détroit de Constantinople. On la disait composée de cent huit galères
et de deux cents autres bâtiments, portant une armée de soixante-dix
mille hommes. Il y avait probablement quelque exagération dans ces
récits, car le nombre des vaisseaux ne paraîtrait pas proportionné
à celui des troupes; mais il est certain que cette armée était
numériquement fort supérieure à celle de la république, car il n'y
avait alors que trente-cinq galères vénitiennes dans l'Archipel.
Toute cette grande flotte, qui formait une ligne de six milles
d'étendue, vint jeter l'ancre dans le canal qui sépare l'île de
Négrepont du continent de la Grèce.
Cette mer n'avait pas vu un si grand nombre de vaisseaux depuis
la flotte de Xerxès. C'était aux mêmes lieux, c'est-à-dire entre
l'île d'Eubée et la côte de l'Attique, que les mille voiles de ce
conquérant s'étaient avancées contre les Athéniens. Pour rendre
la ressemblance plus parfaite, l'armée de terre se déploya sur le
rivage, et Mahomet vint placer sa tente sur un promontoire, où le
grand-roi avait élevé ses pavillons.
[Note en marge: Inaction de l'amiral vénitien.]
[Note en marge: Siége et prise de la capitale.]
Mais il n'y avait point ici de Thémistocle. Les trente-cinq galères
vénitiennes étaient dans le golfe Saronique, sous l'île de Salamine.
Elles n'avaient qu'à doubler la pointe de l'Attique, pour se trouver
en face des ennemis. Nicolas Canale, qui les commandait, ne voulut
jamais faire le moindre mouvement. Il attendait des renforts de
Candie, et, sous ce prétexte, il laissa les Turcs opérer sans
obstacle le débarquement de leurs troupes à Négrepont, unir cette île
avec le continent par un pont de bateaux, et commencer l'attaque de
la ville. Elle avait Paul Erizzo pour gouverneur. Dans l'intervalle
du 25 juin au 12 juillet, les Turcs livrèrent cinq assauts furieux
à la place. Dès les trois premiers, ils avaient perdu plus de vingt
mille hommes, et trente galères avaient été coulées à fond par
l'artillerie des assiégés. Mahomet se vit obligé de faire débarquer
les équipages, pour continuer les opérations du siége. Le moment
était assurément bien favorable pour attaquer cette flotte à moitié
désarmée. Il était facile de rompre le pont de l'Euripe, toute
l'armée turque se trouvait enfermée dans l'île, sans vivres et sans
moyens d'en sortir. Les capitaines vénitiens représentaient cette
situation des choses à leur amiral; ni leurs instances pour obtenir
la permission de combattre, ni les signaux continuels que faisait la
ville pour obtenir du secours, rien ne put ébranler Canale dans son
système de temporisation.
Cependant les assiégés étaient dans la détresse; ils tuèrent encore
quinze mille hommes à l'ennemi dans un quatrième assaut. Enfin, le
12 juillet, la place fut emportée de vive force, et les historiens
prétendent qu'elle coûta soixante-dix-sept mille hommes aux
assiégeants. Il est vraisemblable que ces nombres sont fort exagérés;
mais cette exagération n'est point nécessaire pour faire juger de la
vigueur de la résistance.
Les débris de la garnison, qui avait perdu six mille hommes, se
retirèrent dans le château; là, le vaillant gouverneur se défendit
encore quelques jours, enfin ils se virent réduits à capituler.
Mahomet leur promit de leur sauver la tête; et on ajoute que, par une
odieuse subtilité, voulant satisfaire sa vengeance sans violer son
serment, il fit scier le brave Erizzo par le milieu du corps[289].
[Note 289: SANDI, _Storia civile de Venezia_, lib. 8, cap. 9.]
Cette barbarie est encore un de ces faits dont il est permis de
douter. Plusieurs traits de la vie de Mahomet II démentent une
pareille atrocité, et l'historien le plus exact de ce temps-là, Marin
Sanuto, n'en fait pas mention. Il se borne à dire que Paul Erizzo
perdit la vie[290].
[Note 290: Il n'est pas mention de ce fait dans l'_Histoire turque_
de Saadud-din-Mehemed HASSAN, règne de Mahomet II, traduite par
GALLAND. On raconte aussi que Mahomet devenu maître de la fille de
ce brave gouverneur, voulut la forcer de céder à un amour qui ne
s'exprimait que par des menaces, et que, furieux de ses refus, il lui
fit trancher la tête.]
[Note en marge: Punition de l'amiral.]
Dès que l'amiral vénitien apprit la reddition de la place, il se
détermina à lever l'ancre; mais ce fut pour se réfugier à Candie.
Il n'y eut qu'un cri d'indignation contre lui dans Venise. Pierre
Moncenigo reçut ordre de partir pour aller prendre le commandement
de la flotte, de faire mettre Nicolas Canale aux fers, et de
l'envoyer dans les prisons du conseil des Dix.
Il le trouva faisant une attaque tardive et infructueuse contre les
Turcs maîtres de Négrepont. Ce lâche, ou inepte général, conduit
à Venise, fut condamné seulement à un exil perpétuel et à la
restitution du traitement qu'il avait reçu: trop faible châtiment
d'une faute si fatale à sa patrie, que d'en être banni après l'avoir
compromise. Suivant l'historien Sandi[291], on attribua sa faiblesse
à la présence d'un jeune fils qu'il avait sur sa galère, ce qui fit
rendre une loi, qui défendait aux généraux vénitiens d'embarquer
leurs enfants avec eux.
[Note 291: _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 9.]
Les puissances d'Italie, et sur-tout le roi de Naples, sentirent
que, si les Turcs se rendaient maîtres de toute la Grèce, et par
conséquent d'une partie des rivages de l'Adriatique, on ne pourrait
plus naviguer avec sûreté dans cette mer, et que peut-être ils
seraient eux-mêmes tentés de la passer. Cette crainte fit naître
une ligue à laquelle accédèrent successivement le pape, le roi de
Naples Ferdinand d'Arragon, le duc de Milan, le duc de Modène et les
républiques de Lucques, de Sienne et de Florence[292].
[Note 292: _Ibid._]
Pour combattre au-delà de la mer, cette ligue ne pouvait offrir aux
Vénitiens qu'un faible secours, aussi les Turcs faisaient-ils des
progrès dans la Morée. Ils s'avancèrent jusqu'aux frontières de la
Dalmatie, s'élevèrent au nord du golfe, pénétrèrent dans le Frioul,
et mirent à feu et à sang les environs d'Udine, qui put voir l'armée
turque du haut de ses remparts. Les dangers que courait l'Allemagne
méridionale, firent espérer un moment quelques secours de la part
de l'empereur Frédéric III. La république les sollicita vainement
par une ambassade. La diète et Frédéric se bornèrent à de fastueuses
promesses, qui restèrent sans exécution. La flotte vénitienne, forte
de quarante-sept galères, ravageait pendant ce temps-là les îles de
l'Archipel. Dix-neuf galères du pape, dix-sept du roi de Naples, et
deux de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, vinrent la joindre. Le
plus grand exploit de cette armée fut la surprise de Smyrne, que l'on
détruisit entièrement par les flammes. Les soldats firent hommage au
légat, qui commandait l'escadre pontificale, de cent trente-sept
têtes, pour lesquelles ils reçurent autant de ducats.
[Note en marge: Nicolas Trono, doge. 1471.]
Le doge Christophe Moro mourut sur ces entrefaites et fut remplacé
par Nicolas Trono, vieillard de soixante-quatorze ans, qui s'était
fort enrichi à Rhodes, où il avait fait le commerce pendant quinze
ans, ce qui semble prouver qu'à cette époque cette profession n'était
pas encore interdite aux patriciens. On évaluait sa fortune à
quatre-vingt mille ducats, ce qui revient à quatre cent quatre-vingt
mille francs. C'était alors une fortune notable. Rappelons-nous que,
cinquante ans auparavant, le doge Thomas Moncenigo comptait dans
Venise plusieurs nobles ayant jusqu'à soixante-dix mille ducats de
revenu.
[Note en marge: VIII. Alliance de la république avec le roi de Perse.]
Toutes les espérances des Vénitiens se tournaient vers l'Orient.
C'était du roi de Perse qu'ils attendaient la diversion la plus
efficace[293]. Il envoya d'abord une armée de troupes légères,
qui entrèrent dans l'Asie mineure par la Géorgie, et ravagèrent
la côte méridionale de la mer Noire, tandis que Moncenigo, avec sa
flotte, dévastait les rives de l'Archipel. Ce n'était d'abord qu'une
incursion, dont le pillage semblait être l'unique objet. Bientôt
après cent mille hommes, partis des bords de l'Euphrate, traversèrent
toute l'Asie mineure, vinrent battre les troupes ottomanes dans la
Natolie, et s'emparèrent de plusieurs places de cette province. Cette
armée n'avait point d'artillerie; il fallut que les Vénitiens lui en
envoyassent, ainsi que des munitions et des canonniers.
[Note 293: L'ambassade et les secours que les Vénitiens lui
envoyèrent à cette occasion, furent confiés à Josaphat Barbaro, qui
publia une relation de son voyage, mais il n'y dit pas un mot de sa
négociation, ni de la guerre. Ambroise Contarini fut envoyé pour lui
succéder dans cette mission, et a publié aussi son itinéraire.]
Mahomet, pour ralentir les progrès de ces attaques, fit proposer la
paix aux Vénitiens, peut-être sans avoir intérieurement le dessein de
la conclure. Il demandait la cession de la ville de Croye en Albanie,
enlevée à son père Amurath par Scanderberg, et que celui-ci avait
depuis consignée aux Vénitiens. Du reste, il offrait de remettre les
choses sur le pied où elles étaient avant la guerre, sauf la conquête
de Négrepont qu'il voulait retenir. Le sénat exigea la restitution de
cette île, et la négociation fut rompue. Il y a une chose remarquable
dans cette négociation, c'est qu'elle fut traitée par le conseil des
Dix. Ce tribunal, après avoir usurpé tant de pouvoir, s'emparait de
la direction des affaires politiques.
[Note en marge: Guerre dans l'Asie mineure. 1473.]
Le sultan se hâta de passer d'Europe en Asie avec une armée infectée
de la peste, pour combattre les Persans, dont les troupes, commandées
par le roi en personne, s'étaient grossies considérablement. Trois
combats terribles eurent lieu en trois jours. Dans le premier, la
cavalerie turque, forte de quarante mille hommes, fut totalement
dispersée. Le lendemain, Mahomet donna une bataille générale, où il
perdit plus de la moitié des siens. Le jour suivant, les Persans
environnèrent son camp, et l'auraient sans doute forcé, s'ils eussent
eu une artillerie comparable à la sienne. Mais le canon des Turcs
fit un tel ravage, qu'il fut impossible aux assaillants de pénétrer
dans le retranchement. Ces derniers essuyèrent une perte immense, se
replièrent en désordre, et Ussum-Casan se retira derrière l'Euphrate,
pour se préparer à une nouvelle campagne. Ce fut ainsi que se termina
celle de 1473.
[Note en marge: Nicolas Marcello, doge. 1473.]
Cette année vit mourir le doge, élevé sur le trône vingt mois
auparavant; on lui donna pour successeur Nicolas Marcello presque
octogénaire.
La diversion des Persans ne fut pas d'un grand secours aux Vénitiens
pendant la campagne suivante, parce que Mahomet eut l'adresse de
susciter à Ussum-Casan des embarras, qui dégénérèrent en guerre
civile, et qui le retinrent dans ses propres états.
[Note en marge: IX. Guerre en Albanie. 1474.]
[Note en marge: Belle défense de Scutari par les Vénitiens.]
Tranquille de ce côté, le sultan porta une armée en Albanie. La
principale place de cette côte était Scutari. Les Turcs y trouvèrent
une résistance digne des temps héroïques. Un assaut qui dura huit
heures leur coûta sept mille morts. Cette belle défense couvrit de
gloire Antoine Loredan, qui, avec une faible garnison de deux mille
cinq cents hommes, brava une armée de soixante mille Turcs, la faim,
la soif[294], et força les ennemis à lever le siége. Une attaque du
roi de Hongrie, qu'on détermina enfin à entrer en campagne, obligea
les Turcs d'abandonner l'Albanie pour se porter sur les bords du
Danube.
[Note 294: Erano morti di sete, fra fanciulli, vecchi e donne, della
gente inutile più di due mila persone.
(_Guerre de' Veneziani nell' Asia, dal 1470 al 1474_.)]
[Note en marge: Pierre Moncenigo, doge. 1474.]
Thomas Marcello, qui régnait alors, est un de ces doges obscurs, qui
n'appartiennent pas à l'histoire, mais dont le nom ne pourrait être
supprimé, sans jeter quelque confusion dans la chronologie. Il eut
pour successeur, en 1474, un guerrier illustre, ce Pierre Moncenigo,
que nous avons vu commander les flottes de la république dans
l'Archipel, et que Venise perdit, peu de temps après, d'une maladie
qu'il avait contractée dans la dernière campagne. On élut à sa place
André Vendramino, le 5 mars 1476.
[Note en marge: André Vendramino, doge. 1476.]
L'élection de Vendramino a ceci de remarquable, que ce fut le premier
exemple de l'élévation au dogat d'un homme nouveau, c'est-à-dire
issu de l'une des familles admises dans le grand conseil à la fin
de la guerre de Chiozza. Il descendait d'un banquier ennobli cent
ans auparavant, pour avoir fourni à ses dépens un vaisseau dans
les dangers de la république. Les cris de quelques anciens nobles,
qui regardaient la couronne comme le patrimoine exclusif de leurs
maisons, n'empêchèrent pas le parti de Vendramino de triompher.
C'était un homme allié à des familles puissantes, riche de cent
soixante mille ducats, libéral, père de onze enfants, qui armait
à lui seul un gros vaisseau pour le commerce d'Alexandrie, et qui
donnait jusqu'à sept mille ducats de dot à ses filles[295].
[Note 295: Marin SANUTO _Vite de' duchi_, A. Vendramino.]
La guerre contre les Turcs traînait en longueur, elle était
ruineuse, et pouvait se terminer par des désastres. Le gouvernement
vénitien sollicitait de tous côtés des secours. Florence, le duc
de Milan, le duc de Modène, fournirent quelque argent pour armer
des galères. Il n'y avait rien à espérer du roi de Naples. Il était
alors brouillé avec la république, pour des affaires sur lesquelles
nous aurons occasion de revenir. Le pape Sixte IV, protecteur de
ce prince, refusa de contribuer aux frais d'une guerre, qui devait
intéresser si vivement le chef de la chrétienté. Les Vénitiens en
furent si indignés, qu'ils rappelèrent leurs ambassadeurs de Rome,
interrompirent leurs relations avec le saint-siége, et menacèrent
même de faire convoquer, de concert avec la France et l'empire, un
concile auquel le pape serait dénoncé.
Un de leurs anciens généraux, Barthélemi Coléone, descendant, dit-on,
des anciens seigneurs de Bergame, et inventeur de l'usage de traîner
l'artillerie sur les champs de bataille, mourut à cette époque, et
légua à la république une somme de deux cents seize mille ducats,
à condition qu'on lui érigerait à Venise une statue équestre. Ce
général avait montré beaucoup de talent. Sa fidélité n'avait pas
toujours été aussi incontestable, mais il avait rendu de grands
services. On accepta le legs, et la statue fut élevée.
De nouvelles négociations avec le sultan amenèrent une trève
momentanée; mais les espérances de paix ne tardèrent pas à
s'évanouir. Venise déploya alors tout l'appareil de sa puissance. Une
flotte de cent galères se rassembla à Naples de Romanie, et le nom de
son général, Antoine Loredan, le défenseur de Scutari, paraissait un
garant certain des succès de cette campagne.
Par-tout où les Turcs se présentèrent sur les côtes de la Grèce,
ils trouvèrent cet infatigable adversaire. Un pacha vint, à la tête
de quarante mille hommes, mettre le siége devant Lépante; Loredan
ravitailla la place et la secourut si puissamment, que tous les
assauts des Turcs furent repoussés.
En Albanie, une autre armée investit la ville de Croye; l'amiral eut
la gloire de la délivrer.
[Note en marge: Invasion des Turcs dans le Frioul. 1477.]
Le pacha de Bosnie osa attaquer la république de plus près; il passa
le Lisonzo au mois d'octobre 1477, tailla en pièces les troupes
vénitiennes rassemblées près de Gradisca, et poussa jusqu'au
Tagliamento, jusqu'à la Piave. Du haut des tours de Venise, on vit
la flamme qui dévorait les villages de cette contrée[296]. Toutes
les troupes disponibles accoururent; la population de Venise fut
enrégimentée; toutes les provinces prirent les armes pour repousser
l'invasion des Ottomans, et on ne leur laissa pas même la joie
d'emporter le butin qu'ils avaient fait. Mais, en se retirant, ils y
laissèrent un autre fléau: la peste s'y manifesta et pénétra, au mois
de décembre, dans la capitale de la république. Ses ravages furent
affreux, la terreur répandue par ce fléau dispersa les conseils.
[Note 296: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 9. sino in
Venezia dalle torri delle chiese se ne videro le fiamme.]
[Note en marge: X. Négociations.]
Tout-à-coup on apprit que le roi de Hongrie avait fait sa paix
séparée avec le sultan, et était même devenu son allié. Cette
défection jeta les Vénitiens dans les plus vives alarmes. Comme ils
avaient soin d'entretenir toujours quelque négociation entamée, ils
firent annoncer qu'ils étaient résignés à quelques sacrifices. Ils
ne demandaient plus la restitution de Négrepont; ils cédaient Croye,
quelques parties de la Morée, et se soumettaient même à payer au
grand-seigneur un tribut de mille ducats; mais celui-ci, délivré de
toute inquiétude du côté de la Hongrie, par le traité, et du côté
de la Perse, par la mort d'Ussum-Casan, crut que le moment était
venu de chasser entièrement les Vénitiens de la Grèce. Il conduisit
lui-même une nouvelle armée en Albanie. Ce fut encore Loredan qui lui
disputa le terrain. Croye succomba après un long siége, vaincue par
la famine. Ses habitants, furent massacrés, malgré la capitulation.
Scutari soutint une multitude d'assauts, dont un seul dura toute une
journée, toute une nuit et le jour suivant. L'armée turque, rebutée
par cette héroïque défense, se jeta sur Drivasto, Sebenigo, Alessio,
et se vengea par d'horribles cruautés.
Une nouvelle tentative des Ottomans sur le Frioul n'eut pas plus de
succès que les deux premières.
[Note en marge: Traité de paix. 1479.]
Enfin grâce à cette belle résistance, la république obtint la paix,
le 26 janvier 1479, et il lui en coûta Négrepont, les villes de Croye
et de Scutari dans l'Albanie, Tenaro dans la Morée, l'île de Lemnos,
et un tribut de dix mille ducats, dont Bajazet II la dispensa, en
1482, lorsqu'il renouvela ce traité, après son avènement au trône.
Tout le reste fut rendu de part et d'autre. La république eut même
la liberté de recueillir les habitants de Scutari, qui ne voudraient
pas devenir sujets du sultan. Il n'y restait que quatre ou cinq cents
hommes et cent cinquante femmes; on leur assigna à chacun un secours
annuel de trente ducats.
[Note en marge: Peste à Venise.]
La peste apportée par les Turcs fut affreuse. Elle pénétra dans toute
l'Italie, et dura, à Venise, depuis le mois de mai jusqu'au mois de
novembre. Il mourait cent cinquante personnes par jour. Une loi
défendait aux nobles de s'éloigner de la capitale, en temps de peste;
mais on éludait la défense, on allait s'établir dans quelques îles,
ou sur quelques côtes voisines; et on ne venait point aux conseils.
On vit le conseil général, réduit d'abord à trois cents membres, et
enfin à quatre-vingts.
[Note en marge: Jean Moncenigo, doge. 1478.]
Ce fut au milieu de cette calamité que mourut le doge André
Vendramino. Son successeur, qui fut Jean Moncenigo, commença son
règne sous de funestes auspices. Un incendie consuma en partie le
palais et l'église de S.-Marc; enfin la disette vint ajouter un
nouveau fléau à tant de malheurs.
[Note en marge: IX. Affaires de Chypre.]
Nous sommes obligés de revenir sur nos pas, pour rapporter une
révolution qu'éprouva l'île de Chypre, et qui la fit changer de
maîtres.
[Note en marge: Coup-d'oeil sur l'histoire de cette île.]
Ce petit royaume, situé au fond de la Méditerranée, n'était qu'un
fief relevant du soudan d'Égypte. C'était sa destinée d'obéir aux
maîtres de cette contrée. Cette île charmante, à qui la douceur de
son climat, l'abondance et la variété de ses productions, avaient
mérité le nom de l'Île-Heureuse, et l'honneur d'être consacrée à
Vénus, formait, dans les temps anciens, plusieurs royaumes; elle
avait passé trois cents ans sous la domination des Ptolémées ou
de leurs successeurs. Alexandre l'avait, disait-on, respectée,
par estime pour la valeur de ses habitants. Envahie dans le grand
débordement de la puissance romaine, ruinée par les extorsions de
l'austère Caton, elle partagea les vicissitudes de l'empire. Les
Arabes l'enlevèrent momentanément à Héraclius, qui parvint à les en
chasser. Les princes de Constantinople se faisaient représenter dans
cette île par des ducs. Il arriva qu'un de ces gouverneurs, nommé
Isaac Comnène, profita de la faiblesse de l'empire pour se déclarer
souverain indépendant; mais à peine était-il en possession du trône,
que Richard Ier, roi d'Angleterre, allant à la Terre-Sainte, vint
l'en précipiter, lui fit trancher la tête, s'empara de l'île, en
1191, et la vendit à l'ordre des Templiers pour vingt-cinq mille
marcs d'argent. Une conjuration éclata presque aussitôt contre
ces nouveaux maîtres. Dans l'impossibilité de se maintenir, ils
rétrocédèrent cette possession à Richard, qui la donna, en 1192, à
Gui de Lusignan, en échange des droits que celui-ci prétendait avoir
sur le royaume de Jérusalem; mais la tyrannie de Comnène, l'invasion
de Richard, la domination des Templiers, avait fait fuir presque tous
les habitants de l'île. Gui de Lusignan invita les chrétiens de Syrie
à venir la peupler.
«Trois cent cinquante-un chevaliers, qui déshérités étaient, et à
qui les Sarrasins avaient les terres tollues, et les pucelles et les
dames vives y allèrent. Le roi leur donna terre à grant plante, les
orphelines maria et lor donna grant avoir, tant qu'il fiefa trois
cents chevaliers en la terre, et deux cents sergents à cheval, sans
les bourgeois à qui il donna grant terre. Quant il ot tant donné, il
ne lui demora mie dont il put tenir vingt chevaliers de maisnie (de
maison).»
Quatorze rois de cette famille occupèrent le trône de Chypre pendant
deux cent quarante ans[297], et portèrent même les titres de rois
de Jérusalem et d'Arménie; mais Jean II, ayant été vaincu et amené
prisonnier par le soudan d'Égypte, ne racheta sa liberté qu'au prix
d'un tribut, et sous la condition de reconnaître le soudan pour
suzerain, et de lui prêter foi et hommage[298].
[Note 297: Il existe à la Bibliothèque-du-Roi, sous le nº 10,493,
in-4º, une histoire manuscrite de l'île de Chypre, intitulée;
_Historia ovvero Commentario di Cipro di Florio Bustron_. Il ne
paraît pas qu'elle ait été imprimée. Elle ne va que jusqu'à l'année
1324.]
[Note 298: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 12.]
Jean III, son fils et son successeur, était un prince faible,
gouverné par sa femme[299], laquelle descendait des Paléologues.
La domination de cette princesse impérieuse avait indisposé les
seigneurs, et même les autres habitants du pays[300].
[Note 299: Questa, conoscendo la debolezza del marito, cominciò a
farla più che da rè (_ibid._)]
[Note 300: Ma la superbia di questa Elena, resali già intolerabile ai
sudditi, etc.
(SANDI, _Storia civile di Venezia, lib. 8, cap. 12._)]
Il n'était issu de cette union qu'une fille mariée à Jean de
Portugal, qui résidait dans l'île avec elle.
Le roi étant incapable de gouverner, le parti des mécontents se
déclara contre la reine, qui fut forcée de céder l'administration
à son gendre, Jean de Portugal. Le poison la délivra bientôt de ce
gendre[301], qui l'avait dépouillée de l'autorité. Mais il n'était
pas le seul objet de ses inquiétudes. Le roi avait un fils naturel,
qui s'appelait Jacques, et à cette époque les exemples étaient
fréquents de bâtards réclamant les droits des héritiers légitimes.
[Note 301: Perì poi di veleno (_ibid._)]
[Note en marge: XII. Jacques de Lusignan, fils du roi de Chypre,
devient amoureux d'une Vénitienne nommée Catherine Cornaro.]