n'est pas sur elle que porte mon raisonnement. J'ai eu dessein
d'expliquer ce que vous regardez comme une contradiction, dans la
persévérance d'un amour malheureux, et je crois avoir fort bien prouvé
que, si c'en est une, vous ne sauriez vous en sauver plus que moi. C'est
à cet égard seulement que j'ai traité les choses d'égales, et je
soutiens encore qu'elles le sont. Répondrez-vous que le terme de la
vertu est infiniment supérieur à celui de l'amour? Qui refuse d'en
convenir? Mais est-ce de quoi il est question? Ne s'agit-il pas de la
force qu'ils ont, l'un et l'autre, pour faire supporter les peines?
Jugeons-en par l'effet. Combien trouve-t-on de déserteurs de la sévère
vertu, et combien en trouverez-vous peu de l'amour? Répondrez-vous
encore que, s'il y a des peines dans l'exercice du bien, elles ne sont
pas infaillibles et nécessaires; qu'on ne trouve plus de tyrans ni de
croix, et qu'on voit quantité de personnes vertueuses mener une vie
douce et tranquille? Je vous dirai de même qu'il y a des amours
paisibles et fortunées, et, ce qui fait encore une différence qui m'est
extrêmement avantageuse, j'ajouterai que l'amour, quoiqu'il trompe assez
souvent, ne promet du moins que des satisfactions et des joies, au lieu
que la religion veut qu'on s'attende à une pratique triste et
mortifiante. Ne vous alarmez pas, ajoutai-je en voyant son zèle prêt à
se chagriner. L'unique chose que je veux conclure ici, c'est qu'il n'y a
point de plus mauvaise méthode pour dégoûter un coeur de l'amour, que de
lui en décrier les douceurs et de lui promettre plus de bonheur dans
l'exercice de la vertu. De la manière dont nous sommes faits, il est
certain que notre félicité consiste dans le plaisir; je défie qu'on s'en
forme une autre idée; or le coeur n'a pas besoin de se consulter
longtemps pour sentir que, de tous les plaisirs, les plus doux sont ceux
de l'amour. Il s'aperçoit bientôt qu'on le trompe lorsqu'on lui en
promet ailleurs de plus charmants, et cette tromperie le dispose à se
défier des promesses les plus solides. Prédicateurs, qui voulez me
ramener à la vertu, dites-moi qu'elle est indispensablement nécessaire,
mais ne me déguisez pas qu'elle est sévère et pénible. Établissez bien
que les délices de l'amour sont passagères, qu'elles sont défendues,
qu'elles seront suivies par d'éternelles peines, et ce qui fera
peut-être encore plus d'impression sur moi, que, plus elles sont douces
et charmantes, plus le Ciel sera magnifique à récompenser un si grand
sacrifice, mais confessez qu'avec des coeurs tels que nous les avons,
elles sont ici-bas nos plus parfaites félicités.
Cette fin de mon discours rendit sa bonne humeur à Tiberge. Il convint
qu'il y avait quelque chose de raisonnable dans mes pensées. La seule
objection qu'il ajouta fut de me demander pourquoi je n'entrais pas du
moins dans mes propres principes, en sacrifiant mon amour à l'espérance
de cette rémunération dont je me faisais une si grande idée. Ô cher ami!
lui répondis-je, c'est ici que je reconnais ma misère et ma faiblesse.
Hélas! oui, c'est mon devoir d'agir comme je raisonne! mais l'action
est-elle en mon pouvoir? De quels secours n'aurais-je pas besoin pour
oublier les charmes de Manon? Dieu me pardonne, reprit Tiberge, je pense
que voici encore un de nos jansénistes. Je ne sais ce que je suis,
répliquai-je, et je ne vois pas trop clairement ce qu'il faut être; mais
je n'éprouve que trop la vérité de ce qu'ils disent.
Cette conversation servit du moins à renouveler la pitié de mon ami. Il
comprit qu'il y avait plus de faiblesse que de malignité dans mes
désordres. Son amitié en fut plus disposée, dans la suite, à me donner
des secours, sans lesquels j'aurais péri infailliblement de misère.
Cependant, je ne lui fis pas la moindre ouverture du dessein que j'avais
de m'échapper de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se charger de ma
lettre. Je l'avais préparée, avant qu'il fût venu, et je ne manquai
point de prétextes pour colorer la nécessité où j'étais d'écrire. Il eut
la fidélité de la porter exactement, et Lescaut reçut, avant la fin du
jour, celle qui était pour lui.
Il me vint voir le lendemain, et il passa heureusement sous le nom de
mon frère. Ma joie fut extrême en l'apercevant dans ma chambre. J'en
fermai la porte avec soin. Ne perdons pas un seul moment, lui dis-je;
apprenez-moi d'abord des nouvelles de Manon, et donnez-moi ensuite un
bon conseil pour rompre mes fers. Il m'assura qu'il n'avait pas vu sa
soeur depuis le jour qui avait précédé mon emprisonnement, qu'il n'avait
appris son sort et le mien qu'à force d'informations et de soins; que,
s'étant présenté deux ou trois fois à l'Hôpital, on lui avait refusé la
liberté de lui parler. Malheureux G... M...! m'écriai-je, que tu me le
paieras cher!
Pour ce qui regarde votre délivrance, continua Lescaut, c'est une
entreprise moins facile que vous ne pensez. Nous passâmes hier la
soirée, deux de mes amis et moi, à observer toutes les parties
extérieures de cette maison, et nous jugeâmes que, vos fenêtres étant
sur une cour entourée de bâtiments, comme vous nous l'aviez marqué, il y
aurait bien de la difficulté à vous tirer de là. Vous êtes d'ailleurs au
troisième étage, et nous ne pouvons introduire ici ni cordes ni
échelles. Je ne vois donc nulle ressource du côté du dehors. C'est dans
la maison même qu'il faudrait imaginer quelque artifice. Non, repris-je;
j'ai tout examiné, surtout depuis que ma clôture est un peu moins
rigoureuse, par l'indulgence du supérieur. La porte de ma chambre ne se
ferme plus avec la clef, j'ai la liberté de me promener dans les
galeries des religieux; mais tous les escaliers sont bouchés par des
portes épaisses, qu'on a soin de tenir fermées la nuit et le jour de
sorte qu'il est impossible que la seule adresse puisse me sauver.
Attendez, repris-je, après avoir un peu réfléchi sur une idée qui me
parut excellente, pourriez-vous m'apporter un pistolet? Aisément, me dit
Lescaut; mais voulez-vous tuer quelqu'un? Je l'assurai que j'avais si
peu dessein de tuer qu'il n'était pas même nécessaire que le pistolet
fût chargé. Apportez-le-moi demain, ajoutai-je, et ne manquez pas de
vous trouver le soir, à onze heures, vis-à-vis de la porte de cette
maison, avec deux ou trois de nos amis. J'espère que je pourrai vous y
rejoindre. Il me pressa en vain de lui en apprendre davantage. Je lui
dis qu'une entreprise, telle que je la méditais, ne pouvait paraître
raisonnable qu'après avoir réussi. Je le priai d'abréger sa visite, afin
qu'il trouvât plus de facilité à me revoir le lendemain. Il fut admis
avec aussi peu de peine que la première fois. Son air était grave, il
n'y a personne qui ne l'eût pris pour un homme d'honneur.
Lorsque je me trouvai muni de l'instrument de ma liberté, je ne doutai
presque plus du succès de mon projet. Il était bizarre et hardi; mais de
quoi n'étais-je pas capable, avec les motifs qui m'animaient? J'avais
remarqué, depuis qu'il m'était permis de sortir de ma chambre et de me
promener dans les galeries, que le portier apportait chaque jour au soir
les clefs de toutes les portes au supérieur et qu'il régnait ensuite un
profond silence dans la maison, qui marquait que tout le monde était
retiré. Je pouvais aller sans obstacle, par une galerie de
communication, de ma chambre à celle de ce Père. Ma résolution était de
lui prendre ses clefs, en l'épouvantant avec mon pistolet s'il faisait
difficulté de me les donner et de m'en servir pour gagner la rue. J'en
attendis le temps avec impatience. Le portier vint à l'heure ordinaire,
c'est-à-dire un peu après neuf heures. J'en laissai passer encore une,
pour m'assurer que tous les religieux et les domestiques étaient
endormis. Je partis enfin, avec mon arme et une chandelle allumée. Je
frappai d'abord doucement à la porte du Père, pour l'éveiller sans
bruit. Il m'entendit au second coup, et s'imaginant, sans doute, que
c'était quelque religieux qui se trouvait mal et qui avait besoin de
secours, il se leva pour m'ouvrir Il eut, néanmoins, la précaution de
demander au travers de la porte, qui c'était et ce qu'on voulait de lui.
Je fus obligé de me nommer; mais j'affectai un ton plaintif, pour lui
faire comprendre que je ne me trouvais pas bien. Ah! c'est vous, mon
cher fils, me dit-il, en ouvrant la porte; qu'est-ce donc qui vous amène
si tard? J'entrai dans sa chambre, et l'ayant tiré à l'autre bout opposé
à la porte, je lui déclarai qu'il m'était impossible de demeurer plus
longtemps à Saint-Lazare; que la nuit était un temps commode pour sortir
sans être aperçu, et que j'attendais de son amitié qu'il consentirait à
m'ouvrir les portes, ou à me prêter ses clefs pour les ouvrir moi-même.
Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps à me
considérer sans me répondre. Comme je n'en avais pas à perdre, je repris
la parole pour lui dire que j'étais fort touché de toutes ses bontés,
mais que, la liberté étant le plus cher de tous les biens, surtout pour
moi à qui on la ravissait injustement, j'étais résolu de me la procurer
cette nuit même, à quelque prix que ce fût; et de peur qu'il ne lui prît
envie d'élever la voix pour appeler du secours, je lui fis voir une
honnête raison de silence, que je tenais sous mon juste-au-corps. Un
pistolet! me dit-il. Quoi! mon fils, vous voulez m'ôter la vie, pour
reconnaître la considération que j'ai eue pour vous? Dieu ne plaise, lui
répondis-je. Vous avez trop d'esprit et de raison pour me mettre dans
cette nécessité; mais je veux être libre, et j'y suis si résolu que, si
mon projet manque par votre faute, c'est fait de vous absolument. Mais,
mon cher fils, reprit-il d'un air pâle et effrayé, que vous ai-je fait?
quelle raison avez-vous de vouloir ma mort? Eh non! répliquai-je avec
impatience. Je n'ai pas dessein de vous tuer si vous voulez vivre.
Ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de vos amis. J'aperçus les
clefs qui étaient sur sa table. Je les pris et je le priai de me suivre,
en faisant le moins de bruit qu'il pourrait. Il fut obligé de s'y
résoudre. À mesure que nous avancions et qu'il ouvrait une porte, il me
répétait avec un soupir: Ah! mon fils, ah! qui l'aurait cru? Point de
bruit, mon Père, répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous
arrivâmes à une espèce de barrière, qui est avant la grande porte de la
rue. Je me croyais déjà libre, et j'étais derrière le Père, avec ma
chandelle dans une main et mon pistolet dans l'autre. Pendant qu'il
s'empressait d'ouvrir un domestique, qui couchait dans une petite
chambre voisine, entendant le bruit de quelques verrous, se lève et met
la tête à sa porte. Le bon Père le crut apparemment capable de
m'arrêter. Il lui ordonna, avec beaucoup d'imprudence, de venir à son
secours. C'était un puissant coquin, qui s'élança sur moi sans balancer
Je ne le marchandai point; je lui lâchai le coup au milieu de la
poitrine. Voilà de quoi vous êtes cause, mon Père, dis-je assez
fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point d'achever
ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n'osa refuser de
l'ouvrir. Je sortis heureusement et je trouvai, à quatre pas, Lescaut
qui m'attendait avec deux amis, suivant sa promesse.
Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s'il n'avait pas entendu tirer
un pistolet. C'est votre faute, lui dis-je; pourquoi me l'apportiez-vous
chargé? Cependant je le remerciai d'avoir eu cette précaution, sans
laquelle j'étais sans doute à Saint-Lazare pour longtemps. Nous allâmes
passer la nuit chez un traiteur où je me remis un peu de la mauvaise
chère que j'avais faite depuis près de trois mois. Je ne pus néanmoins
m'y livrer au plaisir. Je souffrais mortellement sans Manon. Il faut la
délivrer dis-je à mes trois amis. Je n'ai souhaité la liberté que dans
cette vue. Je vous demande le secours de votre adresse; pour moi, j'y
emploierai jusqu'à ma vie. Lescaut, qui ne manquait pas d'esprit et de
prudence, me représenta qu'il fallait aller bride en main; que mon
évasion de Saint-Lazare, et le malheur qui m'était arrivé en sortant,
causeraient infailliblement du bruit; que le Lieutenant général de
Police me ferait chercher, et qu'il avait les bras longs; enfin, que si
je ne voulais pas être exposé à quelque chose de pis que Saint-Lazare,
il était à propos de me tenir couvert et renfermé pendant quelques
jours, pour laisser au premier feu de mes ennemis le temps de
s'éteindre. Son conseil était sage, mais il aurait fallu l'être aussi
pour le suivre. Tant de lenteur et de ménagement ne s'accordait pas avec
ma passion. Toute ma complaisance se réduisit à lui promettre que je
passerais le jour suivant à dormir. Il m'enferma dans sa chambre, où je
demeurai jusqu'au soir.
J'employai une partie de ce temps à former des projets et des expédients
pour secourir Manon. J'étais bien persuadé que sa prison était encore
plus impénétrable que n'avait été la mienne. Il n'était pas question de
force et de violence, il fallait de l'artifice; mais la déesse même de
l'invention n'aurait pas su par où commencer. J'y vis si peu de jour que
je remis à considérer mieux les choses lorsque j'aurais pris quelques
informations sur l'arrangement intérieur de l'Hôpital.
Aussitôt que la nuit m'eut rendu la liberté, je priai Lescaut de
m'accompagner. Nous liâmes conversation avec un des portiers, qui nous
parut homme de bon sens. Je feignis d'être un étranger qui avait entendu
parler avec admiration de l'Hôpital Général, et de l'ordre qui s'y
observe. Je l'interrogeai sur les plus minces détails, et de
circonstances en circonstances, nous tombâmes sur les administrateurs,
dont je le priai de m'apprendre les noms et les qualités. Les réponses
qu'il me fit sur ce dernier article me firent naître une pensée dont je
m'applaudis aussitôt, et que je ne tardai point à mettre en oeuvre. Je
lui demandai, comme une chose essentielle à mon dessein, si ces
messieurs avaient des enfants. Il me dit qu'il ne pouvait m'en rendre un
compte certain, mais que, pour M. de T., qui était un des principaux, il
lui connaissait un fils en âge d'être marié, qui était venu plusieurs
fois à l'Hôpital avec son père. Cette assurance me suffisait. Je rompis
presque aussitôt notre entretien, et je fis part à Lescaut, en
retournant chez lui, du dessein que j'avais conçu. Je m'imagine, lui
dis-je, que M. de T... le fils, qui est riche et de bonne famille, est
dans un certain goût de plaisirs, comme la plupart des jeunes gens de
son âge. Il ne saurait être ennemi des femmes, ni ridicule au point de
refuser ses services pour une affaire d'amour; J'ai formé le dessein de
l'intéresser à la liberté de Manon. S'il est honnête homme, et qu'il ait
des sentiments, il nous accordera son secours par générosité. S'il n'est
point capable d'être conduit par ce motif, il fera du moins quelque
chose pour une fille aimable, ne fût-ce que par l'espérance d'avoir part
à ses faveurs. Je ne veux pas différer de le voir ajoutai-je, plus
longtemps que jusqu'à demain. Je me sens si consolé par ce projet, que
j'en tire un bon augure. Lescaut convint lui-même qu'il y avait de la
vraisemblance dans mes idées, et que nous pouvions espérer quelque chose
par cette voie. J'en passai la nuit moins tristement.
Le matin étant venu, je m'habillai le plus proprement qu'il me fut
possible, dans l'état d'indigence où j'étais, et je me fis conduire dans
un fiacre à la maison de. M. de T... Il fut surpris de recevoir la
visite d'un inconnu. J'augurai bien de sa physionomie et de ses
civilités. Je m'expliquai naturellement avec lui, et pour échauffer ses
sentiments naturels, je lui parlai de ma passion et du mérite de ma
maîtresse comme de deux choses qui ne pouvaient être égalées que l'une
par l'autre. Il me dit que, quoiqu'il n'eût jamais vu Manon, il avait
entendu parler d'elle, du moins s'il s'agissait de celle qui avait été
la maîtresse du vieux G... M... Je ne doutai point qu'il ne fût informé
de la part que j'avais eue à cette aventure, et pour le gagner de plus
en plus, en me faisant un mérite de ma confiance, je lui racontai le
détail de tout ce qui était arrivé à Manon et à moi. Vous voyez,
monsieur continuai-je, que l'intérêt de ma vie et celui de mon coeur
sont maintenant entre vos mains. L'un ne m'est pas plus cher que
l'autre. Je n'ai point de réserve avec vous, parce que je suis informé
de votre générosité, et que la ressemblance de nos âges me fait espérer
qu'il s'en trouvera quelqu'une dans nos inclinations. Il parut fort
sensible à cette marque d'ouverture et de candeur. Sa réponse fut celle
d'un homme qui a du monde et des sentiments; ce que le monde ne donne
pas toujours et qu'il fait perdre souvent. Il me dit qu'il mettait ma
visite au rang de ses bonnes fortunes, qu'il regarderait mon amitié
comme une de ses plus heureuses acquisitions, et qu'il s'efforcerait de
la mériter par l'ardeur de ses services. Il ne promit pas de me rendre
Manon, parce qu'il n'avait, me dit-il, qu'un crédit médiocre et mal
assuré; mais il m'offrit de me procurer le plaisir de la voir, et de
faire tout ce qui serait en sa puissance pour la remettre entre mes
bras. Je fus plus satisfait de cette incertitude de son crédit que je ne
l'aurais été d'une pleine assurance de remplir tous mes désirs. Je
trouvai, dans la modération de ses offres, une marque de franchise dont
je fus charmé. En un mot, je me promis tout de ses bons offices. La
seule promesse de me faire voir Manon m'aurait fait tout entreprendre
pour lui. Je lui marquai quelque chose de ces sentiments, d'une manière
qui le persuada aussi que je n'étais pas d'un mauvais naturel. Nous nous
embrassâmes avec tendresse, et nous devînmes amis, sans autre raison que
la bonté de nos coeurs et une simple disposition qui porte un homme
tendre et généreux à aimer un autre homme qui lui ressemble. Il poussa
les marques de son estime bien plus loin, car, ayant combiné mes
aventures, et jugeant qu'en sortant de Saint-Lazare je ne devais pas me
trouver à mon aise, il m'offrit sa bourse, et il me pressa de
l'accepter. Je ne l'acceptai point; mais je lui dis: C'est trop, mon
cher Monsieur. Si, avec tant de bonté et d'amitié, vous me faites revoir
ma chère Manon, je vous suis attaché pour toute ma vie. Si vous me
rendez tout à fait cette chère créature, je ne croirai pas être quitte
en versant tout mon sang pour vous servir.
Nous ne nous séparâmes qu'après être convenus du temps et du lieu où
nous devions nous retrouver. Il eut la complaisance de ne pas me
remettre plus loin que l'après-midi du même jour. Je l'attendis dans un
café, où il vint me rejoindre vers les quatre heures, et nous prîmes
ensemble le chemin de l'Hôpital. Mes genoux étaient tremblants en
traversant les cours. Puissance d'amour! disais-je, je reverrai donc
l'idole de mon coeur, l'objet de tant de pleurs et d'inquiétudes! Ciel!
conservez-moi assez de vie pour aller jusqu'à elle, et disposez après
cela de ma fortune et de mes jours; je n'ai plus d'autre grâce à vous
demander.
M. de T... parla à quelques concierges de la maison qui s'empressèrent
de lui offrir tout ce qui dépendait d'eux pour sa satisfaction. Il se
fit montrer le quartier où Manon avait sa chambre, et l'on nous y
conduisit avec une clef d'une grandeur effroyable, qui servit à ouvrir
sa porte. Je demandai au valet qui nous menait, et qui était celui qu'on
avait chargé du soin de la servir, de quelle manière elle avait passé le
temps dans cette demeure. Il nous dit que c'était une douceur angélique;
qu'il n'avait jamais reçu d'elle un mot de dureté; qu'elle avait versé
continuellement des larmes pendant les six premières semaines après son
arrivée, mais que, depuis quelque temps, elle paraissait prendre son
malheur avec plus de patience, et qu'elle était occupée à coudre du
matin jusqu'au soir à la réserve de quelques heures qu'elle employait à
la lecture. Je lui demandai encore si elle avait été entretenue
proprement. Il m'assura que le nécessaire, du moins, ne lui avait jamais
manqué.
Nous approchâmes de sa porte. Mon coeur battait violemment. Je dis à M.
de T...: Entrez seul et prévenez-la sur ma visite, car j'appréhende
qu'elle ne soit trop saisie en me voyant tout d'un coup. La porte nous
fut ouverte. Je demeurai dans la galerie. J'entendis néanmoins leurs
discours. Il lui dit qu'il venait lui apporter un peu de consolation,
qu'il était de mes amis, et qu'il prenait beaucoup d'intérêt à notre
bonheur Elle lui demanda, avec le plus vif empressement, si elle
apprendrait de lui ce que j'étais devenu. Il lui promit de m'amener à
ses pieds, aussi tendre, aussi fidèle qu'elle pouvait le désirer Quand?
reprit-elle. Aujourd'hui même, lui dit-il; ce bienheureux moment ne
tardera point; il va paraître à l'instant si vous le souhaitez. Elle
comprit que j'étais à la porte. J'entrai, lorsqu'elle y accourait avec
précipitation. Nous nous embrassâmes avec cette effusion de tendresse
qu'une absence de trois mois fait trouver si charmante à de parfaits
amants. Nos soupirs, nos exclamations interrompues, mille noms d'amour
répétés languissamment de part et d'autre, formèrent, pendant un quart
d'heure, une scène qui attendrissait M. de T... Je vous porte envie, me
dit-il, en nous faisant asseoir; il n'y a point de sort glorieux auquel
je ne préférasse une maîtresse si belle et si passionnée. Aussi
mépriserais-je tous les empires du monde, lui répondis-je, pour
m'assurer le bonheur d'être aimé d'elle.
Tout le teste d'une conversation si désirée ne pouvait manquer d'être
infiniment tendre. La pauvre Manon me raconta ses aventures, et je lui
appris les miennes. Nous pleurâmes amèrement en nous entretenant de
l'état où elle était, et de celui d'où je ne faisais que sortir M. de
T... nous consola par de nouvelles promesses de s'employer ardemment
pour finir nos misères. Il nous conseilla de ne pas rendre cette
première entrevue trop longue, pour lui donner plus de facilité à nous
en procurer d'autres. Il eut beaucoup de peine à nous faire goûter ce
conseil; Manon, surtout, ne pouvait se résoudre à me laisser partir.
Elle me fit remettre cent fois sur ma chaise; elle me retenait par les
habits et par les mains. Hélas! dans quel lieu me laissez-vous!
disait-elle. Qui peut m'assurer de vous revoir? M. de T... lui promit de
la venir voir souvent avec moi. Pour le lieu, ajouta-t-il agréablement,
il ne faut plus l'appeler l'Hôpital; c'est Versailles, depuis qu'une
personne qui mérite l'empire de tous les coeurs y est renfermée.
Je fis, en sortant, quelques libéralités au valet qui la servait, pour
l'engager à lui rendre ses soins avec zèle. Ce garçon avait l'âme moins
basse et moins dure que ses pareils. Il avait été témoin de notre
entrevue; ce tendre spectacle l'avait touché. Un louis d'or, dont je lui
fis présent, acheva de me l'attacher. Il me prit à l'écart, en
descendant dans les cours. Monsieur, me dit-il, si vous me voulez
prendre à votre service, ou me donner une honnête récompense pour me
dédommager de la perte de l'emploi que j'occupe ici, je crois qu'il me
sera facile de délivrer Mademoiselle Manon. J'ouvris l'oreille à cette
proposition, et quoique je fusse dépourvu de tout, je lui fis des
promesses fort au-dessus de ses désirs. Je comptais bien qu'il me serait
toujours aisé de récompenser un homme de cette étoffe. Sois persuadé,
lui dis-je, mon ami, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour toi, et que
ta fortune est aussi assurée que la mienne. Je voulus savoir quels
moyens il avait dessein d'employer. Nul autre, me dit-il, que de lui
ouvrir le soir la porte de sa chambre, et de vous la conduire jusqu'à
celle de la rue, où il faudra que vous soyez prêt à la recevoir; Je lui
demandai s'il n'était point à craindre qu'elle ne fût reconnue en
traversant les galeries et les cours. Il confessa qu'il y avait quelque
danger mais il me dit qu'il fallait bien risquer quelque chose. Quoique
je fusse ravi de le voir si résolu, j'appelai M. de T... pour lui
communiquer ce projet, et la seule raison qui semblait pouvoir le rendre
douteux. Il y trouva plus de difficulté que moi. Il convint qu'elle
pouvait absolument s'échapper de cette manière; mais, si elle est
reconnue, continua-t-il, si elle est arrêtée en fuyant, c'est peut-être
fait d'elle pour toujours. D'ailleurs, il vous faudrait donc quitter
Paris sur-le-champ, car vous ne seriez jamais assez caché aux
recherches. On les redoublerait, autant par rapport à vous qu'à elle. Un
homme s'échappe aisément, quand il est seul, mais il est presque
impossible de demeurer inconnu avec une jolie femme. Quelque solide que
me parût ce raisonnement, il ne put l'emporter, dans mon esprit, sur un
espoir si proche de mettre Manon en liberté.
Je le dis à M. de T..., et je le priai de pardonner un peu d'imprudence
et de témérité à l'amour. J'ajoutai que mon dessein était, en effet, de
quitter Paris, pour m'arrêter, comme j'avais déjà fait, dans quelque
village voisin. Nous convînmes donc, avec le valet, de ne pas remettre
son entreprise plus loin qu'au jour suivant, et pour la rendre aussi
certaine qu'il était en notre pouvoir, nous résolûmes d'apporter des
habits d'homme, dans la vue de faciliter notre sortie. Il n'était pas
aisé de les faire entrer, mais je ne manquai pas d'invention pour en
trouver le moyen. Je priai seulement M. de T... de mettre le lendemain
deux vestes légères l'une sur l'autre, et je me chargeai de tout le
reste.