Le premier qui s'offrit à mon esprit, fut le même garde du corps que

j'avais employé pour arrêter G... M... J'avais dessein aussi d'aller

passer la nuit dans sa chambre, n'ayant pas eu l'esprit assez libre,

pendant l'après-midi, pour me procurer un logement. Je le trouvai seul.

Il eut de la joie de me voir sorti du Châtelet. Il m'offrit

affectueusement ses services. Je lui expliquai ceux qu'il pouvait me

rendre. Il avait assez de bon sens pour en apercevoir toutes les

difficultés, mais il fut assez généreux pour entreprendre de les

surmonter. Nous employâmes une partie de la nuit à raisonner sur mon

dessein. Il me parla des trois soldats aux gardes, dont il s'était servi

dans la dernière occasion, comme de trois braves à l'épreuve. M. de T...

m'avait informé exactement du nombre des archers qui devaient conduire

Manon; ils n'étaient que six. Cinq hommes hardis et résolus suffisaient

pour donner l'épouvante à ces misérables, qui ne sont point capables de

se défendre honorablement lorsqu'ils peuvent éviter le péril du combat

par une lâcheté. Comme je ne manquais point d'argent, le garde du corps

me conseilla de ne rien épargner pour assurer le succès de notre

attaque. Il nous faut des chevaux, me dit-il, avec des pistolets, et

chacun notre mousqueton. Je me charge de prendre demain le soin de ces

préparatifs. Il faudra aussi trois habits communs pour nos soldats, qui

n'oseraient paraître dans une affaire de cette nature avec l'uniforme du

régiment. Je lui mis entre les mains les cent pistoles que j'avais

reçues de M. de T... Elles furent employées, le lendemain, jusqu'au

dernier sol. Les trois soldats passèrent en revue devant moi. Je les

animai par de grandes promesses, et pour leur ôter toute défiance, je

commençai par leur faire présent, à chacun, de dix pistoles. Le jour de

l'exécution étant venu, j'en envoyai un de grand matin à l'Hôpital, pour

s'instruire, par ses propres yeux, du moment auquel les archers

partiraient avec leur proie. Quoique je n'eusse pris cette précaution

que par un excès d'inquiétude et de prévoyance, il se trouva qu'elle

avait été absolument nécessaire. J'avais compté sur quelques fausses

informations qu'on m'avait données de leur route, et, m'étant persuadé

que c'était à La Rochelle que cette déplorable troupe devait être

embarquée, j'aurais perdu mes peines à l'attendre sur le chemin

d'Orléans. Cependant, je fus informé, par le rapport du soldat aux

gardes qu'elle prenait le chemin de Normandie, et que c'était du

Havre-de-Grâce qu'elle devait partir pour l'Amérique.

Nous nous rendîmes aussitôt à la Porte Saint-Honoré, observant de

marcher par des rues différentes. Nous nous réunîmes au bout du

faubourg. Nos chevaux étaient frais. Nous ne tardâmes point à découvrir

les six gardes et les deux misérables voitures que vous vîtes à Pacy, il

y a deux ans. Ce spectacle faillit de m'ôter la force et la

connaissance. Ô fortune, m'écriai-je, fortune cruelle! accorde-moi ici,

du moins, là mort ou la victoire. Nous tînmes conseil un moment sur la

manière dont nous ferions notre attaque. Les archers n'étaient guère

plus de quatre cents pas devant nous, et nous pouvions les couper en

passant au travers d'un petit champ, autour duquel le grand chemin

tournait. Le garde du corps fut d'avis de prendre cette voie, pour les

surprendre en fondant tout d'un coup sur eux. J'approuvai sa pensée et

je fus le premier à piquer mon cheval. Mais la fortune avait rejeté

impitoyablement mes voeux. Les archers, voyant cinq cavaliers accourir

vers eux, ne doutèrent point que ce ne fût pour les attaquer. Ils se

mirent en défense, en préparant leurs baïonnettes et leurs fusils d'un

air assez résolu. Cette vue, qui ne fit que nous animer le garde du

corps et moi, ôta tout d'un coup le courage à nos trois lâches

compagnons. Ils s'arrêtèrent comme de concert, et, s'étant dit entre eux

quelques mots que je n'entendis point, ils tournèrent la tête de leurs

chevaux, pour reprendre le chemin de Paris à bride abattue. Dieux! me

dit le garde du corps, qui paraissait aussi éperdu que moi de cette

infâme désertion, qu'allons-nous faire? Nous ne sommes que deux. J'avais

perdu la voix, de fureur et d'étonnement. Je m'arrêtai, incertain si ma

première vengeance ne devait pas s'employer à la poursuite et au

châtiment des lâches qui m'abandonnaient. Je les regardais fuir et je

jetais les yeux, de l'autre côté, sur les archers. S'il m'eût été

possible de me partager, j'aurais fondu tout à la fois sur ces deux

objets de ma rage; je les dévorais tous ensemble. Le garde du corps, qui

jugeait de mon incertitude par le mouvement égaré de mes yeux, me pria

d'écouter son conseil. N'étant que deux, me dit-il, il y aurait de la

folie à attaquer six hommes aussi bien armés que nous et qui paraissent

nous attendre de pied ferme. Il faut retourner à Paris et tâcher de

réussir mieux dans le choix de nos braves. Les archers ne sauraient

faire de grandes journées avec deux pesantes voitures; nous les

rejoindrons demain sans peine.

Je fis un moment de réflexion sur ce parti, mais, ne voyant de tous

côtés que des sujets de désespoir, je pris une résolution véritablement

désespérée. Ce fut de remercier mon compagnon de ses services, et, loin

d'attaquer les archers, je résolus d'aller avec soumission, les prier de

me recevoir dans leur troupe pour accompagner Manon avec eux jusqu'au

Havre-de-Grâce et passer ensuite au-delà des mers avec elle. Tout le

monde me persécute ou me trahit, dis-je au garde du corps. Je n'ai plus

de fond à faire sur personne. Je n'attends plus rien, ni de la fortune,

ni du secours des hommes. Mes malheurs sont au comble; il ne me reste

plus que de m'y soumettre. Ainsi, je ferme les yeux à toute espérance.

Puisse le Ciel récompenser votre générosité! Adieu, je vais aider mon

mauvais sort à consommer ma ruine, en y courant moi-même volontairement.

Il fit inutilement ses efforts pour m'engager à retourner à Paris. Je le

priai de me laisser suivre mes résolutions et de me quitter

sur-le-champ, de peur que les archers ne continuassent de croire que

notre dessein était de les attaquer.

J'allai seul vers eux, d'un pas lent et le visage si consterné qu'ils ne

durent rien trouver d'effrayant dans mes approches. Ils se tenaient

néanmoins en défense. Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je, en les

abordant; je ne vous apporte point la guerre, je viens vous demander des

grâces. Je les priai de continuer leur chemin sans défiance et je leur

appris, en marchant, les faveurs que j'attendais d'eux. Ils consultèrent

ensemble de quelle manière ils devaient recevoir cette ouverture. Le

chef de la bande prit la parole pour les autres. Il me répondit que les

ordres qu'ils avaient de veiller sur leurs captives étaient d'une

extrême rigueur; que je lui paraissais néanmoins si joli homme que lui

et ses compagnons se relâcheraient un peu de leur devoir; mais que je

devais comprendre qu'il fallait qu'il m'en coûtât quelque chose. Il me

restait environ quinze pistoles; je leur dis naturellement en quoi

consistait le fond de ma bourse. Hé bien! me dit l'archer nous en

userons généreusement. Il ne vous coûtera qu'un écu par heure pour

entretenir celle de nos filles qui vous plaira le plus; c'est le prix

courant de Paris. Je ne leur avais pas parlé de Manon en particulier

parce que je n'avais pas dessein qu'ils connussent ma passion. Ils

s'imaginèrent d'abord que ce n'était qu'une fantaisie de jeune homme qui

me faisait chercher un peu de passe-temps avec ces créatures; mais

lorsqu'ils crurent s'être aperçus que j'étais amoureux, ils augmentèrent

tellement le tribut, que ma bourse se trouva épuisée en partant de

Mantes, où nous avions couché, le jour que nous arrivâmes à Pacy.

Vous dirai-je quel fut le déplorable sujet de mes entretiens avec Manon

pendant cette route, ou quelle impression sa vue fit sur moi lorsque

j'eus obtenu des gardes la liberté d'approcher de son chariot? Ah! les

expressions ne rendent jamais qu'à demi les sentiments du coeur. Mais

figurez-vous ma pauvre maîtresse enchaînée par le milieu du corps,

assise sur quelques poignées de paille, la tête appuyée languissamment

sur un côté de la voiture, le visage pâle et mouillé d'un ruisseau de

larmes qui se faisaient un passage au travers de ses paupières,

quoiqu'elle eût continuellement les yeux fermés. Elle n'avait pas même

eu la curiosité de les ouvrir lorsqu'elle avait entendu le bruit de ses

gardes, qui craignaient d'être attaqués. Son linge était sale et

dérangé, ses mains délicates exposées à l'injure de l'air; enfin, tout

ce composé charmant, cette figure capable de ramener l'univers à

l'idolâtrie, paraissait dans un désordre et un abattement inexprimables.

J'employai quelque temps à la considérer en allant à cheval à côté du

chariot. J'étais si peu à moi-même que je fus sur le point, plusieurs

fois, de tomber dangereusement. Mes soupirs et mes exclamations

fréquentes m'attirèrent d'elle quelques regards. Elle me reconnut, et je

remarquai que, dans le premier mouvement, elle tenta de se précipiter

hors de la voiture pour venir à moi; mais, étant retenue par sa chaîne,

elle retomba dans sa première attitude. Je priai les archers d'arrêter

un moment par compassion; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon

cheval pour m'asseoir auprès d'elle. Elle était si languissante et si

affaiblie qu'elle fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue ni

remuer ses mains. Je les mouillais pendant ce temps-là de mes pleurs,

et, ne pouvant proférer moi-même une seule parole, nous étions l'un et

l'autre dans une des plus tristes situations dont il y ait jamais eu

d'exemple. Nos expressions ne le furent pas moins, lorsque nous eûmes

retrouvé la liberté de parler. Manon parla peu. Il semblait que la honte

et la douleur eussent altéré les organes de sa voix; le son en était

faible et tremblant. Elle me remercia de ne l'avoir pas oubliée, et de

la satisfaction que je lui accordais, dit-elle en soupirant, de me voir

du moins encore une fois et de me dire le dernier adieu. Mais, lorsque

je l'eus assurée que rien n'était capable de me séparer d'elle et que

j'étais disposé à la suivre jusqu'à l'extrémité du monde pour prendre

soin d'elle, pour la servir pour l'aimer et pour attacher

inséparablement ma misérable destinée à la sienne, cette pauvre fille se

livra à des sentiments si tendres et si douloureux, que j'appréhendai

quelque chose pour sa vie d'une si violente émotion. Tous les mouvements

de son âme semblaient se réunir dans ses yeux. Elle les tenait fixés sur

moi. Quelquefois elle ouvrait la bouche, sans avoir la force d'achever

quelques mots qu'elle commençait. Il lui en échappait néanmoins

quelques-uns. C'étaient des marques d'admiration sur mon amour, de

tendres plaintes de son excès, des doutes qu'elle pût être assez

heureuse pour m'avoir inspiré une passion si parfaite, des instances

pour me faire renoncer au dessein de la suivre et chercher ailleurs un

bonheur digne de moi, qu'elle me disait que je ne pouvais espérer avec

elle.

En dépit du plus cruel de tous les sorts, je trouvais ma félicité dans

ses regards et dans la certitude que j'avais de son affection. J'avais

perdu, à la vérité, tout ce que le reste des hommes estime; mais j'étais

maître du coeur de Manon, le seul bien que j'estimais. Vivre en Europe,

vivre en Amérique, que m'importait-il en quel endroit vivre, si j'étais

sûr d'y être heureux en y vivant avec ma maîtresse? Tout l'univers

n'est-il pas la patrie de deux amants fidèles? Ne trouvent-ils pas l'un

dans l'autre, père, mère, parents, amis, richesses et félicité? Si

quelque chose me causait de l'inquiétude, c'était la crainte de voir

Manon exposée aux besoins de l'indigence. Je me supposais déjà, avec

elle, dans une région inculte et habitée par des sauvages. Je suis bien

sûr disais-je, qu'il ne saurait y en avoir d'aussi cruels que G... M...

et mon père. Ils nous laisseront du moins vivre en paix. Si les

relations qu'on en fait sont fidèles, ils suivent les lois de la nature.

Ils ne connaissent ni les fureurs de l'avarice, qui possèdent G... M...,

ni les idées fantastiques de l'honneur qui m'ont fait un ennemi de mon

père. Ils ne troubleront point deux amants qu'ils verront vivre avec

autant de simplicité qu'eux. J'étais donc tranquille de ce côté-là. Mais

je ne me formais point des idées romanesques par rapport aux besoins

communs de la vie. J'avais éprouvé trop souvent qu'il y a des nécessités

insupportables, surtout pour une fille délicate qui est accoutumée à une

vie commode et abondante. J'étais au désespoir d'avoir épuisé

inutilement ma bourse et que le peu d'argent qui me restait fût encore

sur le point de m'être ravi par la friponnerie des archers. Je concevais

qu'avec une petite somme j'aurais pu espérer non seulement de me

soutenir quelque temps contre la misère en Amérique, où l'argent était

rare, mais d'y former même quelque entreprise pour un établissement

durable. Cette considération me fit naître la pensée d'écrire à Tiberge,

que j'avais toujours trouvé si prompt à m'offrir les secours de

l'amitié. J'écrivis, dès la première ville où nous passâmes. Je ne lui

apportai point d'autre motif que le pressant besoin dans lequel je

prévoyais que je me trouverais au Havre-de-Grâce, où je lui confessais

que j'étais allé conduire Manon. Je lui demandais cent pistoles.

Faites-les-moi tenir au Havre, lui disais-je, par le maître de la poste.

Vous voyez bien que c'est la dernière fois que j'importune votre

affection et que, ma malheureuse maîtresse m'étant enlevée pour

toujours, je ne puis la laisser partir sans quelques soulagements qui

adoucissent son sort et mes mortels regrets.

Les archers devinrent si intraitables, lorsqu'ils eurent découvert la

violence de ma passion, que, redoublant continuellement le prix de leurs

moindres faveurs, ils me réduisirent bientôt à la dernière indigence.

L'amour d'ailleurs, ne me permettait guère de ménager ma bourse. Je

m'oubliais du matin au soir près de Manon, et ce n'était plus par heure

que le temps m'était mesuré, c'était par la longueur entière des jours.

Enfin, ma bourse étant tout à fait vide, je me trouvai exposé aux

caprices et à la brutalité de six misérables, qui me traitaient avec une

hauteur insupportable. Vous en fûtes témoin à Pacy. Votre rencontre fut

un heureux moment de relâche, qui me fut accordé par la fortune. Votre

pitié, à la vue de mes peines, fut ma seule recommandation auprès de

votre coeur généreux. Le secours, que vous m'accordâtes libéralement,

servit à me faire gagner le Havre, et les archers tinrent leur promesse

avec plus de fidélité que je ne l'espérais.

Nous arrivâmes au Havre. J'allai d'abord à la poste. Tiberge n'avait

point encore eu le temps de me répondre. Je m'informai exactement quel

jour je pouvais attendre sa lettre. Elle ne pouvait arriver que deux

jours après, et par une étrange disposition de mon mauvais sort, il se

trouva que notre vaisseau devait partir le matin de celui auquel

j'attendais l'ordinaire. Je ne puis vous représenter mon désespoir Quoi!

m'écriai-je, dans le malheur même, il faudra toujours que je sois

distingué par des excès! Manon répondit: Hélas! une vie si malheureuse

mérite-t-elle le soin que nous en prenons? Mourons au Havre, mon cher

Chevalier. Que la mort finisse tout d'un coup nos misères! Irons-nous

les traîner dans un pays inconnu, où nous devons nous attendre, sans

doute, à d'horribles extrémités, puisqu'on a voulu m'en faire un

supplice? Mourons, me répéta-t-elle; ou du moins, donne-moi la mort, et

va chercher un autre sort dans les bras d'une amante plus heureuse. Non,

non, lui dis-je, c'est pour moi un sort digne d'envie que d'être

malheureux avec vous. Son discours me fit trembler. Je jugeai qu'elle

était accablée de ses maux. Je m'efforçai de prendre un air plus

tranquille, pour lui ôter ces funestes pensées de mort et de désespoir.

Je résolus de tenir la même conduite à l'avenir; et j'ai éprouvé, dans

la suite, que rien n'est plus capable d'inspirer du courage à une femme

que l'intrépidité d'un homme qu'elle aime.

Lorsque j'eus perdu l'espérance de recevoir du secours de Tiberge, je

vendis mon cheval. L'argent que j'en tirai, joint à ce qui me restait

encore de vos libéralités, me composa la petite somme de dix-sept

pistoles. J'en employai sept à l'achat de quelques soulagements

nécessaires à Manon, et je serrai les dix autres avec soin, comme le

fondement de notre fortune et de nos espérances en Amérique. Je n'eus

point de peine à me faire recevoir dans le vaisseau. On cherchait alors

des jeunes gens qui fussent disposés à se joindre volontairement à la

colonie. Le passage et la nourriture me furent accordés gratis. La poste

de Paris devant partir le lendemain, j'y laissai une lettre pour

Tiberge. Elle était touchante et capable de l'attendrir sans doute, au

dernier point, puisqu'elle lui fit prendre une résolution qui ne pouvait

venir que d'un fond infini de tendresse et de générosité pour un ami

malheureux.

Nous mîmes à la voile. Le vent ne cessa point de nous être favorable.

J'obtins du capitaine un lieu à part pour Manon et pour moi. Il eut la

bonté de nous regarder d'un autre oeil que le commun de nos misérables

associés. Je l'avais pris en particulier dès le premier jour, et, pour

m'attirer de lui quelque considération, je lui avais découvert une

partie de mes infortunes. Je ne crus pas me rendre coupable d'un

mensonge honteux en lui disant que j'étais marié à Manon. Il feignit de

le croire, et il m'accorda sa protection. Nous en reçûmes des marques

pendant toute la navigation. Il eut soin de nous faire nourrir

honnêtement, et les égards qu'il eut pour nous servirent à nous faire

respecter des compagnons de notre misère. J'avais une attention

continuelle à ne pas laisser souffrir la moindre incommodité à Manon.

Elle le remarquait bien, et cette vue, jointe au vif ressentiment de

l'étrange extrémité où je m'étais réduit pour elle, la rendait si tendre

et si passionnée, si attentive aussi à mes plus légers besoins, que

c'était, entre elle et moi, une perpétuelle émulation de services et

d'amour. Je ne regrettais point l'Europe. Au contraire, plus nous

avancions vers l'Amérique, plus je sentais mon coeur s'élargir et

devenir tranquille. Si j'eusse pu m'assurer de n'y pas manquer des

nécessités absolues de la vie, j'aurais remercié la fortune d'avoir

donné un tour si favorable à nos malheurs.

Après une navigation de deux mois, nous abordâmes enfin au rivage

désiré. Le pays ne nous offrit rien d'agréable à la première vue.

C'étaient des campagnes stériles et inhabitées, où l'on voyait à peine

quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent. Nulle trace

d'hommes ni d'animaux. Cependant, le capitaine ayant fait tirer quelques

pièces de notre artillerie, nous ne fûmes pas longtemps sans apercevoir

une troupe de citoyens du Nouvel Orléans, qui s'approchèrent de nous

avec de vives marques de joie. Nous n'avions pas découvert la ville.

Elle est cachée, de ce côté-là, par une petite colline. Nous fûmes reçus

comme des gens descendus du Ciel. Ces pauvres habitants s'empressaient

pour nous faire mille questions sur l'état de la France et sur les

différentes provinces où ils étaient nés. Ils nous embrassaient comme

leurs frères et comme de chers compagnons qui venaient partager leur

misère et leur solitude. Nous prîmes le chemin de la ville avec eux,

mais nous fûmes surpris de découvrir, en avançant, que ce qu'on nous

avait vanté jusqu'alors comme une bonne ville, n'était qu'un assemblage

de quelques pauvres cabanes. Elles étaient habitées par cinq ou six

cents personnes. La maison du Gouverneur nous parut un peu distinguée

par sa hauteur et par sa situation. Elle est défendue par quelques

ouvrages de terre, autour desquels règne un large fossé.

Nous fûmes d'abord présentés à lui. Il s'entretint longtemps en secret

avec le capitaine, et, revenant ensuite à nous, il considéra, l'une

après l'autre, toutes les filles qui étaient arrivées par le vaisseau.

Elles étaient au nombre de trente, car nous en avions trouvé au Havre

une autre bande, qui s'était jointe à la nôtre. Le Gouverneur, les ayant

longtemps examinées, fit appeler divers jeunes gens de la ville qui

languissaient dans l'attente d'une épouse. Il donna les plus jolies aux

principaux et le reste fut tiré au sort. Il n'avait point encore parlé à

Manon, mais, lorsqu'il eut ordonné aux autres de se retirer il nous fit

demeurer elle et moi. J'apprends du capitaine, nous dit-il, que vous

êtes mariés et qu'il vous a reconnus sur la route pour deux personnes

d'esprit et de mérite. Je n'entre point dans les raisons qui ont causé

votre malheur mais, s'il est vrai que vous ayez autant de savoir-vivre

que votre figure me le promet, je n'épargnerai rien pour adoucir votre

sort, et vous contribuerez vous-même à me faire trouver quelque agrément

dans ce lieu sauvage et désert. Je lui répondis de la manière que je

crus la plus propre à confirmer l'idée qu'il avait de nous. Il donna

quelques ordres pour nous faire préparer un logement dans la ville, et

il nous retint à souper avec lui. Je lui trouvai beaucoup de politesse,

pour un chef de malheureux bannis. Il ne nous fit point de questions, en

public, sur le fond de nos aventures. La conversation fut générale, et,

malgré notre tristesse, nous nous efforçâmes, Manon et moi, de

contribuer à la rendre agréable.

Le soir il nous fit conduire au logement qu'on nous avait préparé. Nous

trouvâmes une misérable cabane, composée de planches et de boue, qui

consistait en deux ou trois chambres de plain-pied, avec un grenier

au-dessus. Il y avait fait mettre cinq ou six chaises et quelques

commodités nécessaires à la vie. Manon parut effrayée à la vue d'une si

triste demeure. C'était pour moi qu'elle s'affligeait, beaucoup plus que

pour elle-même. Elle s'assit, lorsque nous fûmes seuls, et elle se mit à

pleurer amèrement. J'entrepris d'abord de la consoler, mais lorsqu'elle

m'eut fait entendre que c'était moi seul qu'elle plaignait, et qu'elle

ne considérait, dans nos malheurs communs, que ce que j'avais à

souffrir, j'affectai de montrer assez de courage, et même assez de joie

pour lui en inspirer. De quoi me plaindrais-je? lui dis-je. Je possède

tout ce que je désire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? Quel autre bonheur me

suis-je jamais proposé? Laissons au Ciel le soin de notre fortune. Je ne

la trouve pas si désespérée. Le Gouverneur est un homme civil; il nous a

marqué de la considération; il ne permettra pas que nous manquions du

nécessaire. Pour ce qui regarde la pauvreté de notre cabane et la

grossièreté de nos meubles, vous avez pu remarquer qu'il y a peu de

personnes ici qui paraissent mieux logées et mieux meublées que nous. Et

puis, tu es une chimiste admirable, ajoutai-je en l'embrassant, tu

transformes tout en or.

Vous serez donc la plus riche personne de l'univers, me répondit-elle,

car s'il n'y eut jamais d'amour tel que le vôtre, il est impossible

aussi d'être aimé plus tendrement que vous l'êtes. Je me rends justice,

continua-t-elle. Je sens bien que je n'ai jamais mérité ce prodigieux

attachement que vous avez pour moi. Je vous ai causé des chagrins, que

vous n'avez pu me pardonner sans une bonté extrême. J'ai été légère et

volage, et même en vous aimant éperdument, comme j'ai toujours fait, je

n'étais qu'une ingrate. Mais vous ne sauriez croire combien je suis

changée. Mes larmes, que vous avez vues couler si souvent depuis notre

départ de France, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs pour objet.

J'ai cessé de les sentir aussitôt que vous avez commencé à les partager.

Je n'ai pleuré que de tendresse et de compassion pour vous. Je ne me

console point d'avoir pu vous chagriner un moment dans ma vie. Je ne

cesse point de me reprocher mes inconstances et de m'attendrir en

admirant de quoi l'amour vous a rendu capable pour une malheureuse qui

n'en était pas digne, et qui ne payerait pas bien de tout son sang,

ajouta-t-elle avec une abondance de larmes, la moitié des peines qu'elle

vous a causées.

Ses pleurs, son discours et le ton dont elle le prononça firent sur moi

une impression si étonnante, que je crus sentir une espèce de division

dans mon âme. Prends garde, lui dis-je, prends garde, ma chère Manon. Je

n'ai point assez de force pour supporter des marques si vives de ton

affection; je ne suis point accoutumé à ces excès de joie. Ô Dieu!

m'écriai-je, je ne vous demande plus rien. Je suis assuré du coeur de

Manon. Il est tel que je l'ai souhaité pour être heureux; je ne puis

plus cesser de l'être à présent. Voilà ma félicité bien établie. Elle

l'est, reprit-elle, si vous la faites dépendre de moi, et je sais où je

puis compter aussi de trouver toujours la mienne. Je me couchai avec ces

charmantes idées, qui changèrent ma cabane en un palais digne du premier

roi du monde. L'Amérique me parut un lieu de délices après cela. C'est

au Nouvel Orléans qu'il faut venir, disais-je souvent à Manon, quand on

veut goûter les vraies douceurs de l'amour. C'est ici qu'on s'aime sans

intérêt, sans jalousie, sans inconstance. Nos compatriotes y viennent

chercher de l'or; ils ne s'imaginent pas que nous y avons trouvé des

trésors bien plus estimables.

Nous cultivâmes soigneusement l'amitié du Gouverneur. Il eut la bonté,

quelques semaines après notre arrivée, de me donner un petit emploi qui

vint à vaquer dans le fort. Quoiqu'il ne fût pas bien distingué, je

l'acceptai comme une faveur du Ciel. Il me mettait en état de vivre sans

être à charge à personne. Je pris un valet pour moi et une servante pour

Manon. Notre petite fortune s'arrangea. J'étais réglé dans ma conduite;

Manon ne l'était pas moins. Nous ne laissions point échapper l'occasion

de rendre service et de faire du bien à nos voisins. Cette disposition

officieuse et la douceur de nos manières nous attirèrent la confiance et

l'affection de toute la colonie. Nous fûmes en peu de temps si

considérés, que nous passions pour les premières personnes de la ville

après le Gouverneur.

Manon Lescaut(#17983) · 第 12 / 14 段