CHAPITRE PREMIER.

Cependant Adeline et Pierre continuèrent leur voyage sans éprouver

d’accident, et débarquèrent en Savoie, où Pierre la mit sur le cheval,

et marcha à côté d’elle. Quand il aperçut les montagnes de son pays, sa

joie immodérée lui fit faire de fréquentes exclamations, et il demandait

souvent à Adeline si elle avait vu de pareilles montagnes en France.

«Non, non, ajoutait-il, les montagnes de ce pays-là sont assez bonnes

pour des montagnes françaises; mais elles n’ont rien à faire avec les

nôtres.» Adeline, pleine d’admiration pour la scène majestueuse dont

elle était environnée, convint de la vérité de l’assertion de Pierre, ce

qui l’encouragea à s’étendre encore plus sur les avantages de son pays,

dont il oubliait entièrement les désavantages; et, quoiqu’il donnât les

derniers sous qu’il possédait aux petits paysans qui couraient nu-pieds

à côté du cheval, il ne parlait que du bonheur et du contentement de ses

compatriotes.

Le village où il était né faisait à la vérité exception au reste du pays

et aux effets ordinaires d’un gouvernement arbitraire. Il paraissait

florissant, sain et heureux; il était principalement redevable de ces

avantages à l’activité et à l’attention du bon prêtre qui en était le

curé.

Adeline, qui commençait à sentir les effets d’une longue inquiétude et

de la fatigue, désirait ardemment arriver à la fin de son voyage; et son

impatience lui faisait faire de fréquentes questions à Pierre. Ainsi

harassée, la sombre grandeur des scènes qui avaient depuis peu excité en

elle des émotions sublimes, lui inspira de l’épouvante; elle tremblait

au bruit des torrens qui se précipitaient à travers les rochers, et

dont la chute faisait retentir la vallée; elle tressaillait d’effroi à

la vue des précipices, quelquefois suspendus sur la route, et

quelquefois à côté du chemin. Toute fatiguée qu’elle était, elle

descendait souvent pour monter à pied les endroits escarpés qu’elle

craignait de passer à cheval.

Le jour tirait vers sa fin, lorsqu’ils s’approchèrent d’un petit village

au pied des Alpes; et le soleil, en descendant dans toute sa splendeur

du soir derrière leur sommet, dardait à travers la perspective un rayon

si tendre et si attrayant, qu’Adeline, quelque languissante qu’elle fût,

exprima son admiration par une exclamation.

La situation romantique du village attira ensuite ses regards. Il était

au pied de plusieurs hautes montagnes qui environnaient un lac à quelque

distance de là, et les arbres qui couvraient leur sommet étaient pour

ainsi dire suspendus sur le village. Le lac, uni comme une glace,

réfléchissait les couleurs vermeilles de l’horizon; et la scène sublime

qui était sur ses bords s’obscurcissait graduellement avec le

crépuscule.

Quand Pierre aperçut le village, il fit un cri de joie. «Dieu soit béni!

s’écria-t-il, nous sommes près de chez nous; voilà mon cher pays natal.

Il a toujours la même apparence qu’il y a vingt ans; et voici les mêmes

vieux arbres qui verdissent autour de notre chaumière là-bas, et ce gros

rocher qui s’élève tout au-dessus. C’est là qu’est mort mon pauvre père,

mademoiselle. Plaise à Dieu que ma sœur soit encore en vie! il y a

long-temps que je ne l’ai vue.» Adeline écoutait avec une satisfaction

mélancolique les expressions sans art de Pierre, qui, en retraçant les

scènes de son enfance, paraissait de nouveau en savourer le plaisir. A

mesure qu’ils s’approchaient du village, il continuait à désigner divers

objets qu’il se rappelait. «Et c’est aussi là le château du bon pasteur;

regardez, mademoiselle, cette maison blanche, avec la fumée qui sort en

tournant sur le bord du lac là-bas. J’ignore s’il vit encore. Il n’était

pas vieux quand je quittai le pays, et il était autant aimé qu’un homme

peut l’être; mais la mort n’épargne personne.»

Ils arrivèrent pendant ce temps-là au village, qui était extrêmement

joli, quoiqu’il ne promît pas beaucoup de commodités. Pierre eut à peine

fait dix pas, qu’il fut accosté par quelques-uns de ses anciens amis,

qui lui prirent la main, et qui ne pouvaient le quitter. Il demanda des

nouvelles de sa sœur, et on lui répondit qu’elle était en bonne santé.

En allant chez elle il fut environné d’un si grand nombre de

connaissances, qu’Adeline était fatiguée du délai occasionné par la

foule. Plusieurs personnes qu’il avait laissées dans la vigueur de l’âge

étaient maintenant accablées des infirmités de la vieillesse, tandis que

leurs fils et filles, qu’il avait vus dans l’enfance, étaient parvenus à

l’état d’adolescence, et n’étaient plus reconnaissables. A la fin, ils

arrivèrent à la chaumière, et furent reçus par sa sœur, qui, ayant

appris son arrivée, était venue à sa rencontre avec un plaisir sincère.

En voyant Adeline, elle parut surprise, mais l’aida à descendre; et, la

conduisant dans la petite chaumière, qui était cependant bien propre,

elle l’accueillit avec une politesse et une chaleur qui auraient fait

honneur à un rang plus élevé. Adeline désira lui parler en particulier;

car la maison était alors pleine des amis de Pierre; et l’ayant informée

des particularités de sa situation qu’il était nécessaire de lui

communiquer, elle lui demanda si elle pouvait lui donner un appartement

dans la maison. «Oui, mademoiselle, dit la bonne femme; tel qu’il est,

il est fort à votre service; je suis seulement fâchée de ne pas en avoir

de meilleur. Mais vous avez l’air malade, mademoiselle; que puis-je vous

offrir?»

Adeline, qui avait combattu depuis long-temps contre la fatigue et

l’indisposition, succombait alors sous leur poids. Elle lui dit

qu’effectivement elle était malade; mais qu’elle espérait que le repos

la soulagerait, et elle la pria de lui préparer un lit. La bonne femme

sortit pour lui obéir, revint bientôt après, et lui montra une petite

chambre dont la propreté faisait toute la recommandation.

Mais, malgré sa fatigue, elle ne put dormir. Son esprit se reportait

toujours aux scènes passées, ou lui offrait un tableau triste et

imparfait de l’avenir.

La différence entre sa situation et celle des autres femmes qui avaient

reçu une éducation semblable à la sienne, la frappa sensiblement, et

elle fondit en larmes. «Elles ont, dit-elle, des amies et des parens qui

font tous leurs efforts pour prévenir non-seulement tout ce qui peut

leur être nuisible, mais même ce qui pourrait leur déplaire; qui

veillent pour leur sûreté actuelle et pour leurs avantages futurs, et

qui les empêchent aussi de se nuire à elles-mêmes; mais dans toute ma

vie je n’ai jamais connu une amie, et j’ai rarement été exempte de

quelque circonstance de danger ou de malheur. Cependant il n’est pas

possible que je sois née pour être continuellement malheureuse; il

viendra un temps où....» Elle commençait à penser qu’elle pourrait un

jour être heureuse; mais se rappelant l’état désespéré de Théodore:

«Non, ajouta-t-elle, je ne puis même jamais espérer de tranquillité.»

Le lendemain, de grand matin, la bonne femme de la maison vint

s’informer de sa santé, et trouva qu’elle avait très-peu dormi, qu’elle

était beaucoup plus mal que la veille. L’état inquiet de son esprit

contribuait à augmenter les symptômes de fièvre qu’elle avait; et, dans

le cours de la journée, sa maladie parut prendre une tournure sérieuse.

Elle en observa les progrès avec sang-froid, se résignant à la volonté

de Dieu, et sentant peu de regret pour la vie. Sa tendre hôtesse fit

tout ce qui était en son pouvoir pour la soulager; et comme il n’y avait

ni médecin, ni apothicaire dans le village, la nature ne fut privée

d’aucun de ses avantages. Malgré cela, sa maladie fit des progrès

rapides, et le troisième jour elle eut le transport; après quoi elle

tomba dans une espèce d’assoupissement.

Elle ne sut pas combien de temps elle resta dans ce triste état; mais en

recouvrant l’usage de ses sens, elle se trouva dans un appartement bien

différent de ceux qu’elle avait encore vus. Il était vaste, et avait un

air de beauté; le lit et tout ce qui l’environnait était d’un genre

simple et élégant. Elle demeura pendant quelques minutes dans une extase

de surprise, s’efforçant de rassembler toutes ses idées du passé, et

craignant pour ainsi dire de bouger, de peur que cette vision agréable

ne s’évanouît.

A la fin, elle hasarda de se lever; elle entendit aussitôt une tendre

voix auprès d’elle, et une fille charmante tira doucement le rideau d’un

côté: elle se pencha sur le lit; et, avec un sourire mêlé de tendresse

et de joie, s’informa de la santé de la malade. Cependant Adeline

contemplait avec la dernière surprise le visage le plus intéressant

qu’elle eût encore rencontré, sur lequel on voyait l’expression de la

douceur, du sentiment et de la délicatesse réunie à l’aimable naïveté.

Elle se remit néanmoins assez pour remercier cette charmante personne,

et pour lui demander à qui elle était redevable de ces soins, et où elle

était. Cette aimable fille lui pressa la main: «C’est nous qui vous

sommes redevables, dit-elle. Oh! que je suis enchantée que vous ayez

recouvré l’usage de votre mémoire.» Elle n’en dit pas davantage, mais

vola vers la porte de l’appartement et disparut.

Quelques minutes après, elle revint avec une dame d’un certain âge, qui,

s’approchant du lit avec un air d’intérêt et de tendresse, s’informa de

la santé d’Adeline. Cette dernière répondit aussi bien que l’agitation

de ses esprits le lui permit, et témoigna de nouveau son désir de

savoir à qui elle avait de si grandes obligations. «Vous saurez cela par

la suite, dit la dame; maintenant qu’il vous suffise de savoir que vous

êtes avec des personnes qui se croiront trop payées par votre retour à

la santé: c’est pourquoi soumettez-vous à tout ce qui peut y conduire,

et consentez à ce que l’on vous tienne aussi tranquille qu’il est

possible.

Adeline exprima sa reconnaissance par un sourire, et baissa la tête en

silence, pour marquer son consentement. La dame quitta alors la chambre

pour aller chercher une médecine; et, lorsqu’elle l’eut donnée à

Adeline, on la laissa reposer; mais sa tête travaillait trop pour

qu’elle pût profiter de l’occasion. Elle contemplait le passé et le

présent; et, lorsqu’elle en faisait la comparaison, le contraste la

mettait dans le dernier étonnement. Toute la scène lui paraissait comme

une de ces soudaines transitions si communes dans les songes, où l’on

passe, sans savoir comment, d’un état de douleur et de désespoir, à une

situation agréable et délicieuse.

Elle regardait néanmoins l’avenir avec la plus grande anxiété, ce qui

menaçait de retarder sa guérison; et, lorsqu’elle se rappelait les

paroles de sa généreuse bienfaitrice, elle s’efforçait de se distraire.

Si elle avait mieux connu le caractère des personnes dans la maison

desquelles elle se trouvait, son inquiétude, par rapport à elle-même,

n’aurait pas été de longue durée; car Laluc, à qui elle appartenait,

était un de ces hommes rares auxquels l’infortune ne s’adresse jamais en

vain, et dont la bonté naturelle, confirmée par les principes, est

toujours uniforme et sans affectation.

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 6 / 29 题