Son compte était d'arriver à Paris sur les trois heures. Je partis après

elle. J'allais me morfondre, le reste de l'après-midi, dans le café de

Féré, au pont Saint-Michel; j'y demeurai jusqu'à la nuit. J'en sortis

alors pour prendre un fiacre, que je postai, suivant notre projet, à

l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs; ensuite je gagnai à pied la

porte de la Comédie. Je fus surpris de n'y pas trouver Marcel, qui

devait être à m'attendre. Je pris patience pendant une heure, confondu

dans une foule de laquais, et l'oeil ouvert sur tous les passants.

Enfin, sept heures étant sonnées, sans que j'eusse rien aperçu qui eût

rapport à nos desseins, je pris un billet de parterre pour aller voir si

je découvrirais Manon et G... M... dans les loges. Ils n'y étaient ni

l'un ni l'autre. Je retournai à la porte, où je passai encore un quart

d'heure, transporté d'impatience et d'inquiétude. N'ayant rien vu

paraître, je rejoignis mon fiacre, sans pouvoir m'arrêter à la moindre

résolution. Le cocher, m'ayant aperçu, vint quelques pas au-devant de

moi pour me dire, d'un air mystérieux, qu'une jolie demoiselle

m'attendait depuis une heure dans le carrosse; qu'elle m'avait demandé,

à des signes qu'il avait bien reconnus, et qu'ayant appris que je devais

revenir elle avait dit qu'elle ne s'impatienterait point à m'attendre.

Je me figurai aussitôt que c'était Manon. J'approchai; mais je vis un

joli petit visage, qui n'était pas le sien. C'était une étrangère, qui

me demanda d'abord si elle n'avait pas l'honneur de parler à M. le

chevalier des Grieux. Je lui dis que c'était mon nom. J'ai une lettre à

vous rendre, reprit-elle, qui vous instruira du sujet qui m'amène, et

par quel rapport j'ai l'avantage de connaître votre nom. Je la priai de

me donner le temps de la lire dans un cabaret voisin. Elle voulut me

suivre, et elle me conseilla de demander une chambre à part. De qui

vient cette lettre? lui dis-je en montant: elle me remit à la lecture.

Je reconnus la main de Manon. Voici à peu près ce qu'elle me marquait:

G... M... l'avait reçue avec une politesse et une magnificence au-delà

de toutes ses idées. Il l'avait comblée de présents; il lui faisait

envisager un sort de reine. Elle m'assurait néanmoins qu'elle ne

m'oubliait pas dans cette nouvelle splendeur; mais que, n'ayant pu faire

consentir G... M... à la mener ce soir à la Comédie, elle remettait à un

autre jour le plaisir de me voir; et que, pour me consoler un peu de la

peine qu'elle prévoyait que cette nouvelle pouvait me causer, elle avait

trouvé le moyen de me procurer une des plus jolies filles de Paris, qui

serait la porteuse de son billet. Signé, votre fidèle amante, MANON

LESCAUT.

Il y avait quelque chose de si cruel et de si insultant pour moi dans

cette lettre, que demeurant suspendu quelque temps entre la colère et la

douleur j'entrepris de faire un effort pour oublier éternellement mon

ingrate et parjure maîtresse. Je jetai les yeux sur la fille qui était

devant moi: elle était extrêmement jolie, et j'aurais souhaité qu'elle

l'eût été assez pour me rendre parjure et infidèle à mon tour. Mais je

n'y trouvai point ces yeux fins et languissants, ce port divin, ce teint

de la composition de l'Amour, enfin ce fonds inépuisable de charmes que

la nature avait prodigués à la perfide Manon. Non, non, lui dis-je en

cessant de la regarder, l'ingrate qui vous envoie savait fort bien

qu'elle vous faisait faire une démarche inutile. Retournez à elle, et

dites-lui de ma part qu'elle jouisse de son crime, et qu'elle en

jouisse, s'il se peut, sans remords. Je l'abandonne sans retour et je

renonce en même temps à toutes les femmes, qui ne sauraient être aussi

aimables qu'elle, et qui sont, sans doute, aussi lâches et d'aussi

mauvaise foi. Je fus alors sur le point de descendre et de me retirer

sans prétendre davantage à Manon, et la jalousie mortelle qui me

déchirait le coeur se déguisant en une morne et sombre tranquillité, je

me crus d'autant plus proche de ma guérison que je ne sentais nul de ces

mouvements violents dont j'avais été agité dans les mêmes occasions.

Hélas! j'étais la dupe de l'amour autant que je croyais l'être de G...

M... et de Manon.

Cette fille qui m'avait apporté la lettre, me voyant prêt à descendre

l'escalier me demanda ce que je voulais donc qu'elle rapportât à M. de

G... M... et à la dame qui était avec lui. Je rentrai dans la chambre à

cette question, et par un changement incroyable à ceux qui n'ont jamais

senti de passions violentes, je me trouvai, tout d'un coup, de la

tranquillité où je croyais être, dans un transport terrible de fureur.

Va, lui dis-je, rapporte au traître G... M... et à sa perfide maîtresse

le désespoir où ta maudite lettre m'a jeté, mais apprends-leur qu'ils

n'en riront pas longtemps, et que je les poignarderai tous deux de ma

propre main. Je me jetai sur une chaise. Mon chapeau tomba d'un côté, et

ma canne de l'autre. Deux ruisseaux de larmes amères commencèrent à

couler de mes yeux. L'accès de rage que je venais de sentir se changea

dans une profonde douleur; je ne fis plus que pleurer en poussant des

gémissements et des soupirs. Approche, mon enfant, approche, m'écriai-je

en parlant à la jeune fille; approche, puisque c'est toi qu'on envoie

pour me consoler. Dis-moi si tu sais des consolations contre la rage et

le désespoir, contre l'envie de se donner la mort à soi-même, après

avoir tué deux perfides qui ne méritent pas de vivre. Oui, approche,

continuai-je, en voyant qu'elle faisait vers moi quelques pas timides et

incertains. Viens essuyer mes larmes, viens rendre la paix à mon coeur,

viens me dire que tu m'aimes, afin que je m'accoutume à l'être d'une

autre que de mon infidèle. Tu es jolie, je pourrais peut-être t'aimer à

mon tour. Cette pauvre enfant, qui n'avait pas seize ou dix-sept ans, et

qui paraissait avoir plus de pudeur que ses pareilles, était

extraordinairement surprise d'une si étrange scène. Elle s'approcha

néanmoins pour me faire quelques caresses, mais je l'écartai aussitôt,

en la repoussant de mes mains. Que veux-tu de moi? lui dis-je. Ah! tu es

une femme, tu es d'un sexe que je déteste et que je ne puis plus

souffrir. La douceur de ton visage me menace encore de quelque

trahison. Va-t'en et laisse-moi seul ici. Elle me fit une révérence,

sans oser rien dire, et elle se tourna pour sortir. Je lui criai de

s'arrêter Mais apprends-moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, à

quel dessein tu as été envoyée ici. Comment as-tu découvert mon nom et

le lieu où tu pouvais me trouver?

Elle me dit qu'elle connaissait de longue main M. de G... M...; qu'il

l'avait envoyé chercher à cinq heures, et qu'ayant suivi le laquais qui

l'avait avertie, elle était allée dans une grande maison, où elle

l'avait trouvé qui jouait au piquet avec une jolie dame, et qu'ils

l'avaient chargée tous deux de me rendre la lettre qu'elle m'avait

apportée, après lui avoir appris qu'elle me trouverait dans un carrosse

au bout de la rue Saint-André. Je lui demandai s'ils ne lui avaient rien

dit de plus. Elle me répondit, en rougissant, qu'ils lui avaient fait

espérer que je la prendrais pour me tenir compagnie. On t'a trompée, lui

dis-je; ma pauvre fille, on t'a trompée. Tu es une femme, il te faut un

homme; mais il t'en faut un qui soit riche et heureux, et ce n'est pas

ici que tu le peux trouver Retourne, retourne à M. de G... M... Il a

tout ce qu'il faut pour être aimé des belles; il a des hôtels meublés et

des équipages à donner. Pour moi, qui n'ai que de l'amour et de la

constance à offrir les femmes méprisent ma misère et font leur jouet de

ma simplicité.

J'ajoutai mille choses, ou tristes ou violentes, suivant que les

passions qui m'agitaient tour à tour cédaient ou emportaient le dessus.

Cependant, à force de me tourmenter mes transports diminuèrent assez

pour faire place à quelques réflexions. Je comparai cette dernière

infortune à celles que j'avais déjà essuyées dans le même genre, et je

ne trouvai pas qu'il y eût plus à désespérer que dans les premières. Je

connaissais Manon; pourquoi m'affliger tant d'un malheur que j'avais dû

prévoir? Pourquoi ne pas m'employer plutôt à chercher du remède? Il

était encore temps. Je devais du moins n'y pas épargner mes soins, si je

ne voulais avoir à me reprocher d'avoir contribué, par ma négligence, à

mes propres peines. Je me mis là-dessus à considérer tous les moyens qui

pouvaient m'ouvrir un chemin à l'espérance.

Entreprendre de l'arracher avec violence des mains de G... M..., c'était

un parti désespéré, qui n'était propre qu'à me perdre et qui n'avait pas

la moindre apparence de succès. Mais il me semblait que si j'eusse pu me

procurer le moindre entretien avec elle, j'aurais gagné infailliblement

quelque chose sur son coeur. J'en connaissais si bien tous les endroits

sensibles! J'étais si sûr d'être aimé d'elle! Cette bizarrerie même de

m'avoir envoyé une jolie fille pour me consoler, j'aurais parié qu'elle

venait de son invention, et que c'était un effet de sa compassion pour

mes peines. Je résolus d'employer toute mon industrie pour la voir Parmi

quantité de voies que j'examinai l'une après l'autre, je m'arrêtai à

celle-ci. M. de T... avait commencé à me rendre service avec trop

d'affection pour me laisser le moindre doute de sa sincérité et de son

zèle. Je me proposai d'aller chez lui sur-le-champ, et de l'engager à

faire appeler G... M..., sous le prétexte d'une affaire importante. Il

ne me fallait qu'une demi-heure pour parler à Manon. Mon dessein était

de me faire introduire dans sa chambre même, et je crus que cela me

serait aisé dans l'absence de G... M... Cette résolution m'ayant rendu

plus tranquille, je payai libéralement la jeune fille, qui était encore

avec moi, et pour lui ôter l'envie de retourner chez ceux qui me

l'avaient envoyée, je pris son adresse, en lui faisant espérer que

j'irais passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et je me

fis conduire à grand train chez M. de T... Je fus assez heureux pour l'y

trouver J'avais eu, là-dessus, de l'inquiétude en chemin. Un mot le mit

au fait de mes peines et du service que je venais lui demander. Il fut

si étonné d'apprendre que G... M... avait pu séduire Manon, qu'ignorant

que j'avais eu part moi-même à mon malheur il m'offrit généreusement de

rassembler tous ses amis, pour employer leurs bras et leurs épées à la

délivrance de ma maîtresse. Je lui fis comprendre que cet éclat pouvait

être pernicieux à Manon et à moi. Réservons notre sang, lui dis-je, pour

l'extrémité. Je médite une voie plus douce et dont je n'espère pas moins

de succès. Il s'engagea, sans exception, à faire tout ce que je

demanderais de lui; et lui ayant répété qu'il ne s'agissait que de faire

avertir G... M... qu'il avait à lui parler et de le tenir dehors une

heure ou deux, il partit aussitôt avec moi pour me satisfaire.

Nous cherchâmes de quel expédient il pourrait se servir pour l'arrêter

si longtemps. Je lui conseillai de lui écrire d'abord un billet simple,

daté d'un cabaret, par lequel il le prierait de s'y rendre aussitôt,

pour une affaire si importante qu'elle ne pouvait souffrir de délai.

J'observerai, ajoutai-je, le moment de sa sortie, et je m'introduirai

sans peine dans la maison, n'y étant connu que de Manon et de Marcel,

qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant ce temps-là avec G...

M..., vous pourrez lui dire que cette affaire importante, pour laquelle

vous souhaitez de lui parler est un besoin d'argent, que vous venez de

perdre le vôtre au jeu, et que vous avez joué beaucoup plus sur votre

parole, avec le même malheur. Il lui faudra du temps pour vous mener à

son coffre-fort, et j'en aurai suffisamment pour exécuter mon dessein.

M. de T... suivit cet arrangement de point en point. Je le laissai dans

un cabaret, où il écrivit promptement sa lettre.

J'allai me placer à quelques pas de la maison de Manon. Je vis arriver

le porteur du message, et G... M... sortir à pied, un moment après,

suivi d'un laquais. Lui ayant laissé le temps de s'éloigner de la rue,

je m'avançai à la porte de mon infidèle, et malgré toute ma colère, je

frappai avec le respect qu'on a pour un temple. Heureusement, ce fut

Marcel qui vint m'ouvrir. Je lui fis signe de se taire. Quoique je

n'eusse rien à craindre des autres domestiques, je lui demandais tout

bas s'il pouvait me conduire dans la chambre où était Manon, sans que je

fusse aperçu. Il me dit que cela était aisé en montant doucement par le

grand escalier. Allons donc promptement, lui dis-je, et tâche

d'empêcher, pendant que j'y serai, qu'il n'y monte personne. Je pénétrai

sans obstacle jusqu'à l'appartement.

Manon était occupée à lire. Ce fut là que j'eus lieu d'admirer le

caractère de cette étrange fille. Loin d'être effrayée et de paraître

timide en m'apercevant, elle ne donna que ces marques légères de

surprise dont on n'est pas le maître à la vue d'une personne qu'on croit

éloignée. Ah! c'est vous, mon amour, me dit-elle en venant m'embrasser

avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu! que vous êtes hardi! Qui vous

aurait attendu aujourd'hui dans ce lieu? Je me dégageai de ses bras, et

loin de répondre à ses caresses, je la repoussai avec dédain, et je fis

deux ou trois pas en arrière pour m'éloigner d'elle. Ce mouvement ne

laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la situation où elle

était et elle jeta les yeux sur moi en changeant de couleur. J'étais,

dans le fond, si charmé de la revoir, qu'avec tant de justes sujets de

colère, j'avais à peine la force d'ouvrir la bouche pour la quereller.

Cependant mon coeur saignait du cruel outrage qu'elle m'avait fait. Je

le rappelais vivement à ma mémoire, pour exciter mon dépit, et je

tâchais de faire briller dans mes yeux un autre feu que celui de

l'amour. Comme je demeurai quelque temps en silence, et qu'elle remarqua

mon agitation, je la vis trembler apparemment par un effet de sa

crainte.

Je ne pus soutenir ce spectacle. Ah! Manon, lui dis-je d'un ton tendre,

infidèle et parjure Manon! par où commencerai-je à me plaindre? Je vous

vois pâle et tremblante, et je suis encore si sensible à vos moindres

peines, que je crains de vous affliger trop par mes reproches. Mais,

Manon, je vous le dis, j'ai le coeur percé de la douleur de votre

trahison. Ce sont là des coups qu'on ne porte point à un amant, quand on

n'a pas résolu sa mort. Voici la troisième fois, Manon, je les ai bien

comptées; il est impossible que cela s'oublie. C'est à vous de

considérer, à l'heure même, quel parti vous voulez prendre, car mon

triste coeur n'est plus à l'épreuve d'un si cruel traitement. Je sens

qu'il succombe et qu'il est prêt à se fendre de douleur. Je n'en puis

plus, ajoutai-je en m'asseyant sur une chaise; j'ai à peine la force de

parler et de me soutenir.

Elle ne me répondit point, mais, lorsque je fus assis, elle se laissa

tomber à genoux et elle appuya sa tête sur les miens, en cachant son

visage de mes mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouillait de

ses larmes. Dieux! de quels mouvements n'étais-je point agité! Ah!

Manon, Manon, repris-je avec un soupir il est bien tard de me donner des

larmes, lorsque vous avez causé ma mort. Vous affectez une tristesse que

vous ne sauriez sentir. Le plus grand de vos maux est sans doute ma

présence, qui a toujours été importune à vos plaisirs. Ouvrez les yeux,

voyez qui je suis; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un

malheureux qu'on a trahi, et qu'on abandonne cruellement. Elle baisait

mes mains sans changer de posture. Inconstante Manon, repris-je encore,

fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos serments? Amante

mille fois volage et cruelle, qu'as-tu fait de cet amour que tu me

jurais encore aujourd'hui? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi qu'une

infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté si saintement? C'est

donc le panure qui est récompensé! Le désespoir et l'abandon sont pour

la constance et la fidélité.

Ces paroles furent accompagnées d'une réflexion si amère, que j'en

laissai échapper malgré moi quelques larmes. Manon s'en aperçut au

changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence. Il faut bien que je

sois coupable, me dit-elle tristement, puisque j'ai pu vous causer tant

de douleur et d'émotion; mais que le Ciel me punisse si j'ai cru l'être,

ou si j'ai eu la pensée de le devenir! Ce discours me parut si dépourvu

de sens et de bonne foi, que je ne pus me défendre d'un vif mouvement de

colère. Horrible dissimulation! m'écriai-je. Je vois mieux que jamais

que tu n'es qu'une coquine et une perfide. C'est à présent que je

connais ton misérable caractère. Adieu, lâche créature, continuai-je en

me levant; j'aime mieux mourir mille fois que d'avoir désormais le

moindre commerce avec toi. Que le Ciel me punisse moi-même si je

t'honore jamais du moindre regard! Demeure avec ton nouvel amant,

aime-le, déteste-moi, renonce à l'honneur au bon sens; je m'en ris, tout

m'est égal.

Elle fut si épouvantée de ce transport, que, demeurant à genoux près de

la chaise d'où je m'étais levé, elle me regardait en tremblant et sans

oser respirer. Je fis encore quelques pas vers la porte, en tournant la

tête, et tenant les yeux fixés sur elle. Mais il aurait fallu que

j'eusse perdu tous sentiments d'humanité pour m'endurcir contre tant de

charmes. J'étais si éloigné d'avoir cette force barbare que, passant

tout d'un coup à l'extrémité opposée, je retournai vers elle, ou plutôt,

je m'y précipitai sans réflexion. Je la pris entre mes bras, je lui

donnai mille tendres baisers. Je lui demandai pardon de mon emportement.

Je confessai que j'étais un brutal, et que je ne méritais pas le bonheur

d'être aimé d'une fille comme elle. Je la fis asseoir et, m'étant mis à

genoux à mon tour, je la conjurai de m'écouter en cet état. Là, tout ce

qu'un amant soumis et passionné peut imaginer de plus respectueux et de

plus tendre, je le renfermai en peu de mots dans mes excuses. Je lui

demandai en grâce de prononcer qu'elle me pardonnait. Elle laissa tomber

ses bras sur mon cou, en disant que c'était elle-même qui avait besoin

de ma bonté pour me faire oublier les chagrins qu'elle me causait, et

qu'elle commençait à craindre avec raison que je goûtasse point ce

qu'elle avait à me dire pour se justifier. Moi! interrompis-je aussitôt,

ah! je ne vous demande point de justification. J'approuve tout ce que

vous avez fait. Ce n'est point à moi d'exiger des raisons de votre

conduite; trop content, trop heureux, si ma chère Manon ne m'ôte point

la tendresse de son coeur! Mais, continuai-je, en réfléchissant sur

l'état de mon sort, toute-puissante Manon! vous qui faites à votre gré

mes joies et mes douleurs, après vous avoir satisfaite par mes

humiliations et par les marques de mon repentir ne me sera-t-il point

permis de vous parler de ma tristesse et de mes peines? Apprendrai-je de

vous ce qu'il faut que je devienne aujourd'hui, et si c'est sans retour

que vous allez signer ma mort, en passant la nuit avec mon rival?

Elle fut quelque temps à méditer sa réponse: Mon Chevalier, me dit-elle,

en reprenant un air tranquille, si vous vous étiez d'abord expliqué si

nettement, vous vous seriez épargné bien du trouble et à moi une scène

bien affligeante. Puisque votre peine ne vient que de votre jalousie, je

l'aurais guérie en m'offrant à vous suivre sur-le-champ au bout du

monde. Mais je me suis figuré que c'était la lettre que je vous ai

écrite sous les yeux de M. de G... M... et la fille que nous vous avons

envoyée qui causaient votre chagrin. J'ai cru que vous auriez pu

regarder ma lettre comme une raillerie et cette fille, en vous imaginant

qu'elle était allée vous trouver de ma part, comme âne déclaration que

je renonçais à vous pour m'attacher à G... M... C'est cette pensée qui

m'a jetée tout d'un coup dans la consternation, car, quelque innocente

que je fusse, je trouvais, en y pensant, que les apparences ne m'étaient

pas favorables. Cependant, continua-t-elle, je veux que vous soyez mon

juge, après que je vous aurai expliqué la vérité du fait.

Manon Lescaut(#17983) · 第 9 / 14 段