fait supprimer une partie de la vérité. Cependant, après quelques
réflexions, je revins de mes alarmes, jusqu'à regretter d'avoir donné
cette marque de faiblesse. Je ne pouvais faire un crime à Manon d'être
aimée. Il y avait beaucoup d'apparence qu'elle ignorait sa conquête; et
quelle vie allais-je mener si j'étais capable d'ouvrir si facilement
l'entrée de mon coeur à la jalousie? Je retournai à Paris le jour
suivant, sans avoir formé d'autre dessein que de hâter le progrès de ma
fortune en jouant plus gros jeu, pour me mettre en état de quitter
Chaillot au premier sujet d'inquiétude. Le soir, je n'appris rien de
nuisible à mon repos. L'étranger avait reparu au bois de Boulogne, et
prenant droit de ce qui s'y était passé la veille pour se rapprocher de
mon confident, il lui avait parlé de son amour, mais dans des termes qui
ne supposaient aucune intelligence avec Manon. Il l'avait interrogé sur
mille détails. Enfin, il avait tenté de le mettre dans ses intérêts par
des promesses considérables, et tirant une lettre qu'il tenait prête, il
lui avait offert inutilement quelques louis d'or pour la rendre à sa
maîtresse.
Deux jours se passèrent sans aucun autre incident. Le troisième fut plus
orageux. J'appris, en arrivant de la ville assez tard, que Manon,
pendant sa promenade, s'était écartée un moment de ses compagnes, et que
l'étranger, qui la suivait à peu de distance, s'étant approché d'elle au
signe qu'elle lui en avait fait, elle lui avait remis une lettre qu'il
avait reçue avec des transports de joie. Il n'avait eu le temps de les
exprimer qu'en baisant amoureusement les caractères, parce qu'elle
s'était aussitôt dérobée. Mais elle avait paru d'une gaieté
extraordinaire pendant le reste du jour, et depuis qu'elle était rentrée
au logis, cette humeur ne l'avait pas abandonnée. Je frémis, sans doute,
à chaque mot. Es-tu bien sûr, dis-je tristement à mon valet, que tes
yeux ne t'aient pas trompé? Il prit le Ciel à témoin de sa bonne foi. Je
ne sais à quoi les tourments de mon coeur m'auraient porté si Manon, qui
m'avait entendu rentrer ne fût venue au-devant de moi avec un air
d'impatience et des plaintes de ma lenteur. Elle n'attendit point ma
réponse pour m'accabler de caresses, et lorsqu'elle se vit seule avec
moi, elle me fit des reproches fort vifs de l'habitude que je prenais de
revenir si tard. Mon silence lui laissant la liberté de continuer, elle
me dit que, depuis trois semaines, je n'avais pas passé une journée
entière avec elle; qu'elle ne pouvait soutenir de si longues absences;
qu'elle me demandait du moins un jour, par intervalles; et que, dès le
lendemain, elle voulait me voir près d'elle du matin au soir. J'y serai,
n'en doutez pas, lui répondis-je d'un ton assez brusque. Elle marqua peu
d'attention pour mon chagrin, et dans le mouvement de sa joie, qui me
parut en effet d'une vivacité singulière, elle me fit mille peintures
plaisantes de la manière dont elle avait passé le jour. Étrange fille!
me disais-je à moi-même; que dois-je attendre de ce prélude? L'aventure
de nôtre première séparation me revint à l'esprit. Cependant je croyais
voir dans le fond de sa joie et de ses caresses, un air de vérité qui
s'accordait avec les apparences.
Il ne me fut pas difficile de rejeter la tristesse, dont je ne pus me
défendre pendant notre souper sur une perte que je me plaignis d'avoir
faite au jeu. J'avais regardé comme un extrême avantage que l'idée de ne
pas quitter Chaillot le jour suivant fût venue d'elle-même. C'était
gagner du temps pour mes délibérations. Ma présence éloignait toutes
sortes de craintes pour le lendemain, et si je ne remarquais rien qui
m'obligeât de faire éclater mes découvertes, j'étais déjà résolu de
transporter, le jour d'après, mon établissement à la ville, dans un
quartier où je n'eusse rien à démêler avec les princes. Cet arrangement
me fit passer une nuit plus tranquille, mais il ne m'ôtait pas la
douleur d'avoir à trembler pour une nouvelle infidélité.
À mon réveil, Manon me déclara que, pour passer le jour dans notre
appartement, elle ne prétendait pas que j'en eusse l'air plus négligé,
et qu'elle voulait que mes cheveux fussent accommodés de ses propres
mains. Je les avais fort beaux. C'était un amusement qu'elle s'était
donné plusieurs fois; mais elle y apporta plus de soins que je ne lui en
avais jamais vu prendre. Je fus obligé, pour la satisfaire, de m'asseoir
devant sa toilette, et d'essuyer toutes les petites recherches qu'elle
imagina pour ma parure. Dans le cours de son travail, elle me faisait
tourner souvent le visage vers elle, et s'appuyant des deux mains sur
mes épaules, elle me regardait avec une curiosité avide. Ensuite,
exprimant sa satisfaction par un ou deux baisers, elle me faisait
reprendre ma situation pour continuer son ouvrage. Ce badinage nous
occupa jusqu'à l'heure du dîner. Le goût qu'elle y avait pris m'avait
paru si naturel, et sa gaieté sentait si peu l'artifice, que ne pouvant
concilier des apparences si constantes avec le projet d'une noire
trahison, je fus tenté plusieurs fois de lui ouvrir mon coeur et de me
décharger d'un fardeau qui commençait à me peser. Mais je me flattais, à
chaque instant, que l'ouverture viendrait d'elle, et je m'en faisais
d'avance un délicieux triomphe.
Nous rentrâmes dans son cabinet. Elle se mit à rajuster mes cheveux, et
ma complaisance me faisait céder à toutes ses volontés, lorsqu'on vint
l'avertir que le prince de... demandait à la voir Ce nom m'échauffa
jusqu'au transport. Quoi donc? m'écriai-je en la repoussant. Qui? Quel
prince? Elle ne répondit point à mes questions. Faites-le monter,
dit-elle froidement au valet; et se tournant vers moi: Cher amant, toi
que j'adore, reprit-elle d'un ton enchanteur je te demande un moment de
complaisance, un moment, un seul moment. Je t'en aimerai mille fois
plus. Je t'en saurai gré toute ma vie.
L'indignation et la surprise me lièrent la langue. Elle répétait ses
instances, et je cherchais des expressions pour les rejeter avec mépris.
Mais, entendant ouvrir la porte de l'antichambre, elle empoigna d'une
main mes cheveux, qui étaient flottants sur mes épaules, elle prit de
l'autre son miroir de toilette; elle employa toute sa force pour me
traîner dans cet état jusqu'à la porte du cabinet, et l'ouvrant du
genou, elle offrit à l'étranger, que le bruit semblait avoir arrêté au
milieu de la chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer peu
d'étonnement. Je vis un homme fort bien mis mais d'assez mauvaise mine.
Dans l'embarras où le jetait cette scène, il ne laissa pas de faire une
profonde révérence. Manon ne lui donna pas le temps d'ouvrir la bouche.
Elle lui présenta son miroir: Voyez, monsieur lui dit-elle,
regardez-vous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de l'amour.
Voici l'homme que j'aime, et que j'ai juré d'aimer toute ma vie. Faites
la comparaison vous-même. Si vous croyez lui pouvoir disputer mon coeur
apprenez-moi donc sur quel fondement, car je vous déclare qu'aux yeux de
votre servante très humble, tous les princes d'Italie ne valent pas un
des cheveux que je tiens.
Pendant cette folle harangue, qu'elle avait apparemment méditée, je
faisais des efforts inutiles pour me dégager, et prenant pitié d'un
homme de considération, je me sentais porté à réparer ce petit outrage
par mes politesses. Mais, s'étant remis assez facilement, sa réponse,
que je trouvai un peu grossière, me fit perdre cette disposition.
Mademoiselle, mademoiselle, lui dit-il avec un sourire forcé, j'ouvre en
effet les yeux, et je vous trouve bien moins novice que je ne me l'étais
figuré. Il se retira aussitôt sans jeter les yeux sur elle, en ajoutant,
d'une voix plus basse, que les femmes de France ne valaient pas mieux
que celles d'Italie. Rien ne m'invitait, dans cette occasion, à lui
faire prendre une meilleure idée du beau sexe.
Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fauteuil, et fit retentir la
chambre de longs éclats de rire. Je ne dissimulerai pas que je fus
touché, jusqu'au fond du coeur, d'un sacrifice que je ne pouvais
attribuer qu'à l'amour. Cependant la plaisanterie me parut excessive. Je
lui en fis des reproches. Elle me raconta que mon rival, après l'avoir
observée pendant plusieurs jours au bois de Boulogne, et lui avoir fait
deviner ses sentiments par des grimaces, avait pris le parti de lui en
faire une déclaration ouverte, accompagnée de son nom et de tous ses
titres, dans une lettre qu'il lui avait fait remettre par le cocher qui
la conduisait avec ses compagnes; qu'il lui promettait, au-delà des
monts, une brillante fortune et des adorations éternelles; qu'elle était
revenue à Chaillot dans la résolution de me communiquer cette aventure,
mais qu'ayant conçu que nous en pouvions tirer de l'amusement, elle
n'avait pu résister à son imagination; qu'elle avait offert au Prince
italien, par une réponse flatteuse, la liberté de la voir chez elle, et
qu'elle s'était fait un second plaisir de me faire entrer dans son plan,
sans m'en avoir fait naître le moindre soupçon. Je ne lui dis pas un mot
des lumières qui m'étaient venues par une autre voie, et l'ivresse de
l'amour triomphant me fit tout approuver.
J'ai remarqué, dans toute ma vie, que le Ciel a toujours choisi, pour me
frapper de ses plus rudes châtiments, le temps où ma fortune me semblait
le mieux établie. Je me croyais si heureux, avec l'amitié de M. de T...
et la tendresse de Manon, qu'on n'aurait pu me faire comprendre que
j'eusse à craindre quelque nouveau malheur Cependant, il s'en préparait
un si funeste, qu'il m'a réduit à l'état où vous m'avez vu à Pacy, et
par degrés à des extrémités si déplorables que vous aurez peine à croire
mon récit fidèle.
Un jour que nous avions M. de T... à souper nous entendîmes le bruit
d'un carrosse qui s'arrêtait à la porte de l'hôtellerie. La curiosité
nous fit désirer de savoir qui pouvait arriver à cette heure. On nous
dit que c'était le jeune G... M..., c'est-à-dire le fils de notre plus
cruel ennemi, de ce vieux débauché qui m'avait mis à Saint-Lazare et
Manon à l'Hôpital. Son nom me fit monter la rougeur au visage. C'est le
Ciel qui me l'amène, dis-je à M. de T..., pour le punir de la lâcheté de
son père. Il ne m'échappera pas que nous n'ayons mesuré nos épées. M. de
T..., qui le connaissait et qui était même de ses meilleurs amis,
s'efforça de me faire prendre d'autres sentiments pour lui. Il m'assura
que c'était un jeune homme très aimable, et si peu capable d'avoir eu
part à l'action de son père que je ne le verrais pas moi-même un moment
sans lui accorder mon estime et sans désirer la sienne. Après avoir
ajouté mille choses à son avantage, il me pria de consentir qu'il allât
lui proposer de venir prendre place avec nous, et de s'accommoder du
reste de notre souper. Il prévint l'objection du péril où c'était
exposer Manon que de découvrir sa demeure au fils de notre ennemi, en
protestant, sur son honneur et sur sa foi, que, lorsqu'il nous
connaîtrait, nous n'aurions point de plus zélé défenseur. Je ne fis
difficulté de rien, après de telles assurances. M. de T... ne nous
l'amena point sans avoir pris un moment pour l'informer qui nous étions.
Il entra d'un air qui nous prévint effectivement en sa faveur. Il
m'embrassa. Nous nous assîmes. Il admira Manon, moi, tout ce qui nous,
appartenait, et il mangea d'un appétit qui fit honneur à notre souper
Lorsqu'on eut desservi, la conversation devint plus sérieuse. Il baissa
les yeux pour nous parler de l'excès où son père s'était porté contre
nous. Il nous fit les excuses les plus soumises. Je les abrège, nous
dit-il, pour ne pas renouveler un souvenir qui me cause trop de honte.
Si elles étaient sincères dès le commencement, elles le devinrent bien
plus dans la suite, car il n'eut pas passé une demi-heure dans cet
entretien, que je m'aperçus de l'impression que les charmes de Manon
faisaient sur lui. Ses regards et ses manières s'attendrirent par
degrés. Il ne laissa rien échapper néanmoins dans ses discours, mais,
sans être aidé de la jalousie, j'avais trop d'expérience en amour pour
ne pas discerner ce qui venait de cette source. Il nous tint compagnie
pendant une partie de la nuit, et il ne nous quitta qu'après s'être
félicité de notre connaissance, et nous avoir demandé la permission de
venir nous renouveler quelquefois l'offre de ses services. Il partit le
matin avec M. de T..., qui se mit avec lui dans son carrosse.
Je ne me sentais, comme j'ai dit, aucun penchant à la jalousie. J'avais
plus de crédulité que jamais pour les serments de Manon. Cette charmante
créature était si absolument maîtresse de mon âme que je n'avais pas un
seul petit sentiment qui ne fût de l'estime et de l'amour. Loin de lui
faire un crime d'avoir plu au jeune G... M..., j'étais ravi de l'effet
de ses charmes, et je m'applaudissais d'être aimé d'une fille que tout
le monde trouvait aimable. Je ne jugeai pas même à propos de lui
communiquer mes soupçons. Nous fûmes occupés, pendant quelques jours, du
soin de faire ajuster ses habits, et à délibérer si nous pouvions aller
à la comédie sans appréhender d'être reconnus. M. de T... revint nous
voir avant la fin de la semaine. Nous le consultâmes là-dessus. Il vit
bien qu'il fallait dire oui, pour faire plaisir à Manon. Nous résolûmes
d'y aller le même soir avec lui.
Cependant cette résolution ne put s'exécuter, car m'ayant tiré aussitôt
en particulier: Je suis, me dit-il, dans le dernier embarras depuis que
je ne vous ai vu, et la visite que je vous fais aujourd'hui en est une
suite. G... M... aime votre maîtresse. Il m'en a fait confidence. Je
suis son intime ami, et disposé en tout à le servir; mais je ne suis pas
moins le vôtre. J'ai considéré que ses intentions sont injustes et je
les ai condamnées. J'aurais gardé son secret s'il n'avait dessein
d'employer pour plaire, que les voies communes, mais il est bien informé
de l'humeur de Manon. Il a su, je ne sais d'où, qu'elle aime l'abondance
et les plaisirs, et comme il jouit déjà d'un bien considérable, il m'a
déclaré qu'il veut la tenter d'abord par un très gros présent et par
l'offre de dix mille livres de pension. Toutes choses égales, j'aurais
peut-être eu beaucoup plus de violence à me faire pour le trahir mais la
justice s'est jointe en votre faveur à l'amitié; d'autant plus qu'ayant
été la cause imprudente de sa passion, en l'introduisant ici, je suis
obligé de prévenir les effets du mal que j'ai causé.
Je remerciai M. de T... d'un service de cette importance, et je lui
avouai, avec un parfait retour de confiance, que le caractère de Manon
était tel que G... M... se le figurait, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait
supporter le nom de la pauvreté. Cependant, lui dis-je, lorsqu'il n'est
question que du plus ou du moins, je ne la crois pas capable de
m'abandonner pour un autre. Je suis en état de ne la laisser manquer de
rien, et je compte que ma fortune va croître de jour en jour. Je ne
crains qu'une chose, ajoutai-je, c'est que G... M... ne se serve de la
connaissance qu'il a de notre demeure pour nous rendre quelque mauvais
office. M. de T... m'assura que je devais être sans appréhension de ce
côté-là que G... M... était capable d'une folie amoureuse, mais qu'il ne
l'était point d'une bassesse; que s'il avait la lâcheté d'en commettre
une, il serait le premier lui qui parlait, à l'en punir et à réparer par
là le malheur qu'il avait eu d'y donner occasion. Je vous suis obligé de
ce sentiment, repris-je, mais le mal serait fait et le remède fort
incertain. Ainsi le parti le plus sage est de le prévenir, en quittant
Chaillot pour prendre une autre demeure. Oui, reprit M. de T... Mais
vous aurez peine à le faire aussi promptement qu'il faudrait, car G...
M... doit être ici à midi; il me le dit hier et c'est ce qui m'a porté à
venir si matin, pour vous informer de ses vues. Il peut arriver à tout
moment.
Un avis si pressant me fit regarder cette affaire d'un oeil plus
sérieux. Comme il me semblait impossible d'éviter la visite de G...
M..., et qu'il me le serait aussi, sans doute, d'empêcher qu'il ne
s'ouvrît à Manon, je pris le parti de la prévenir moi-même sur le
dessein de ce nouveau rival. Je m'imaginai que, me sachant instruit des
propositions qu'il lui ferait, et les recevant à mes yeux, elle aurait
assez de force pour les rejeter. Je découvris ma pensée à M. de T...,
qui me répondit que cela était extrêmement délicat. Je l'avoue, lui
dis-je, mais toutes les raisons qu'on peut avoir d'être sûr d'une
maîtresse, je les ai de compter sur l'affection de la mienne. Il n'y
aurait que la grandeur des offres qui pût l'éblouir, et je vous ai dit
qu'elle ne connaît point l'intérêt. Elle aime ses aises, mais elle
m'aime aussi, et, dans la situation où sont mes affaires, je ne saurais
croire qu'elle me préfère le fils d'un homme qui l'a mise à l'Hôpital.
En un mot, je persistai dans mon dessein, et m'étant retiré à l'écart
avec Manon, je lui déclarai naturellement tout ce que je venais
d'apprendre.
Elle me remercia de la bonne opinion que j'avais d'elle, et elle me
promit de recevoir les offres de G... M... d'une manière qui lui ôterait
l'envie de les renouveler. Non, lui dis-je, il ne faut pas l'irriter par
une brusquerie. Il peut nous nuire. Mais tu sais assez, toi, friponne,
ajoutai-je en riant, comment te défaire d'un amant désagréable ou
incommode. Elle reprit, après avoir un peu rêvé: Il me vient un dessein
admirable, s'écria-t-elle, et je suis toute glorieuse de l'invention.
G... M... est le fils de notre plus cruel ennemi; il faut nous venger du
père, non pas sur le fils, mais sur sa bourse. Je veux l'écouter
accepter ses présents, et me moquer de lui. Le projet est joli, lui
dis-je, mais tu ne songes pas, mon pauvre enfant, que c'est le chemin
qui nous a conduits droit à l'Hôpital. J'eus beau lui représenter le
péril de cette entreprise, elle me dit qu'il ne s'agissait que de bien
prendre nos mesures, et elle répondit à toutes mes objections.
Donnez-moi un amant qui n'entre point aveuglément dans tous les caprices
d'une maîtresse adorée, et je conviendrai que j'eus tort de céder si
facilement. La résolution fut prise de faire une dupe de G... M..., et
par un tour bizarre de mon sort, il arriva que je devins la sienne.
Nous vîmes paraître son carrosse vers les onze heures. Il nous fit des
compliments fort recherchés sur la liberté qu'il prenait de venir dîner
avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T..., qui lui avait
promis la veille de s'y rendre aussi, et qui avait feint quelques
affaires pour se dispenser de venir dans la même voiture. Quoiqu'il n'y
eût pas un seul de nous qui ne portât la trahison dans le coeur, nous
nous mîmes à table avec un air de confiance et d'amitié. G... M...
trouva aisément l'occasion de déclarer ses sentiments à Manon. Je ne dus
pas lui paraître gênant, car je m'absentai exprès pendant quelques
minutes. Je m'aperçus, à mon retour qu'on ne l'avait pas désespéré par
un excès de rigueur. Il était de la meilleure humeur du monde.
J'affectai de le paraître aussi. Il riait intérieurement de ma
simplicité, et moi de la sienne. Pendant tout l'après-midi, nous fûmes
l'un pour l'autre une scène fort agréable. Je lui ménageai encore, avant
son départ, un moment d'entretien particulier avec Manon, de sorte qu'il
eut lieu de s'applaudir de ma complaisance autant que de la bonne chère.
Aussitôt qu'il fut monté en carrosse avec M. de T..., Manon accourut à
moi, les bras ouverts, et m'embrassa en éclatant de rire. Elle me répéta
ses discours et ses propositions, sans y changer un mot. Ils se
réduisaient à ceci: il l'adorait. Il voulait partager avec elle quarante
mille livres de rente dont il jouissait déjà, sans compter ce qu'il
attendait après la mort de son père. Elle allait être maîtresse de son
coeur et de sa fortune, et, pour gage de ses bienfaits, il était prêt à
lui donner un carrosse, un hôtel meublé, une femme de chambre, trois
laquais et un cuisinier. Voilà un fils, dis-je à Manon, bien autrement
généreux que son père. Parlons de bonne foi, ajoutai-je; cette offre ne
vous tente-t-elle point? Moi? répondit-elle, en ajustant à sa pensée
deux vers de Racine:
_Moi! vous me soupçonnez de cette perfidie?_
_Moi! je pourrais souffrir un visage odieux,_
_Qui rappelle toujours l'Hôpital à mes yeux?_
Non, repris-je, en continuant la parodie:
_J'aurais peine à penser que l'Hôpital, Madame,_
_Fût un trait dont l'Amour l'eût gravé dans votre âme._
Mais c'en est un bien séduisant qu'un hôtel meublé avec un carrosse et
trois laquais; et l'amour en a peu d'aussi forts. Elle me protesta que
son coeur était à moi pour toujours, et qu'il ne recevrait jamais
d'autres traits que les miens. Les promesses qu'il m'a faites, me
dit-elle, sont un aiguillon de vengeance, plutôt qu'un trait d'amour. Je
lui demandai si elle était dans le dessein d'accepter l'hôtel et le
carrosse. Elle me répondit qu'elle n'en voulait qu'à son argent. La
difficulté était d'obtenir l'un sans l'autre. Nous résolûmes d'attendre
l'entière explication du projet de G... M..., dans une lettre qu'il
avait promis de lui écrire. Elle la reçut en effet le lendemain, par un
laquais sans livrée, qui se procura fort adroitement l'occasion de lui
parler sans témoins. Elle lui dit d'attendre sa réponse, et elle vint
m'apporter aussitôt sa lettre. Nous l'ouvrîmes ensemble. Outre les lieux
communs de tendresse, elle contenait le détail des promesses de mon
rival. Il ne bornait point sa dépense. Il s'engageait à lui compter dix
mille francs, en prenant possession de l'hôtel, et à réparer tellement
les diminutions de cette somme, qu'elle l'eût toujours devant elle en
argent comptant. Le jour de l'inauguration n'était pas reculé trop loin:
il ne lui en demandait que deux pour les préparatifs, et il lui marquait
le nom de la rue et de l'hôtel, où il lui promettait de l'attendre
l'après-midi du second jour si elle pouvait se dérober de mes mains.
C'était l'unique point sur lequel il la conjurait de le tirer
d'inquiétude; il paraissait sûr de tout le reste, mais il ajoutait que,
si elle prévoyait de la difficulté à m'échapper, il trouverait le moyen
de rendre sa fuite aisée.
G... M... était plus fin que son père; il voulait tenir sa proie avant
que de compter ses espèces. Nous délibérâmes sur la conduite que Manon
avait à tenir Je fis encore des efforts pour lui ôter cette entreprise
de la tête et je lui en représentai tous les dangers. Rien ne fut
capable d'ébranler sa résolution.
Elle fit une courte réponse à G... M..., pour l'assurer qu'elle ne
trouverait pas de difficulté à se rendre à Paris le jour marqué, et
qu'il pouvait l'attendre avec certitude. Nous réglâmes ensuite que je
partirais sur-le-champ pour aller louer un nouveau logement dans quelque
village, de l'autre côté de Paris, et que je transporterais avec moi
notre petit équipage; que le lendemain après-midi, qui était le temps de
son assignation, elle se rendrait de bonne heure à Paris; qu'après avoir
reçu les présents de G... M..., elle le prierait instamment de la
conduire à la Comédie; qu'elle prendrait avec elle tout ce qu'elle
pourrait porter de la somme, et qu'elle chargerait du reste mon valet,
qu'elle voulait mener avec elle. C'était toujours le même qui l'avait
délivrée de l'Hôpital, et qui nous était infiniment attaché. Je devais
me trouver avec un fiacre, à l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs, et
l'y laisser vers les sept heures, pour m'avancer dans l'obscurité à la
porte de la Comédie. Manon me promettait d'inventer des prétextes pour
sortir un instant de sa loge, et de l'employer à descendre pour me
rejoindre. L'exécution du reste était facile. Nous aurions regagné mon
fiacre en un moment, et nous serions sortis de Paris par le faubourg
Saint-Antoine, qui était le chemin de notre nouvelle demeure.
Ce dessein, tout extravagant qu'il était, nous parut assez bien arrangé.
Mais il y avait, dans le fond, une folle imprudence à s'imaginer que,
quand il eût réussi le plus heureusement du monde, nous eussions jamais
pu nous mettre à couvert des suites. Cependant, nous nous exposâmes avec
la plus téméraire confiance. Manon partit avec Marcel: c'est ainsi que
se nommait notre valet. Je la vis partir avec douleur. Je lui dis en
l'embrassant: Manon, ne me trompez point; me serez-vous fidèle? Elle se
plaignit tendrement de ma défiance, et elle me renouvela tous ses
serments.