ridicule de tenir ma
résolution et de me refuser un plaisir, tandis qu’il n’y avait aucune
raison pour cette privation.»
Elle s’arrêta un instant, peu satisfaite de ce raisonnement. Reprenant
ensuite le fil de ses réflexions: «Mais comment! ajouta-t-elle, suis-je
sûre que j’aurais résisté à mes penchans, s’il y avait eu quelque raison
pour cela? Si la pauvre famille que je négligeai hier n’avait point été
pourvue aujourd’hui, je pense que je l’aurais encore oubliée, tandis
que je jouais du luth sur le bord du lac.»
Elle rappela ensuite à son esprit tout ce que son père avait dit dans
différentes occasions, sur la nécessité de maîtriser ses passions, et
elle ressentit quelques peines.
«Non, dit-elle, si je ne regarde pas l’observation d’une résolution que
j’ai solennellement formée, comme une raison suffisante de résister à
mes inclinations, je crains bien qu’aucun autre motif ne puisse me
retenir. J’avais fermement résolu de ne point toucher mon luth
d’aujourd’hui, et j’ai manqué de fermeté. Demain, je serai peut-être
tentée de négliger quelque devoir; car j’ai découvert que je ne pouvais
compter sur ma propre prudence. Puisque je ne puis vaincre la tentation,
je veux l’éviter.»
Le lendemain matin, elle apporta son luth à Laluc, et le pria de le
reprendre, ou au moins de le garder, jusqu’à ce qu’elle eût appris à
maîtriser ses passions.
Ses paroles touchèrent vivement Laluc. «Non, Clare, dit-il, il n’est pas
nécessaire que je reprenne votre luth; le sacrifice que vous voulez bien
faire prouve que vous méritez ma confiance. Gardez cet instrument;
puisque vous avez assez de résolution pour l’abandonner, quand il vous
détourne de vos devoirs, je suis persuadé que vous en aurez assez pour
résister à son influence, maintenant qu’il vous est rendu.»
Ces paroles firent à Gare un plaisir qu’elle n’avait jamais éprouvé;
mais elle crut que, pour mériter ces louanges, il était nécessaire de
consommer le sacrifice qu’elle avait commencé. Dans le vertueux
enthousiasme du moment, les plaisirs de la musique furent absorbés par
celui d’obtenir un éloge bien mérité; et, en refusant le luth qui lui
était offert, elle éprouvait des sensations exquises. «Mon cher papa,
dit-elle les yeux remplis de larmes, permettez que je me rende digne des
louanges que vous voulez bien m’accorder, et pour lors je serai vraiment
heureuse.»
Laluc ne la vit jamais si semblable à sa mère que dans cet instant; et
l’embrassant tendrement, il pleura quelque temps en silence. Quand il
fut en état de parler: «Vous méritez déjà mes éloges, dit-il; et je vous
rends votre luth pour récompense de la conduite qui y a donné lieu.»
Cette scène rappela à Laluc des choses trop tendres pour son cœur; et,
rendant l’instrument à Clare, il quitta subitement la chambre.
Le fils de Laluc, jeune homme qui promettait beaucoup, était destiné par
son père à l’état ecclésiastique, et avait reçu de lui une excellente
éducation, qu’il fut cependant jugé nécessaire de finir dans une
université. Laluc avait choisi celle de Genève. Son dessein était
non-seulement de rendre son fils savant, mais de lui donner aussi toutes
les qualités qui rendent l’homme estimable. Il l’avait encore accoutumé,
dès son enfance, au travail et à la peine; à mesure qu’il avançait en
âge, il lui fit prendre des exercices virils, l’instruisit des arts
utiles, ainsi que des sciences abstraites.
Il était d’un caractère fier et ardent; mais il avait le cœur généreux.
Il attendait le temps où il allait voir Genève, et le nouveau monde
qu’il devait y rencontrer, avec toute l’impatience de la jeunesse; et le
plaisir que lui causait cette attente, l’empêchait de penser aux regrets
qu’il aurait sans cela éprouvés en se séparant de sa famille.
Un frère de feue madame Laluc, qui était née Anglaise, résidait à
Genève. Il suffisait d’être parent de sa femme, pour avoir des droits
sur le cœur de Laluc; c’est pourquoi il avait toujours entretenu une
correspondance avec M. Andeley, quoique la différence de leurs
caractères et de leur façon de penser n’eût jamais fait naître entre eux
une grande amitié. Laluc lui écrivit alors pour lui faire connaître ses
intentions d’envoyer son fils à Genève, et de le confier à ses soins. M.
Andeley avait fait une réponse amicale à cette lettre; et peu de temps
après, une des connaissances de Laluc ayant des affaires à Genève, il
résolut de faire partir son fils avec elle. La séparation fut pénible
pour le père, et presque insupportable à Clare. Mademoiselle Laluc fut
affligée, et eut soin de lui mettre une quantité suffisante de remèdes
dans sa malle; elle se donna aussi beaucoup de peine pour lui expliquer
leurs vertus et les différentes maladies où ils pouvaient être utiles;
mais elle prit soin de donner ces instructions en l’absence de son père.
Laluc et sa fille accompagnèrent le jeune homme à cheval jusqu’à la
ville voisine, qui était à environ huit milles de Leloncourt; et là,
répétant tous les avis qu’il lui avait déjà donnés pour sa conduite
future, et cédant de nouveau à la tendresse paternelle, Laluc lui dit
adieu. Clare pleura, et ressentit plus de chagrin de cette séparation
qu’elle n’aurait dû lui en occasioner; mais c’était presque la première
fois qu’elle éprouvait la douleur, et elle s’abandonnait naturellement à
son influence.
Laluc et Clare revinrent en gardant un morne silence; le jour était prêt
à finir, quand ils aperçurent le lac et ensuite le château. Il n’avait
jamais paru sombre auparavant; mais maintenant Clare parcourait seule
chaque appartement où elle avait été accoutumée de voir son frère, et se
rappelait une infinité de petites circonstances qu’elle aurait regardées
comme peu de chose s’il avait été présent, mais auxquelles son
imagination mettait actuellement une valeur. Le jardin, les paysages qui
l’environnaient, tout avait un aspect mélancolique; ils furent
long-temps à reprendre leurs caractères naturels, et Clare à recouvrer
sa vivacité.
Près de quatre ans s’étaient écoulés depuis cette séparation, lorsqu’un
soir, tandis que mademoiselle Laluc et sa nièce étaient à travailler
dans la salle, une bonne femme du voisinage désira leur parler. Elle
venait demander quelques médecines, et consulter mademoiselle Laluc. «Il
est arrivé un triste accident dans notre maison, mademoiselle, dit-elle;
en vérité la pauvre fille me fait pitié!»--Mademoiselle Laluc lui dit de
s’expliquer, et la bonne femme ajouta que son frère Pierre, qu’elle
n’avait point vu depuis plusieurs années, était arrivé, et qu’il avait
amené avec lui une jeune demoiselle qui, à ce qu’elle croyait, était à
l’article de la mort. Elle fit la description de sa maladie, et
l’informa des particularités de son histoire, que Pierre lui avait
racontée, ne manquant pas de les exagérer, selon qu’elle y était excitée
par sa compassion pour la malheureuse étrangère, ou par son amour pour
le merveilleux.
Ce récit parut fort extraordinaire à mademoiselle Laluc; mais la pitié
que lui inspirait la triste situation de la jeune malade, lui fit
prendre de plus amples renseignemens sur cette affaire. «Voulez-vous
que j’y aille, mademoiselle? dit Clare, qui avait écouté avec une tendre
compassion ce qu’avait dit la pauvre femme. Permettez-moi d’y aller;
elle doit avoir besoin de secours, et je souhaiterais voir comment elle
va.» Mademoiselle fit encore quelques questions touchant sa maladie;
après quoi, ôtant ses lunettes, elle se leva, et dit qu’elle irait
elle-même. Clare voulut l’accompagner. Elles mirent leurs chapeaux, et
suivirent la bonne femme à la chaumière où était Adeline, dans une
très-petite chambre, sur un misérable lit, pâle, décharnée, et
insensible à tout ce qui l’environnait. Mademoiselle Laluc se tourna
vers la femme, et lui demanda combien il y avait qu’elle était dans cet
état: en même temps Clare s’approcha du lit; et prenant sa main presque
morte qui reposait sur la couverture, regarda fixement son visage. «Elle
ne sent rien, dit-elle; pauvre créature! je voudrais qu’elle fût au
château; elle y serait plus commodément, et je pourrais la soigner.» La
femme répondit à mademoiselle Laluc qu’il y avait plusieurs heures que
la jeune dame était dans cet état. Mademoiselle lui tâta le pouls, et
secoua la tête. «Cette chambre est bien petite, dit-elle.--Bien petite,
vraiment! s’écria Clare avec chaleur: elle serait sûrement beaucoup
mieux au château, si on pouvait l’y transporter.»
«Nous verrons, dit sa tante. En attendant, laissez-moi parler à Pierre;
il y a bien des années que je ne l’ai vu.» Elle passa dans la chambre
d’entrée, et la femme sortit pour l’appeler. Quand elle fut partie:
«C’est une triste habitation que celle-ci pour cette pauvre étrangère,
dit Clare; elle ne guérira jamais dans cet endroit: je vous en supplie,
ma tante, faites-la transporter chez nous; je suis sûre que mon père
n’en sera pas fâché. D’ailleurs, il y a quelque chose dans sa figure,
quelque insensible qu’elle soit, qui me prévient en sa faveur.»
«Ne parviendrai-je jamais, dit la tante, à détruire en vous cette
disposition romanesque à juger les gens sur leur physionomie? Il est peu
important de savoir quelle est sa figure; il suffit qu’elle soit dans
un état déplorable, pour que je veuille lui donner des secours; mais je
désirerais auparavant faire quelques questions à Pierre à son sujet.»
«Je vous remercie, ma chère tante, dit Clare; on la fera donc
transporter?» Mademoiselle Laluc allait répliquer; mais Pierre entra,
et, témoignant le plaisir qu’il ressentait de la voir, demanda comment
M. Laluc et Clare se portaient. Clare félicita cet honnête garçon sur
son retour dans son pays natal: il répondit à ses félicitations, en
exprimant plusieurs fois sa surprise de la voir _si grande_. «Quoique je
vous aie tant de fois portée dans mes bras, je ne vous aurais jamais
reconnue. Les jeunes branches croissent si vite, comme nous disions!»
Mademoiselle Laluc s’informa alors des particularités de l’histoire
d’Adeline, et Pierre lui dit tout ce qu’il en savait; savoir, que son
ancien maître l’avait trouvée dans un état de détresse, et qu’il l’avait
lui-même emmenée de l’abbaye, pour la soustraire aux poursuites d’un
marquis français.
La simplicité du discours de Pierre ne lui permit pas de soupçonner sa
véracité, quoique plusieurs fois des circonstances qu’il raconta
excitassent toute sa surprise et sa pitié. Clare eut souvent les larmes
aux yeux pendant le cours de ce récit; et, quand il fut terminé, elle
dit: «Ma chère tante, je suis persuadée que, lorsque mon père connaîtra
l’histoire de cette infortunée, il ne refusera pas de lui servir de
père, et moi, je serai sa sœur.»
«Elle le mérite bien, dit Pierre, car vraiment c’est une bonne fille.»
Il s’étendit alors beaucoup sur ses louanges, chose extraordinaire pour
lui. «Je vais consulter mon frère sur son compte, dit mademoiselle Laluc
en se levant; il faudrait certainement la mettre dans une chambre plus
aérée. Le château est si près d’ici, qu’on peut la transporter sans
courir de grands risques.»
«Dieu vous accorde sa bénédiction, mademoiselle, dit Pierre en se
frottant les mains, à cause des bontés que vous voulez bien avoir pour
ma pauvre jeune demoiselle.»
Laluc venait de retourner de sa promenade du soir, quand elles
arrivèrent au château. Sa sœur lui dit où elle avait été, et lui raconta
l’histoire d’Adeline et sa situation présente. «Sans doute, faites-la
transporter ici, dit Laluc, dont les yeux témoignaient la sensibilité de
son cœur: elle sera mieux soignée ici que dans la chaumière de Suzanne.»
«Je savais bien que vous diriez cela, mon cher papa, dit Clare; je vais
lui préparer le lit vert.»
«Un peu de patience, ma nièce, dit mademoiselle Laluc; il n’est pas
nécessaire de se presser si fort; il y a quelque chose à considérer
auparavant; mais vous êtes jeune et romanesque.» Laluc sourit. «La nuit
est déjà commencée, reprit mademoiselle, c’est pourquoi il serait
dangereux de la transporter ce soir. Nous lui préparerons demain matin
une chambre et la ferons transporter ici. En attendant, je vais composer
une médecine qui, à ce que je crois, lui fera du bien.» Clare consentit
à regret à ce délai, et mademoiselle Laluc se retira dans son cabinet.
Le lendemain matin, Adeline, bien enveloppée dans des couvertures, fut
transportée au château, où le bon Laluc ordonna qu’on en prît tout le
soin possible, et où Clare la soigna avec une tendresse et une assiduité
sans exemple. Elle resta dans un état de léthargie durant la plus grande
partie du jour; mais vers le soir elle respira plus librement; et Clare,
qui la veillait à côté de son lit, eut à la fin le plaisir de voir
qu’elle avait recouvré l’usage de ses sens. C’était l’état dans lequel
nous l’avons laissée, pour donner cette relation du vénérable Laluc et
de sa famille. Le lecteur verra par la suite que ses vertus, et son
amitié pour Adeline, étaient bien dignes d’une pareille digression en sa
faveur.