La reine se soumit[324], partit quelques jours après de Nicosie,

accompagnée des provéditeurs vénitiens, pour se rendre au port de

Famagouste. Sur son passage, elle reçut tous les honneurs dus à

son rang. Les magistrats et le clergé la recevaient à la porte des

villes. Elle y faisait son entrée sous le dais, et traversait les

rues entourée d'une garde vénitienne, au milieu d'une population

étonnée, émue de ce spectacle, et qui la saluait de ses acclamations.

[Note 324: L'auteur de l'_Historia di Venetia, dall'anno 1457,

all'anno 1500_, man. de la Bibliothèque-du-Roi.--Nº 9960, a consacré

la 3e partie de son ouvrage à raconter l'acquisition de l'île de

Chypre par les Vénitiens; mais cet auteur, qui était un patricien, a

eu soin de supprimer toutes les circonstances odieuses de la conduite

de ce gouvernement envers la reine Catherine Cornaro.]

[Note en marge: XVII. La république devient souveraine de l'île.

1489.]

Lorsqu'elle fut arrivée à Famagouste, le généralissime de la

flotte lui présenta les dépêches de la seigneurie, en la suppliant

de les prendre en considération. Catherine répondit que, fille

de la république, elle obéissait au sénat et lui recommandait le

bonheur de ses peuples. Ensuite, pour donner une sorte de formalité

à son abdication, on assembla un conseil, la reine annonça, par

une proclamation, qu'elle déposait la couronne; les magistrats

se rendirent à bord de la capitane, pour protester à l'amiral du

dévouement des Cypriotes à la république. Une messe solennelle fut

chantée, dans laquelle on bénit l'étendard de Saint-Marc. La reine,

présente à cette cérémonie, le remit elle-même au général vénitien,

qui le fit arborer aussitôt, et la république prit possession du

royaume de Chypre, le 26 février 1489. C'était la destinée de cette

île d'être usurpée par ses protecteurs. Les Romains, pour réparer

leurs finances, se déclarèrent héritiers de Ptolémée qui y régnait;

mais ils ne lui envoyèrent point son frère pour le dépouiller[325].

[Note 325: Me piget dicere avidèe magis hanc insulam populum Romanum

invasisse quam justèe; Ptolemæo enim rege foederato nobis et socio,

ob ærarii notris angustias, jusso sine ullâ culpâ proscribi, ideoque

hausto veneno voluntariâ morte deleto, et tributaria facta est et

velut hostiles ejus exuviæ classi impositæ, in urbem advectæ sunt per

Catonem.

(Ammien MARCELLIN, liv. 14.)

On peut voir aussi FLORUS, liv. 3 ch. 9, et Velleius PATERCULUS, liv.

2.]

Comme on n'avait aucune opposition à craindre, on ne fit partir la

reine qu'après que cette cérémonie eut été répétée dans toutes les

places du royaume, afin que sa présence dans l'île attestât son

consentement.

Elle s'embarqua le 14 mai. À son arrivée à Venise, le doge et la

seigneurie allèrent au-devant d'elle. On la reçut avec de grands

honneurs et on lui assigna pour demeure le château-fort d'Asolo, dans

la province de Trévise; où elle fut environnée d'honneurs et de

gardiens. Quelques voix s'élevèrent sur la cruauté de ce traitement

et l'injustice de cette acquisition: les inquisiteurs d'état

arrêtèrent de faire noyer quiconque se permettrait de semblables

réflexions[326].

[Note 326: Art. 2 du _Supplément aux statuts de l'inquisition

d'état_; manuscrit de la Biblioth.-du-Roi.]

Devenus rois de Chypre les Vénitiens ne crurent pas pouvoir se

dispenser de remplir envers le soudan d'Égypte toutes les obligations

de la vassalité. L'investiture était un moyen de légitimer leur

usurpation. Il leur importait de ménager ce prince, à cause du

commerce considérable qu'ils faisaient dans ses états et pour qu'il

ne s'alliât pas à l'empereur des Turcs, voisin et par conséquent

ennemi de la république.

D'après ces considérations, ils firent auprès du soudan toutes les

soumissions, qui pouvaient le déterminer à approuver la possession

qu'ils avaient prise d'un fief qui était dans sa mouvance. On lui

envoya des présents de la part de la reine et de la part de la

seigneurie, comme si l'une et l'autre eussent mis, le même intérêt

à faire sanctionner la révolution. Un ambassadeur fut chargé

d'acquitter tout l'arriéré du tribut, et de prêter le serment de foi

et hommage.

[Note en marge: Le soudan donne l'investiture de ce royaume aux

Vénitiens.]

Le soudan reçut ce message avec beaucoup de hauteur, dédaigna de

traiter cette affaire avec l'ambassadeur, dit qu'il ne connaissait

ni la reine de Chypre, ni le général vénitien, au nom duquel

l'ambassadeur s'était d'abord présenté, pour ne point compromettre la

dignité de la république. Il fallut négocier cette affaire avec les

ministres. La seigneurie eut l'art de les mettre dans ses intérêts;

et au bout d'un an, le soudan accorda l'investiture du royaume de

Chypre, et reçut les Vénitiens au nombre de ses vassaux.

Quand cette grande iniquité se trouva consommée, Georges Cornaro

reçut la récompense de la pénible mission qu'il avait remplie auprès

de la reine sa soeur; il fut élevé à la procuratie, et on obtint pour

son fils le chapeau de cardinal, tant le pape était touché de voir

conserver dans le domaine de la vraie religion, un royaume menacé de

tomber au pouvoir des musulmans[327]. Ce pape était Alexandre VI.

[Note 327: E poco dopo si donò la porpora cardinalizia a Marco da

lui figlio, dal papa Alessandro VI, in ricompensa di gloria, anche

gloriosa alla religione, a cui si salvòo allora un regno ch'era in

pericolo prossimo di divenir maometano. (SANDI, _Storia civile di

Venezia_, lib. 8, ch. 12.)]

Cette occupation de Chypre par les Vénitiens n'eut pas seulement

pour résultat l'accroissement de la puissance de la république;

elle produisit une révolution dans les moeurs, ou au moins elle en

accéléra la dépravation. Celles des Cypriotes étaient extrêmement

corrompues, le climat de cette île, toujours mortel aux vertus

austères, les jouissances de la mollesse et de la domination, la

facilité d'acquérir des richesses, attirèrent les nobles vénitiens

et en firent des satrapes voluptueux, qui rapportaient ensuite

dans leur patrie l'habitude de l'indolence et des plus monstrueux

dérèglements. Leur exemple corrompit bientôt toute la population, et

le gouvernement ne se mit point en devoir d'arrêter les progrès de

la contagion, parce que c'est, dit-on, un principe des gouvernements

aristocratiques, que la dépravation des moeurs, en énervant les

passions généreuses, devient une garantie de la tranquillité de

l'état, et favorise l'oligarchie.

[Note en marge: XVIII. Acquisition de Vegia. 1480.]

La république, pendant qu'elle travaillait à cette acquisition

importante, n'avait pas négligé, pour s'agrandir, quelques autres

occasions, plus ou moins légitimes, qui s'étaient offertes.

Au fond du golfe, d'où semble sortir cette chaîne d'îles, qui longe

les côtes de la Dalmatie, il y en avait une nommée Vegia, que

possédait un seigneur du nom de Frangipani. Ce seigneur eut quelques

différends avec les habitants de l'île; ceux-ci réclamèrent la

protection de la république. Frangipani, sachant quel danger il y

avait à la prendre pour arbitre, s'adressa au roi de Hongrie, pour en

obtenir quelques secours, afin de faire rentrer dans le devoir des

sujets qu'il qualifiait de rebelles. Ce prince lui envoya en effet

une petite garnison; mais une escadre vénitienne se présenta devant

l'île, et, comme on ne met pas la même ardeur à protéger un voisin

faible qu'à le dépouiller, le roi ne voulut pas s'engager, pour cette

affaire, dans une querelle sérieuse avec les Vénitiens. Il retira ses

troupes, et, malgré les humiliations que le comte Frangipani vint

subir à Venise, la seigneurie confisqua ce petit état et le réunit à

ses domaines, accordant seulement à l'ancien possesseur une petite

pension de mille ducats, pour tout dédommagement, sous la condition

qu'il fixerait sa résidence à Venise.

[Note en marge: De Zante et de Céphalonie. 1483.]

Trois ans après, en 1483, les îles de Zante et de Céphalonie, à

l'autre extrémité du golfe, dans la mer Ionienne, ayant été enlevées

aux Turcs, par un des petits princes grecs établis sur cette côte,

les Vénitiens entreprirent de persuader au pacha voisin, qui n'avait

pas su les reprendre, qu'il convenait beaucoup mieux aux intérêts de

la Porte, de voir ces îles occupées par eux, que par un prince grec.

Ils ne demandaient que la permission d'en tenter la conquête. Le

pacha le trouva bon, et aussitôt Zante fut occupée; une escadre vint

attaquer Céphalonie, le prince qui y régnait fut tué dans une émeute,

et le drapeau de Saint-Marc fut arboré dans ces nouvelles possessions.

[Note en marge: Restitution de Céphalonie.]

Cependant le sultan, qui ne partageait pas l'opinion de son pacha,

sur l'utilité de faciliter des conquêtes aux Vénitiens, redemanda

ces îles avec sa hauteur ordinaire. Il fallut négocier, on chercha

à gagner du temps, et on obtint, en restituant Céphalonie, la

permission de conserver Zante, moyennant un tribut de cinq cents

ducats, que la république se soumit à payer au sultan.

FIN DU TOME DEUXIÈME.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

Page.

LIVRE IX. Guerre contre le roi de Hongrie. -- Perte de la

Dalmatie. -- Nouvelle peste à Venise, 1355-1361. -- Fondation

de la bibliothèque de Saint-Marc, par Pétrarque. -- Dernières

révoltes de Candie. -- Expédition contre Alexandrie. -- Élection

d'André Contarini, 1361-1367. -- Nouvelle révolte de Trieste.

-- Démêlé avec l'évêque de Venise. -- Guerre contre le seigneur

de Padoue, le roi de Hongrie et le duc d'Autriche, 1367-1377.

-- Aventure de Charles Zéno. -- Occupation de l'île de Ténédos.

-- Affaires de l'Orient. -- Commencement de la guerre contre

les Génois, le roi de Hongrie, le patriarche d'Aquilée, et le

seigneur de Padoue, 1377-1378 5

LIVRE X. Guerre de Chiozza, 1378-1381 77

LIVRE XI. Guerre contre Carrare, seigneur de Padoue. -- La

république recouvre le Trévisan. -- Acquisition de Corfou,

Durazzo, Alessio, Argos, Naples de Romanie, et Scutari,

1382-1390. -- Ligue contre les Turcs. -- Bataille de Nicopolis.

-- Tamerlan, appelé par les chrétiens, attaque Bajazet, et

le bat à Angora. -- Nouvelle rupture entre les Génois et les

Vénitiens, 1388-1403. -- Guerre en Lombardie contre François

Carrare II. -- Acquisition de Vicence, de Feltre, de Bellune,

de la province de Rovigo, et de Vérone. -- Siége et prise de

Padoue. -- Mort des princes Carrare. -- Jugement de Charles

Zéno, par le conseil des Dix. 1397-1406 165

LIVRE XII. Acquisition de Zara et de quelques autres places en

Dalmatie, de Lépante et de Patras. -- Traité avec les Turcs.

-- Acquisition de quelques villes sur le Pô. -- Guerre avec le

roi de Hongrie. -- Trève, 1406-1413. -- La seigneurie refuse

la ville d'Ancône. -- Rupture momentanée avec les Turcs. --

Acquisition de Corinthe. -- Mort de Charles Zéno. -- Guerre

contre le roi de Hongrie et le patriarche d'Aquilée. -- Conquête

du Frioul. -- Acquisition de Cattaro. -- Situation de la

république après ces conquêtes, 1413-1420 243

LIVRE XIII. Délibération sur la guerre proposée par les

Florentins contre le duc de Milan. -- Mort du doge Thomas

Moncenigo, 1420-1423. -- Acquisition et perte de Salonique.

-- Déclaration de guerre contre le duc de Milan. -- Siége de

Brescia. -- Victoires de François Carmagnole. -- Traité de paix

par lequel la république acquiert Brescia, 1423-1426 287

LIVRE XIV. Nouvelle guerre contre le duc de Milan. -- Bataille

de Macalo gagnée par François Carmagnole. -- Paix de 1428. --

Acquisition de Bergame, 1426-1428. -- La république acquiert

l'expectative de la principauté de Ravenne. -- Troisième guerre

contre le duc de Milan. -- Bataille perdue par les Vénitiens. --

Mort de François Carmagnole, 1428-1433 353

LIVRE XV. Quatrième guerre contre le duc de Milan. -- Campagne

de Piccinino et de Gatta-Melata. -- Siége de Brescia. --

François Sforce paraît sur le théâtre de la guerre. -- Prise et

reprise de Vérone. -- Paix de 1441. -- La république acquiert

Lonato, Valeggio, Peschiera, et usurpe l'état de Ravenne,

1433-1441 408

LIVRE XVI. Guerre dans le Milanais. -- Mort de Philippe-Marie

Visconti. -- Guerre des Vénitiens contre les Milanais et

François Sforce. -- Paix par laquelle la république acquiert la

province de Crême. -- Reprise de la guerre contre Sforce. -- Il

est couronné duc de Milan, 1441-1450. -- Guerre des Vénitiens

contre Sforce, duc de Milan. -- Les Français auxiliaires du duc.

-- Pacification générale. Ligue d'Italie, 1451-1454. -- Prise

de Constantinople par les Turcs. -- Traité entre la république

et Mahomet II. -- Transaction avec le patriarche d'Aquilée. --

Translation du siége patriarcal de Grado à Venise. -- Malheurs

et déposition du doge François Foscari. -- Création des

inquisiteurs d'état, 1453-1457 460

LIVRE XVII. Traité de commerce avec le soudan d'Égypte. --

Guerre contre les Turcs dans la Morée. -- Projet de croisade. --

Perte de l'île de Négrepont. Alliance avec la Perse. -- Guerre

dans l'Asie mineure et en Albanie. -- Belle défense de Scutari.

-- Paix avec le sultan. -- Perte de Scutari, 1457-1479. --

Affaires de Chypre; acquisition de ce royaume par la république.

-- Réunion des îles de Vegia et de Zante au domaine de Venise,

1469-1484 555

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME DEUXIÈME.

[Illustration: Carte des lagunes dans leur état actuel.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 33 / 33 段