La reine, pour faire cesser les prétentions de celui-ci, l'avait fait

nommer archevêque de Nicosie[302], la métropole de l'île; mais la

mitre ne pouvait satisfaire l'ambition de ce jeune homme, qui voyait

la couronne de si près. À cette époque, se trouvait à la cour de

Chypre un patricien de Venise nommé André Cornaro, opulent, homme de

plaisir, que quelques aventures de jeunesse avaient fait bannir de sa

patrie. Il était venu passer en Chypre le temps de son exil, parce

que sa famille y avait de grands biens et y jouissait d'une immense

considération. Un de ses ancêtres avait été assez heureux pour prêter

une somme considérable à un des rois de la maison de Lusignan, et en

avait reçu la permission d'accoler les armes du royaume aux siennes.

André Cornaro s'était lié avec le prince Jacques, destiné sans

vocation à l'état ecclésiastique, et était devenu le confident de

ses regrets et de ses plaisirs. Loin de combattre, par ses conseils,

l'ambition de ce jeune homme, il l'avait encouragé et l'avait affermi

dans la résolution de faire valoir ses prétendus droits au trône.

[Note 302: Viveva adulto un figlio naturale del rè, Giacomo di nome,

che dalla regina Elena era stato forzato a vestir abito chiericale, e

poi sostenne l'arcivercovado del regno. (_ibid._)]

Un jour, devant le prince, il laissa voir, comme par hasard, le

portrait d'une nièce fort belle qu'il avait à Venise. Le jeune homme,

condamné au célibat, s'enflamma à cette vue. Cornaro ne négligea

rien pour piquer la curiosité du prince. Le mystère qu'il mit à ses

confidences fit croire d'abord à Jacques que cette belle femme était

la maîtresse de son heureux ami, et la jalousie vint irriter une

passion naissante. Ensuite il apprit avec joie qu'elle se nommait

Catherine Cornaro, et qu'elle était la fille d'un frère d'André[303].

[Note 303: Ces particularités sont tirées de la nouvelle _Relation

de la ville et de la république de Venise_, par FRESCHOT. Sandi dit

à-peu-près la même chose, mais il place la scène plus tard.]

Mais ce changement dans l'état de la personne ne promettait rien

de favorable à son amour. Il n'y avait pas moyen d'en faire sa

maîtresse, et comment espérer qu'elle pût devenir sa femme?

Archevêque, il ne pouvait pas se marier; roi, il ne pouvait pas

épouser la fille d'un particulier.

Cornaro lui fit entrevoir qu'il y aurait quelque moyen de lever

cette dernière difficulté, et lui raconta qu'il n'était pas sans

exemple que des princes destinés à régner eussent épousé des filles

de patriciens de Venise. Une fille de la maison Morosini, maison à

laquelle celle de Cornaro ne cédait en rien, s'était assise sur le

trône de Hongrie. La république l'avait adoptée et dotée richement;

le roi avait tiré d'immenses avantages de cette alliance.

Il n'était pas impossible que le même moyen rendît sortable

l'alliance projetée; mais pour en hasarder la proposition, il

fallait commencer par être roi, et il était aisé de sentir de quelle

importance pouvait être l'appui de la république, pour se maintenir

sur un trône enlevé à un compétiteur.

Ces insinuations avaient exalté l'imagination de l'archevêque, au

point qu'il montra bientôt une extrême impatience de régner, et qu'il

paraissait non-seulement contester les droits de sa soeur, mais même

oublier ceux de son père.

La reine, jugeant qu'il n'attendrait peut-être pas la mort du roi,

pour déclarer hautement ses prétentions, voulut le prévenir, en se

hâtant de prendre des mesures contre lui.

[Note en marge: Il s'enfuit de l'île.]

Il en fut averti, et se cacha dans la maison du baile de Venise, qui

lui procura les moyens de s'embarquer et de passer à Rhodes.

L'asyle donné à un fils du roi, à un rebelle, par un ministre

étranger accrédité à cette cour, était une témérité trop manifeste,

pour qu'on puisse n'y voir aujourd'hui qu'une imprudence de ce

résident. Ce n'est point hasarder une conjecture, que de reconnaître,

dans cet oubli de la circonspection diplomatique, la protection que

les Vénitiens voulaient accorder au jeune prince, ou au moins le soin

qu'ils prenaient d'entretenir des divisions à la cour de Lusignan.

L'historien Sandi déclare formellement que les soins du ministre

vénitien procurèrent la réconciliation du fils avec le père, lorsque

la mort de la reine permit au roi d'avoir une volonté, et que cette

réconciliation fut si sincère, que le roi avait permis à Jacques de

renoncer à l'épiscopat, de quitter l'habit ecclésiastique, et se

proposait même de lui résigner la couronne[304]. On voit ici tout le

soin que les historiens vénitiens prennent de justifier l'usurpation

de Jacques.

[Note 304: SANDI, _Storia civile di Venezia_ (_ibid._)]

Jacques, par sa fuite seule, se déclarait pour toujours le

compétiteur de sa soeur Charlotte, veuve de Jean de Portugal et fille

légitime du roi. Pour donner un appui à cette jeune veuve, on arrêta

son mariage avec Louis, second fils du duc de Savoie. Le roi mourut

bientôt après, empoisonné, à ce qu'on croit[305]. Le mariage n'avait

pas encore été célébré; le prince arriva, épousa la princesse et fut

reconnu roi de Chypre.

[Note 305: Non senza sospetto mediro di veleno (_ibid._)]

[Note en marge: Il obtient l'investiture du soudan d'Égypte.]

Jacques courut implorer l'appui du soudan d'Égypte, lui représenta

que c'était faire injure au seigneur suzerain que de disposer sans

son aveu d'une couronne qui relevait de lui; qu'il ne pouvait

pas y avoir de roi légitime en Chypre, tant qu'il n'y avait pas

d'investiture; qu'il lui appartenait de la donner et que la fille

du roi ne pouvait en hériter au préjudice d'un fils. Cet oubli des

droits d'un héritier mâle ferait passer la couronne dans la maison

de Savoie, avec laquelle le soudan n'avait aucune relation. Le

royaume de Chypre relevant d'une puissance musulmane, la succession

devait y être réglée conformément aux lois musulmanes; on ne pouvait

invoquer l'usage, qui, chez les chrétiens, appelle quelquefois les

femmes à hériter d'une couronne; et quant à l'exclusion que l'on

prétendait opposer à Jacques, parce qu'il était né hors le mariage,

les lois musulmanes étaient moins sévères à cet égard que celles

des chrétiens, et, même chez ceux-ci, les enfans naturels étaient

souvent appelés au trône: le roi actuel de Portugal, le beau-père de

Charlotte, l'était lui-même[306]. À ces instances, Jacques ajouta

toutes les promesses dont les princes ne sont jamais avares dans une

pareille situation. Il offrit le tribut, l'hommage, tout ce que le

soudan voulut exiger; et celui-ci, trouvant une occasion de constater

ses droits, reconnut son client pour héritier de la couronne de

Chypre, le fit revêtir des ornements de la royauté, et écrivit au

prince de Savoie de céder sur-le-champ le trône, sous peine d'en être

chassé[307].

[Note 306: _Ibid._]

[Note 307: _Ibid._]

[Note en marge: Il débarque dans l'île et s'empare du trône.]

Louis de Savoie eut beau représenter qu'il était le mari de l'unique

héritière des Lusignan, que celui qui réclamait la couronne devait en

être exclu, à cause de sa naissance illégitime. Le soudan ne voulut

entendre aucune de ces raisons, il fournit des troupes à Jacques;

celui-ci débarqua dans l'île, où il fut secondé puissamment par les

intrigues d'André Cornaro, et le premier château qu'il occupa, fut

mis sous la garde d'un Vénitien[308]. Les Génois prirent le parti de

la reine Charlotte et de son mari; c'en était assez pour décider la

république de Venise à embrasser la cause de Jacques.

[Note 308: Occupato pria il castello di Siguri ch'ei diè in custodia

a Filippo Pesaro Veneziano (_ibid._)]

Le roi et la reine se sauvèrent à Rhodes et ensuite à Naples, ne

conservant qu'un vain titre, dont les ducs de Savoie se sont prévalus

depuis, pour prendre la qualité de rois de Chypre et de Jérusalem.

[Note en marge: XIII. Il épouse Catherine Cornaro, comme fille

adoptive de la république. 1469.]

Jacques, paisible possesseur du royaume, témoigna sa reconnaissance

à Cornaro par des faveurs royales; mais entraîné par le goût des

plaisirs jusqu'à la dissolution, il oublia l'alliance qu'il avait

projetée avec la nièce de ce patricien. Le pape Pie II, qui, dans ce

temps-là, ne le traitait pas d'usurpateur, lui fit proposer une de

ses parentes[309]. Le roi préféra la fille d'un des princes de la

Morée, mais il devint veuf peu de de temps après[310]. Alors André

Cornaro renoua le projet formé long-temps auparavant, et, offrant

à-la-fois la protection des Vénitiens et sa nièce, il détermina

Jacques à accepter l'une et l'autre. Catherine Cornaro, adoptée par

la république, apporta une riche dot, qui fut hypothéquée sur les

villes de Famagouste et de Cérines. La jeune reine arriva sur une

escadre vénitienne: et la seigneurie, en acquérant un droit sur deux

villes importantes, se ménagea le droit de réversibilité sur la

couronne que sa fille adoptive allait porter.

[Note 309: _Ibid._]

[Note 310: _Ibid._]

[Note en marge: Il meurt. 1472.]

Ceci se passait en 1469. Trois ans après, le roi Jacques mourut,

laissant sa veuve enceinte et trois enfants naturels, dont deux

garçons et une fille, et on ne manqua pas d'attribuer au poison une

mort prématurée[311]. Par son testament, il déclara que, si la reine

mettait au monde un fils, ce fils hériterait du royaume et resterait,

pendant sa minorité, sous la tutelle de sa mère et de son oncle André

Comaro; que, si la reine accouchait d'une fille, le royaume serait

partagé entre la fille et la mère, et qu'enfin, à défaut d'enfants

légitimes, la couronne serait dévolue aux enfants naturels, suivant

l'ordre de primogéniture[312].

[Note 311: Sandi jette le soupçon de cet empoisonnement sur la reine

Charlotte; mais cette inculpation odieuse décèle la partialité d'un

historien vénitien.]

[Note 312: Marin Sanuto ne rapporte pas tout-à-fait ce testament

avec les mêmes circonstances. Je suis la version la plus générale.

Au surplus il ne résulte rien de ces différences pour les évènements

ultérieurs.]

Il résultait, de cet état de choses, une complication de chances et

d'intérêts, dont tous les partis espéraient profiter. Le roi Jacques

avait recommandé son royaume et sa veuve à la république. Cette

recommandation était peu nécessaire: depuis plusieurs années, la

seigneurie entretenait constamment une escadre en station dans les

rades de l'île, et, de temps en temps, la grande flotte, qui faisait

alors la guerre aux Turcs, venait faire des apparitions sur ces côtes.

[Note en marge: Catherine Cornaro en possession du gouvernement.]

Dès que le roi eut fermé les yeux, l'amiral vénitien se rendit

auprès de Catherine, qui prit sans obstacle les rênes du

gouvernement. Il reçut, quelques jours après, une lettre de l'autre

reine, Charlotte, épouse du prince de Savoie, qui réclamait ses

droits et invoquait la justice des Vénitiens, anciens alliés de sa

maison[313]. Cette lettre ne pouvait être considérée que comme une

protestation, car il était aisé de prévoir qu'il n'y avait rien à en

espérer.

[Note 313: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8, ch. 12.]

L'amiral n'avait garde d'admettre une pareille réclamation; il

n'hésita pas à répondre que le roi Jacques avait succédé légitimement

à son père, et la reine Catherine à son mari; que celle-ci était

la fille adoptive de la république, et que les Vénitiens étaient

d'autant plus obligés à défendre cette couronne, qu'ils y étaient

appelés par droit de réversibilité.

Une telle lettre repoussait bien loin les justes prétentions de la

fille légitime des Lusignan, mariée d'ailleurs à un prince sans

capacité[314]. Peu de temps après, sa rivale accoucha d'un fils, qui

fut tenu sur les fonts baptismaux par le général vénitien et les

provéditeurs[315].

[Note 314: Uomo di poche faccende, il quale, lasciata la moglie, se

ne vive lussuriosamente con le meretrici.

(_Delle guerre de' Veneziani nel Asia, dal 1470 al 1474_.)]

[Note 315: SANDI, _ubi suprà_.]

Mais il existait dans l'île plusieurs partis: les uns regrettaient

la fille du vieux roi Jean: les autres favorisaient les bâtards du

roi Jacques, qui étaient encore dans l'île avec leur soeur: tous

s'accordaient à détester le gouvernement des étrangers, et par

conséquent la reine Catherine et son oncle André Cornaro.

[Note en marge: XIV. Conjuration contre elle.]

À la tête de ces mécontents, était l'archevêque de Nicosie. Il se

trouvait alors ministre auprès du roi de Naples; il négocia dans

cette cour, présenta son parti comme en état de chasser les Vénitiens

du royaume, pour peu qu'il fût secondé, et proposa au roi d'unir

ses intérêts à ceux de la faction, en mariant Alphonse, son fils

naturel, avec la fille naturelle du roi Jacques, qui était restée en

Chypre[316], et qui n'avait encore que six ans.

[Note 316: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 12.]

Ferdinand d'Arragon, dont l'ambition n'avait d'égale que sa haine

pour les Vénitiens, se livra avec ardeur à l'espoir de satisfaire

à-la-fois l'une et l'autre. Il autorisa de son nom les sinistres

projets de l'archevêque. Celui-ci, de retour en Chypre, disposa les

choses avec une telle habileté, que la conjuration éclata et réussit,

sans que le gouvernement de l'île eût le temps de la prévenir. On

avait profité d'un moment où l'escadre vénitienne s'était éloignée.

Dans la nuit du 13 novembre 1473[317], André Cornaro reçut un message

de la reine, qui le mandait au palais; c'était un ordre supposé.

Il fut assassiné dans le trajet, avec un autre Vénitien nommé Marc

Bembo, et le médecin du roi Jacques, accusés l'un et l'autre d'avoir

eu part, comme lui, à la mort de ce prince. Pendant ce temps, le

palais était investi, et les conjurés se saisissaient du jeune roi et

de sa mère.

[Note 317: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, N. Marcello.]

Mais ils ne levaient point encore le masque entièrement. Leur objet,

disaient-ils, n'était point de détrôner le jeune roi. Le meurtre

de Cornaro n'était que l'effet du ressentiment des soldats, qu'il

privait de leur paie; l'unique résultat de cette mort était que la

reine se trouvait délivrée de l'oppression que son oncle exerçait sur

elle, et le royaume des rapines de cet étranger également insatiable

et prodigue.

Ils forcèrent la reine tremblante d'écrire au gouvernement vénitien,

pour présenter la révolution sous cette couleur. Ils s'emparèrent du

commandement dans toutes les places, et firent annoncer publiquement

le prochain mariage de la fille naturelle du roi Jacques avec

Alphonse, en donnant à celui-ci le titre de prince de Galilée, qui

était en Chypre celui de l'héritier présomptif de la couronne[318].

[Note 318: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 12. Mais

il supprime une partie de ces détails et il les supprime à dessein,

car ils sont dans Coriolan CIPPICO, _delle guerre de' Veneziani nel

Asia, dal 1470, al 1474_, au commencement du 3e livre.]

Ils espéraient, par ces assurances, retarder les mesures de vengeance

auxquelles il fallait s'attendre de la part de la république, et

on se flattait que les Vénitiens seraient prévenus dans l'île, par

les troupes que le roi de Naples et même le soudan d'Égypte avaient

promis d'envoyer. Le ministre de Venise résidant en Chypre, n'ayant

point de forces pour s'opposer aux projets des conjurés, affectait de

croire à la sincérité de leurs protestations[319]; mais à la première

nouvelle de ces évènements, l'amiral Moncenigo quitta sa station sur

les côtes de la Morée, sans attendre même les ordres du sénat. Tous

les bâtiments de guerre, qui croisaient dans les échelles du Levant,

eurent ordre de le joindre et de lui amener tout ce qu'il y avait

de troupes disponibles à Candie et ailleurs[320]. En arrivant en

Chypre, il trouva les rebelles dispersés par la seule apparition de

son avant-garde, qui l'avait précédé de quelques jours. Les chefs de

la conjuration avaient pris la fuite; il n'eut plus qu'à punir les

autres, et à mettre des garnisons vénitiennes dans les principales

villes du royaume.

[Note 319: Il bailo, benchè sapesse che essi dicevano il falso,

nondimeno, accomodandosi al tempo, promise loro di far ogni cosa.

_Guerra de' Veneziani_, etc., et il faut remarquer que l'auteur de ce

livre devait être bien instruit de ces évènements, car il commandait

la galère qui aborda en Chypre la première, quelques jours après.]

[Note 320: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 12.]

[Note en marge: Mort du fils de la reine.]

[Note en marge: La république fait enlever ses enfants naturels.]

Le jeune prince, dont la reine était accouchée, mourut en 1475[321].

Cette mort ouvrait la carrière aux prétentions des enfants naturels:

ils étaient encore dans l'île. La république les fit enlever et

conduire à Venise.

[Note 321: _Ibid._]

Au moyen de cet enlèvement, il n'y eut plus qu'un parti dans l'île,

celui de la reine, ou pour mieux dire, des Vénitiens; car, héritiers

d'une princesse veuve et sans enfants, ils se regardaient déjà comme

maîtres du royaume, et en saisissaient toute l'administration.

Catherine ne pouvait leur disputer une autorité dont elle leur était

redevable.

Par une de ces précautions qui caractérisent la prévoyance du

gouvernement vénitien, la seigneurie voulut s'assurer de tous les

moyens de domination dans l'île, en y transportant cent familles

nobles, et y assignant à chacune un revenu de trois cents ducats

sur le trésor du royaume. Mais ce trésor se trouva insuffisant; les

nobles montrèrent peu d'empressement à s'expatrier, et ce projet,

quoique arrêté dans le conseil, resta sans exécution[322], chose

presque inouie dans l'histoire du gouvernement de Venise.

[Note 322: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8. ch. 12.]

[Note en marge: XV. Compétiteurs à cette couronne.]

Le roi de Naples poursuivait toujours son dessein d'enlever cette

importante possession à la république. C'était un droit bien

équivoque, que celui de son fils Alphonse, qui n'était pas encore

marié, mais seulement fiancé avec la fille naturelle du roi Jacques.

Tant que le mariage n'était pas conclu, le prince ne pouvait réclamer

les droits de sa femme; comment conclure ce mariage avec une fille

impubère, qui d'ailleurs était entre les mains des Vénitiens? et,

dans tous les cas, les droits de la jeune princesse ne pouvaient

passer qu'après ceux de ses frères.

Pour fonder ses prétentions sur des titres plus réels, Ferdinand

imagina de déterminer l'ancienne reine Charlotte à adopter Alphonse.

Cette princesse y consentit, et transporta tous ses droits au fils

naturel du roi de Naples, ne voyant pas que, bâtards pour bâtards,

ceux de la maison de Lusignan méritaient la préférence sur ceux

d'Arragon. Mais elle n'écoutait que sa haine contre son frère et

contre ses neveux.

Le roi de Naples croyait avoir fait une grande combinaison politique,

en réunissant sur la tête de son fils Alphonse les droits des deux

branches rivales de la maison de Lusignan. C'est une faiblesse

naturelle aux princes, de vouloir que tout ce que la passion leur

conseille paraisse légitime aux yeux des peuples. Il se flattait de

produire un soulèvement général des Cypriotes, en leur montrant la

fille naturelle du roi Jacques ou l'héritière légitime du roi Jean.

Dans cette vue, il essaya de faire enlever la jeune princesse, qui

venait d'être transférée à Venise. Elle y jouissait d'une apparence

de liberté; mais on juge avec quel soin elle était surveillée par un

gouvernement qui poussa toujours jusqu'à l'excès la méfiance et les

précautions.

Le conseil des Dix fut informé qu'un petit bâtiment napolitain

devait arriver à Venise, sous prétexte d'y vendre sa cargaison;

mais que l'équipage de ce bâtiment était composé d'hommes de main,

qui s'étaient chargés d'enlever la fiancée d'Alphonse. Aussitôt la

princesse fut envoyée dans la citadelle de Padoue, avec ses frères,

et, peu de temps après, on sut qu'elle y était morte. Quand on ne

veut pas être accusé d'empoisonnement, il est fâcheux d'être si bien

servi par la fortune.

Le gouvernement vénitien, de son côté, faisait des préparatifs

pour faire enlever la reine Charlotte, qu'on savait devoir passer

incessamment d'Italie en Égypte, sur des vaisseaux génois.

L'amiral de la république reçut l'ordre d'intercepter ces vaisseaux,

mais il ne put les rencontrer; et la fille des Lusignan fut obligée

de remercier la fortune de l'avoir conduite jusqu'à la cour d'un

soudan, dont elle allait implorer la protection.

De ce nouvel asyle, elle entretint quelques intelligences dans son

royaume; et ce fut principalement avec un noble vénitien, nommé

Marc Venier, mécontent de la reine actuelle, qui n'avait pas, selon

lui, reconnu dignement quelques services qu'il lui avait rendus. Ce

patricien trama une conspiration en faveur de la reine Charlotte.

Il ne se promettait pas moins que d'assassiner la reine Catherine;

mais ce complot fut découvert long-temps avant l'époque marquée pour

son exécution; les auteurs le payèrent de leur tête, et la reine

Charlotte, renonçant à reconquérir un royaume dans lequel elle ne

pouvait pas même aborder, repassa en Italie.

[Note en marge: XVI. Le gouvernement vénitien exige que la reine

Catherine abdique. 1488.]

Ces divers évènements conduisirent jusqu'en 1488. Il y avait vingt

ans que les Vénitiens étaient arrivés en Chypre avec la reine

Catherine. Il y en avait quinze qu'ils y gouvernaient sous son nom.

Mais ce n'était pas assez pour eux. Par une contradiction, qui

ailleurs eût été monstrueuse, la république prétendait hériter à

titre de mère, et se montrait impatiente d'hériter. On peut juger

combien la résistance de Catherine devait être épuisée après une

oppression de quinze ans, qui avait pour objet de la dépouiller, en

fatiguant sa constance. En public, on la traitait encore de reine;

dans l'intérieur, on avait soin de lui rappeler qu'elle n'était que

Catherine Cornaro.

Cependant elle supportait cette obsession avec une patience qui

désespérait ses tyrans. À la fin, ils voulurent consommer leur

première usurpation par une autre, et quand il fallut proposer

dans le conseil une nouvelle iniquité, les raisons politiques ne

manquèrent pas.

Catherine n'était pas encore dans un âge qui pût rassurer entièrement

sur la réversibilité de sa succession. Si elle se remariait, si elle

avait un enfant, la république perdait en un instant le fruit de

vingt ans de soins, pour s'assurer le royaume de Chypre. Quelques-uns

des parents que la reine avait à Venise, s'étaient oubliés jusqu'à

laisser percer l'ambition de prendre le titre de princes. Le tribunal

des inquisiteurs d'état leur imposa silence, et arrêta que s'il y en

avait un seul qui désobéît, on le ferait noyer pour l'exemple[323];

mais de pareilles prétentions annonçaient que la reine de Chypre ne

manquerait pas d'héritiers. Un gouvernement aussi prudent ne pouvait

se dispenser de prévenir un si grand danger. En conséquence, il fut

arrêté qu'on exigerait de Catherine une renonciation formelle à la

couronne. Une guerre venait d'éclater entre les Turcs et le soudan

d'Égypte. De grandes armées allaient passer à la vue de l'île de

Chypre, il était impossible de ne pas la mettre en état de défense.

[Note 323: Art. 1 de la première addition aux Statuts des

inquisiteurs d'état, manuscrit de la Bibliothèque-du-Roi.--Nº 1010

H/264 et 10462.]

On choisit, pour faire porter cette décision à la reine, son propre

frère. Cette mission fut donnée à Georges Cornaro, par le conseil des

Dix. C'était lui signifier qu'il fallait y réussir. Sans faire la

moindre observation, il s'embarqua, et la grande flotte arriva en

même temps que lui, sur les côtes de l'île.

Georges Cornaro dit à la reine, sa soeur, que, Chypre étant menacée

d'une invasion des Ottomans, les Vénitiens se voyaient dans la

nécessité de prendre ce royaume sous leur protection immédiate; qu'il

était de l'intérêt de ses sujets et du sien même, qu'elle abdiquât la

couronne et se rendît à Venise, où elle trouverait un établissement

digne de son rang. Catherine voulut d'abord représenter que sûrement

on avait fait d'infidèles rapports à la seigneurie sur l'état du

royaume: elle demandait la permission d'adresser des renseignements

plus exacts au sénat, persuadée que, mieux instruit, il changerait

de détermination. Son frère lui répondit que le sénat n'en changeait

jamais.

Elle sollicita des délais pour prendre conseil; mais Cornaro lui fit

remarquer qu'on avait déjà relevé la garde du palais, et que tous les

postes étaient occupés par des troupes vénitiennes.

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 32 / 33 段