Nous retournâmes le matin à l'Hôpital. J'avais avec moi, pour Manon, du

linge, des bas, etc., et par-dessus mon juste-au-corps, un surtout qui

ne laissait rien voir de trop enflé dans mes poches. Nous ne fûmes qu'un

moment dans sa chambre. M. de T... lui laissa une de ses deux vestes; je

lui donnai mon juste-au-corps, le surtout me suffisant pour sortir. Il

ne se trouva rien de manque à son ajustement, excepté la culotte que

j'avais malheureusement oubliée. L'oubli de cette pièce nécessaire nous

eût, sans doute, apprêtés à rire si l'embarras où il nous mettait eût

été moins sérieux. J'étais au désespoir qu'une bagatelle de cette nature

fût capable de nous arrêter Cependant, je pris mon parti, qui fut de

sortir moi-même sans culotte. Je laissai la mienne à Manon. Mon surtout

était long, et je me mis, à l'aide de quelques épingles, en état de

passer décemment la porte. Le reste du jour me parut d'une longueur

insupportable. Enfin, la nuit étant venue, nous nous rendîmes un peu

au-dessous de la porte de l'Hôpital, dans un carrosse. Nous n'y fûmes

pas longtemps sans voir Manon paraître avec son conducteur. Notre

portière étant ouverte, ils montèrent tous deux à l'instant. Je reçus ma

chère maîtresse dans mes bras. Elle tremblait comme une feuille. Le

cocher me demanda où il fallait toucher. Touche au bout du monde, lui

dis-je, et mène-moi quelque part où je ne puisse jamais être séparé de

Manon.

Ce transport, dont je ne fus pas le maître, faillit de m'attirer un

fâcheux embarras. Le cocher fit réflexion à mon langage, et lorsque je

lui dis ensuite le nom de la rue où nous voulions être conduits, il me

répondit qu'il craignait que je ne l'engageasse dans une mauvaise

affaire, qu'il voyait bien que ce beau jeune homme, qui s'appelait

Manon, était une fille que j'enlevais de l'Hôpital, et qu'il n'était pas

d'humeur à se perdre pour l'amour de moi. La délicatesse de ce coquin

n'était qu'une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous étions

trop près de l'Hôpital pour ne pas filer doux. Tais-toi, lui dis-je, il

y a un louis d'or à gagner pour toi. Il m'aurait aidé, après cela, à

brûler l'Hôpital même. Nous gagnâmes la maison où demeurait Lescaut.

Comme il était tard, M. de T... nous quitta en chemin, avec promesse de

nous revoir le lendemain. Le valet demeura seul avec nous.

Je tenais Manon si étroitement serrée entre mes bras que nous

n'occupions qu'une place dans le carrosse. Elle pleurait de joie, et je

sentais ses larmes qui mouillaient mon visage mais, lorsqu'il fallut

descendre pour entrer chez Lescaut, j'eus avec le cocher un nouveau

démêlé, dont les suites furent funestes. Je me repentis de lui avoir

promis un louis, non seulement parce que le présent était excessif, mais

par une autre raison bien plus forte, qui était l'impuissance de le

payer. Je fis appeler Lescaut. Il descendit de sa chambre pour venir à

la porte. Je lui dis à l'oreille dans quel embarras je me trouvais.

Comme il était d'une humeur brusque, et nullement accoutumé à ménager un

fiacre, il me répondit que je me moquais. Un louis d'or! ajouta-t-il.

Vingt coups de canne à ce coquin-là! J'eus beau lui représenter

doucement qu'il allait nous perdre, il m'arracha ma canne, avec l'air

d'en vouloir maltraiter le cocher. Celui-ci, à qui il était peut-être

arrivé de tomber quelquefois sous la main d'un garde du corps ou d'un

mousquetaire, s'enfuit de peur, avec son carrosse, en criant que je

l'avais trompé, mais que j'aurais de ses nouvelles. Je lui répétai

inutilement d'arrêter. Sa fuite me causa une extrême inquiétude. Je ne

doutai point qu'il n'avertît le commissaire. Vous me perdez, dis-je à

Lescaut. Je ne serais pas en sûreté chez vous; il faut nous éloigner

pour le moment. Je prêtai le bras à Manon pour marcher et nous sortîmes

promptement de cette dangereuse rue. Lescaut nous tint compagnie. C'est

quelque chose d'admirable que la manière dont la Providence enchaîne les

événements. À peine avions-nous marché cinq ou six minutes, qu'un homme,

dont je ne découvris point le visage, reconnut Lescaut. Il le cherchait

sans doute aux environs de chez lui, avec le malheureux dessein qu'il

exécuta. C'est Lescaut, dit-il, en lui lâchant un coup de pistolet; il

ira souper ce soir avec les anges. Il se déroba aussitôt. Lescaut tomba,

sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos

secours étaient inutiles à un cadavre, et je craignais d'être arrêté par

le guet, qui ne pouvait tarder à paraître. J'enfilai, avec elle et le

valet, la première petite rue qui croisait. Elle était si éperdue que

j'avais de la peine à la soutenir. Enfin j'aperçus un fiacre au bout de

la rue. Nous y montâmes, mais lorsque le cocher me demanda où il fallait

nous conduire, je fus embarrassé à lui répondre. Je n'avais point

d'asile assuré ni d'ami de confiance à qui j'osasse avoir recours.

J'étais sans argent, n'ayant guère plus d'une demi pistole dans ma

bourse. La frayeur et la fatigue avaient tellement incommodé Manon

qu'elle était à demi pâmée près de moi. J'avais, d'ailleurs,

l'imagination remplie du meurtre de Lescaut, et je n'étais pas encore

sans appréhension de la part du guet. Quel parti prendre? Je me souvins

heureusement de l'auberge de Chaillot, où j'avais passé quelques jours

avec Manon, lorsque nous étions allés dans ce village pour y demeurer.

J'espérai non seulement d'y être en sûreté, mais d'y pouvoir vivre

quelque temps sans être pressé de payer. Mène-nous à Chaillot, dis-je au

cocher. Il refusa d'y aller si tard, à moins d'une pistole: autre sujet

d'embarras. Enfin nous convînmes de six francs; c'était toute la somme

qui restait dans ma bourse.

Je consolais Manon, en avançant; mais, au fond, j'avais le désespoir

dans le coeur. Je me serais donné mille fois la mort, si je n'eusse pas

eu, dans mes bras, le seul bien qui m'attachait à la vie. Cette seule

pensée me remettait. Je la tiens du moins, dirais-je; elle m'aime, elle

est à moi. Tiberge a beau dire, ce n'est pas là un fantôme de bonheur.

Je verrais périr tout l'univers sans y prendre intérêt. Pourquoi? Parce

que je n'ai plus d'affection de reste. Ce sentiment était vrai;

cependant, dans le temps que je faisais si peu de cas des biens du

monde, je sentais que j'aurais eu besoin d'en avoir du moins une petite

partie, pour mépriser encore plus souverainement tout le reste. L'amour

est plus fort que l'abondance, plus fort que les trésors et les

richesses, mais il a besoin de leur secours; et rien n'est plus

désespérant, pour un amant délicat, que de se voir ramené par là, malgré

lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.

Il était onze heures quand nous arrivâmes à Chaillot. Nous fûmes reçus à

l'auberge comme des personnes de connaissance; on ne fut pas surpris de

voir Manon en habit d'homme, parce qu'on est accoutumé, à Paris et aux

environs, de voir prendre aux femmes toutes sortes de formes. Je la fis

servir aussi proprement que si j'eusse été dans la meilleure fortune.

Elle ignorait que je fusse mal en argent; je me gardai bien de lui en

rien apprendre, étant résolu de retourner seul à Paris, le lendemain,

pour chercher quelque remède à cette fâcheuse espèce de maladie.

Elle me parut pâle et maigrie, en soupant. Je ne m'en étais point aperçu

à l'Hôpital, parce que la chambre où je l'avais vue n'était pas des plus

claires. Je lui demandai si ce n'était point encore un effet de la

frayeur qu'elle avait eue en voyant assassiner son frère. Elle m'assura

que, quelque touchée qu'elle fût de cet accident, sa pâleur ne venait

que d'avoir essuyé pendant trois mois mon absence. Tu m'aimes donc

extrêmement? lui répondis-je. Mille fois plus que je ne puis dire,

reprit-elle. Tu ne me quitteras donc plus jamais? ajoutai-je. Non,

jamais, répliqua-t-elle; et cette assurance fut confirmée par tant de

caresses et de serments, qu'il me parut impossible, en effet, qu'elle

pût jamais les oublier. J'ai toujours été persuadé qu'elle était

sincère; quelle raison aurait-elle eue de se contrefaire jusqu'à ce

point? Mais elle était encore plus volage, ou plutôt elle n'était plus

rien, et elle ne se reconnaissait pas elle-même, lorsque, ayant devant

les yeux des femmes qui vivaient dans l'abondance, elle se trouvait dans

la pauvreté et dans le besoin. J'étais à la veille d'en avoir une

dernière preuve qui a surpassé toutes les autres, et qui a produit la

plus étrange aventure qui soit jamais arrivée à un homme de ma naissance

et de ma fortune.

Comme je la connaissais de cette humeur, je me hâtai le lendemain

d'aller à Paris. La mort de son frère et la nécessité d'avoir du linge

et des habits pour elle et pour moi étaient de si bonnes raisons que je

n'eus pas besoin de prétextes. Je sortis de l'auberge, avec le dessein,

dis-je à Manon et à mon hôte, de prendre un carrosse de louage; mais

c'était une gasconnade. La nécessité m'obligeant d'aller à pied, je

marchai fort vite jusqu'au Cours-la-Reine, où j'avais dessein de

m'arrêter. Il fallait bien prendre un moment de solitude et de

tranquillité pour m'arranger et prévoir ce que j'allais faire à Paris.

Je m'assis sur l'herbe. J'entrai dans une mer de raisonnements et de

réflexions, qui se réduisirent peu à peu à trois principaux articles.

J'avais besoin d'un secours présent, pour un nombre infini de nécessités

présentes. J'avais à chercher quelque voie qui pût, du moins, m'ouvrir

des espérances pour l'avenir et ce qui n'était pas de moindre

importance, j'avais des informations et des mesures à prendre pour la

sûreté de Manon et pour la mienne. Après m'être épuisé en projets et en

combinaisons sur ces trois chefs, je jugeai encore à propos d'en

retrancher les deux derniers. Nous n'étions pas mal à couvert, dans une

chambre de Chaillot, et pour les besoins futurs, je crus qu'il serait

temps d'y penser lorsque j'aurais satisfait aux présents.

Il était donc question de remplir actuellement ma bourse. M. de T...

m'avait offert généreusement la sienne, mais j'avais une extrême

répugnance à le remettre moi-même sur cette matière. Quel personnage,

que d'aller exposer sa misère à un étranger et de le prier de nous faire

part de son bien! Il n'y a qu'une âme lâche qui en soit capable, par une

bassesse qui l'empêche d'en sentir l'indignité, ou un chrétien humble,

par un excès de générosité qui le rend supérieur à cette honte. Je

n'étais ni un homme lâche, ni un bon chrétien; j'aurais donné la moitié

de mon sang pour éviter cette humiliation. Tiberge, disais-je, le bon

Tiberge, me refusera-t-il ce qu'il aura le pouvoir de me donner? Non, il

sera touché de ma misère; mais il m'assassinera par sa morale. Il faudra

essuyer ses reproches, ses exhortations, ses menaces; il me fera acheter

ses secours si cher, que je donnerais encore une partie de mon sang

plutôt que de m'exposer à cette scène fâcheuse qui me laissera du

trouble et des remords. Bon! reprenais-je, il faut donc renoncer à tout

espoir puisqu'il ne me reste point d'autre voie, et que je suis si

éloigné de m'arrêter à ces deux-là, que je verserais plus volontiers la

moitié de mon sang que d'en prendre une, c'est-à-dire tout mon sang

plutôt que de les prendre toutes deux? Oui, mon sang tout entier,

ajoutai-je, après une réflexion d'un moment; je le donnerais plus

volontiers, sans doute, que de me réduire à de basses supplications.

Mais il s'agit bien ici de mon sang! Il s'agit de la vie et de

l'entretien de Manon, il s'agit de son amour et de sa fidélité. Qu'ai-je

à mettre en balance avec elle? Je n'y ai rien mis jusqu'à présent. Elle

me tient lieu de gloire, de bonheur et de fortune. Il y a bien des

choses, sans doute, que je donnerais ma vie pour obtenir ou pour éviter

mais estimer une chose plus que ma vie n'est pas une raison pour

l'estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps à me déterminer

après ce raisonnement. Je continuai mon chemin, résolu d'aller d'abord

chez Tiberge, et de là chez M. de T...

En entrant à Paris, je pris un fiacre, quoique je n'eusse pas de quoi le

payer; je comptais sur les secours que j'allais solliciter. Je me fis

conduire au Luxembourg, d'où j'envoyai avertir Tiberge que j'étais à

l'attendre. Il satisfit mon impatience par sa promptitude. Je lui appris

l'extrémité de mes besoins, sans nul détour. Il me demanda si les cent

pistoles que je lui avais rendues me suffiraient, et, sans m'opposer un

seul mot de difficulté, il me les alla chercher dans le moment, avec cet

air ouvert et ce plaisir à donner qui c'est connu que de l'amour et de

la véritable amitié. Quoique je n'eusse pas eu le moindre doute du

succès de ma demande, je fus surpris de l'avoir obtenue à si bon marché,

c'est-à-dire sans qu'il m'eût querellé sur mon impénitence. Mais je me

trompais, en me croyant tout à fait quitte de ses reproches, car

lorsqu'il eut achevé de me compter son argent et que je me préparais à

le quitter il me pria de faire avec lui un tour d'allée. Je ne lui avais

point parlé de Manon; il ignorait qu'elle fût en liberté; ainsi sa

morale ne tomba que sur la fuite téméraire de Saint-Lazare et sur la

crainte où il était qu'au lieu de profiter des leçons de sagesse que j'y

avais reçues, je ne reprisse le train du désordre. Il me dit qu'étant

allé pour me visiter à Saint-Lazare, le lendemain de mon évasion, il

avait été frappé au-delà de toute expression en apprenant la manière

dont j'en étais sorti; qu'il avait eu là-dessus un entretien avec le

Supérieur; que ce bon père n'était pas encore remis de son effroi; qu'il

avait eu néanmoins la générosité de déguiser à M. le Lieutenant général

de Police les circonstances de mon départ, et qu'il avait empêché que la

mort du portier ne fût connue au dehors; que je n'avais donc, de ce

côté-là, nul sujet d'alarme, mais que, s'il me restait le moindre

sentiment de sagesse, je profiterais de cet heureux tour que le Ciel

donnait à mes affaires; que je devais commencer par écrire à mon père,

et me remettre bien avec lui; et que, si je voulais suivre une fois son

conseil, il était d'avis que je quittasse Paris, pour retourner dans le

sein de ma famille.

J'écoutai son discours jusqu'à la fin. Il y avait là bien des choses

satisfaisantes. Je fus ravi, premièrement, de n'avoir rien à craindre du

côté de Saint-Lazare. Les rues de Paris me redevenaient un pays libre.

En second lieu, je m'applaudis de ce que Tiberge n'avait pas la moindre

idée de la délivrance de Manon et de son retour avec moi. Je remarquais

même qu'il avait évité de me parler d'elle, dans l'opinion, apparemment,

qu'elle me tenait moins au coeur puisque je paraissais si tranquille sur

son sujet. Je résolus, sinon de retourner dans ma famille, du moins

d'écrire à mon père, comme il me le conseillait, et de lui témoigner que

j'étais disposé à rentrer dans l'ordre de mes devoirs et de ses

volontés. Mon espérance était de l'engager à m'envoyer de l'argent, sous

prétexte de faire mes exercices à l'Académie, car j'aurais eu peine à

lui persuader que je fusse dans la disposition de retourner à l'état

ecclésiastique. Et dans le fond, je n'avais nul éloignement pour ce que

je voulais lui promettre. J'étais bien aise, au contraire, de

m'appliquer à quelque chose d'honnête et de raisonnable, autant que ce

dessein pourrait s'accorder avec mon amour Je faisais mon compte de

vivre avec ma maîtresse et de faire en même temps mes exercices; cela

était fort compatible. Je fus si satisfait de toutes ces idées que je

promis à Tiberge de faire partir le jour même, une lettre pour mon père.

J'entrai effectivement dans un bureau d'écriture, en le quittant, et

j'écrivis d'une manière si tendre et si soumise, qu'en relisant ma

lettre, je me flattai d'obtenir quelque chose du coeur paternel.

Quoique je fusse en état de prendre et de payer un fiacre après avoir

quitté Tiberge, je me fis un plaisir de marcher fièrement à pied en

allant chez M. de T... Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma

liberté, pour laquelle mon ami m'avait assuré qu'il ne me restait rien à

craindre. Cependant il me revint tout d'un coup à l'esprit que ses

assurances ne regardaient que Saint-Lazare, et que j'avais, outre cela,

l'affaire de l'Hôpital sur les bras, sans compter la mort de Lescaut,

dans laquelle j'étais mêlé, du moins comme témoin. Ce souvenir m'effraya

si vivement que je me retirai dans la première allée, d'où je fis

appeler un carrosse. J'allai droit chez M. de T..., que je fis rire de

ma frayeur. Elle me parut risible à moi-même, lorsqu'il m'eut appris que

je n'avais rien à craindre du côté de l'Hôpital, ni de celui de Lescaut.

Il me dit que, dans la pensée qu'on pourrait le soupçonner d'avoir eu

part à l'enlèvement de Manon, il était allé le matin à l'Hôpital, et

qu'il avait demandé à la voir en feignant d'ignorer ce qui était arrivé;

qu'on était si éloigné de nous accuser, ou lui, ou moi, qu'on s'était

empressé, au contraire, de lui apprendre cette aventure comme une

étrange nouvelle, et qu'on admirait qu'une fille aussi jolie que Manon

eût pris le parti de fuir avec un valet: qu'il s'était contenté de

répondre froidement qu'il n'en était pas surpris, et qu'on fait tout

pour la liberté. Il continua de me raconter qu'il était allé de là chez

Lescaut, dans l'espérance de m'y trouver avec ma charmante maîtresse;

que l'hôte de la maison, qui était un carrossier, lui avait protesté

qu'il n'avait vu ni elle ni moi; mais qu'il n'était pas étonnant que

nous n'eussions point paru chez lui, si c'était pour Lescaut que nous

devions y venir, parce que nous aurions sans doute appris qu'il venait

d'être tué à peu près dans le même temps. Sur quoi, il n'avait pas

refusé d'expliquer ce qu'il savait de la cause et des circonstances de

cette mort. Environ deux heures auparavant, un garde du corps, des amis

de Lescaut, l'était venu voir et lui avait proposé de jouer. Lescaut

avait gagné si rapidement que l'autre s'était trouvé cent écus de moins

en une heure, c'est-à-dire tout son argent. Ce malheureux, qui se voyait

sans un sou, avait prié Lescaut de lui prêter la moitié de la somme

qu'il avait perdue; et sur quelques difficultés nées à cette occasion,

ils s'étaient querellés avec une animosité extrême. Lescaut avait refusé

de sortir pour mettre l'épée à la main, et l'autre avait juré, en le

quittant, de lui casser la tête: ce qu'il avait exécuté le soir même. M.

de T... eut l'honnêteté d'ajouter qu'il avait été fort inquiet par

rapport à nous et qu'il continuait de m'offrir ses services. Je ne

balançai point à lui apprendre le lieu de notre retraite. Il me pria de

trouver bon qu'il allât souper avec nous.

Comme il ne me restait qu'à prendre du linge et des habits pour Manon,

je lui dis que nous pouvions partir à l'heure même, s'il voulait avoir

la complaisance de s'arrêter un moment avec moi chez quelques marchands.

Je ne sais s'il crut que je lui faisais cette proposition dans la vue

d'intéresser sa générosité, ou si ce fut par le simple mouvement d'une

belle âme, mais ayant consenti à partir aussitôt, il me mena chez les

marchands qui fournissaient sa maison; il me fit choisir plusieurs

étoffes d'un prix plus considérable que je ne me l'étais proposé, et

lorsque je me disposais à les payer il défendit absolument aux marchands

de recevoir un sou de moi. Cette galanterie se fit de si bonne grâce que

je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous prîmes ensemble le chemin

de Chaillot, où j'arrivai avec moins d'inquiétude que je n'en étais

parti.

Le chevalier des Grieux ayant employé plus d'une heure à ce récit, je le

priai de prendre un peu de relâche, et de nous tenir compagnie à souper

Notre attention lui fit juger que nous l'avions écouté avec plaisir. Il

nous assura que nous trouverions quelque chose encore de plus

intéressant dans la suite de son histoire, et lorsque nous eûmes fini de

souper il continua dans ces termes.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE.

DEUXIEME PARTIE

Ma présence et les politesses de M. de T... dissipèrent tout ce qui

pouvait rester de chagrin à Manon. Oublions nos terreurs passées, ma

chère âme, lui dis-je en arrivant, et recommençons à vivre plus heureux

que jamais. Après tout, l'amour est un bon maître; la fortune ne saurait

nous causer autant de peines qu'il nous fait goûter de plaisirs. Notre

souper fut une vraie scène de joie. J'étais plus fier et plus content,

avec Manon et mes cent pistoles, que le plus riche partisan de Paris

avec ses trésors entassés. Il faut compter ses richesses par les moyens

qu'on a de satisfaire ses désirs. Je n'en avais pas un seul à remplir;

l'avenir même me causait peu d'embarras. J'étais presque sûr que mon

père ne ferait pas difficulté de me donner de quoi vivre honorablement à

Paris, parce qu'étant dans ma vingtième année, j'entrais en droit

d'exiger ma part du bien de ma mère. Je ne cachai point à Manon que le

fond de mes richesses n'était que de cent pistoles. C'était assez pour

attendre tranquillement une meilleure fortune, qui semblait ne me

pouvoir manquer, soit par mes droits naturels ou par les ressources du

jeu.

Ainsi, pendant les premières semaines, je ne pensai qu'à jouir de ma

situation; et la force de l'honneur autant qu'un reste de ménagement

pour la police, me faisait remettre de jour en jour à renouer avec les

associés de l'hôtel de T..., je me réduisis à jouer dans quelques

assemblées moins décriées, où ma faveur du sort m'épargna l'humiliation

d'avoir recours à l'industrie. J'allais passer à la ville une partie de

l'après-midi, et je revenais souper à Chaillot, accompagné fort souvent

de M. de T..., dont l'amitié croissait de jour en jour pour nous. Manon

trouva des ressources contre l'ennui. Elle se lia, dans le voisinage,

avec quelques jeunes personnes que le printemps y avait ramenées. La

promenade et les petits exercices de leur sexe faisaient alternativement

leur occupation. Une partie de jeu, dont elles avaient réglé les bornes,

fournissait aux frais de la voiture. Elles allaient prendre l'air au

bois de Boulogne, et le soir, à mon retour, je retrouvais Manon plus

belle, plus contente, et plus passionnée que jamais.

Il s'éleva néanmoins quelques nuages, qui semblèrent menacer l'édifice

de mon bonheur. Mais ils furent nettement dissipés, et l'humeur folâtre

de Manon rendit le dénouement si comique, que je trouve encore de la

douceur dans un souvenir qui me représente sa tendresse et les agréments

de son esprit.

Le seul valet qui composait notre domestique me prit un jour à l'écart

pour me dire, avec beaucoup d'embarras, qu'il avait un secret

d'importance à me communiquer. Je l'encourageai à parler librement.

Après quelques détours, il me fit entendre qu'un seigneur étranger

semblait avoir pris beaucoup d'amour pour Mademoiselle Manon. Le trouble

de mon sang se fit sentir dans toutes mes veines. En a-t-elle pour lui?

interrompis-je plus brusquement que la prudence ne permettait pour

m'éclaircir. Ma vivacité l'effraya. Il me répondit, d'un air inquiet,

que sa pénétration n'avait pas été si loin, mais qu'ayant observé,

depuis plusieurs jours, que cet étranger venait assidûment au bois de

Boulogne, qu'il y descendait de son carrosse, et que, s'engageant seul

dans les contre-allées, il paraissait chercher l'occasion de voir ou de

rencontrer mademoiselle, il lui était venu à l'esprit de faire quelque

liaison avec ses gens, pour apprendre le nom de leur maître; qu'ils le

traitaient de prince italien, et qu'ils le soupçonnaient eux-mêmes de

quelque aventure galante; qu'il n'avait pu se procurer d'autres

lumières, ajouta-t-il en tremblant, parce que le Prince, étant alors

sorti du bois, s'était approché familièrement de lui, et lui avait

demandé son nom; après quoi, comme s'il eût deviné qu'il était à notre

service, il l'avait félicité d'appartenir à la plus charmante personne

du monde.

J'attendais impatiemment la suite de ce récit. Il le finit par des

excuses timides, que je n'attribuai qu'à mes imprudentes agitations. Je

le pressai en vain de continuer sans déguisement. Il me protesta qu'il

ne savait rien de plus, et que, ce qu'il venait de me raconter étant

arrivé le jour précédent, il n'avait pas revu les gens du prince. Je le

rassurai, non seulement par des éloges, mais par une honnête récompense,

et sans lui marquer la moindre défiance de Manon, je lui recommandai,

d'un ton plus tranquille, de veiller sur toutes les démarches de

l'étranger.

Manon Lescaut(#17983) · 第 7 / 14 段