CHAPITRE II.

Adeline, à l’aide d’un bon tempérament et des tendres attentions de ses

nouveaux amis, se trouva assez bien, dans l’espace d’une semaine, pour

quitter sa chambre. Elle fut présentée à Laluc, qu’elle vit en répandant

des larmes de reconnaissance; elle le remercia de ses bontés avec tant

de chaleur, et en même temps avec tant de simplicité, qu’elle

l’intéressa davantage en sa faveur. Pendant les progrès de sa

convalescence, la douceur de ses manières lui avait entièrement gagné le

cœur de Clare, et avait inspiré beaucoup d’intérêt à sa tante. Les

récits que cette dernière faisait d’Adeline, et les louanges que lui

donnait Clare, avaient tout à la fois excité l’estime et la curiosité de

Laluc. Il la reçut avec une expression de bienveillance qui apporta la

paix et la consolation dans son cœur. Elle avait instruit mademoiselle

Laluc de plusieurs particularités de son histoire, que Pierre, ou par

ignorance, ou par inattention, ne lui avait pas communiquées,

supprimant, peut-être par une fausse délicatesse, l’aveu de son

attachement pour Théodore. Ces circonstances avaient été redites à

Laluc, qui, toujours sensible aux malheurs des autres, s’intéressa

particulièrement aux souffrances extraordinaires d’Adeline.

Il y avait près de quinze jours qu’elle était au château, lorsqu’un

matin Laluc désira lui parler en particulier. Elle le suivit dans son

cabinet, et alors il lui dit, de la manière la plus délicate, que, comme

elle avait été malheureuse en père, il souhaitait qu’elle le regardât

désormais comme son père, et sa maison comme la sienne. «Vous et Clare

serez également mes filles, ajouta-t-il; je serai fort heureux de

posséder de pareils enfans.» De violentes émotions de surprise et de

reconnaissance empêchèrent pendant quelque temps Adeline de proférer

aucune parole. «Ne me faites aucun remercîment, dit Laluc; je comprends

tout ce que vous voudriez dire, et je sais aussi que je ne fais que mon

devoir: je rends grâces à Dieu de m’avoir fait trouver mon plaisir avec

mon devoir.» Adeline essuya les larmes que sa bonté avait excitées, et

se prépara à parler; mais Laluc lui serra la main; et, se tournant pour

cacher son émotion, il sortit de la chambre.

Adeline fut donc regardée comme appartenant à la famille; et elle aurait

trouvé son bonheur dans la tendresse paternelle de Laluc, dans

l’affection de Clare et les égards constans de mademoiselle Laluc, si

ses inquiétudes continuelles pour le sort de Théodore, dont elle avait

moins d’espoir que jamais d’apprendre des nouvelles dans cette solitude,

ne l’avaient intérieurement minée, et n’avaient rempli d’amertume tous

ses momens de réflexion. Lors même que le sommeil effaçait pour quelque

temps la mémoire du passé, son image se présentait souvent à son esprit,

accompagnée de toutes les exagérations de la terreur. Elle le voyait

dans les fers, confondu avec les plus vils scélérats, ou conduit au

supplice avec tout l’appareil terrible des criminels; elle voyait toute

la douleur de ses regards et l’entendait répéter son nom avec des accens

de désespoir, jusqu’à ce que l’horreur de la scène l’accablait et

l’éveillait en sursaut.

Une parité de goût et de caractère l’attachait à Clare; cependant la

douleur qui la consumait était d’une nature trop délicate pour qu’elle

la découvrît, et elle n’avait fait jamais mention de Théodore, même à

son amie. Sa maladie l’avait rendue faible et languissante, et l’anxiété

continuelle de son âme contribuait à prolonger cette situation. Elle

s’efforçait par tous les moyens imaginables de détourner ses pensées du

triste objet qui en était la cause, et souvent elle réussissait. Laluc

avait une belle bibliothèque, et les instructions que l’on pouvait y

trouver satisfaisaient à la fois son amour de la science, et écartaient

de son esprit les souvenirs pénibles. Sa conversation était aussi pour

elle une autre ressource contre le chagrin.

Mais son principal amusement était de parcourir les scènes sublimes du

pays circonvoisin, quelquefois avec Clare, quoique très-souvent sans

autre compagnie que celle d’un livre. Il y avait, en effet, des momens

où la conversation de son amie lui imposait une pénible réserve; au lieu

que, lorsqu’elle s’abandonnait à ses réflexions, elle préférait aller

seule au milieu des scènes dont la grandeur solitaire soulageait la

tristesse de son cœur. Là, elle se retraçait toute la conduite de son

bien-aimé Théodore, et s’efforçait de se rappeler sa figure, son air et

ses manières. Quelquefois ce souvenir lui faisait verser des larmes; et

alors, réfléchissant subitement qu’il avait peut-être déjà souffert une

mort ignominieuse par rapport à elle, en conséquence même des actions

qui lui avaient prouvé son amour, un désespoir terrible s’emparait de

son âme, et, arrêtant le cours de ses larmes, elle menaçait de rompre

toutes les barrières que le courage et la raison pouvaient lui opposer.

Craignant alors de s’abandonner à ses propres pensées, elle retournait

précipitamment au logis, et tâchait par un effort désespéré de perdre le

souvenir du passé dans la conversation de Laluc. Quand celui-ci

observait sa mélancolie, il l’attribuait à un sentiment du cruel

traitement qu’elle avait reçu de son père; circonstance qui, en excitant

sa compassion, la rendait encore plus chère à son cœur. Tandis que

l’amour qu’elle témoignait dans ses momens plus calmes pour la

conversation raisonnable, fournissait une nouvelle source d’amusement,

en cultivant un esprit ardent pour la science, et susceptible de toutes

les impressions du génie, elle trouvait un plaisir mélancolique à

écouter les airs tendres que Clare jouait sur son luth, et elle

soulageait souvent son esprit en répétant ceux qu’elle avait entendus.

La délicatesse de ses manières, si analogue au caractère pensif de

Laluc, charmait le cœur de ce bon vieillard, et lui inspirait pour elle

une tendresse qui consolait cette infortunée, et ne tarda pas à gagner

toute sa confiance et toute son affection. Elle voyait avec chagrin la

décadence de sa santé, et réunissait ses efforts à ceux de sa famille

pour l’amuser et l’égayer.

L’agréable société dont elle jouissait, et la tranquillité du pays,

rendirent enfin le calme à son esprit. Elle connaissait alors toutes les

promenades sauvages des montagnes voisines, et n’était jamais fatiguée

de contempler leur sublime grandeur. Dans ses courses solitaires elle

avait presque toujours un livre avec elle, afin que, si ses pensées se

fixaient sur l’unique objet de sa douleur, elle pût les détourner vers

un sujet moins dangereux pour sa tranquillité. Elle avait fait des

progrès dans la langue anglaise, lorsqu’elle était au couvent pour son

éducation, et les instructions de Laluc, qui savait bien cette langue,

servirent à la perfectionner. Il avait de la partialité pour les

Anglais, et sa bibliothèque contenait une collection de leurs meilleurs

auteurs, particulièrement de leurs philosophes et de leurs poètes.

Adeline s’aperçut qu’aucun genre de littérature n’était plus propre à

distraire son esprit de la contemplation de ses malheurs, que la haute

poésie; et son goût ne tarda pas à lui faire voir combien les Anglais

étaient en ce genre supérieurs aux Français. L’esprit de la langue, plus

peut-être que celui de la nation, si l’on peut admettre une distinction

pareille, en était la cause.

Un soir, tandis que Clare était occupée à la maison, Adeline errait

seule dans un endroit favori, au milieu des rochers qui bordaient le

lac. Tandis qu’elle se livrait avec délices à la contemplation de ce

magnifique spectacle, elle entendit le son d’un cor de chasse; et,

jetant ses regards sur le lac, elle aperçut, à quelque distance, un

bateau de plaisance. Comme ce spectacle n’était pas commun dans cette

solitude, elle s’imagina que c’était une compagnie d’étrangers venue

dans le dessein de voir les scènes merveilleuses du pays, ou peut-être

des Génevois qui désiraient s’amuser sur un lac aussi majestueux que le

leur, quoiqu’il ne fût pas d’une aussi grande étendue; et cette dernière

conjecture était assez juste.

En prêtant l’oreille aux sons enchanteurs et moelleux du cor, qui se

perdaient insensiblement dans le lointain, la scène lui parut plus

attrayante, et elle ne put résister à la tentation de peindre en vers

des objets qui lui offraient tant de charmes.

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 8 / 29 题