Adeline, à l’aide d’un bon tempérament et des tendres attentions de ses
nouveaux amis, se trouva assez bien, dans l’espace d’une semaine, pour
quitter sa chambre. Elle fut présentée à Laluc, qu’elle vit en répandant
des larmes de reconnaissance; elle le remercia de ses bontés avec tant
de chaleur, et en même temps avec tant de simplicité, qu’elle
l’intéressa davantage en sa faveur. Pendant les progrès de sa
convalescence, la douceur de ses manières lui avait entièrement gagné le
cœur de Clare, et avait inspiré beaucoup d’intérêt à sa tante. Les
récits que cette dernière faisait d’Adeline, et les louanges que lui
donnait Clare, avaient tout à la fois excité l’estime et la curiosité de
Laluc. Il la reçut avec une expression de bienveillance qui apporta la
paix et la consolation dans son cœur. Elle avait instruit mademoiselle
Laluc de plusieurs particularités de son histoire, que Pierre, ou par
ignorance, ou par inattention, ne lui avait pas communiquées,
supprimant, peut-être par une fausse délicatesse, l’aveu de son
attachement pour Théodore. Ces circonstances avaient été redites à
Laluc, qui, toujours sensible aux malheurs des autres, s’intéressa
particulièrement aux souffrances extraordinaires d’Adeline.
Il y avait près de quinze jours qu’elle était au château, lorsqu’un
matin Laluc désira lui parler en particulier. Elle le suivit dans son
cabinet, et alors il lui dit, de la manière la plus délicate, que, comme
elle avait été malheureuse en père, il souhaitait qu’elle le regardât
désormais comme son père, et sa maison comme la sienne. «Vous et Clare
serez également mes filles, ajouta-t-il; je serai fort heureux de
posséder de pareils enfans.» De violentes émotions de surprise et de
reconnaissance empêchèrent pendant quelque temps Adeline de proférer
aucune parole. «Ne me faites aucun remercîment, dit Laluc; je comprends
tout ce que vous voudriez dire, et je sais aussi que je ne fais que mon
devoir: je rends grâces à Dieu de m’avoir fait trouver mon plaisir avec
mon devoir.» Adeline essuya les larmes que sa bonté avait excitées, et
se prépara à parler; mais Laluc lui serra la main; et, se tournant pour
cacher son émotion, il sortit de la chambre.
Adeline fut donc regardée comme appartenant à la famille; et elle aurait
trouvé son bonheur dans la tendresse paternelle de Laluc, dans
l’affection de Clare et les égards constans de mademoiselle Laluc, si
ses inquiétudes continuelles pour le sort de Théodore, dont elle avait
moins d’espoir que jamais d’apprendre des nouvelles dans cette solitude,
ne l’avaient intérieurement minée, et n’avaient rempli d’amertume tous
ses momens de réflexion. Lors même que le sommeil effaçait pour quelque
temps la mémoire du passé, son image se présentait souvent à son esprit,
accompagnée de toutes les exagérations de la terreur. Elle le voyait
dans les fers, confondu avec les plus vils scélérats, ou conduit au
supplice avec tout l’appareil terrible des criminels; elle voyait toute
la douleur de ses regards et l’entendait répéter son nom avec des accens
de désespoir, jusqu’à ce que l’horreur de la scène l’accablait et
l’éveillait en sursaut.
Une parité de goût et de caractère l’attachait à Clare; cependant la
douleur qui la consumait était d’une nature trop délicate pour qu’elle
la découvrît, et elle n’avait fait jamais mention de Théodore, même à
son amie. Sa maladie l’avait rendue faible et languissante, et l’anxiété
continuelle de son âme contribuait à prolonger cette situation. Elle
s’efforçait par tous les moyens imaginables de détourner ses pensées du
triste objet qui en était la cause, et souvent elle réussissait. Laluc
avait une belle bibliothèque, et les instructions que l’on pouvait y
trouver satisfaisaient à la fois son amour de la science, et écartaient
de son esprit les souvenirs pénibles. Sa conversation était aussi pour
elle une autre ressource contre le chagrin.
Mais son principal amusement était de parcourir les scènes sublimes du
pays circonvoisin, quelquefois avec Clare, quoique très-souvent sans
autre compagnie que celle d’un livre. Il y avait, en effet, des momens
où la conversation de son amie lui imposait une pénible réserve; au lieu
que, lorsqu’elle s’abandonnait à ses réflexions, elle préférait aller
seule au milieu des scènes dont la grandeur solitaire soulageait la
tristesse de son cœur. Là, elle se retraçait toute la conduite de son
bien-aimé Théodore, et s’efforçait de se rappeler sa figure, son air et
ses manières. Quelquefois ce souvenir lui faisait verser des larmes; et
alors, réfléchissant subitement qu’il avait peut-être déjà souffert une
mort ignominieuse par rapport à elle, en conséquence même des actions
qui lui avaient prouvé son amour, un désespoir terrible s’emparait de
son âme, et, arrêtant le cours de ses larmes, elle menaçait de rompre
toutes les barrières que le courage et la raison pouvaient lui opposer.
Craignant alors de s’abandonner à ses propres pensées, elle retournait
précipitamment au logis, et tâchait par un effort désespéré de perdre le
souvenir du passé dans la conversation de Laluc. Quand celui-ci
observait sa mélancolie, il l’attribuait à un sentiment du cruel
traitement qu’elle avait reçu de son père; circonstance qui, en excitant
sa compassion, la rendait encore plus chère à son cœur. Tandis que
l’amour qu’elle témoignait dans ses momens plus calmes pour la
conversation raisonnable, fournissait une nouvelle source d’amusement,
en cultivant un esprit ardent pour la science, et susceptible de toutes
les impressions du génie, elle trouvait un plaisir mélancolique à
écouter les airs tendres que Clare jouait sur son luth, et elle
soulageait souvent son esprit en répétant ceux qu’elle avait entendus.
La délicatesse de ses manières, si analogue au caractère pensif de
Laluc, charmait le cœur de ce bon vieillard, et lui inspirait pour elle
une tendresse qui consolait cette infortunée, et ne tarda pas à gagner
toute sa confiance et toute son affection. Elle voyait avec chagrin la
décadence de sa santé, et réunissait ses efforts à ceux de sa famille
pour l’amuser et l’égayer.
L’agréable société dont elle jouissait, et la tranquillité du pays,
rendirent enfin le calme à son esprit. Elle connaissait alors toutes les
promenades sauvages des montagnes voisines, et n’était jamais fatiguée
de contempler leur sublime grandeur. Dans ses courses solitaires elle
avait presque toujours un livre avec elle, afin que, si ses pensées se
fixaient sur l’unique objet de sa douleur, elle pût les détourner vers
un sujet moins dangereux pour sa tranquillité. Elle avait fait des
progrès dans la langue anglaise, lorsqu’elle était au couvent pour son
éducation, et les instructions de Laluc, qui savait bien cette langue,
servirent à la perfectionner. Il avait de la partialité pour les
Anglais, et sa bibliothèque contenait une collection de leurs meilleurs
auteurs, particulièrement de leurs philosophes et de leurs poètes.
Adeline s’aperçut qu’aucun genre de littérature n’était plus propre à
distraire son esprit de la contemplation de ses malheurs, que la haute
poésie; et son goût ne tarda pas à lui faire voir combien les Anglais
étaient en ce genre supérieurs aux Français. L’esprit de la langue, plus
peut-être que celui de la nation, si l’on peut admettre une distinction
pareille, en était la cause.
Un soir, tandis que Clare était occupée à la maison, Adeline errait
seule dans un endroit favori, au milieu des rochers qui bordaient le
lac. Tandis qu’elle se livrait avec délices à la contemplation de ce
magnifique spectacle, elle entendit le son d’un cor de chasse; et,
jetant ses regards sur le lac, elle aperçut, à quelque distance, un
bateau de plaisance. Comme ce spectacle n’était pas commun dans cette
solitude, elle s’imagina que c’était une compagnie d’étrangers venue
dans le dessein de voir les scènes merveilleuses du pays, ou peut-être
des Génevois qui désiraient s’amuser sur un lac aussi majestueux que le
leur, quoiqu’il ne fût pas d’une aussi grande étendue; et cette dernière
conjecture était assez juste.
En prêtant l’oreille aux sons enchanteurs et moelleux du cor, qui se
perdaient insensiblement dans le lointain, la scène lui parut plus
attrayante, et elle ne put résister à la tentation de peindre en vers
des objets qui lui offraient tant de charmes.