continuellement, servirent à nous faire rappeler insensiblement des
idées de religion. Manon n'avait jamais été une fille impie. Je n'étais
pas non plus de ces libertins outrés, qui font gloire d'ajouter
l'irréligion à la dépravation des moeurs. L'amour et la jeunesse avaient
causé tous nos désordres. L'expérience commençait à nous tenir lieu
d'âge; elle fit sur nous le même effet que les années. Nos
conversations, qui étaient toujours réfléchies, nous mirent
insensiblement dans le goût d'un amour vertueux. Je fus le premier qui
proposai ce changement à Manon. Je connaissais les principes de son
coeur. Elle était droite et naturelle dans tous ses sentiments, qualité
qui dispose toujours à la vertu. Je lui fis comprendre qu'il manquait
une chose à notre bonheur. C'est, lui dis-je, de le faire approuver du
Ciel. Nous avons l'âme trop belle, et le coeur trop bien fait, l'un et
l'autre, pour vivre volontairement dans l'oubli du devoir. Passe d'y
avoir vécu en France, où il nous était également impossible de cesser de
nous aimer et de nous satisfaire par une voie légitime; mais en
Amérique, où nous ne dépendons que de nous-mêmes, où nous n'avons plus à
ménager les lois arbitraires du rang et de la bienséance, où l'on nous
croit même mariés, qui empêche que nous ne le soyons bientôt
effectivement et que nous n'anoblissions notre amour par des serments
que la religion autorise? Pour moi, ajoutai-je, je ne vous offre rien de
nouveau en vous offrant mon coeur et ma main, mais je suis prêt à vous
en renouveler le don au pied d'un autel. Il me parut que ce discours la
pénétrait de joie. Croiriez-vous, me répondit-elle, que j'y ai pensé
mille fois, depuis que nous sommes en Amérique? La crainte de vous
déplaire m'a fait renfermer ce désir dans mon coeur. Je n'ai point la
présomption d'aspirer à la qualité de votre épouse. Ah! Manon,
répliquai-je, tu serais bientôt celle d'un roi, si le Ciel m'avait fait
naître avec une couronne. Ne balançons plus. Nous n'avons nul obstacle à
redouter. J'en veux parler dès aujourd'hui au Gouverneur et lui avouer
que nous l'avons trompé jusqu'à ce jour. Laissons craindre aux amants
vulgaires, ajoutai-je, les chaînes indissolubles du mariage. Ils ne les
craindraient pas s'ils étaient sûrs, comme nous, de porter toujours
celles de l'amour. Je laissai Manon au comble de la joie, après cette
résolution.
Je suis persuadé qu'il n'y a point d'honnête homme au monde qui n'eût
approuvé mes vues dans les circonstances où j'étais, c'est-à-dire
asservi fatalement à une passion que je ne pouvais vaincre et combattu
par des remords que je ne devais point étouffer. Mais se trouvera-t-il
quelqu'un qui accuse mes plaintes d'injustice, si je gémis de la rigueur
du Ciel à rejeter un dessein que je n'avais formé que pour lui plaire?
Hélas! que dis-je, à le rejeter? Il l'a puni comme un crime. Il m'avait
souffert avec patience tandis que je marchais aveuglément dans la route
du vice, et ses plus rudes châtiments m'étaient réservés lorsque je
commençais à retourner à la vertu. Je crains de manquer de force pour
achever le récit du plus funeste événement qui fût jamais.
J'allai chez le Gouverneur comme j'en étais convenu avec Manon, pour le
prier de consentir à la cérémonie de notre mariage. Je me serais bien
gardé d'en parler, à lui ni à personne, si j'eusse pu me promettre que
son aumônier, qui était alors le seul prêtre de la ville, m'eût rendu ce
service sans sa participation; mais, n'osant espérer qu'il voulût
s'engager au silence, j'avais pris le parti d'agir ouvertement. Le
Gouverneur avait un neveu, nommé Synnelet, qui lui était extrêmement
cher. C'était un homme de trente ans, brave, mais emporté et violent. Il
n'était point marié. La beauté de Manon l'avait touché dès le jour de
notre arrivée; et les occasions sans nombre qu'il avait eues de la voir,
pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflammé sa passion, qu'il
se consumait en secret pour elle. Cependant, comme il était persuadé,
avec son oncle et toute la ville; que j'étais réellement marié, il
s'était rendu maître de son amour jusqu'au point de n'en laisser rien
éclater et son zèle s'était même déclaré pour moi, dans plusieurs
occasions de me rendre service. Je le trouvai avec son oncle, lorsque
j'arrivai au fort. Je n'avais nulle raison qui m'obligeât de lui faire
un secret de mon dessein, de sorte que je ne fis point difficulté de
m'expliquer en sa présence. Le Gouverneur m'écouta avec sa bonté
ordinaire. Je lui racontai une partie de mon histoire, qu'il entendit
avec plaisir, et, lorsque je le priai d'assister à la cérémonie que je
méditais, il eut la générosité de s'engager à faire toute la dépense de
la fête. Je me retirai fort content.
Une heure après, je vis entrer l'aumônier chez moi. Je m'imaginai qu'il
venait me donner quelques instructions sur mon mariage; mais, après
m'avoir salué froidement, il me déclara, en deux mots, que M. le
Gouverneur me défendait d'y penser, et qu'il avait d'autres vues sur
Manon. D'autres vues sur Manon! lui dis-je, avec un mortel saisissement
de coeur, et quelles vues donc, Monsieur l'aumônier? Il me répondit que
je n'ignorais pas que M. le Gouverneur était le maître; que Manon ayant
été envoyée de France pour la colonie, c'était à lui à disposer d'elle;
qu'il ne l'avait pas fait jusqu'alors, parce qu'il la croyait mariée,
mais, qu'ayant appris de moi-même qu'elle ne l'était point, il jugeait à
propos de la donner à M. Synnelet, qui en était amoureux. Ma vivacité
l'emporta sur ma prudence. J'ordonnai fièrement à l'aumônier de sortir
de ma maison, en jurant que le Gouverneur, Synnelet et toute la ville
ensemble n'oseraient porter la main sur ma femme, ou ma maîtresse, comme
ils voudraient l'appeler.
Je fis part aussitôt à Manon du funeste message que je venais de
recevoir. Nous jugeâmes que Synnelet avait séduit l'esprit de son oncle
depuis mon retour et que c'était l'effet de quelque dessein médité
depuis longtemps. Ils étaient les plus forts. Nous nous trouvions dans
le Nouvel Orléans comme au milieu de la mer c'est-à-dire séparés du
reste du monde par des espaces immenses. Où fuir? dans un pays inconnu,
désert, ou habité par des bêtes féroces, et par des sauvages aussi
barbares qu'elles? J'étais estimé dans la ville, mais je ne pouvais
espérer d'émouvoir assez le peuple en ma faveur pour en espérer un
secours proportionné au mal. Il eût fallu de l'argent; j'étais pauvre.
D'ailleurs, le succès d'une émotion populaire était incertain, et si la
fortune nous eût manqué, notre malheur serait devenu sans remède. Je
roulais toutes ces pensées dans ma tête. J'en communiquais une partie à
Manon. J'en formais de nouvelles sans écouter sa réponse. Je prenais un
parti; je le rejetais pour en prendre un autre. Je parlais seul, je
répondais tout haut à mes pensées; enfin j'étais dans une agitation que
je ne saurais comparer à rien parce qu'il n'y en eut jamais d'égale.
Manon avait les yeux sur moi. Elle jugeait, par mon trouble, de la
grandeur du péril, et, tremblant pour moi plus que pour elle-même, cette
tendre fille n'osait pas même ouvrir la bouche pour m'exprimer ses
craintes. Après une infinité de réflexions, je m'arrêtai à la résolution
d'aller trouver le Gouverneur pour m'efforcer de le toucher par des
considérations d'honneur et par le souvenir de mon respect et de son
affection. Manon voulut s'opposer à ma sortie. Elle me disait, les
larmes aux yeux: Vous allez à la mort. Ils vont vous tuer Je ne vous
reverrai plus. Je veux mourir avant vous. Il fallut beaucoup d'efforts
pour la persuader de la nécessité où j'étais de sortir et de celle qu'il
y avait pour elle de demeurer au logis. Je lui promis qu'elle me
reverrait dans un instant. Elle ignorait, et moi aussi, que c'était sur
elle-même que devaient tomber toute la colère du Ciel et la rage de nos
ennemis.
Je me rendis au fort. Le Gouverneur était avec son aumônier Je
m'abaissai, pour le toucher, à des soumissions qui m'auraient fait
mourir de honte si je les eusse faites pour toute autre cause. Je le
pris par tous les motifs qui doivent faire une impression certaine sur
un coeur qui n'est pas celui d'un tigre féroce et cruel. Ce barbare ne
fit à mes plaintes que deux réponses, qu'il répéta cent fois: Manon, me
dit-il, dépendait de lui; il avait donné sa parole à son neveu. J'étais
résolu de me modérer jusqu'à l'extrémité. Je me contentai de lui dire
que je le croyais trop de mes amis pour vouloir ma mort, à laquelle je
consentirais plutôt qu'à la perte de ma maîtresse.
Je fus trop persuadé, en sortant, que je n'avais rien à espérer de cet
opiniâtre vieillard, qui se serait damné mille fois pour son neveu.
Cependant, je persistai dans le dessein de conserver jusqu'à la fin un
air de modération, résolu, si l'on en venait aux excès d'injustice, de
donner à l'Amérique une des plus sanglantes et des plus horribles scènes
que l'amour ait jamais produites. Je retournais chez moi, en méditant
sur ce projet, lorsque le sort, qui voulait hâter ma ruine, me fit
rencontrer Synnelet. Il lut dans mes yeux une partie de mes pensées.
J'ai dit qu'il était brave; il vint à moi. Ne me cherchez-vous pas? me
dit-il. Je connais que mes desseins vous offensent, et j'ai bien prévu
qu'il faudrait se couper la gorge avec vous. Allons voir qui sera le
plus heureux. Je lui répondis qu'il avait raison, et qu'il n'y avait que
ma mort qui pût finir nos différends. Nous nous écartâmes d'une centaine
de pas hors de la ville. Nos épées se croisèrent; je le blessai et je le
désarmai presque en même temps. Il fut si enragé de son malheur qu'il
refusa de me demander la vie et de renoncer à Manon. J'avais peut-être
le droit de lui ôter tout d'un coup l'un et l'autre, mais un sang
généreux ne se dément jamais. Je lui jetai son épée. Recommençons, lui
dis-je, et songez que c'est sans quartier Il m'attaqua avec une furie
inexprimable. Je dois confesser que je n'étais pas fort dans les armes,
n'ayant eu que trois mois de salle à Paris. L'amour conduisait mon épée.
Synnelet ne laissa pas de me percer le bras d'outre en outre, mais je le
pris sur le temps et je lui fournis un coup si vigoureux qu'il tomba à
mes pieds sans mouvement.
Malgré la joie que donne la victoire après un combat mortel, je
réfléchis aussitôt sur les conséquences de cette mort. Il n'y avait,
pour moi, ni grâce ni délai de supplice à espérer. Connaissant, comme je
faisais, la passion du Gouverneur pour son neveu, j'étais certain que ma
mort ne serait pas différée d'une heure après la connaissance de la
sienne. Quelque pressante que fût cette crainte, elle n'était pas la
plus forte cause de mon inquiétude. Manon, l'intérêt de Manon, son péril
et la nécessité de la perdre, me troublaient jusqu'à répandre de
l'obscurité sur mes yeux et à m'empêcher de reconnaître le lieu où
j'étais. Je regrettai le sort de Synnelet. Une prompte mort me semblait
le seul remède de mes peines. Cependant, ce fut cette pensée même qui me
fit rappeler vivement mes esprits et qui me rendit capable de prendre
une résolution. Quoi! je veux mourir, m'écriai-je, pour finir mes
peines? Il y en a donc que j'appréhende plus que la perte de ce que
j'aime? Ah! souffrons jusqu'aux plus cruelles extrémités pour secourir
ma maîtresse, et remettons à mourir après les avoir souffertes
inutilement. Je repris le chemin de la ville. J'entrai chez moi. J'y
trouvai Manon à demi morte de frayeur et d'inquiétude. Ma présence la
ranima. Je ne pouvais lui déguiser le terrible accident qui venait de
m'arriver. Elle tomba sans connaissance entre mes bras, au récit de la
mort de Synnelet et de ma blessure. J'employai plus d'un quart d'heure à
lui faire retrouver le sentiment..
J'étais à demi mort moi-même. Je ne voyais pas le moindre jour à sa
sûreté, ni à la mienne. Manon, que ferons-nous? lui dis-je lorsqu'elle
eut repris un peu de force. Hélas! qu'allons-nous faire? Il faut
nécessairement que je m'éloigne. Voulez-vous demeurer dans la ville?
Oui, demeurez-y. Vous pouvez encore y être heureuse; et moi je vais,
loin de vous, chercher la mort parmi les sauvages ou entre les griffes
des bêtes féroces. Elle se leva malgré sa faiblesse; elle me prit la
main pour me conduire vers la porte. Fuyons ensemble, me dit-elle, ne
perdons pas un instant. Le corps de Synnelet peut avoir été trouvé par
hasard, et nous n'aurions pas le temps de nous éloigner. Mais, chère
Manon! repris-je tout éperdu, dites-moi donc où nous pouvons aller.
Voyez-vous quelque ressource? Ne vaut-il pas mieux que vous tâchiez de
vivre ici sans moi, et que je porte volontairement ma tête au
Gouverneur? Cette proposition ne fit qu'augmenter son ardeur à partir.
Il fallut la suivre. J'eus encore assez de présence d'esprit, en
sortant, pour prendre quelques liqueurs fortes que j'avais dans ma
chambre et toutes les provisions que je pus faire entrer dans mes
poches. Nous dîmes à nos domestiques, qui étaient dans la chambre
voisine, que nous partions pour la promenade du soir, nous avions cette
coutume tous les jours, et nous nous éloignâmes de la ville, plus
promptement que la délicatesse de Manon ne semblait le permettre.
Quoique je ne fusse pas sorti de mon irrésolution sur le lieu de notre
retraite, je ne laissais pas d'avoir deux espérances, sans lesquelles
j'aurais préféré la mort à l'incertitude de ce qui pouvait arriver à
Manon. J'avais acquis assez de connaissance du pays, depuis près de dix
mois que j'étais en Amérique, pour ne pas ignorer de quelle manière on
apprivoisait les sauvages. On pouvait se mettre entre leurs mains, sans
courir à une mort certaine. J'avais même appris quelques mots de leur
langue et quelques-unes de leurs coutumes dans les diverses occasions
que j'avais eues de les voir. Avec cette triste ressource, j'en avais
une autre du côté des Anglais qui ont, comme nous, des établissements
dans cette partie du Nouveau Monde. Mais j'étais effrayé de
l'éloignement. Nous avions à traverser, jusqu'à leurs colonies, de
stériles campagnes de plusieurs journées de largeur, et quelques
montagnes si hautes et si escarpées que le chemin en paraissait
difficile aux hommes les plus grossiers et les plus vigoureux. Je me
flattais, néanmoins, que nous pourrions tirer parti de ces deux
ressources: des sauvages pour aider à nous conduire, et des Anglais pour
nous recevoir dans leurs habitations.
Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir,
c'est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa
constamment de s'arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me
confessa qu'il lui était impossible d'avancer davantage. Il était déjà
nuit. Nous nous assîmes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pu
trouver un arbre pour nous mettre à couvert. Son premier soin fut de
changer le linge de ma blessure, qu'elle avait pansée elle-même avant
notre départ. Je m'opposai en vain à ses volontés. J'aurais achevé de
l'accabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de me
croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre
conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je
reçus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut
satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas
son tour! Je me dépouillai de tous mes habits, pour lui faire trouver la
terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis consentir, malgré
elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de
moins incommode. J'échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la
chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d'elle,
et à prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu!
que mes voeux étaient vifs et sincères! et par quel rigoureux jugement
aviez-vous résolu de ne les pas exaucer!
Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous
raconte un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée
à le pleurer Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon
âme semble reculer d'horreur chaque fois que j'entreprends de
l'exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma
chère maîtresse endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans
la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour,
en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les
approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et,
faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix
faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce
discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y
répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs
fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains,
dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent
connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi
que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses
dernières expressions. Je la perdis; je reçus d'elle des marques d'amour
au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de vous
apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie
languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais
plus heureuse.
Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage
et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir; mais
je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait
exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je
formai la résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse.
J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne et
la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour
me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j'avais
apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le
triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile
d'ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C'était une campagne
couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m'en servir à creuser, mais
j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse.
J'y plaçai l'idole de mon coeur après avoir pris soin de l'envelopper de
tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans
cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois, avec toute l'ardeur du
plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle. Je la considérai
longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse. Enfin, mes
forces recommençant à s'affaiblir et craignant d'en manquer tout à fait
avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein
de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable.
Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et
fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le
secours du Ciel et j'attendis la mort avec impatience. Ce qui vous
paraîtra difficile à croire, c'est que, pendant tout l'exercice de ce
lugubre ministère, il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir
de ma bouche. La consternation profonde où j'étais et le dessein
déterminé de mourir avaient coupé le cours à toutes les expressions du
désespoir et de la douleur Aussi, ne demeurai-je pas longtemps dans la
posture où j'étais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et
de sentiment qui me restait.
Après ce que vous venez d'entendre, la conclusion de mon histoire est de
si peu d'importance, qu'elle ne mérite pas la peine que vous voulez bien
prendre à l'écouter. Le corps de Synnelet ayant été rapporté à la ville
et ses plaies visitées avec soin, il se trouva, non seulement qu'il
n'était pas mort, mais qu'il n'avait pas même reçu de blessure
dangereuse. Il apprit à son oncle de quelle manière les choses s'étaient
passées entre nous, et sa générosité le porta sur-le-champ à publier les
effets de la mienne. On me fit chercher, et mon absence, avec Manon, me
fit soupçonner d'avoir pris le parti de la fuite. Il était trop tard
pour envoyer sur mes traces; mais le lendemain et le jour suivant furent
employés à me poursuivre. On me trouva, sans apparence de vie, sur la
fosse de Manon, et ceux qui me découvrirent en cet état, me voyant
presque nu et sanglant de ma blessure, ne doutèrent point que je n'eusse
été volé et assassiné. Ils me portèrent à la ville. Le mouvement du
transport réveilla mes sens. Les soupirs que je poussai, en ouvrant les
yeux et en gémissant de me retrouver parmi les vivants, firent connaître
que j'étais encore en état de recevoir du secours. On m'en donna de trop
heureux. Je ne laissai pas d'être renfermé dans une étroite prison. Mon
procès fut instruit, et, comme Manon ne paraissait point, on m'accusa de
m'être défait d'elle par un mouvement de rage et de jalousie. Je
racontai naturellement ma pitoyable aventure. Synnelet, malgré les
transports de douleur où ce récit le jeta, eut la générosité de
solliciter ma grâce. Il l'obtint. J'étais si faible qu'on fut obligé de
me transporter de la prison dans mon lit, où je fus retenu pendant trois
mois par une violente maladie. Ma haine pour la vie ne diminuait point.
J'invoquais continuellement la mort et je m'obstinai longtemps à rejeter
tous les remèdes. Mais le Ciel, après m'avoir puni avec tant de rigueur
avait dessein de me rendre utiles mes malheurs et ses châtiments. Il
m'éclaira de ses lumières, qui me firent rappeler des idées dignes de ma
naissance et de mon éducation. La tranquillité ayant commencé de
renaître un peu dans mon âme, ce changement fut suivi de près par ma
guérison. Je me livrai entièrement aux inspirations de l'honneur, et je
continuai de remplir mon petit emploi, en attendant les vaisseaux de
France qui vont, une fois chaque année, dans cette partie de l'Amérique.
J'étais résolu de retourner dans ma patrie pour y réparer, par une vie
sage et réglée, le scandale de ma conduite. Synnelet avait pris soin de
faire transporter le corps de ma chère maîtresse dans un lieu honorable.
Ce fut environ six semaines après mon rétablissement que, me promenant
seul, un jour sur le rivage, je vis arriver un vaisseau que des affaires
de commerce amenaient au Nouvel Orléans. J'étais attentif au
débarquement de l'équipage. Je fus frappé d'une surprise extrême en
reconnaissant Tiberge parmi ceux qui s'avançaient vers la ville. Ce
fidèle ami me remit de loin, malgré les changements que la tristesse
avait faits sur mon visage. Il m'apprit que l'unique motif de son voyage
avait été le désir de me voir et de m'engager à retourner en France;
qu'ayant reçu la lettre que je lui avais écrite du Havre, il s'y était
rendu en personne pour me porter les secours que je lui demandais; qu'il
avait ressenti la plus vive douleur en apprenant mon départ et qu'il
serait parti sur le champ pour me suivre, s'il eût trouvé un vaisseau
prêt à faire voile; qu'il en avait cherché pendant plusieurs mois dans
divers ports et qu'en ayant enfin rencontré un, à Saint-Malo, qui levait
l'ancre pour la Martinique, il s'y était embarqué, dans l'espérance de
se procurer de là un passage facile au Nouvel Orléans; que, le vaisseau
malouin ayant été pris en chemin par des corsaires espagnols et conduit
dans une de leurs îles, il s'était échappé par adresse; et qu'après
diverses courses, il avait trouvé l'occasion du petit bâtiment qui
venait d'arriver pour se rendre heureusement près de moi.
Je ne pouvais marquer trop de reconnaissance pour un ami si généreux et
si constant. Je le conduisis chez moi. Je le rendis le maître de tout ce
que je possédais. Je lui appris tout ce qui m'était arrivé depuis mon
départ de France, et pour lui causer une joie à laquelle il ne
s'attendait pas, je lui déclarai que les semences de vertu qu'il avait
jetées autrefois dans mon coeur commençaient à produire des fruits dont
il allait être satisfait. Il me protesta qu'une si douce assurance le
dédommageait de toutes les fatigues de son voyage.