J'étais à m'entretenir tristement de mes idées, et à réfléchir sur la

conversation que j'avais eue avec M. le Lieutenant général de Police,

lorsque j'entendis ouvrir la porte de ma chambre: c'était mon père.

Quoique je dusse être à demi préparé à cette vue, puisque je m'y

attendais quelques jours plus tard, je ne laissai pas d'en être frappé

si vivement que je me serais précipité au fond de la terre, si elle

s'était entr'ouverte à mes pieds. J'allai l'embrasser, avec toutes les

marques d'une extrême confusion. Il s'assit sans que ni lui ni moi

eussions encore ouvert la bouche.

Comme je demeurais debout, les yeux baissés et la tête découverte:

Asseyez-vous, monsieur, me dit-il gravement, asseyez-vous. Grâce au

scandale de votre libertinage et de vos friponneries, j'ai découvert le

lieu de votre demeure.

C'est l'avantage d'un mérite tel que le vôtre de ne pouvoir demeurer

caché. Vous allez à la renommée par un chemin infaillible. J'espère que

le terme en sera bientôt la Grève, et que vous aurez, effectivement, la

gloire d'y être exposé à l'admiration de tout le monde.

Je ne répondis rien. Il continua: Qu'un père est malheureux, lorsque,

après avoir aimé tendrement un fils et n'avoir rien épargné pour en

faire un honnête homme, il n'y trouve, à la fin, qu'un fripon qui le

déshonore! On se console d'un malheur de fortune: le temps l'efface, et

le chagrin diminue; mais quel remède contre un mal qui augmente tous les

jours, tel que les désordres d'un fils vicieux qui a perdu tous

sentiments d'honneur? Tu ne dis rien, malheureux, ajouta-t-il; voyez

cette modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite; ne le

prendrait-on pas pour le plus honnête homme de sa race?

Quoique je fusse obligé de reconnaître que je méritais une partie de ces

outrages, il me parut néanmoins que c'était les porter à l'excès. Je

crus qu'il m'était permis d'expliquer naturellement ma pensée. Je vous

assure, monsieur, lui dis-je, que la modestie où vous me voyez devant

vous n'est nullement affectée; c'est la situation naturelle d'un fils

bien né, qui respecte infiniment son père, et surtout un père irrité. Je

ne prétends pas non plus passer pour l'homme le plus réglé de notre

race. Je me connais digne de vos reproches, mais je vous conjure d'y

mettre un peu plus de bonté et de ne pas me traiter comme le plus infâme

de tous les hommes. Je ne mérite pas des noms si durs. C'est l'amour

vous le savez, qui a causé toutes mes fautes. Fatale passion! Hélas!

n'en connaissez-vous pas la force, et se peut-il que votre sang, qui est

la source du mien, n'ait jamais ressenti les mêmes ardeurs? L'amour m'a

rendu trop tendre, trop passionné, trop fidèle et, peut-être, trop

complaisant pour les désirs d'une maîtresse toute charmante; voilà mes

crimes. En voyez-vous là quelqu'un qui vous déshonore? Allons, mon cher

père, ajoutai-je tendrement, un peu de pitié pour un fils qui a toujours

été plein de respect et d'affection pour vous, qui n'a pas renoncé,

comme vous pensez, à l'honneur et au devoir et qui est mille fois plus à

plaindre que vous ne sauriez vous l'imaginer. Je laissai tomber quelques

larmes en finissant ces paroles.

Un coeur de père est le chef-d'oeuvre de la nature; elle y règne, pour

ainsi parler, avec complaisance, et elle en règle elle-même tous les

ressorts. Le mien, qui était avec cela homme d'esprit et de goût, fut si

touché du tour que j'avais donné à mes excuses qu'il ne fut pas le

maître de me cacher ce changement. Viens, mon pauvre chevalier, me

dit-il, viens m'embrasser; tu me fais pitié. Je l'embrassai; il me serra

d'une manière qui me fit juger de ce qui se passait dans son coeur. Mais

quel moyen prendrons-nous donc, reprit-il, pour te tirer d'ici?

Explique-moi toutes tes affaires sans déguisement. Comme il n'y avait

rien, après tout, dans le gros de ma conduite, qui pût me déshonorer

absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d'un

certain monde, et qu'une maîtresse ne passe point pour une infamie dans

le siècle où nous sommes, non plus qu'un peu d'adresse à s'attirer la

fortune du jeu, je fis sincèrement à mon père le détail de la vie que

j'avais menée. À chaque faute dont je lui faisais l'aveu, j'avais soin

de joindre des exemples célèbres, pour en diminuer la honte. Je vis avec

une maîtresse, lui disais-je, sans être lié par les cérémonies du

mariage: M. le duc de... en entretient deux, aux yeux de tout Paris; M.

de... en a une depuis dix ans, qu'il aime avec une fidélité qu'il n'a

jamais eue pour sa femme; les deux tiers des honnêtes gens de France se

font honneur d'en avoir. J'ai usé de quelque supercherie au jeu: M. le

marquis de... et le comte de... n'ont point d'autres revenus; M. le

prince de... et M. le duc de... sont les chefs d'une bande de chevaliers

du même Ordre. Pour ce qui regardait mes desseins sur la bourse des deux

G... M..., j'aurais pu prouver aussi facilement que je n'étais pas sans

modèles; mais il me restait trop d'honneur pour ne pas me condamner

moi-même, avec tous ceux dont j'aurais pu me proposer l'exemple, de

sorte que je priai mon père de pardonner cette faiblesse aux deux

violentes passions qui m'avaient agité, la vengeance et l'amour. Il me

demanda si je pouvais lui donner quelques ouvertures sur les plus courts

moyens d'obtenir ma liberté, et d'une manière qui pût lui faire éviter

l'éclat. Je lui appris les sentiments de bonté que le Lieutenant général

de Police avait pour moi. Si vous trouvez quelques difficultés, lui

dis-je, elles ne peuvent venir que de la part des G... M...; ainsi, je

crois qu'il serait à propos que vous prissiez la peine de les voir. Il

me le promit. Je n'osai le prier de solliciter pour Manon. Ce ne fut

point un défaut de hardiesse, mais un effet de la crainte où j'étais de

le révolter par cette proposition, et de lui faire naître quelque

dessein funeste à elle et à moi. Je suis encore à savoir si cette

crainte n'a pas causé mes plus grandes infortunes en m'empêchant de

tenir les dispositions de mon père, et de faire des efforts pour lui en

inspirer de favorables à ma malheureuse maîtresse. J'aurais peut-être

excité encore une fois sa pitié. Je l'aurais mis en garde contre les

impressions qu'il allait recevoir trop facilement du vieux G... M... Que

sais-je? Ma mauvaise destinée l'aurait peut-être emporté sur tous mes

efforts, mais je n'aurais eu qu'elle, du moins, et la cruauté de mes

ennemis, à accuser de mon malheur.

En me quittant, mon père alla faire une visite à M. de G... M... Il le

trouva avec son fils, à qui le garde du corps avait honnêtement rendu la

liberté. Je n'ai jamais su les particularités de leur conversation, mais

il ne m'a été que trop facile d'en juger par ses mortels effets. Ils

allèrent ensemble, je dis les deux pères, chez M. le Lieutenant général

de Police, auquel ils demandèrent deux grâces: l'une, de me faire sortir

sur-le-champ du Châtelet; l'autre, d'enfermer Manon pour le reste de ses

jours, ou de l'envoyer en Amérique. On commençait, dans le même temps, à

embarquer quantité de gens sans aveu pour le Mississippi. M. le

Lieutenant général de Police leur donna sa parole de faire partir Manon

par le premier vaisseau. M. de G... M... et mon père vinrent aussitôt

m'apporter ensemble la nouvelle de ma liberté. M. de G... M... me fit un

compliment civil sur le passé, et m'ayant félicité sur le bonheur que

j'avais d'avoir un tel père, il m'exhorta à profiter désormais de ses

leçons et de ses exemples. Mon père m'ordonna de lui faire des excuses

de l'injure prétendue que j'avais faite à sa famille, et de le remercier

de s'être employé avec lui pour mon élargissement. Nous sortîmes

ensemble, sans avoir dit un mot de ma maîtresse. Je n'osai même parler

d'elle aux guichetiers en leur présence. Hélas! mes tristes

recommandations eussent été bien inutiles! L'ordre cruel était venu en

même temps que celui de ma délivrance. Cette fille infortunée fut

conduite, une heure après, à l'Hôpital, pour y être associée à quelques

malheureuses qui étaient condamnées à subir le même sort. Mon père

m'ayant obligé de le suivre à la maison où il avait pris sa demeure, il

était presque six heures du soir lorsque je trouvai le moment de me

dérober de ses yeux pour retourner au Châtelet. Je n'avais dessein que

de faire tenir quelques rafraîchissements à Manon, et de la recommander

au concierge, car je ne me promettais pas que la liberté de la voir me

fût accordée. Je n'avais point encore eu le temps, non plus, de

réfléchir aux moyens de la délivrer.

Je demandai à parler au concierge. Il avait été content de ma libéralité

et de ma douceur, de sorte qu'ayant quelque disposition à me rendre

service, il me parla du sort de Manon comme d'un malheur dont il avait

beaucoup de regret parce qu'il pouvait m'affliger. Je ne compris point

ce langage. Nous nous entretînmes quelques moments sans nous entendre. À

la fin, s'apercevant que j'avais besoin d'une explication, il me la

donna, telle que j'ai déjà eu horreur de vous la dire, et que j'ai

encore de la répéter. Jamais apoplexie violente ne causa d'effet plus

subit et plus terrible. Je tombai, avec une palpitation de coeur si

douloureuse, qu'à l'instant que je perdis la connaissance, je me crus

délivré de la vie pour toujours. Il me resta même quelque chose de cette

pensée lorsque je revins à moi. Je tournai mes regards vers toutes les

parties de la chambre et sur moi-même, pour m'assurer si je portais

encore la malheureuse qualité d'homme vivant. Il est certain qu'en ne

suivant que le mouvement naturel qui fait chercher à se délivrer de ses

peines, rien ne pouvait me paraître plus doux que la mort, dans ce

moment de désespoir et de consternation. La religion même ne pouvait me

faire envisager rien de plus insupportable, après la vie, que les

convulsions cruelles dont j'étais tourmenté. Cependant, par un miracle

propre à l'amour, je retrouvai bientôt assez de force pour remercier le

Ciel de m'avoir rendu la connaissance et la raison. Ma mort n'eût été

utile qu'à moi. Manon avait besoin de ma vie pour la délivrer pour la

secourir pour la venger. Je jurai de m'y employer sans ménagement.

Le concierge me donna toute l'assistance que j'eusse pu attendre du

meilleur de mes amis. Je reçus ses services avec une vive

reconnaissance. Hélas! lui dis-je, vous êtes donc touché de mes peines?

Tout le monde m'abandonne. Mon père même est sans doute un de mes plus

cruels persécuteurs. Personne n'a pitié de moi. Vous seul, dans le

séjour de la dureté et de la barbarie, vous marquez de la compassion

pour le plus misérable de tous, les hommes! Il me conseillait de ne

point paraître dans la rue sans être un peu remis du trouble où j'étais.

Laissez, laissez, répondis-je en sortant; je vous reverrai plus tôt que

vous ne pensez. Préparez-moi le plus noir de vos cachots; je vais

travailler à le mériter. En effet, mes premières résolutions n'allaient

à rien moins qu'à me défaire des deux G... M... et du Lieutenant général

de Police, et fondre ensuite à main armée sur l'Hôpital, avec tous ceux

que je pourrais engager dans ma querelle. Mon père lui-même eût à peine

été respecté, dans une vengeance qui me paraissait si juste, car le

concierge ne m'avait pas caché que lui et G... M... étaient les auteurs

de ma perte. Mais, lorsque j'eus fait quelques pas dans les rues, et que

l'air eut un peu rafraîchi mon sang et mes humeurs, ma fureur fit place

peu à peu à des sentiments plus raisonnables. La mort de nos ennemis eût

été d'une faible utilité pour Manon, et elle m'eût exposé sans doute à

me voir ôter tous les moyens de la secourir D'ailleurs, aurais-je eu

recours à un lâche assassinat? Quelle autre voie pouvais-je m'ouvrir à

la vengeance? Je recueillis toutes mes forces et tous mes esprits pour

travailler d'abord à la délivrance de Manon, remettant tout le reste

après le succès de cette importante entreprise. Il me restait peu

d'argent. C'était, néanmoins, un fondement nécessaire, par lequel il

fallait commencer. Je ne voyais que trois personnes de qui j'en pusse

attendre: M. de T..., mon père et Tiberge. Il y avait peu d'apparence

d'obtenir quelque chose des deux derniers, et j'avais honte de fatiguer

l'autre par mes importunités. Mais ce n'est point dans le désespoir

qu'on garde des ménagements. J'allai sur-le-champ au Séminaire de

Saint-Sulpice, sans m'embarrasser si j'y serais reconnu. Je fis appeler

Tiberge. Ses premières paroles me firent comprendre qu'il ignorait

encore mes dernières aventures. Cette idée me fit changer le dessein que

j'avais, de l'attendrir par la compassion. Je lui parlai, en général, du

plaisir que j'avais eu de revoir mon père, et je le priai ensuite de me

prêter quelque argent, sous prétexte de payer, avant mon départ de

Paris, quelques dettes que je souhaitais de tenir inconnues. Il me

présenta aussitôt sa bourse. Je pris cinq cents francs sur six cents que

j'y trouvai. Je lui offris mon billet; il était trop généreux pour

l'accepter.

Je tournai de là chez M. de T... Je n'eus point de réserve avec lui. Je

lui fis l'exposition de mes malheurs et de mes peines: il en savait déjà

jusqu'aux moindres circonstances, par le soin qu'il avait eu de suivre

l'aventure du jeune G... M...; il m'écouta néanmoins, et il me plaignit

beaucoup. Lorsque je lui demandai ses conseils sur les moyens de

délivrer Manon, il me répondit tristement qu'il y voyait si peu de jour,

qu'à moins d'un secours extraordinaire du Ciel, il fallait renoncer à

l'espérance, qu'il avait passé exprès à l'Hôpital, depuis qu'elle y

était renfermée, qu'il n'avait pu obtenir lui-même la liberté de la

voir; que les ordres du Lieutenant général de Police étaient de la

dernière rigueur et que, pour comble d'infortune, la malheureuse bande

où elle devait entrer était destinée à partir le surlendemain du jour où

nous étions. J'étais si consterné de son discours qu'il eût pu parler

une heure sans que j'eusse pensé à l'interrompre. Il continua de me dire

qu'il ne m'était point allé voir au Châtelet, pour se donner plus de

facilité à me servir lorsqu'on le croirait sans liaison avec moi; que,

depuis quelques heures que j'en étais sorti, il avait eu le chagrin

d'ignorer où je m'étais retiré, et qu'il avait souhaité de me voir

promptement pour me donner le seul conseil dont il semblait que je pusse

espérer du changement dans le sort de Manon, mais un conseil dangereux,

auquel il me priait de cacher éternellement qu'il eût part: c'était de

choisir quelques braves qui eussent le courage d'attaquer les gardes de

Manon lorsqu'ils seraient sortis de Paris avec elle. Il n'attendit point

que je lui parlasse de mon indigence. Voilà cent pistoles, me dit-il, en

me présentant une bourse, qui pourront vous être de quelque usage. Vous

me les remettrez, lorsque la fortune aura rétabli vos affaires. Il

ajouta que, si le soin de sa réputation lui eût permis d'entreprendre

lui-même la délivrance de ma maîtresse, il m'eût offert son bras et son

épée.

Cette excessive générosité me toucha jusqu'aux larmes. J'employai, pour

lui marquer ma reconnaissance, toute la vivacité que mon affliction me

laissait de reste. Je lui demandai s'il n'y avait rien à espérer par la

voie des intercessions, auprès du Lieutenant général de Police. Il me

dit qu'il y avait pensé, mais qu'il croyait cette ressource inutile,

parce qu'une grâce de cette nature ne pouvait se demander sans motif, et

qu'il ne voyait pas bien quel motif on pouvait employer pour se faire un

intercesseur d'une personne grave et puissante; que, si l'on pouvait se

flatter de quelque chose de ce côté-là, ce ne pouvait être qu'en faisant

changer de sentiment à M. de G... M... et à mon père, et en les

engageant à prier eux-mêmes M. le Lieutenant général de Police de

révoquer sa sentence. Il m'offrit de faire tous ses efforts pour gagner

le jeune G... M..., quoiqu'il le crût un peu refroidi à son égard par

quelques soupçons qu'il avait conçus de lui à l'occasion de notre

affaire, et il m'exhorta à ne rien omettre, de mon côté, pour fléchir

l'esprit de mon père.

Ce n'était pas une légère entreprise pour moi, je ne dis pas seulement

par la difficulté que je devais naturellement trouver à le vaincre, mais

par une autre raison qui me faisait même redouter ses approches: je

m'étais dérobé de son logement contre ses ordres, et j'étais fort résolu

de n'y pas retourner depuis que j'avais appris la triste destinée de

Manon. J'appréhendais avec sujet qu'il ne me fît retenir malgré moi, et

qu'il ne me reconduisît de même en province. Mon frère aîné avait usé

autrefois de cette méthode. Il est vrai que j'étais devenu plus âgé,

mais l'âge était une faible raison contre la force. Cependant je trouvai

une voie qui me sauvait du danger; c'était de le faire appeler dans un

endroit public, et de m'annoncer à lui sous un autre nom. Je pris

aussitôt ce parti. M. de T... s'en alla chez G... M... et moi au

Luxembourg, d'où j'envoyai avertir mon père qu'un gentilhomme de ses

serviteurs était à l'attendre. Je craignais qu'il n'eût quelque peine à

venir parce que la nuit approchait. Il parut néanmoins peu après, suivi

de son laquais. Je le priai de prendre une allée où nous puissions être

seuls. Nous fîmes cent pas, pour le moins, sans parler. Il s'imaginait

bien, sans doute, que tant de préparations ne s'étaient pas faites sans

un dessein d'importance. Il attendait ma harangue, et je la méditais.

Enfin, j'ouvris la bouche. Monsieur, lui dis-je en tremblant, vous êtes

un bon père. Vous m'avez comblé de grâces et vous m'avez pardonné un

nombre infini de fautes. Aussi le Ciel m'est-il témoin que j'ai pour

vous tous les sentiments du fils le plus tendre et le plus respectueux.

Mais il me semble... que votre rigueur... Hé bien! ma rigueur?

interrompit mon père, qui trouvait sans doute que je parlais lentement

pour son impatience. Ah! monsieur repris-je, il me semble que votre

rigueur est extrême, dans le traitement que vous avez fait à la

malheureuse Manon. Vous vous en êtes rapporté à M. de G... M... Sa haine

vous l'a représentée sous les plus noires couleurs. Vous vous êtes formé

d'elle une affreuse idée. Cependant, c'est la plus douce et la plus

aimable créature qui fût jamais. Que n'a-t-il plu au Ciel de vous

inspirer l'envie de la voir un moment! Je ne suis pas plus sûr qu'elle

est charmante, que je le suis qu'elle vous l'aurait paru. Vous auriez

pris parti pour elle; vous auriez détesté les noirs artifices de G...

M...; vous auriez eu compassion d'elle et de moi. Hélas! j'en suis sûr

Votre coeur n'est pas insensible; vous vous seriez laissé attendrir. Il

m'interrompit encore, voyant que je parlais avec une ardeur qui ne

m'aurait pas permis de finir sitôt. Il voulut savoir à quoi j'avais

dessein d'en venir par un discours si passionné. À vous demander la vie,

répondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon part une fois

pour l'Amérique. Non, non, me dit-il d'un ton sévère; j'aime mieux te

voir sans vie que sans sagesse et sans honneur. N'allons donc pas plus

loin! m'écriai-je en l'arrêtant par le bras; ôtez-la-moi, cette vie

odieuse et insupportable, car dans le désespoir où vous me jetez, la

mort sera une faveur pour moi. C'est un présent digne de la main d'un

père.

Je ne te donnerai que ce que tu mérites, répliqua-t-il. Je connais bien

des pères qui n'auraient pas attendu, si longtemps pour être eux-mêmes

tes bourreaux, mais c'est ma bonté excessive qui t'a perdu.

Je me jetai à ses genoux. Ah! s'il vous en reste encore, lui dis-je en

les embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez

que je suis votre fils... Hélas! souvenez-vous de ma mère. Vous l'aimiez

si tendrement! Auriez-vous souffert qu'on l'eût arrachée de vos bras?

Vous l'auriez défendue jusqu'à la mort. Les autres n'ont-ils pas un

coeur comme vous? Peut-on être barbare, après avoir une fois éprouvé ce

que c'est que la tendresse et la douleur?

Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il d'une voix irritée; ce

souvenir échauffe mon indignation. Tes désordres la feraient mourir de

douleur si elle eût assez vécu pour les voir. Finissons cet entretien,

ajouta-t-il; il m'importune, et ne me fera point changer de résolution.

Je retourne au logis; je t'ordonne de me suivre. Le ton sec et dur avec

lequel il m'intima cet ordre me fit trop comprendre que son coeur était

inflexible. Je m'éloignai de quelques pas, dans la crainte qu'il ne lui

prît envie de m'arrêter de ses propres mains. N'augmentez pas mon

désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il est impossible

que je vous suive. Il ne l'est pas moins que je vive, après la dureté

avec laquelle vous me traitez. Ainsi je vous dis un éternel adieu. Ma

mort, que vous apprendrez bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera

peut-être reprendre pour moi des sentiments de père. Comme je me

tournais pour le quitter: Tu refuses donc de me suivre? s'écria-t-il

avec une vive colère. Va, cours à ta perte. Adieu, fils ingrat et

rebelle. Adieu, lui dis-je dans mon transport, adieu, père barbare et

dénaturé.

Je sortis aussitôt du Luxembourg. Je marchai dans les rues comme un

furieux jusqu'à la maison de M. de T... Je levais, en marchant, les yeux

et les mains pour invoquer toutes les puissances célestes. Ô Ciel!

disais-je, serez-vous aussi impitoyable que les hommes? Je n'ai plus de

secours à attendre que de vous. M. de T... n'était point encore retourné

chez lui, mais il revint après que je l'y eus attendu quelques moments.

Sa négociation n'avait pas réussi mieux que la mienne. Il me le dit d'un

visage abattu. Le jeune G... M..., quoique moins irrité que son père

contre Manon et contre moi, n'avait pas voulu entreprendre de le

solliciter en notre faveur. Il s'en était défendu par la crainte qu'il

avait lui-même de ce vieillard vindicatif, qui s'était déjà fort emporté

contre lui en lui reprochant ses desseins de commerce avec Manon. Il ne

me restait donc que la voie de la violence, telle que M. de T... m'en

avait tracé le plan; j'y réduisis toutes mes espérances. Elles sont bien

incertaines, lui dis-je, mais la plus solide et la plus consolante pour

moi est celle de périr du moins dans l'entreprise. Je le quittai en le

priant de me secourir par ses voeux, et je ne pensai plus qu'à

m'associer des camarades à qui je pusse communiquer une étincelle de mon

courage et de ma résolution.

Manon Lescaut(#17983) · 第 11 / 14 段